Le mot de Ouârah, chez les Ouadayens, est analogue au mot de _Fâcher_

chez les Fôriens ; seulement il faut remarquer que les sultans du Ouadây

ne changent jamais le lieu de la résidence impériale, et que cette

résidence a toujours été à la ville de Ouârah. Au Dârfour, la

dénomination de Fâcher s’applique également à la grande place qui est

devant la demeure du sultan (_voy._ le _Voyage au Dârfour_) et à cette

demeure elle-même. On donne encore ce nom, hors de Tendelty, à la ville,

ou au bourg, ou au village où le sultan s’établit. Mais au Ouadây, le

nom de Fâcher ne s’applique qu’à la grande place qui est devant le

_palais_ ; et le mot de Ouârah signifie proprement la ville de la

résidence du sultan, la capitale.

Les partisans de Sâboûn accoururent aux rendez-vous indiqués. Les

messages se succédaient sans interruption, du prince à la reine et de la

reine au prince ; ce mouvement continua plusieurs jours, c’est-à-dire

jusqu’au moment où le sultan rendit le dernier soupir. C’était le matin,

vers midi. Aussitôt que Sâleh fut expiré, un envoyé de la reine courut

dire à Sâboûn : « Ton père vient de mourir ; prépare-toi sur-le-champ ;

cette nuit même, il faut que tu sois en possession du sultanat, ou tout

est perdu pour toi. Avertis tes gens, tes partisans ; arme-les

promptement ; tiens-les prêts pour ce soir ; d’une à deux heures après

le coucher du soleil, sois avec toute ta troupe aux portes du palais. »

Sâboûn rassemble chez lui ses amis les plus dévoués ; on discute les

moyens de franchir les portes du palais. La grande difficulté était de

forcer la _porte ferrée_, qui est la quatrième des sept portes du

_palais_. Les trois premières et les autres surtout, après la quatrième,

ne présentent qu’un obstacle insignifiant ; mais la quatrième est bardée

de fer et se ferme solidement. Sâboûn et ses affidés cherchaient le

moyen de traverser ce passage difficile. Tout à coup le faguyh Moûça,

frère de l’imâm Bedr-ed-Dyn et iman particulier de Sâboûn, auquel il

était entièrement dévoué, prend la parole et dit : « Prince, je me

charge, moi, de t’ouvrir la quatrième porte. — Tu crois pouvoir... ? —

Je l’ouvrirai, te dis-je. — C’est bien ; je compte sur toi ; agis comme

tu l’entendras. »

Moûça part..., prend une pierre, s’en frappe la tête, et tout couvert de

sang, les vêtements déchirés, il se réfugie au _palais_. En le voyant

ainsi tout ensanglanté, les Ozbân du palais, les portiers restent

stupéfaits, et chacun de lui demander : « Que t’est-il arrivé ? qui t’a

maltraité de la sorte ? — J’ai voulu donner un conseil à Sâboûn, et vous

voyez en quel état il m’a mis. — Mais enfin, que lui as-tu dit pour

t’attirer un pareil traitement ? — Rien que de bien. Je lui conseillais

d’obéir aux ordres de son père ; je lui indiquais les conséquences de

son indocilité ; je l’engageais à se présenter au sultan ; et tout à

coup le voilà qui se précipite sur moi, me frappe, me déchire mes

habits... Je viens me plaindre au sultan même. — Depuis longtemps ne

t’avions-nous pas conseillé, nous, de rompre avec cet extravagant, ce

fou ? tu as toujours refusé de nous entendre. Voilà, aujourd’hui, la

récompense de ton attachement. — Que Dieu vous comble de biens ! vous

m’aviez averti, cela est vrai, et bien averti. Mais vous le savez, quand

la fatalité se mêle des affaires de l’homme, il n’y voit plus goutte. —

Çà ! reste ici avec nous. Nous t’aiderons à porter ta plainte au sultan.

