subitement. Le jeune prince qui avait été laissé au Ouadây sortit avec
ses troupes. Il se rangea d’un côté en ligne de bataille, et son frère
se rangea en face sur une autre ligne. Ainsi placés sur deux colonnes
opposées, ils reçurent leur père. Aroûs se rendit à son palais. Il
appela ses deux fils, qui aussitôt se présentèrent devant lui. Puis
s’adressant à celui qui avait abandonné l’armée : « Quel motif, lui dit-
il, t’a déterminé à agir comme tu l’as fait ? — Le désir de régner et
ton injuste préférence. — En quoi donc ai-je été injuste ? Vous laisser
ici tous les deux au pouvoir en mon absence, c’eût été préparer,
provoquer de graves désordres. Chacun de vous eût voulu prendre pour lui
seul la puissance et eût causé tous les malheurs que peut engendrer une
criminelle rivalité. Si j’eusse emmené ton frère avec moi et que je
t’eusse confié l’autorité, ton frère aurait eu à me faire les mêmes
récriminations que tu me fais aujourd’hui. Devais-je donc mettre à ma
place un étranger, quand j’ai deux fils ? Quoi qu’il en soit, c’est toi
qui as désobéi à mes ordres, toi qui as détaché et détourné une partie
de mes troupes, toi qui as été cause de ma défaite et de ma retraite,
toi qui as été la cause de la victoire et du triomphe de mes ennemis ;
je te traiterai comme tu le mérites. » Et sur-le-champ Aroûs fit saisir
son fils coupable, et ordonna qu’on lui brûlât les yeux en passant
dessus des _mirouéd_ rougis au feu[94]. Le malheureux, devenu ainsi
aveugle, vécut dans la tristesse et la douleur.
Selon moi, ce jeune prince avait certainement mérité un châtiment plus
sévère encore. Par sa conduite, il avait entraîné la déroute de l’armée,
la retraite du sultan et la mort de tous ceux qui succombèrent lorsqu’il
combattit contre son frère.
Après cette guerre, les deux États restèrent en paix jusqu’à la mort des
deux sultans, celui du Ouadây et celui du Dârfour. Aroûs laissa le
sultanat à son fils Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân, ou l’automne
double. Ahmed-Bekr eut pour successeur son fils Omar. Omar régna en paix
pendant huit ans ; après quoi, voyant ses troupes accrues et ses
ressources augmentées, il résolut de faire la conquête du Ouadây.
Il entra en campagne malgré les représentations de ses vizirs. Arrivé
sur le territoire ouadayen, il pillait les villages, brûlait les
récoltes, dévastait les campagnes, tuait, égorgeait tout ce qu’il
rencontrait d’habitants sur son passage. La terreur se répandit
partout ; on courut en foule annoncer à Gaûdeh la nouvelle de ces
désastres.
Gaûdeh monta à cheval au milieu des troupes qu’il avait à sa
disposition, et envoya en même temps dans tout le Ouadây l’ordre de
lever des hommes, d’amasser des armes, des chevaux et des chameaux. Les
levées se firent immédiatement ; les troupes affluèrent vers lui,
semblables aux torrents bruyants des pluies. Gaûdeh n’avait pas encore
joint l’ennemi, que déjà tout autour de lui, et monts et plaines, était
couvert d’hommes armés.
Les Fôriens s’étaient emparés d’un butin immense, et se regardaient
comme à peu près maîtres du Ouadây. Les Ouadayens leur paraissaient
incapables de résister, et le succès de l’invasion semblait presque
immanquable. Mais voilà que soudain les Fôriens aperçoivent les
crinières des chevaux ouadayens et les drapeaux de Gaûdeh. De nombreux
escadrons s’avançaient par masses imposantes. Les cavaliers, en fondant
sur les Fôriens, baissaient la tête vers le pommeau de la selle et se
ruaient ainsi sur l’ennemi. Les Ouadayens, emportés par l’intrépidité
que Dieu leur a donnée en partage, par l’ardeur qui les pousse à se
précipiter au combat, eurent bientôt enveloppé et enfoncé les Fôriens ;
car un Ouadayen n’hésite pas à aller de front contre dix Fôriens. Telle
est l’audace du Ouadayen que, dans une attaque d’homme à homme, lorsque
le Fôrien va lancer ses javelots, le Ouadayen lui crie : « Attends, ne
lance pas ton javelot ; c’est inutile ; je te rejoins. » Et le Ouadayen
lui court sus, saisit son adversaire au corps, l’enlace, et lutte
jusqu’à ce que l’un des deux succombe.
