Nous exposâmes au gouverneur que trente jours de retard étaient un trop

long délai, et que nous craignions de voir nos provisions s’épuiser en

pure perte. — « Je dois, nous répondit-il, vous indiquer le véritable

motif de ce retard. Je suis occupé pour tout ce temps, et je ne puis, à

présent, vous conduire jusqu’où vous désirez. S’il vous convient

d’attendre, attendez tranquillement ; sinon, ne comptez pas sur moi. »

Alors nous le flattâmes, nous cherchâmes à l’amadouer, comme on cherche,

en certains pays, à calmer les chameaux fougueux (mot à mot, nous lui

roulâmes doucement le toupet et le poil du garrot). Mais il demeura

rétif et ne voulut rien entendre. Le voyant si résolument décidé à s’en

tenir à son délai mosaïque, nous dûmes nous résigner, et nous

attendîmes. Quand les trente jours furent écoulés, nous priâmes notre

homme de mettre fin à nos ennuis. Il nous remit encore à trois jours.

Nous ne savions pas que nous avions à faire à un homme de mauvaise foi,

à un madré personnage qui se jouait de nous. Trois fois trois jours se

passèrent, outre les trente. Nous perdions patience ; nous résolûmes de

nous en retourner. Alors il gronda, s’emporta, nous fit mille

lamentations, mille histoires, et inventa mille prétextes spécieux afin

de motiver ses retards. — « Pour cette fois, ajouta-t-il, dans trois

jours, sans remise, nous partons. Dieu est l’espoir de tous, il lèvera

mes embarras. »

Nous consentîmes encore, quoique à contre-cœur, à attendre. Après les

trois jours, nous nous présentâmes chez notre gouverneur et nous lui

dîmes : — « L’honnête homme exécute ce qu’il promet ; les nuages donnent

la pluie après le coup de tonnerre. » Enfin cette fois il se mit en

route, suivi de quelques troupes et de ses gardes. Il marcha ainsi avec

notre caravane pendant trois jours qui, grâce à ses soins et à ses

attentions pour nous, furent comme une fête, un rêve. Le quatrième jour,

nous nous arrêtâmes dans une de ses terres, à l’extrémité de sa

province. Il y passa une semaine entière à ramasser encore des soldats,

cavaliers et fantassins. Nouveaux embarras, nouveaux retards ; nous

craignîmes encore une fois de voir le voyage différé.

Cependant une foule d’individus se rendirent à son appel ; ils

affluaient de tous côtés, ils formèrent bientôt une sorte d’armée ; la

campagne en était couverte. Lorsqu’il eut tout son monde réuni et qu’il

crut l’escorte suffisante en nombre, il donna l’ordre du départ et on

chargea les bagages.