— Pour cette fois, je suis votre avis. » Et il s’enferma avec eux en

dedans de la quatrième porte.

Cependant les vizirs, informés de la mort de Sâleh, songèrent à prévenir

toutes les tentatives que pourrait faire Sâboûn pour s’emparer de

l’autorité souveraine. Malheureusement pour leur dessein, Ahmed et Acyl,

frères de Sâboûn et parents, par leur mère, de plusieurs vizirs, étaient

à parcourir les provinces du Ouadây, se faisant héberger et traiter

partout aux dépens des habitants, répandant à pleines mains les

vexations et l’injustice, enlevant ce qu’ils trouvaient à leur gré dans

les récoltes et les troupeaux, outrageant les serviteurs de Dieu dans

leurs affections les plus chères.

Les vizirs expédièrent en toute hâte à Ahmed et à Acyl la nouvelle de la

mort du sultan, et leur dirent de se rendre au plus vite à Ouârah,

ajoutant que l’on tiendrait secret le trépas de leur père jusqu’à leur

arrivée. Ils ignoraient, ces courtisans empressés, que la question du

sultanat était pour ainsi dire déjà décidée et jugée ; qu’on donne

raison à qui gagne, et tort à qui perd. Ils ne voyaient pas que Dieu

accordait le pouvoir souverain à Sâboûn parce qu’il était le plus

vertueux, le plus sage, le plus éclairé, le plus généreux des fils de

Sâleh. Ils n’apercevaient pas qu’en ce moment se vérifiait cette parole

de Dieu révélée dans le Coran et interprétée par les commentateurs de ce

saint livre : « Nous avons écrit dans le _Zaboûr_ (ou livre des chants)

de David, après avoir annoncé nos jugements sur les œuvres des hommes :

« La terre est l’héritage destiné à mes serviteurs vertueux[99]. »

A la nuit, dès que les ténèbres eurent abaissé leurs voiles sur la

terre, les soldats de Sâboûn se rassemblent, entrent en silence à Ouârah

et se répandent sur la place du Fâcher. Sâboûn, à la tête d’une troupe

d’amis dévoués, s’avance jusqu’assez près de la porte extérieure du

palais (_voy._ le plan de Ouârah). Les gardes qui chaque soir se

renouvellent au palais, avec un chef turguenak, pour la garde de la

nuit, étaient endormis. Sâboûn, craignant de les réveiller et d’être

découvert trop tôt, s’avance avec une poignée d’amis ; on marche à pas

de loup, pieds nus, sur la pointe des orteils. Sâboûn passe les trois

premières portes. Il arrive à la quatrième ; il frappe doucement.....

Moûça reconnaît le coup de Sâboûn. Moûça avait su intéresser celui des

portiers qui était de service, lui inspirer de la confiance, et il avait

réussi à prendre la clef, et l’avait placée sous sa tête en se couchant.

Aussitôt que Moûça entend frapper, il se lève, ouvre la porte. « A qui

donc ouvres-tu pendant la nuit ? » lui dit le portier. Moûça ne répond

pas. Sâboûn passe avec sa troupe. Moûça s’empare d’une grande lance

qu’il avait remarquée auprès du portier, et répondant alors à celui-ci,

demi-endormi : « Sais-tu, lui dit-il, à qui je viens d’ouvrir la porte ?

— Non. — C’est à ton maître, au maître de ta mère et de ton père. » Et à

ces mots Moûça se jette sur le portier, lui enfonce la lance dans les

flancs et l’éventre. Il retire sa lance, puis à coups redoublés il se

précipite sur ceux qu’il peut distinguer près de lui, et de droite et de

gauche il en égorge une quinzaine.

