J’étais depuis quatre mois au Ouadây, que je n’avais pas encore vu le

sultan, et il ne m’avait pas vu non plus. Un accident fut cause qu’il me

reçut. J’eus, ainsi l’a voulu le destin de Dieu, la main brûlée par une

explosion de poudre. J’étais à marchander une paire de pistolets. Je

voulus en essayer la batterie ; j’en pris un, je mis dans le bassinet un

peu de poudre, que je tirai d’un sac en cuir où j’en avais une provision

d’à peu près trois rotls. Je lâche la détente, l’amorce s’enflamme, une

étincelle tombe sur mon sac, la poudre prend feu, détone, et me brûle la

main droite et le bras presque jusque vers l’épaule. A côté de moi,

Chems, ancien domestique de mon père, fut aussi blessé... J’endurai les

plus vives souffrances et je pensai mourir. Le sultan fut informé de mon

malheur et me donna une preuve d’intérêt. Il me fit apporter, pour me

panser, un vase rempli d’huile d’olive que l’on conservait depuis le

règne de son aïeul, c’est-à-dire depuis plus de soixante ans ; elle

avait acquis, par le temps, une nuance rouge et était devenue amère.

Cette huile fut mon salut ; par elle Dieu me guérit. Le vendredi qui

suivit ma guérison, je montai à cheval et j’allai faire la prière à la

mosquée où tous les vendredis le sultan va prier. Le sultan avait appris

mon rétablissement et en avait témoigné sa satisfaction. Le soir même il

m’envoya chercher par un touayrah. Je me rendis de suite au _palais_. Je

trouvai le sultan seul dans son lieu d’intimité. Il m’accueillit avec

bienveillance, m’obligea de m’approcher de lui et me fit les plus

grandes démonstrations d’amitié. Il me recommanda de m’occuper d’études,

m’exhorta au travail et m’engagea à m’attacher au cheykh Seyd-Ahmed-el-

Fâcy, qui donnait alors, à Ouârah, des leçons de droit civil et

religieux. Je me conformai aux désirs du sultan et je suivis pendant

longtemps les leçons du cheykh. Nous étudiâmes d’abord le livre d’Abou-

l-Haçan, qui est un commentaire du _Riçalêh_ d’Ibn-Abou-Zeyd-el-

Caraouany[89], du rite Mâlékite. Nous lûmes ensuite le quart du _Traité

des locations_, commenté par le cheykh Ahmed-ed-Derdyr, et sur le texte

du _Précis de jurisprudence_ de Khalyl[90]. Alors Ahmed-el-Fâcy parut ne

plus me voir d’un œil d’ami, et je renonçai à sa société et à ses

leçons.

[Note 79 : Lieux sur le territoire sacré de la Mekke.]

[Note 80 : Dans le mot Fâcher, prononcez l’_r_.]

[Note 81 : On appelle _sédâcy_ ou _soudâcy_ les esclaves qui ont la

taille de _six empans_, mesurés du bout inférieur de l’oreille jusqu’au

talon.]

[Note 82 : Le beddâouy est une ample chemise bleu-noir qui, au lieu de

manches, a une longue ouverture sur chaque côté ; elle se met par-dessus

le vêtement.]

[Note 83 : _Voy._ note 3.]

[Note 84 : _Voy._ Voyage au Dârfour, à la Note des plantes. _Voy._ aussi

note 4, à la fin du présent volume.]

[Note 85 : _Voy._ Voyage au Dârfour.]

[Note 86 : A peu près comme la place Vendôme, à Paris.]

[Note 87 : _Voy._ les notes du Voyage au Dârfour, aux plantes.]

[Note 88 : _Voy._ note 5.]

[Note 89 : Le nom complet de cet auteur est Abou-Mohammed-Abd-Allah-ibn-

Abou Zeyd-el-Caraouâny. Le _Riçâleh_ ou opuscule contient les principes

jurisprudentiels de la législation criminelle ; il a été traduit en

français par M. B. Vincent ; Paris, 1842 ; brochure de 124 pages. Chez

Joubert, libraire, rue des Grés, 14.]