Nous nous mimes en route dans la matinée ; nous étions placés au centre

de cette armée qui marchait serrée en une seule masse. Nous débouchâmes

bientôt sur les terres inhabitées qui séparent le Dârfour et le Dâr-

Ouadây, et qui sont la ligne de démarcation entre ces deux États. Nous

rencontrâmes une quantité innombrable de bêtes sauvages, de lièvres, de

gazelles, d’éléphants. Les lièvres épouvantés couraient se jeter au

milieu même des soldats, se lançaient en aveugles de tous côtés,

arrivaient tout fatigués à travers nos gens qui les tuaient presqu’à

leurs pieds. Un bon nombre de gazelles et d’autres animaux, surpris et

déroutés, furent tués sans grand’peine. On giboya ainsi jusqu’au moment

de la forte chaleur du jour. Alors le roi campa à l’ombre des arbres, et

nous suivîmes son exemple. On se mit à faire rôtir le gibier, puis on

mangea. Le repas fini, on reprit la marche. Mais, quelque peu de temps

après, notre roi ou gouverneur s’arrêta et se disposa à retourner sur

ses pas. Moi seul j’osai m’opposer à son dessein. — « Si tu t’en

retournes, lui dis-je, nous nous en retournons avec toi ; nous ne

resterons pas ici sans escorte, au milieu de cette solitude. » Il

chercha à s’excuser, toujours sous prétexte de nombreuses occupations. —

« Ce que tu dois faire actuellement, répondîmes-nous, c’est de pourvoir

à notre sûreté. » Alors il nous donna un individu de sa suite pour

guide, avec une escorte de cinquante à soixante cavaliers, et il lui

recommanda de nous accompagner jusqu’à ce que nous fussions en lieu de

sûreté et que nous lui dissions de nous quitter. Il appuya fortement sur

l’injonction qu’il exprimait à notre nouveau guide. Nous dîmes adieu au

roi, qui aussitôt tourna bride et s’éloigna. Notre guide nous escorta

jusqu’après l’_asr_, c’est-à-dire environ quatre heures après midi ;

alors il voulut s’en retourner. Nous nous y opposâmes. Nous eûmes beau

lui répéter qu’il ne devait pas nous quitter sitôt, que nous n’avions

aucun moyen de défense, et que si nous rencontrions seulement quatre

hommes bien armés c’en était fait de nous et de tout ce que nous

avions ; que si malheur nous arrivait, notre sang lui retombait sur la

tête ; nos paroles furent sans effet. — « Voyez donc, nous répondit-il,

vous êtes tout près des terres cultivées du Ouadây, et nous, dans notre

retour, nous avons à craindre d’être dépistés par des Ouadayens, nous,

leurs ennemis ; s’ils nous aperçoivent, il s’ensuivra une attaque, du

sang sera versé, et vous en serez la cause. » Nous le conjurâmes au nom

de tous les saints, de tous les prophètes ; nous fîmes tous nos efforts

pour le fléchir, pour le décider à nous accompagner encore. Il céda ;

mais à peine nous eut-il escortés un quart d’heure, que lui et son

escouade s’arrêtèrent tout d’un coup, et alors il nous dit : —

« Maintenant je n’avancerai pas un seul pas de plus. » Et il nous jura

que jamais il n’avait conduit aussi loin ses soldats en escorte. Il nous

donna un guide, reçut nos adieux, et rebroussa chemin au galop, lui et

sa troupe. La peur s’empara de nous ; chaque buisson, chaque bouquet

d’arbres, nous semblait être des hommes ; l’inquiétude nous aveuglait ;

la nuit approchait ; nous n’avions plus une goutte de sang dans les

veines, tant nous étions terrifiés.

La nuit nous surprit dans une forêt. Nous fîmes agenouiller nos

chameaux. Pour tenir les lions à distance, nous nous hâtâmes d’amasser

du bois et d’allumer des feux autour de nous. Nous passâmes la plus

triste nuit du monde ; nous fûmes constamment sur le qui-vive. Il n’y

eut que quelques cervelles brutes qui purent dormir ; les rugissements

des lions, les hurlements continuels des loups et des hyènes nous

assaillaient les oreilles.

Nous vîmes dans ces forêts une quantité incroyable d’éléphants. Les

dents d’éléphant, jaunies par le soleil, et déjà nuancées au noirâtre,

étaient semées de tous côtés ; nous en remarquâmes d’énormes, dont une

seule eût pu faire la charge d’un bon chameau. Nous en vîmes d’autres

fendues en deux ou largement crevassées, et toutes en nombre

incalculable.

Durant la nuit, nous fîmes bonne garde pour nos hardes et pour notre

sûreté personnelle. Le lendemain, avant le lever du soleil, nous avions

déjà chargé nos bagages, et bientôt notre caravane commença à allonger

le pas en se balançant. Après environ trois heures de route, nous

entrâmes sur un terrain qui nous parut être un terrain cultivé ; alors

notre guide nous déclara qu’il lui était impossible de passer outre.

Nous lui dîmes adieu, et il partit à grands pas, tremblant pour lui-

même.