Les Fôriens, accablés et vaincus, commencèrent à reculer ; les Ouadayens
les serrèrent plus vivement et complétèrent bientôt la déroute. Le
sultan Gaûdeh n’était pas encore arrivé sur le champ de bataille, que
déjà les Fôriens étaient rompus de toutes parts.
Le sultan Omar fut tué, foulé aux pieds des chevaux, et il fut
impossible de reconnaître son cadavre. Un grand nombre de chevaux et de
bêtes de transport, d’abondantes dépouilles furent le fruit de cette
victoire ; et les Fôriens, poursuivis pendant longtemps, perdirent
encore une foule d’hommes tués ou prisonniers. Chassés subitement du
Ouadây, ils rentrèrent en fuyards sur leur territoire. Peu après que les
débris de l’armée furent revenus, on élut pour sultan Abou-l-Câcem,
autre fils d’Ahmed-Bekr. Abou-l-Câcem gouverna en paix pendant sept ans.
Ensuite, poussé par une fatalité malheureuse, il résolut de prendre le
talion sur les Ouadayens, c’est-à-dire de venger la mort de son frère
Omar. Il rassembla des troupes et prépara les attirails de guerre. Il
eut bientôt une armée tellement considérable qu’il en ignorait le
nombre. Il partit et se dirigea sur le Ouadây. Dès qu’il en eut franchi
les limites, il détacha un de ses vizirs et l’envoya du côté du Midi ou
Haut-Ouadây, à la tête d’environ dix mille cavaliers, avec ordre de
brûler tous les pays par lesquels il passerait, d’en massacrer les
habitants, de tout piller et saccager. Le vizir se mit en marche, et
exécuta les ordres de son maître.
Quant au sultan, il se dirigea avec le gros de l’armée, du côté de la
capitale du Ouadây. Gaûdeh, informé de l’approche des Fôriens et des
ravages qui signalaient leur passage dans l’intérieur du pays, sortit de
Ouârah et se retira du côté du sud, comme s’il fuyait l’ennemi. Abou-l-
Câcem ayant appris ce mouvement de retraite, se félicita de ces premiers
avantages et se persuada que bientôt son ambition serait satisfaite. Il
ne douta plus du succès de son entreprise. Il se hâta de pénétrer au
centre du Ouadây. Gaûdeh, continuant sa marche du côté du midi, suivit
cette direction pendant deux jours entiers ; ensuite il tourna à l’est
par un assez long détour, et s’avança ainsi jusqu’à ce qu’il fût entre
l’armée fôrienne et le Dârfour.
Lorsque la fuite de Gaûdeh fut connue dans le camp fôrien, Abou-l-Câcem
s’imagina que le sultan avait abandonné Ouârah sans espoir d’y jamais
rentrer. La plupart des vizirs d’Abou-l-Câcem, qui n’avaient pas
l’expérience des ruses de la guerre, partagèrent l’opinion de ce prince.
Un des vizirs les plus clairvoyants, homme d’esprit, distingué par sa
pénétration et son habileté, était présent aux entretiens du conseil du
sultan ; il connaissait les caprices de la fortune et les vicissitudes
des choses humaines. Pendant que tous faisaient force discours sur la
fuite du sultan ouadayen, lui restait muet et ne disait mot, ni doux ni
amer. — « Pourquoi ce silence de ta part, lui dit Abou-l-Câcem. — Que
Dieu vous protége, mon maître ! Quant à moi, mon opinion diffère
entièrement de celle de vos vizirs. — Et pourquoi ? — Pourquoi ?...
Gaûdeh est sultan du Ouadây, il a des soldats, une armée, et chacun de
ses soldats a sa famille, femmes, enfants ; tous s’efforceront, fût-ce
au prix des cils de leurs paupières, de les soustraire à l’ennemi.