[Note 90 : J’ai traduit en français le _Précis de jurisprudence_ de

Khalyl ; ce travail est accompagné de la traduction des commentaires

arabes indispensables à l’intelligence du texte. Cinq volumes grand

in-8o, faisant partie de la collection publiée par le ministère de la

guerre, sous le titre : _Exploration scientifique de l’Algérie_. Paris,

1848-49. Masson, libraire, place de l’École-de-Médecine ; Langlois et

Leclercq, rue de la Harpe.]

=CHAPITRE II.=

Le sultan Séleîh, dont le nom est aussi donné au Ouadây. — De l’origine

des familles régnantes au Kordofâl, au Dârfour et au Ouadây.

Le divin Créateur, dont l’essence est sans tache, dont les attributs

sont purs et saints, dont les œuvres sont si différentes de celles de

ses créatures, et auquel nul ne ressemble, ni par la manière d’être, ni

par les qualités, ni par les actes, a diversifié les mœurs des nations

et les usages des choses, a permis que les parures d’un peuple fussent

un objet de moquerie pour d’autres peuples. S’il l’eût voulu, il n’eût

constitué de tous les hommes qu’une seule nation. Mais en examinant les

variétés que l’Éternel a établies dans les mœurs, dans les formes, dans

la conduite des sociétés, l’homme d’intelligence et de pénétration

reconnaît et comprend que c’est la Sagesse suprême qui a déterminé, pour

chaque peuple, des coutumes spéciales, et que c’est chose presque

impossible que de changer les habitudes, soit religieuses, soit

mondaines. Cela posé, je dis :

Les mœurs et coutumes du Ouadây se rapprochent sur plusieurs points de

celles du Dârfour, et s’en éloignent sur d’autres points. Les

rapprochements sont surtout dans la nourriture, les vêtements des

femmes, les parures ; il y a, dis-je, analogie remarquable, non identité

rigoureuse. Quant aux différences, elles existent spécialement dans les

noms des fonctions et des dignités, dans certaines formes

administratives, dans les règles divaniques ou gouvernementales.

Rien n’égale les Ouadayens en libéralité. C’est une vertu générale chez

les pauvres comme chez les riches ; chacun est généreux selon que le

comporte sa condition.

Avant de parler des mœurs et coutumes des Ouadayens, des dignités et des

emplois, je vais parler de l’établissement de l’autorité souveraine, de

la famille sultanique ; ensuite je parlerai des droits d’hérédité au

pouvoir suprême, et des idées sur lesquelles reposent ces droits.

Pendant mon séjour au Ouadây, lorsque j’étais à la mosquée pour la

prière solennelle du vendredi, j’entendais toujours l’iman, dans

l’allocution pieuse qu’il adressait aux fidèles, et en exprimant des

vœux pour le sultan, dire : « Que Dieu accorde partout la victoire à

notre sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Mohammed-Sâleh, fils

du sultan Mohammed-Gaûdeh, fils du sultan Séleîh. » De là il me vint à

la pensée de demander aux anciens du pays si on connaissait quels

étaient les commencements du sultan Séleîh et de quel pays il était. Les

réponses furent différentes. Les uns me dirent qu’il était Sennâouy

d’origine, c’est-à-dire de la tribu des Sennâouïdes ou Sennâouyens,

ainsi nommés du nom d’une grande montagne du Ouadây appelée Ab-Senoûn,

et que les Sennâouïdes étaient la tribu la plus distinguée du Ouadây en

noblesse et en renommée.

Ensuite je remarquai sur le sceau du sultan régnant ces mots : « Le

sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, fils du sultan Sâleh l’Abbâcide. » Je

cherchai à savoir par quel lien de filiation la généalogie de ce prince

pouvait se rattacher aux Abbâcides, comment ce nom de famille noble

avait pu arriver chez ces peuples non arabes et s’implanter parmi eux.

De ceux que je consultai, les uns m’assurèrent que cette filiation était

erronée, que les sultans Ouadayens n’avaient aucun rapport de

consanguinité avec les véritables Arabes ; d’autres prétendirent que la

descendance était réelle, seulement qu’on en ignorait l’époque et les

circonstances.