Avant de pénétrer dans le palais, Sâboûn avait eu soin de placer à

quelque distance de la première porte, sur le _Fâcher_, des avant-postes

de cavaliers, avec consigne de repousser par la force quiconque se

présenterait avec des intentions hostiles. D’autres avant-postes

d’hommes à pied avaient été placés aussi tout près de la première porte,

en face des gardes. Environ cinq cents hommes entrèrent peu à peu après

Sâboûn ; cette troupe, au passage de la porte ferrée, s’unit

immédiatement à Moûça, et tombe avec lui sur la garde dont il avait

commencé le carnage. Tous ceux qui étaient alors dans le palais

s’éveillèrent, mais ils rencontrèrent des coups de lance qui leur

arrivèrent plus brûlants que la braise allumée. Les uns combattirent en

désespérés jusqu’à la mort ; d’autres se soumirent à Sâboûn et se

rangèrent de son parti.

Sâboûn avait un fusil ; il le décharge dans une des huttes en jonc

qu’habitent les gardes du palais ; elle prend feu ; la flamme s’élève,

gagne d’autres huttes. La lumière de l’incendie éclaire comme la lumière

du jour. Ce fut un bienfait de Dieu et la cause du succès de Sâboûn : à

la lueur du feu, ce prince reconnut facilement ses ennemis et en fit un

horrible massacre. Effrayés par l’incendie qui se développa tout d’un

coup, les gardes et les gens du sultan couraient de toutes parts,

abandonnant leurs huttes, fuyant les atteintes du feu. Un grand nombre

d’entre eux succomba. Sans l’incendie qui éclaira ce carnage, Sâboûn eût

pu être frappé par surprise et périr sous la main d’un traître.

Lorsque ce prince se vit maître du palais et délivré de tout danger, il

entra dans le lieu où étaient les restes de son père. Le cadavre était

orné et paré, étendu sur le lit de mort, entouré des femmes du harem.

Sâboûn versa quelques larmes, puis il dit : « Que Dieu me tienne compte

dans le ciel du malheur qui m’afflige, de la mort de mon père ! »

Ensuite il demanda les insignes du sultanat, c’est-à-dire le sceau

impérial, héritage transmis de souverain à souverain, le sabre impérial,

l’amulette[100] et le trône ou siége du sultan. En quelques instants

tout fut apporté devant Sâboûn, excepté le siége ; on ne savait, disait-

on, où il avait été déposé. Sâboûn, à cette excuse mensongère, alléguée

par les femmes de Sâleh, ne put contenir sa colère. Il fit saisir ces

femmes, les fit amener en sa présence, et leur exprima avec énergie

l’ordre de lui apporter immédiatement le siége impérial. Elles

persistèrent dans leur première déclaration, et jurèrent de leur

sincérité. Commes elles étaient mécontentes du succès de Sâboûn, elles

soutinrent opiniâtrément leur assertion. Alors le prince les fit

enfermer, et les consigna à la garde d’eunuques choisis. Ensuite il dit

aux concubines, aux esclaves, hommes et femmes, de se mettre à la

recherche du siége, et il promit que celui qui le trouverait serait

affranchi et serait généreusement récompensé. En un clin d’œil un jeune

esclave se présente à Sâboûn avec le siége du sultan, disant en quel

endroit il l’a découvert. Par ordre de Sâboûn, le siége fut réuni aux

autres insignes, et le tout fut déposé dans l’endroit réservé à ces

objets. Après cela, il délivra les femmes de leur consigne, et ne

s’occupa plus d’elles.