Jusqu’à présent, ils ne nous ont pas aperçus, et nous, nous ne les avons
pas encore vus ni combattus. Dans un tel état de choses, si Gaûdeh fuit
réellement, il faut dire qu’il a perdu la tête, qu’il est fou ; mais tel
n’est pas mon avis ; et tout esprit un peu raisonnable aura la même
persuasion. Du reste, si mon maître le permet, je lui prouverai ce que
j’avance. — Et comment ? — Faites amener ici une chamelle à traire. » On
amène une chamelle. « Qu’on la lave, dit le vizir, avec de l’eau de
savon. » On la lave jusqu’à ce qu’il n’y ait plus sur son poil la
moindre poussière et la plus légère saleté.
Le vizir demande ensuite un vase bien propre et un homme qui sache
traire. Il dit à cet homme de se bien laver les mains. L’homme se lave,
se met à traire et reçoit le lait dans le vase, qui ensuite, par ordre
du visir, est placé, découvert, sur le haut de la tente du sultan. Un
gardien est aposté tout auprès, afin de ne laisser toucher le vase par
qui que ce soit. Le lendemain matin, le vizir se fait apporter le vase,
et on trouve le lait tout noirci. Le vizir le porte au sultan :
« Maître, dit-il, votre homme se prépare à nous combattre ; il a marché
toute la nuit. — Comment le sais-tu ? — Voyez ce lait noirci. — Mais
encore ! comment s’est-il noirci ? — La poussière soulevée par les pieds
des chevaux a été poussée ici par le vent. » Parmi les vizirs, les uns
crurent à cette explication, les autres s’en moquèrent. On attendait les
Ouadayens du côté de l’ouest, en face ; et tout à coup on vit, à l’est,
apparaître les crinières de leurs chevaux. L’armée de Gaûdeh avait
tourné l’ennemi.
On m’a raconté que, dans cette expédition, de jeunes Fôriens, étourdis
et insouciants comme des soldats novices, découvrirent un _djourn_ ou
fosse pleine de doukhn[95] auprès de laquelle était une pauvre vieille,
et qu’ils donnèrent aussitôt ce doukhn à manger à leurs montures. Comme
ils le gaspillaient et en perdaient une grande partie, la vieille toute
contristée leur disait : « Ne le perdez pas ainsi. » On ne tint compte
de ses paroles, on continua. « Faites, dit la vieille, faites tant qu’il
vous plaira ! mais notre Kharif-el-Teimân viendra ; il saura réparer
tout cela et me venger. Faites ! notre Gaûdeh ne vous laissera pas
échapper ; il viendra, et il vous chassera comme le bétail que chasse le
berger. » Les Fôriens se mirent à rire et se moquèrent de la vieille.
« Ton sultan est bien loin, dirent-ils ; il a eu soin de se sauver, de
se mettre en sûreté. Vous et votre pays vous êtes à nous. » Et la bonne
vieille répétait ses prédictions.
Peu après, la cavalerie ouadayenne déboucha de loin. Dès que Gaûdeh
aperçut les troupes fôriennes, il donna ordre à un de ses vizirs,
l’aguîd ou gouverneur Foût, de se poster en embuscade, avec douze mille
cavaliers, dans un endroit qu’il lui désigna. Gaûdeh recommanda à Foût
de ne sortir et de ne se montrer que lorsqu’il le lui ferait dire,
dussent les douze mille hommes périr jusqu’au dernier. Foût obéit et
disposa l’embuscade.
Les deux armées en vinrent aux mains. Dieu ! quelle journée ! Non, il
n’en fut jamais de plus terrible. Les tourbillons de poussière
s’élevèrent, obscurcirent la lumière, et on vit les étoiles en plein
midi.