Nous marchions depuis à peu près un quart d’heure, lorsque tout à coup

nous voyons venir droit à nous une troupe de cavaliers, armés de toutes

pièces, portant lances à large fer et javelots en main. Ils nous lancent

leurs javelots ; nous nous arrêtons : — « Paix ! paix ! leur crions-

nous ; nous sommes de simples voyageurs, vos hôtes. — Ne bougez pas,

répondent-ils ; restez-là : attendez que nous envoyions informer le

gouverneur. »

Nous nous étions arrêtés au soleil ; nous ne pûmes pas même aller

jusqu’à l’ombre de quelques arbres qui se trouvaient à peu de distance

de nous. Nous mîmes pied à terre et nous nous assîmes à l’ombre de nos

chameaux. Les cavaliers ouadayens se postèrent en face de nous, et ne

nous permirent ni d’avancer ni de reculer. Ils dépêchèrent de suite un

des leurs au gouverneur en question. Une demi-heure après, ce gouverneur

ou roi parut accompagné d’une dizaine de cavaliers. Chaque cheval

portait au cou une clochette qui rendait un son très-aigu. La troupe

s’approcha assez près de nous ; les cavaliers descendirent de cheval, se

mirent à l’ombre d’un arbre, et nous appelèrent à eux. Nous nous

avançâmes, et lorsque nous fûmes vers eux, un des cavaliers se porta un

peu en avant de ses compagnons et nous dit : « Le roi vous salue. » Il

est d’habitude qu’un roi ouadayen ne s’adresse jamais directement à ceux

qui se présentent à lui ; il ne communique avec eux que par

l’intermédiaire de quelqu’un de sa suite. Nous rendîmes le salut, et le

même cavalier nous dit : — « Le roi demande qui vous êtes, d’où vous

arrivez, et ce que vous venez faire ici. — Nous arrivons du Dârfour.

Notre caravane se compose de marchands, d’un envoyé du prince du Dârfour

et d’un autre individu, simple voyageur, le chérif, fils d’Omar, de

Tunis. »

On écrivit nos noms sur un papier ; le roi remonta à cheval, partit avec

cinq de ses cavaliers, et laissa près de nous les cinq autres, avec les

premiers qui étaient venus à notre rencontre. En s’éloignant le roi nous

dit : — « Restez ici jusqu’à ce que vous receviez mes ordres. »

Nous fîmes agenouiller nos chameaux et nous nous assîmes à l’ombre d’un

arbre. Nous demandâmes de l’eau, nous bûmes et nous attendîmes pendant à

peu près deux heures ; puis nous vîmes venir une poignée de cavaliers,

et nous entendîmes les clochettes cliqueter au cou de leurs chevaux. Ces

cavaliers étaient vêtus d’une sorte de long et large vêtement, comme le

_beddâouy noir_ des femmes fellâh d’Égypte[82] ; ils étaient nu-tête.