Cependant le combat continuait sur le Fâcher, la mêlée s’échauffait de

plus en plus. Les Turguenak de garde à la porte extérieure s’étaient

bientôt éveillés ; apercevant de suite la troupe armée postée en

observation sur la grande place : « Qui vive ? crient-ils à la troupe. —

Soldats du sultan Sâboûn. — Il n’y a pas de soldats de Sâboûn. Depuis

quand est-il sultan ? — Il est sultan, répliquent vivement les soldats

irrités de cette riposte ; il est maître du palais ; rendez-vous, ou

vous êtes morts. » Et la lutte s’engage avec fureur. Soudain arrivent

les vizirs de Sâleh, tous ceux qui étaient parents maternels d’Ahmed et

d’Acyl. Le palais était au pouvoir de Sâboûn, qui déjà s’y était

installé. Les vizirs veulent entrer ; on les repousse. La lutte devient

plus acharnée, plus terrible ; elle se continue toute la nuit. Au jour,

se présentent les autres vizirs et les rois. Informés de ce qui s’était

passé, ils se déclarent enfin pour Sâboûn, dont ils connaissaient

d’ailleurs la bienveillance et la justice. Ils protestent de leur

dévouement pour lui, se rangent de son parti et combattent ceux qui

résistent encore.

L’acquisition de ces nouveaux partisans accrut les forces de Sâboûn, et

dans la matinée même les ennemis de ce prince étaient vaincus, tués ou

blessés ou enfuis. Les vainqueurs recueillirent un butin considérable en

dépouilles de toute espèce, en chevaux et en armes.

Le jour suivant, Ahmed et Acyl, à la tête d’une armée, arrivent à

Ouârah ; ils tentent de forcer l’entrée du palais et de pénétrer jusqu’à

Sâboûn ; mais ils sont repoussés avec vigueur. Un nouveau combat

s’allume, et bouillonne pendant tout le jour. Ahmed et Acyl sont vaincus

et obligés de prendre la fuite. Ahmed se retire dans la tribu de ses

oncles, chez les Ab-Darag. Acyl, dont la mère était des Maçâlyt du

Ouadây, population nombreuse sous les ordres de l’aguîd ou gouverneur de

la province de l’Est, se réfugie dans cette tribu. De là il passe au

Dârfour. Nous verrons bientôt comment il fut pris, ainsi qu’Ahmed.

Sâboûn, informé de la fuite de ses deux frères et de la déroute de leur

armée, rendit grâce à Dieu de la victoire qu’il venait d’obtenir et qui

le délivrait du danger ; car les chefs kamkolak et les premiers vizirs

étaient parents de la mère d’Ahmed et soutenaient résolument la faction

de ce prince. D’ailleurs Sâleh, en raison de sa haine pour la mère de

Sâboûn, avait, comme nous l’avons déjà dit, éloigné des emplois de

quelque importance tous ceux qui tenaient à la famille de cette femme.

Dès que Sâboûn vit ses rivaux et ses ennemis abattus et le calme

rétabli, il parut au divan, et, en présence des ulémas, se fit

reconnaître pour le chef de l’État. Il distribua ensuite les hautes

fonctions à ses proches, et le Ouadây entier lui voua obéissance ; tous

se soumirent, les uns par affection, les autres par crainte. La déroute

d’Ahmed et de ses partisans comprima et étouffa les malveillances ; le

nombre des morts avait été considérable, et le sang avait coulé à grands

flots. Du reste, un poëte a dit :

« Les hommes de haute puissance n’échappent aux dangers qu’en versant

autour d’eux des flots de sang. »

Cet événement arriva vers le milieu du mois de rédjeb l’_unique_[101],

je crois en 1219 de l’hégire (vers 1804 ère chrétienne). Sâboûn resta en

repos le reste de Rédjeb et le mois de Chabân suivant. Au commencement

de Ramadân (qui suit le mois de Chabân), il se mit en route pour aller

combattre son frère Ahmed, qui, aidé par ses oncles maternels, anciens

vizirs, avait échappé au carnage de Ouârah, et qui ensuite avait réussi

à rassembler une armée assez imposante. Sâboûn craignait avec raison

que, s’il n’agissait pas alors avec vigueur et promptitude, diverses

tribus ne se laissassent entraîner à la révolte, ne grossissent ainsi le

parti d’Ahmed, et que de là il ne survînt quelque déchirement difficile

à réparer. Un prince pourvu d’intelligence sait prévoir : la pluie

s’annonce par quelques gouttes d’eau avant de tomber par torrents.