J’ai traversé la plaine où se livra la bataille ; elle était encore
stérile, desséchée, salie çà et là par le sang qui y était resté si
longtemps stagnant. J’ai connu un Ouadayen qui avait assisté à cette
journée de carnage ; il avait été tellement effrayé des horreurs qu’il
eut alors en spectacle, qu’il en avait perdu subitement la puissance
prolifique. Pendant tout le jour, les sabres, les lances frappèrent,
massacrèrent. Lorsque la mêlée fut générale, Ouadayens et Fôriens ne se
reconnurent plus, et le carnage fut épouvantable. Le sultan Gaûdeh,
craignant alors que quelque Fôrien ne vînt se jeter sur lui et le tuer
par surprise, envoya dire à Foût de sortir d’embuscade.
Aussi prompt que l’éclair, Foût accourt avec ses douze mille cavaliers,
se précipite comme un torrent furieux, comme un tourbillon de sable
roulant du haut d’une colline ; mais à la vue d’une mêlée aussi
bouleversée, il ne sait où se porter, il s’arrête, tremblant de
rencontrer des Ouadayens sous ses coups. Gaûdeh s’aperçoit de cette
hésitation, de cette incertitude, et dépêche un message à Foût.
« Charge ! charge ! ne crains rien ; frappe tout ce qui se trouvera
devant toi, qui que ce soit. » Foût part au galop, se rue dans la
mêlée... ; tout tombe devant lui... Enfin les deux armées sont séparées,
la confusion et le désordre cessent. Les Ouadayens voyant l’ennemi
reformé en corps, s’élancent de nouveau tout d’une masse, et avec eux
Foût et sa cavalerie qui avait à peine partagé la fatigue de la
bataille. On se prodigue en efforts inouïs contre les Fôriens. En moins
d’un clin d’œil, ils sont mis en pleine déroute ; leur sultan est tué ;
les grands qui l’entourent sont hors de combat, tués, blessés ou
prisonniers. Le massacre se multiplie ; ne se sauva que qui eut pour
moyen de salut l’agile jarret d’un bon cheval. Dans leur fuite, les
Fôriens, éperdus, désorientés, couraient au couchant, à l’opposé de la
direction du Dârfour.
Le sultan Gaûdeh leur dépêche alors des cavaliers qui leur crient :
« Fôriens ! Fôriens ! votre route est au levant ; vous n’êtes pas dans
votre chemin. » Les fuyards regardent, examinent..., et tournent du côté
du Dârfour.
Les Ouadayens s’emparèrent d’un butin immense en dépouilles, armes,
chevaux, et de plus ils prirent les femmes du sultan Abou-l-Câcem ; car
les princes du Soudan, Ouadayens ou Fôriens, ne se mettent jamais en
campagne ou en guerre sans emmener avec eux un certain nombre de leurs
femmes. — J’ai vu au Dâr-Ouadây deux vieilles Fôriennes d’environ
quatre-vingt-dix ans, qui, à ce que l’on m’a assuré, avaient été faites
prisonnières à la suite de la bataille où succomba le sultan Abou-l-
Câcem.
Gaûdeh, vainqueur de ses ennemis, reprit le chemin de Ouârah, et rentra
en triomphe dans sa capitale, accompagné de son armée chargée de butin.
Trois jours après la défaite des Fôriens et la mort de leur sultan,
Gaûdeh apprit que le vizir qu’Abou-l-Câcem avait envoyé piller du côté
du Haut-Ouadây, se dirigeait sur Ouârah. Ce vizir était persuadé que les
Fôriens devaient avoir eu bon marché des troupes ouadayennes, et que
Gaûdeh devait avoir été tué à la première rencontre. Il ignorait la mort
d’Abou-l-Câcem et la déroute des Fôriens ; ce fut la cause de sa perte
et de celle de ses troupes. Un des vizirs du sultan Gaûdeh partit à la
rencontre de cet autre ennemi, l’arrêta court, lui livra bataille, le
tua, et anéantit presque tout le corps d’armée ; à peine quelques
Fôriens échappèrent aux coups de leurs vainqueurs... Guerre affreuse,
qui fit oublier même la guerre de Baçoûs[96] ! guerre dont le souvenir
glace d’horreur, trouble et bouleverse la pensée !