Je questionnai à cet égard l’aguîd Ahmed. Ahmed était un des plus hauts

personnages de l’État ; il se distinguait par sa sagacité et ses

connaissances. — « Lorsque les Tatârs, me dit-il, se furent emparés de

Bagdad et eurent détrôné les Abbâcides, le khalifat se réfugia en Égypte

et il s’y maintint jusqu’au moment où les Turks et leurs mamelouks y

vainquirent les khalifes, c’est-à-dire jusqu’à l’époque des Fatimites.

Les enfants des khalifes abbâcides, après le renversement de leur

dynastie, se dispersèrent, et ils cherchèrent asile dans différents

pays. Un d’eux se réfugia au Hedjâz et s’y fixa ; il y eut un fils,

qu’il appela Sâleh.

« Sâleh, déjà mûri par l’âge, se trouva avec des ulémas du Sennâr qui

étaient en pèlerinage. Sâleh était habile jurisconsulte et très-dévot ;

il observait minutieusement toutes les pratiques de la religion. Les

ulémas s’attachèrent à lui d’intime amitié. D’autre part, Sâleh faisait

de fréquents voyages dans le Hedjâz. Les ulémas sennâriens lui vantèrent

la beauté de leur pays et lui firent naître l’envie d’aller le visiter.

« Il partit avec eux. Mais il ne séjourna que peu de temps au Sennâr. Il

y rencontra tant de libertinage et de débauche, que sa susceptibilité de

conscience s’effaroucha, et il s’enfuit. Passant de contrées en

contrées, il arriva au mont Ab-Senoûn, dans le Ouadây.

« Les habitants d’Ab-Senoûn étaient idolâtres, ne connaissant ni

l’islamisme ni autre religion. Néanmoins il resta parmi eux. Il

remplissait scrupuleusement ses devoirs de religion, priait, jeûnait,

faisait le zikr[91], souvent à lui seul, et récitait le Coran. Il sut se

concilier l’amitié des Sennâouyens. — « Pourquoi fais-tu toutes ces

choses ? lui demandait-on fréquemment. — Pour rendre hommage à Dieu. —

Qu’est-ce donc que Dieu ? — Dieu, c’est celui qui a créé les cieux et la

terre, la nuit et le jour, le soleil, la lune et les étoiles, les arbres

et les fleuves ; c’est celui dont la main gouverne tout cela. Voilà

Dieu. »

Les Sennâouyens finirent par embrasser l’islamisme. Sâleh, qu’ils

appellent Séleîh, leur expliqua plusieurs _soûrat_ ou chapitres du

Coran, leur enseigna à prier et à jeûner. Il continua cette œuvre de

prosélytisme jusqu’à ce que la foi fût parfaitement établie dans le cœur

des Sennâouyens, qui d’ailleurs formaient une population nombreuse.

Sâleh fut choisi pour chef religieux d’Ab-Senoûn et du Ouadây. Il levait

l’impôt sacré sur les riches pour subvenir aux besoins des pauvres ; et

il disait à ses nouveaux prosélytes : « Dieu commande de faire la guerre

aux infidèles. Unissez-vous à moi et allons convertir, à l’aide de la

force des armes, ceux qui ne professent pas l’unité de Dieu. » Ses

paroles furent accueillies ; bientôt une expédition fut dirigée contre

une des tribus ou peuplades voisines. Sâleh se fit d’abord précéder par

des émissaires, qui, en son nom, appelèrent la tribu à la foi

islamique ; la tribu se convertit. Une seconde tribu, puis une autre, se

rendirent à la voix de Sâleh et acceptèrent l’islamisme. En peu de

temps, quatre tribus des plus considérables se soumirent : ce sont les

tribus d’Ab-Senoûn, de Malangah, de Madabah et de Madalah. Aujourd’hui

elles forment en quelque sorte la _famille royale_, c’est-à-dire

qu’elles composent la peuplade à laquelle doit appartenir tout sultan du

Ouadây. D’après la loi, un fils de sultan qui n’aurait pas pour mère une

femme originaire d’une de ces quatre peuplades ou tribus, ne serait pas

accepté par les Ouadayens pour régner sur eux.