Chacun d’eux avait, un peu en arrière de chaque oreille, un renflement

analogue en quelque sorte à un bubon de pestiféré. Ces renflements sont

produits artificiellement par le moyen de ventouses que l’on applique

derrière les oreilles, et dont on aspire fortement l’air avec la bouche

afin de faire gonfler la peau le plus qu’il est possible. Ensuite on

enlève ces ventouses ou _cornes_[83], on saisit avec les doigts la peau

tuméfiée, et à l’aide d’une espèce de rasoir grossier on pratique deux

courtes incisions semi-lunaires à peu de distance et en face l’une de

l’autre, puis on coupe et abat le lambeau de peau compris entre les deux

concavités des incisions ; on fait, sans désemparer, l’ablation de

quatre ou cinq petits lambeaux derrière chaque oreille ; on réapplique

ensuite les ventouses et on en aspire l’air ; on laisse écouler une

bonne quantité de sang et on les enlève, mais on s’abstient de toute

pression sur les gonflements, soit avec la main, soit de toute autre

façon ; on se contente de placer du coton sur les petites blessures, et

alors le sang s’arrête, retenu dans les parties tuméfiées, y maintient

une tumeur assez dure, et de là il résulte une saillie mastoïdienne,

comme une glande. Les Ouadayens attachent une grande importance à ces

tubérosités, qu’on peut appeler _bosses du courage_ ; qui ne les a pas

est réputé lâche, est moqué et repoussé de tout le monde. En langage du

pays, ces tumeurs portent le nom de _dauma_, par comparaison avec le

fruit du _daum_ (ou _doummogl_)[84]. Le Ouadayen méprise les étrangers

parce qu’ils n’ont pas, comme lui, de dauma. — « Ce sont tous des

poltrons, des lâches, dit-il ; s’ils avaient de la bravoure ils auraient

des dauma. » Les Ouadayens sont persuadés que là est le siége de leur

courage, et que le courage de tout étranger, quel qu’il soit et quoi

qu’il fasse, n’est rien auprès du leur.

Tous les cavaliers qui vinrent à nous étaient tête nue, comme je l’ai

dit, excepté leur chef, qui avait une _taky_ ou _arakyeh_ noire (calotte

de toile noire). Il avait aussi sur les épaules un _milâieh_, appelé au

Ouadây _malhaf_ (couverture)[85]. Arrivés à une certaine distance de

nous, les cavaliers mirent pied à terre et nous ordonnèrent de nous

approcher. Nous approchâmes, et alors leur chef nous dit : — « L’aguîd

(gouverneur) mon maître vous salue. » Nous répondîmes au salut et nous

fîmes des vœux pour le chef de la troupe et pour le sultan. Ensuite le

chef nous demanda : — « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire dans ce

pays-ci ? » Nous répondîmes comme aux premières questions qu’on nous

avait adressées. Après cela le chef nous appela par nos noms l’un après

l’autre, et écrivit de nouveau chaque nom à part, avec l’indication de

ce que chaque voyageur avait en chameaux, en marchandises, la

désignation du pays et de la tribu de chacun, et l’énoncé de ce que

chacun de nous venait faire au Ouadây. Cela terminé : — « Reposez-vous à

l’ombre, nous dit le chef ouadayen, lorsque la grande chaleur sera

passée vous vous rendrez avec nous chez l’aguîd. — Nous sommes à vos

ordres, répondîmes-nous. »

Nous nous mîmes à l’ombre, nous mangeâmes, nous bûmes, nous fîmes une

sieste, et quand l’ardeur du soleil fut baissée, les ombres étant déjà

allongées, on nous dit de monter nos chameaux. Les Ouadayens se

placèrent autour de nous et nous partîmes au grand pas. A la chute du

jour nous arrivâmes à la résidence de l’aguîd. La demeure de l’aguîd

avait une sorte de cour presque aussi grande que la place de Roumeileh

au Caire[86]. On nous fit ranger sur un côté de la cour. Nous fîmes

agenouiller nos chameaux, nous mîmes en ordre nos hardes et nos

fardeaux, et peu après on vint nous appeler pour nous présenter à

l’aguîd. Nous nous levâmes, et on nous conduisit vers la hutte

principale, au centre de l’enceinte. On nous fit asseoir par terre

auprès d’une sorte de cloison en roseaux de marhabeîb. Un individu parut

et nous dit : — « L’aguîd vous salue. » Nous rendîmes le salut, et

l’aguîd lui-même nous dit, de derrière la cloison qui le séparait de

nous : « Qui êtes-vous ? que venez-vous faire au Ouadây ? d’où venez-

vous ? quelles marchandises apportez-vous ? » Nous répondîmes à ces

questions comme nous avions déjà répondu. Ensuite il nous demanda quels

étaient le nom, le pays, la famille et les marchandises de chacun de

nous ; quel motif personnel amenait chaque individu de notre troupe au

Ouadây. Nous satisfîmes à toutes ces questions. Et l’aguîd ajouta : —

« Soyez les bien-venus ; vous êtes les hôtes du sultan notre maître.