La troisième nuit de Ramadân, Sâboûn partit avec ses troupes. Il lui

fallait, pour atteindre l’armée d’Ahmed, deux jours de route à pas

ordinaire. Il marcha toute la nuit. Le jour suivant, vers l’asr, c’est-

à-dire à trois ou quatre heures après midi, il découvrit le camp de son

frère ; les deux armées se trouvèrent campées en face l’une de l’autre.

Les vizirs qui étaient avec Ahmed avaient répandu le bruit que Sâleh

était vivant, que Sâboûn était en état de révolte et voulait se

débarrasser de son père pour s’emparer du sultanat. Ces insinuations

mensongères avaient jeté l’indignation dans l’esprit des Ouadayens, et

le nom de Sâboûn, flétri d’infamie, ne réveillait plus dans les cœurs

que des mouvements de haine et d’aversion. Mais le prince avait été

informé de ces menées perfides, de ce lâche artifice dont le but était

de détourner de lui l’affection des populations ouadayennes.

A son arrivée près du camp ennemi, Sâboûn expédia aux vizirs de son

frère le message suivant : « J’ai appris vos coupables machinations.

Vous publiez que mon père est encore vivant, que je veux attenter à ses

jours afin de m’emparer de l’État. Si vos dires sont vrais, si mon père

existe, faites-le-moi voir ; alors je me livre à lui sans réserve, et il

décidera de mon sort comme il lui plaira. Si vous craignez que ceci ne

soit un stratagème de ma part, j’ai auprès de moi des gens sûrs et des

hommes de probité auxquels vous pouvez vous fier et dont vous, et mon

père (s’il vit), accepterez le témoignage. Laissez-leur voir Sâleh.

S’ils me disent que celui que vous leur aurez présenté est véritablement

mon père, encore une fois, je me livre immédiatement à lui. »

Les vizirs répondirent à Sâboûn par les plus grossières injures, et lui

déclarèrent que d’après ce qui s’était passé, ils ne pouvaient laisser

voir le sultan ni à lui ni à d’autres. Au reçu de cette réponse, Sâboûn

ordonna à ses troupes de se préparer à combattre. Il fit ses ablutions,

sa prière, et, en présence de son armée, il demanda à Dieu de l’aider à

triompher de ses ennemis.

La bataille s’engage. En un clin d’œil, en un moment plus rapide que

l’éclair, plus rapide que l’élan du faucon sur sa proie, Sâboûn se

précipite ; l’ennemi bouleversé tourne le dos et prend la fuite. Sâboûn

alors détache un corps de troupes qui se jette sur les devants des

fuyards et leur ferme toute voie de salut. « Quiconque m’amènera Ahmed,

dit le prince à ses soldats, sera généreusement récompensé. » Et avant

le coucher du soleil, Ahmed était prisonnier et on le conduisait à

Sâboûn. Ahmed était accablé sous le poids de la honte. Par ordre de

Sâboûn, le malheureux prisonnier fut chargé de fers, ainsi que tous ceux

de ses parents, vizirs ou autres, qui avaient été pris avec lui. Ils

furent emmenés à Ouârah, à la suite du prince vainqueur. Sâboûn passa la

nuit satisfait, se félicitant de son succès.

Au matin suivant, on bat des tambourins, on rassemble les troupes. La

foule s’amasse, se presse sur le Fâcher. Le sultan paraît ; les

étendards frémissent autour de lui ; sur sa tête se balance le parasol

et s’agitent les grands éventails en plumes d’autruche[102]. Chaque émir

prend sa place ; chaque grand de l’État siége au rang réservé à sa

dignité. Les interprètes se disposent en ligne, et les Ozbân se rangent

troupes par troupes, revêtus des insignes de la vengeance et de la

terreur. Le sultan ordonne d’amener Ahmed et tous ceux qui avaient été

pris avec lui. Ils s’avancent dans le plus triste appareil, marchant à

pas courts et coupés, car ils avaient les fers aux pieds et aux mains.