Dans les tribus _royales_ on comprend aussi la petite tribu des Ab-

Darag ; mais elle est réputée inférieure en noblesse, et les Ouadayens

ne consentent à reconnaître pour sultan un individu né d’une mère

d’origine ab-daraguienne, que lorsqu’il ne se trouve pas d’enfant royal

mâle né d’une mère qui soit de l’une des quatre premières tribus. La

raison de l’infériorité nobiliaire des Ab-Darag est qu’ils n’ont adopté

l’islamisme qu’après leurs frères des quatre tribus principales.

La guerre sainte fut ensuite portée chez d’autres peuplades. Celles qui

se convertirent à la foi musulmane, sans résistance, reçurent le titre

de tribus libres ; celles qui ne cédèrent qu’à la violence furent dites

tribus esclaves. Quant aux Sennâouyens et aux trois autres peuplades qui

les premières après eux accueillirent la foi islamique, ils forment,

comme nous venons de le dire, la _peuplade royale_, la _famille royale_.

Lorsque les pays convertis représentèrent une étendue de territoire

assez considérable, Sâleh fut investi du titre de sultan et la

souveraineté fut inféodée à ses descendants.

J’ai entendu raconter par le chérif Sameîh que, dans le principe, le

sultan du Ouadây, le sultan du Dârfour et celui du Kordofâl, étaient

tous les trois fils d’un même père ; que Séleîh, Salon-Selmân et

Mouçabba, étaient frères et originaires des arabes Fézârah. Tous les

trois possédaient de grandes richesses, étaient bons et religieux.

Chacun d’eux alla s’établir dans un pays : Sâleh ou Séleîh alla chez les

Sennâouyens ; Salon (c’est-à-dire _le Bédouin_) -Selmân se fixa chez les

Koundjârah au Dârfour. Là, Selmân se composa des forces assez

considérables, et il enleva le pouvoir souverain des mains des

Toundjour. J’ai déjà indiqué ce fait dans le _Voyage au Dârfour_.

La différence des récits traditionnels relatifs à l’origine des princes

de ces contrées, tient à ce que l’on n’a point d’archives généalogiques,

et que jamais les _savants_ du Dârfour et du Ouadây n’ont écrit de

chroniques de leurs pays. Ils vont comme des aveugles, comme gens

marchant dans les ténèbres. Lorsqu’on les interroge, ils ne peuvent

fournir que des traditions orales, des récits dans lesquels rien n’est

bien constaté : Dieu seul sait ce qui en est.

Si l’on admet que le sultan du Ouadây est issu des Arabes Fézârah, et

que sa famille, ainsi que celle du sultan fôrien et celle des Mouçabba,

sont trois branches qui se rattachent à un même aïeul d’origine

fézârienne, il en résulte que le premier sultan, aïeul des trois sultans

actuels du Dârfour, du Kordofâl[92] et du Ouadây, forme le sixième degré

généalogique en remontant la filiation ; dès lors, l’ascendance du

sultan Mohammed-Abd-el-Kérym, surnommé Sâboûn, que Dieu ait son âme !

est ainsi échelonnée : Mohammed-Abd-el-Kérym, fils de Mohammed Sâleh,

fils du sultan Gaûdeh, surnommé Kharif-el-Teimân (ou l’Automne

double)[93], fils du sultan Aroûs, appelé aussi Séleîh le Jeune, parce

qu’il rappela, dans sa vie, les qualités et vertus de son père, le

cheykh Séleîh, fils du premier Fézârien.

Pour le sultan fôrien Mohammed-Fadhl, il y aura également six degrés

généalogiques, savoir : Mohammed-Fadhl, ou, comme prononcent les

Foriens, Fodhel, fils du sultan Abd-er-Rahmân, surnommé Réchyd, fils du

sultan Ahmed-Bekr, fils du sultan Soleymân, fils du sultan Salon-Salmân,

fils du Fézarien. De même la généalogie du sultan Hâchem, souverain du

Kordofâl, a ses six degrés. Mais je ne sais, des noms qui les

représentent, que le nom de Mouçabba, fils du Fézârien, qui est la

souche commune aux trois branches.