Je tiens de personnes dignes de foi qu’après l’épouvantable journée dont
nous venons de parler, les cadavres accumulés sur le champ de bataille
servirent pendant un long temps de pâture aux oiseaux de proie et aux
lions, et qu’après que cessa l’infection des cadavres et du sang qui
avait inondé la terre, Gaûdeh ordonna d’enterrer les restes qui
jonchaient encore la plaine. Pour pouvoir en finir promptement, on ne
vit d’autre moyen que de creuser une immense fosse, d’y entasser pêle-
mêle les débris des cadavres et de les recouvrir de terre. — Le succès
de cette guerre fut pour les Ouadayens un événement mémorable.
Dès que les Fôriens furent rentrés dans leur pays, on porta au sultanat
Mohammed-Tyrâb. Ce prince, comme nous l’avons dit dans le _Voyage au
Dârfour_, aimait les plaisirs, la débauche, les propos lubriques et
libertins. Il régna trente ans, et jamais il ne songea à renouveler la
guerre contre le Ouadây. Dès le commencement de son sultanat, Tyrâb
conclut un traité de paix avec les Ouadayens, envoya des présents à
Gaûdeh et en reçut de lui. Dès lors, les communications entre les deux
États se rétablirent comme auparavant. Tyrâb, pendant tout son règne, ne
fit que deux expéditions, celle du Kordofâl et celle des Arabes
Rézeigât.
[Note 94 : Tiges de métal ou de bois qu’on passe dans le _keulh_. —
_Voy._ note 7.]
[Note 95 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour.]
[Note 96 : Ancienne guerre des temps antéislamiques ; elle dura quarante
ans.]
=CHAPITRE IV.=
Le sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn. — Sa jeunesse. — Ses
qualités. — Il se prépare au sultanat. — Il s’empare de la demeure
impériale, et se fait reconnaître souverain. — Prétentions de ses
frères. — Guerre civile. — Sâboûn triomphe ; il brûle les yeux à un de
ses frères. — Il prend l’autre par ruse, et le fait mettre à mort.
Mohammed-Abd-el-Kérym était l’aîné des enfants du sultan Mohammed-Sâleh,
et sa mère était Sennâouyenne. Il eut deux frères, Ahmed et Acyl, mais
d’une autre mère.
Abd-el-Kérym fut surnommé Sâboûn. Il était supérieur à ses deux frères
en intelligence et en instruction, plus sévère dans ses mœurs, plus
attentif qu’eux à ses devoirs religieux. Sa mère était délaissée,
dédaignée du sultan ; celle d’Ahmed et d’Acyl en avait toutes les
affections, toutes les tendresses. Sâboûn partagea avec sa mère
l’indifférence et la haine du sultan. Toutefois, la sagacité, la
pénétration d’Abd-el-Kérym, la justesse de son esprit et de son jugement
avaient frappé Sâleh, qui pour cela laissait à ce prince la haute main
dans la conduite des affaires.
D’autre part, le sultan, entraîné par son amour pour la mère d’Ahmed et
d’Acyl, avait élevé les parents de cette femme aux premières dignités ;
les uns étaient ses vizirs, les autres ses favoris particuliers, et leur
parole avait force et puissance dans tout le Ouadây. Quant à Sâboûn et à
sa mère, le sultan avait fini par les exclure de son palais, et il leur
avait assigné un revenu dont ils vivaient à distance de la cour.
Sâboûn sut se créer peu à peu une position respectable ; lorsqu’il
n’était encore qu’adolescent, il avait déjà d’assez nombreux partisans.
Son caractère sérieux et réfléchi l’empêcha de s’abandonner aux jeux
frivoles, aux plaisirs sensuels, à la débauche. Il dépensait tous ses
instants à l’étude du Coran, à des conversations instructives, à la
prière, aux pratiques pieuses. Le désir et l’espoir d’arriver un jour au
sultanat préoccupaient sa pensée ; et pour pouvoir s’emparer de la
souveraineté lorsque le moment favorable s’en présenterait, il se
procurait, par tous les moyens, des armes, des chevaux, des hommes, des
cottes de mailles, des sabres, etc.