On les fait arrêter devant le sultan, Ahmed à leur tête. Sâboûn ensuite

s’adresse à son frère et lui dit :

« Débauché que tu es, traître, libertin, imposteur, adultère,

oppresseur, tyran méprisable, brutal despote, crois-tu donc qu’un être

tel que toi soit capable d’être souverain, chef, conseiller, et puisse

prétendre à gouverner des hommes, à dispenser la justice ? Non. Insensée

fut ta présomption, détestables furent tes pensées ! Tu serais, toi, en

état de diriger des serviteurs du Souverain des mondes ! Tu n’es pas

même bon à garder les troupeaux. Assez longtemps tu as tourmenté nos

sujets, usé de tyrannie et déployé ton insolent orgueil. Combien de

femmes pudiques tu as déshonorées ! combien de malheureux tu as

persécutés ! combien de sang tu as versé ! Tu as dépassé toutes les

bornes posées par Dieu, et foulé aux pieds tout ce qu’il y a de sacré.

Tu t’es jeté dans toutes les débauches dont Dieu a défendu même de

s’approcher. Si ce que je te dis ici est faux, prouve le contraire, ose

me démentir. »

Ahmed alors, d’un ton hardi, ferme et résolu : « Tais-toi, dit-il à

Sâboûn ; que Dieu te fende la bouche, te confonde et te perde, lâche que

tu es, rebelle à ton père, excommunié de la pitié de Dieu ! Certes, le

sort s’est cruellement trompé en te donnant la souveraine puissance !

mais il réparera bientôt son erreur, je l’espère. Penses-tu donc

vraiment que j’aie peur du supplice que tu me réserves, que je redoute

les brutales rigueurs que tu me prépares ? Ne sais-je pas bien que tout

ton pouvoir ne peut aller au delà de ce mot que tu vas dire : « Tuez-

le ? » Mais, va ! mourir est plus doux pour moi que de me voir ainsi

devant un être aussi vil que toi. »

Le sultan s’adresse alors aux ulémas présents, aux docteurs de la loi,

et leur dit : « Quel est le jugement que prononce la loi islamique

contre ce rebelle ? — La peine, répondirent-ils, de celui qui est sorti

du devoir et de l’obéissance due au chef reconnu souverain par le peuple

est de mourir de mort violente, d’être pendu, ou d’avoir une main et un

pied coupés l’un d’un côté du corps et l’autre de l’autre côté[103].

Voici le texte des paroles de Dieu : « Celui qui se révoltera contre

Dieu et son représentant, et sèmera le désordre et la rébellion dans un

pays, mourra de mort violente, sera pendu, ou bien on lui coupera la

main et le pied en sens croisé, ou bien on l’exilera. »

Le sultan alors ordonna de faire rougir au feu les miroued ou brochettes

de fer, et de les passer sur les yeux d’Ahmed. L’ordre fut exécuté ;

puis le malheureux supplicié fut jeté en prison. Il y resta jusqu’à sa

mort.

Sâboûn, séance tenante, jugea aussi les vizirs prisonniers. « Vizirs de

malheur et de honte, leur dit-il, comment avez-vous osé prétendre que

mon père était encore vivant ? Selon vous, je n’étais qu’un rebelle ;

vous l’avez publié partout. Votre unique but était de me perdre et

d’élever Ahmed au souverain pouvoir. Grâce à Dieu, vos impostures et vos

calomnies paraissent au grand jour. » Et Sâboûn ordonne aux kabartou de

mettre à mort les coupables. Les kabartou s’approchent des vizirs

condamnés, les entourent et les abattent à coups de casse-têtes ou

massues en fer analogues à celles que les Turks appellent dabboûz[104].

(_Voy._ fig. 3.) Nous décrirons ce genre de supplice en parlant des

diverses punitions usitées chez les Ouadayens et les Fôriens. Les

kabartou sont des officiers de justice chargés d’exécuter ceux que le

sultan condamne à mort ; ce sont aussi les kabartou qui, dans les lieux

publics, sonnent de la trompe devant le sultan.