Si on accepte la filiation qui fait remonter aux Abbâcides le sultan du

Ouadây, il est clair qu’on aura alors une lignée spéciale entièrement

étrangère à la descendance des sultans du Dârfour et des sultans

Mouçabba. Cette opinion semble s’accorder à priori avec la générosité de

Séleîh, l’élévation de son caractère et ses éminentes qualités, la

noblesse de son âme, sa piété profonde et solide, son amour du bien. Par

ses hautes vertus il égala El-Mamoûn, fils de Réchîd l’Abbâcide ; il

surpassa en libéralité Haroûn-er-Réchîd et les Barmécides ; s’il eût

précédé Hâtem-Tây d’un jour, Hâtem n’eût jamais été le modèle de la

générosité retracé tant de fois dans les récits et dans les vers des

Arabes. Ce qu’il eut de bravoure, de persuasion dans la parole, est au-

dessus de toute expression et de tout éloge. Combien loin aussi sont la

lésinerie et la poltronnerie des Fôriens, de la valeur et de la facile

hospitalité des Ouadayens ! Tout se transmet, par héritage, des pères

aux enfants ; les différences de caractère et de qualités entre les deux

peuples, prouveraient presque assez la différence originelle de leurs

sultans ; car les peuples se modèlent sur leurs souverains, et sont en

quelque sorte leur ouvrage.

Au reste, quelque opinion que l’on adopte sur l’origine des sultans

actuels du Ouadây, du Dârfour et du Kordofâl, il est certain que

l’établissement de ces trois États est d’une époque assez rapprochée et

ne dépasse pas deux cents ans.

[Note 91 : _Voy._ la note sur le zikr, à la fin du Voyage au Dârfour.]

[Note 92 : Aujourd’hui le Kordofâl est rangé sous la domination du vice-

roi d’Égypte.]

[Note 93 : _Voy._ note 6.]

=CHAPITRE III.=

Conventions primitives de paix entre les Fôriens et les Ouadayens. —

Rupture ; guerres. — Victoires des Ouadayens. — Deux sultans fôriens

sont tués sur le champ de bataille. — Paix.

El-Hâgdj-Nasr, d’Ab-Senoûn, vieillard presque octogénaire, m’a raconté

que Salon-Selmân et Séleîh se donnèrent jadis rendez-vous dans l’espace

inhabité qui sépare le Dârfour du Ouadây, et que là ils se promirent par

serment de ne jamais rien entreprendre l’un contre l’autre, et de vivre

en paix. Ils mesurèrent l’espace interlimitrophe des deux États, en

déterminèrent le milieu juste, prirent ensuite de très-gros et très-

longs clous en fer, les plantèrent dans les plus gros troncs d’arbres,

et marquèrent ainsi la frontière ou ligne de démarcation des deux

royaumes ; puis ils se promirent encore de ne jamais franchir ces

limites dans des vues hostiles. Enfin, ils récitèrent le Fâthah (ou

premier chapitre du Coran), se jurèrent ainsi, sur le Livre sacré, de

rester amis et alliés, et vouèrent à la colère du ciel celui qui

tenterait de nuire à l’autre : « Que Dieu, dirent-ils, refuse la

victoire aux armes de l’agresseur. » Ils prirent à témoins de leurs

serments les grands qui les avaient suivis..., puis on se sépara.

Lorsque je passai du Dârfour au Dâr-Ouadây avec le faguyh Ahmed-Abou-

Sârrah et l’escorte qui nous conduisait, je vis en effet au milieu de la

forêt, à l’endroit où nous rencontrâmes un si grand nombre de lapins et

de bêtes sauvages, une ligne d’arbres dont chacun avait une espèce de

barre de fer enfoncée dans le tronc, et dont la pointe sortait hors de

l’écorce, d’au moins un empan. Étonné, je demandai au faguyh Ahmed ce

que signifiaient ces tiges de fer : « C’est ici, me dit-il, la frontière

primitive des États du Dârfour et du Ouadây. » Chaque tige de fer me

parut avoir au moins une coudée et demie de longueur ; car les diamètres

de ces différents troncs étaient tels que la plus grande brasse d’homme

n’aurait pu les embrasser. Chaque barre de fer était donc enfoncée de

plus d’une coudée dans l’épaisseur du bois, car ce qui en était saillant

au dehors n’avait guère qu’un empan. Et pour que les passants ne s’y

accrochassent pas, on avait replié cette partie saillante, de manière à

la ramener sur la longueur de l’arbre. Ces barres de fer, fichées ainsi

depuis l’époque reculée du traité conclu entre les deux sultans, étaient

tenues vigoureusement par le tissu du bois développé et accru sur

elles ; les trous s’étaient comme cicatrisés, et les fers semblaient

faire partie de l’arbre.