Il eut occasion de connaître de quel avantage lui serait l’emploi du
fusil. Il dut cette connaissance à quelques-uns de ces marchands
mogrébins dont les caravanes vont parcourant le Soudan ; presque tous,
dans leurs voyages, portent avec eux des fusils. Sâboûn demanda à ces
marchands : « Quelle est donc cette arme dont vous ne vous séparez
jamais ? — C’est l’arme offensive par excellence. — Offensive ! et
comment ? cette arme ne coupe pas. De quelle manière vous en servez-
vous ? — Nous y mettons de la poudre, puis nous visons ainsi. » Et ils
montrent à Sâboûn comment on met en joue et comment on charge le fusil.
Sâboûn, surpris de cette indication, veut aussitôt vérifier le fait.
Il va avec ces étrangers en pleine campagne ; on dresse un point de
mire, on vise, on tire, on frappe le but. Le jeune prince demeura
émerveillé. De ce jour, tous les fusils qu’il aperçut ou put trouver, il
les acheta à quelque prix que ce fût. Il se procura aussi des chevaux,
accapara des armes de toute espèce, soit étrangères, soit en usage au
Soudan. Il s’amassa un nombre assez considérable d’esclaves qu’il fit
dresser au tir par les Mogrébins dont il achetait les fusils.
Tout cela inquiétait les vizirs. Ils craignaient que Sâboûn, après la
mort de son père, ne s’emparât du gouvernement. Ils réussirent bientôt à
remuer dans le cœur du sultan le levain d’amertume qui l’avait aigri
contre son fils. Enfin ils dirent à Sâleh : « Ton fils n’a plus, en
vérité, qu’un pas à faire pour être sultan ; il ne lui en manque bientôt
plus que le nom. Il s’entoure peu à peu de tout l’appareil et de toute
la puissance d’un souverain ; il amasse, il rassemble des chevaux, des
animaux de transport, des armes, des hommes ; il ne néglige rien, et
probablement il ne tardera pas à se déclarer en révolte ouverte. » Ces
paroles jetèrent l’indignation dans le cœur du sultan, et à l’heure même
il ordonna qu’on lui amenât son fils. Les vizirs triomphaient du
résultat de leur démarche, et se promettant déjà la perte de Sâboûn, ils
dépêchèrent de suite à ce prince un des chefs ou rois des Turguenak avec
une troupe de Turguenak, sorte de sbires ou alguazils appelés encore
Ozbân. Les Turguenak sont les exécuteurs des colères du sultan ; lorsque
le souverain ordonne de saisir quelque roi accusé ou disgracié, ce sont
eux qui sont chargés de l’arrestation.
Le chef des Turguenak se rend donc avec sa troupe à la demeure de
Sâboûn. Heureusement alors ce prince était assis sur son _tirdjeh_. Le
_tirdjeh_ est une élévation arrondie, un tumulus bâti à la manière des
_mastabeh_, ou devants de boutique du Kaire, à la différence que ces
_mastabeh_ n’ont pas la forme ronde et qu’ils ne sont qu’un simple mur à
demi-hauteur d’homme à peu près, et dont la partie supérieure est de
niveau avec le sol de la boutique. Dans les habitations, au Ouadây, le
_tirdjeh_ est entre le zérybeh ou clôture extérieure et la clôture qui
renferme la hutte proprement dite[97] ; car, en général, chaque demeure
a deux enceintes, son enclos particulier, et plus au dehors, son
zérybeh ; entre les deux est le tirdjeh, assez haut pour que celui qui
est assis au-dessus, domine l’extérieur et aperçoive ceux qui passent
auprès de la demeure et ceux qui se dirigent de son côté. _Voy._ fig.
1re. Au point A est le tirdjeh. (Il n’y a que le sultan et les fils du
sultan qui aient le droit d’élever des _tirdjeh_ dans leurs demeures. Le
tirdjeh a ordinairement une hauteur de trois coudées environ. Le sommet
est une plate-forme d’au moins neuf mètres de circonférence, et on y
monte par un simple plan incliné. Les princes se reposent sur le tirdjeh
avec des personnes de leur suite, et y passent souvent des heures
entières à converser.)[98].