Les vizirs rivalisant de courage et méprisant la mort, chacun d’eux

prétendait au privilége d’être assommé le premier ; tous à l’envi

présentaient la tête ; chacun demandait le coup fatal, et craignait de

se déshonorer par le moindre signe de lâcheté. Au Ouadây, le lâche ne

compte pas pour un homme ; jamais il ne trouve à se marier avec une

femme de famille un peu considérée ; il est en quelque sorte excommunié

de la société. Je n’ai jamais ouï parler d’hommes plus intrépides que

les Ouadayens[105].

Sâboûn débarrassé des vizirs parents d’Ahmed, et n’ayant plus rien à

craindre de leur parti, régna avec justice et équité, et s’attira

l’admiration de ses voisins. On venait en foule le contempler dans sa

gloire, on accourait de toute part pour le voir, comme jadis on se

pressait aux temples des idoles.

Il dompta et fit disparaître les terribles détrousseurs appelés _afryt_

ou diables. Il assura ainsi la sécurité des chemins, et purgea les

provinces de ces redoutables et dangereux larrons, véritables

_khirryt_[106] ou lutins malfaisants qui coupent les routes aux passants

au moment des brûlantes chaleurs du midi. Sous son règne, une femme

seule, fût-elle couverte d’or, et sur quelque chemin que ce fût, n’avait

à craindre que le Tout-Puissant.

L’autorité de Sâboûn fut en peu de temps affermie et respectée. Mais la

pensée de ce qu’il pouvait avoir à redouter de son frère Acyl

l’inquiétait, l’obsédait, ne lui laissait ni repos dans les nuits, ni

plaisir même à l’abri des brûlants rayons du soleil. Il attendait que

Dieu lui offrît l’occasion et le moment de s’affranchir de toute

crainte. Ce moment arriva.

Sâboûn, comme nous le raconterons bientôt, fit une expédition contre le

Dâr-Tâmah. Il ruina le pays, dispersa la population, les familles. Le

roi de Tâmah était allié et protégé de Mohammed-Fadhl, sultan du

Dârfour. Fadhl vit avec peine les résultats de la guerre, et il chercha

un moyen de donner le change aux Ouadayens. Il consulta ses vizirs, et

ceux-ci lui conseillèrent de prendre le parti d’Acyl, d’offrir des

présents à ce prince émigré, et de lui proposer de reconquérir le

Ouadây. « Certainement, ajoutèrent les vizirs, ce doit être là le plus

ardent désir d’Acyl. Faites-le jurer de vous payer, après sa

restauration, une redevance annuelle ; et une fois que la convention

sera conclue, persuadez à ce prince d’écrire aux émirs de Sâboûn, de les

attirer et de les gagner par des promesses. Si la réponse de ces émirs

ou vizirs est favorable, et qu’ils se déclarent pour Acyl, donnez à ce

prince des forces suffisantes, et qu’il aille s’emparer du Ouadây. La

conquête mettra nécessairement ce pays sous votre tutelle. Ensuite, ou

Sâboûn sera pris, et vous aurez atteint votre but ; ou il sera tué dans

une bataille, et vous voilà délivré de toute inquiétude ; ou enfin il

s’enfuira, et il restera ainsi sans ressource aucune. »

Fadhl goûta ce conseil. Il appela Acyl, auquel jusqu’alors il n’avait

pas fait plus d’attention qu’à des angles sortants d’un cercle dont on

veut mesurer la superficie. Il combla ce prince de présents, lui donna

des chevaux, des troupeaux, des esclaves, et lui assigna une demeure

particulière. Ensuite il découvrit ses intentions à Acyl, qui promit de

lui payer tribut après la conquête du Ouadây.

Voyage au Ouadây · 第 11 / 55 段