Après la mort des deux sultans, le souverain pouvoir passa à leurs

enfants. Les nouveaux princes portèrent l’un sur l’autre un œil d’envie,

et cédèrent bientôt au désir d’agrandir leurs possessions par la voie

des armes et d’attacher à leur nom quelque relief et quelque renommée :

coutume de rois.

Le sultan Ahmed-Bekr, lorsqu’il arriva au trône du Dârfour, était encore

très-jeune. Il gouvernait en tutelle, et par conséquent n’avait aucun

droit discrétionnaire. L’autorité réelle, ordres et défenses, était

entre les mains des vizirs. Le sultan du Ouadây fut bientôt informé de

cet état de choses ; c’était alors Aroûs. Il conçut le projet d’envahir

le Dârfour et de s’en emparer. Les vizirs les plus éclairés et les plus

sages de la cour d’Aroûs s’efforcèrent de le détourner de cette

entreprise. Il rejeta leurs avis. « Je le veux, dit il, et je ne

laisserai pas un enfant, à cet âge-là, maître d’un État comme le

Dârfour. — Que Dieu nous conserve notre sultan ! dit un vizir ; que Dieu

nous conserve notre maître ! Prince, n’est enfant que celui qui n’a pas

d’hommes avec lui. Tant que des hommes aident et soutiennent un enfant,

il est plus qu’un enfant. Que pensez-vous que nous ferions si Dieu vous

appelait à lui, si vous laissiez un fils au milieu de nous, et qu’un

ennemi vînt nous attaquer ? Ne le défendrions-nous pas au prix de tout

notre sang ? Comment voulez-vous que les Fôriens nous laissent approcher

de leur jeune souverain ? — Discours inutiles, reprit vivement Aroûs ;

ce que je vous ai dit se fera. » Il fallut se soumettre.

On entra en campagne... Aroûs avait deux fils. Il confia au plus

intelligent, celui qu’il aimait le plus, le gouvernement du Ouadây

pendant la guerre, et il emmena l’autre avec lui. Il se mit à la tête de

la moitié de l’armée, et laissa l’autre moitié dans le Ouadây pour

maintenir l’ordre et pour soutenir un coup de main en cas de besoin.

Une fois arrivé sur le territoire du Dârfour, Aroûs défendit à ses

troupes de faire le moindre mal aux habitants. « Ce sont, dit-il, des

rayas, des sujets ; ce n’est point avec eux que j’ai à faire ; ce que je

veux, c’est le sultan. »

L’armée d’Aroûs s’enfonça dans l’intérieur du Dârfour, et parvint

bientôt à peu de distance de Guerly, alors résidence ou Fâcher du

sultan. Les troupes fôriennes s’étaient retirées à l’approche des

Ouadayens, et s’étaient rassemblées aux environs de Guerly. Les chefs

allèrent trouver le jeune prince. « Les Ouadayens, lui dirent-ils,

marchent contre nous et veulent s’emparer du Dârfour. — Que dois-je

faire ? répliqua Ahmed-Bekr ; je suis jeune encore ; partant je ne puis

supporter les fatigues de la guerre, et je ne saurais comment repousser

cette invasion. — Tu n’as rien à craindre, dirent-ils ; tout ce que nous

voulons de toi, c’est que tu montes à cheval avec nous et que tu restes

au centre de l’armée. Nous nous chargeons de combattre, de te défendre

et de défendre le pays. » Le jeune prince accepta ; il se leva et partit

entouré de ses troupes.