Sâboûn vit arriver de loin les Turguenak, et devinant le but de leur
mission, il appela ses gens, ses esclaves, et leur ordonna de se ranger
sur une ligne hors de sa demeure, d’arrêter à distance les Turguenak, et
de leur demander d’abord ce qu’ils voulaient. La troupe de Sâboûn sortit
de suite, les armes à la main, se mit sur un rang et se disposa à
repousser la force par la force ; c’était comme un rempart élevé entre
la demeure du prince et les envoyés du sultan. Ceux-ci, arrêtés par
cette démonstration, se tinrent éloignés, et durent répondre aux
questions de la garde de Sâboûn, et sur le motif de leur démarche. Ils
déclarèrent qu’ils avaient ordre de saisir le fils du sultan. « Vous
n’arriverez à lui, dirent les esclaves, qu’en nous passant sur le
corps. »
Les Ozbân, surpris de cette résistance, allèrent raconter l’affaire à
Sâleh, et lui demandèrent de leur permettre d’user de violence pour
disperser les rebelles qui les avaient empêchés de s’emparer du prince.
Le sultan, étonné et troublé, vit bien que s’il exigeait l’exécution de
ses ordres à tout prix, il en coûterait la vie à plusieurs hommes, et
que ce premier acte d’autorité allumerait probablement une révolte qu’il
serait ensuite difficile d’éteindre.
Après quelques instants de réflexion, Sâleh envoya convoquer les ulémas,
le câdi, le prédicateur et les mouftis. Lorsqu’ils furent arrivés, il
les députa à Sâboûn, en leur recommandant de rappeler au devoir le
prince indocile, de lui exposer quelles pouvaient être les conséquences
d’une pareille insubordination, et de lui faire sentir que la meilleure
voie à suivre pour lui, fils du sultan, était de se rendre au désir de
son père.
La députation partit. Sâboûn écouta les représentations qui lui furent
adressés et le conseil qui lui fut donné d’obéir aux ordres du sultan.
« J’obéis, reprit Sâboûn, j’obéis humblement, et en tout, à Dieu, et
j’obéirais de même à mon père, si l’ordre qu’il me transmet à présent
était de sa propre inspiration. Mais comme cet ordre est la suite des
perfides insinuations de ses vizirs, comme ce sont leurs mensonges qui,
par leur influence malheureuse sur l’esprit de mon père, l’ont conduit à
ordonner mon arrestation, et par conséquent à douter de mon innocence et
de ma piété filiale, cette fois je n’obéis pas, je ne veux pas obéir.
Qu’on me fasse connaître en quoi je suis coupable, et à l’heure même je
me mets à la discrétion de mon père. Mais que sans raison, sans motif,
j’aille ainsi me livrer, me laisser prendre pour le bon plaisir de ces
lâches vizirs, cela ne sera jamais. Je répondrai à la violence par la
violence ; s’il le faut, je mourrai, mais honorablement. »
La députation porta au sultan la réponse de Sâboûn. Sâleh reconnaissant
la vérité des paroles de son fils, renonça à l’arrestation, et congédia
les Turguenak. De ce jour, Sâboûn vécut tranquillement chez lui, sans
plus s’occuper d’aucune affaire.
Quelques mois après cet événement, le sultan tomba gravement malade. La
première de ses femmes ne lui avait pas donné d’enfant. Cette femme,
craignant que la souveraineté ne fût dévolue à un des fils de ses
compagnes de harem, c’est-à-dire à Ahmed ou à Acyl, qui, n’ayant pas la
droiture, l’intelligence, la piété et la bienveillante équité qu’elle
connaissait à Sâboûn, la dépouilleraient certainement de son titre de
reine, et peut-être même la feraient mourir sans égard pour son rang,
cette femme, dis-je, dépêcha un message secret à Sâboûn. « Prépare-toi,
lui disait-elle, à t’emparer du pouvoir ; ton père est gravement
malade. »
A cette nouvelle, Sâboûn envoie immédiatement des courriers à tous les
partisans qu’il pouvait avoir sur différents points du Ouadây, et leur
fait dire de se réunir à la hâte, de se disperser par fractions dans les
villages des environs de Ouârah, tels que Hêgueîr, Noumro, Abâly, et
d’attendre là ses ordres ultérieurs. Il leur recommanda surtout de ne
pas entrer dans Ouârah.