Les vizirs, à la première nouvelle du danger, avaient écrit aux

gouverneurs de toutes les contrées du Dârfour, leur ordonnant de lever

des soldats pour chasser l’ennemi. Des forces considérables se réunirent

de toutes parts et couvrirent monts et plaines ; les habitants mêmes des

contrées que le sultan Aroûs avait laissées derrière lui et dont il

avait dit : « Les habitants sont des sujets, ce n’est pas contre eux que

je marche, » accoururent en foule ; une armée immense vint ainsi se

joindre au jeune prince, et l’entoura comme l’anneau entoure le doigt.

On livra bataille ; ce fut un jour d’horreur. La trahison alors prépara

un amer déboire au sultan Aroûs. Plusieurs Ouadayens allèrent trouver

son fils et lui dirent : « Ton père, pour t’amener ici, a laissé ton

frère gouverner à sa place. Par cette préférence injurieuse, le sultan

prouve que son désir est que tu périsses dans cette guerre, et que ton

frère reste sans concurrent à la souveraineté. »

Frappé par ces perfides insinuations, le fils d’Aroûs détache de l’armée

la moitié des troupes, s’enfuit avec elles au Ouadây, et abandonne ainsi

son père à toutes les conséquences d’une déroute. En effet, le péril

s’accroît autour d’Aroûs ; le nombre des Ouadayens a diminué, celui des

Fôriens se multiplie ; chaque jour ceux-ci deviennent plus forts, ceux-

là plus faibles. Néanmoins, Aroûs jure par les serments les plus sacrés

qu’il ne tournera pas la face de son cheval du côté de l’Occident ; aux

yeux des Ouadayens, fuir est le comble de l’ignominie, surtout pour un

sultan... Sept jours de suite la bataille dure. Le huitième jour, les

Ouadayens sont rompus aux deux ailes de leur armée. Le sultan résiste

vigoureusement au centre. Les tourbillons de poussière se renouvellent

sans cesse sous les pieds des chevaux, obscurcissent l’air, et font du

jour la nuit.

Les vizirs et les grands des Ouadayens voient toute la honte qu’il y

aurait pour eux de s’enfuir et d’abandonner leur souverain au milieu de

l’ennemi. Alors, sans qu’Aroûs s’en aperçoive, ils font tourner peu à

peu son cheval du côté de l’Ouest. Durant tout le jour les Ouadayens

battent ainsi en retraite, entourant leur sultan, soutenant avec

intrépidité les charges incessantes de l’ennemi. Et toutes les fois

qu’Aroûs demandait : « Dans quelle direction marche mon cheval ? — A

l’Est, » lui répondait-on. Quatre jours de suite se passent ainsi. Le

cinquième, les Fôriens ont abandonné les traces des Ouadayens. L’air est

pur, sans poussière, et on n’aperçoit plus l’ennemi. Aroûs voit alors où

il est ; il voit qu’il est en déroute et qu’il s’est retiré vers le

Ouadây. « Vous m’avez trahi, Ouadayens, dit-il. — Non, non ; si nous

t’avions trahi, nous nous serions enfuis et nous t’aurions abandonné à

la merci de l’ennemi. Mais les bataillons fôriens s’agrandissaient sans

cesse, se multipliaient devant nous ; nos masses s’éclaircissaient ;

nous avons fait retraite avec toi, et ainsi nous t’avons sauvé avec

nous. — Mais où donc est mon fils ? qu’a-t-il fait ? — Ton fils a pris

la moitié de l’armée et est rentré au Ouadây. » Alors la colère du

sultan s’allume, il se ronge les doigts... ; puis il s’écrie : « C’est

bien !... et vous avez bien fait. »

Aroûs regagna le Ouadây. Arrivé à Ouârah, sa capitale, il trouve ses

deux fils en deux camps ennemis. L’issue de cette rivalité était encore

incertaine. Le jeune prince resté au Ouadây avait à sa disposition

toutes les forces de réserve, armes, chevaux et hommes. Celui qui avait

démembré l’armée d’expédition, avait aussi des troupes nombreuses. Les

deux partis étaient assez puissants pour balancer longtemps les chances

de la guerre.

Voyage au Ouadây · 第 9 / 55 段