Retournez à votre place. Je vais envoyer au sultan la nouvelle de votre

arrivée ; attendez la réponse. »

Nous retournâmes auprès de nos chameaux et de nos hardes. Au même

instant, l’aguîd ordonna à un cavalier de se préparer à partir, et il

lui remit une lettre pour le sultan, avec l’état de nos noms enfermé

dans cette lettre. Le cavalier partit. Nous attendîmes son retour

pendant sept jours. Tous les soirs l’aguîd Djâb-Allah (tel était son

nom) nous faisait servir à manger. Djâb-Allah était l’aguîd El-Sabâh,

c’est-à-dire gouverneur de l’Est ou de la province de l’Est.

Le huitième jour après le départ de l’envoyé, arriva une troupe de

cavaliers précédée de cet envoyé même. Ils avaient un tambourin en bois,

de la longueur du _koûbeh_ ou _daraboukkah_ d’Égypte, et dont le son

s’entendait à une très-grande distance ; ils avaient aussi des

trompettes ou conques droites longues d’au moins trois coudées (environ

deux mètres) et donnant un son rauque et sauvage. En approchant du

village la troupe fit hurler sa musique, tambourin et trompettes.

L’aguîd Djâb-Allah, avec tous ses gens, alla au-devant de la troupe et

la reçut, puis la conduisit avec lui à sa demeure. Les clochettes

suspendues au cou des chevaux cliquetaient. Chaque cavalier avait son

cheval couvert d’une sorte de housse en peau rouge. Cette partie du

harnachement était la même pour le cheval de l’aguîd et pour celui du

roi qui accompagnait la troupe.

Une fois arrivés chez Djâb-Allah, tous les cavaliers descendirent de

cheval, et allèrent s’asseoir par terre à quelque distance. Un moment

après, ils nous firent dire d’approcher ; nous obéîmes, et nous nous

assîmes en face d’eux. Alors un individu de la troupe nous dit : « Le

sultan vous salue. » Nous répondîmes à ce salut, nous récitâmes le

fâthah (chapitre d’introduction du Coran) comme prière, et nous fîmes

des vœux pour la prospérité et le succès des armes de Sa Majesté

Ouadayenne. Ensuite le kamkolak Nâcer nous dit : « Qui êtes-vous ? d’où

venez-vous ? que venez-vous faire ici ? quelles marchandises avez-

vous ? » Nous répondîmes encore comme auparavant. Nâcer écrivit nos

réponses et les collationna avec les états qu’avaient dressés l’aguîd et

ceux qui, avant lui, nous avaient interrogés. Après avoir vérifié

l’identité de ces pièces, il nous recommanda de nous tenir prêts à

partir le lendemain matin. Nous passâmes tranquillement la nuit ; et le

jour suivant, dès le matin, nous étions en marche. Le kamkolak et la

troupe de cavaliers nous accompagnèrent. Nous voyageâmes deux jours et

le troisième, au coucher du soleil, nous arrivâmes à Abâly, lieu où l’on

met en expectation les voyageurs qui viennent d’un pays étranger au

Ouadây. On les garde là, pendant trois jours, comme en quarantaine.

C’est une imitation des quarantaines d’Europe et de celles qu’on exige

aussi aujourd’hui en Égypte. Mais au Ouadây, le but en est presque

insignifiant ; ce n’est guère qu’une vieille habitude conservée comme

héritage du passé.

Nous fîmes agenouiller nos chameaux à Abâly. Ainsi séquestrés, nous nous

résignâmes à notre sort. Environ une heure et demie après le coucher du

soleil, arriva mon oncle Zarroûk ; il avait su que j’étais venu avec

Ahmed-Sârrah ; mais mon père était parti pour Tunis, n’espérant plus de

me voir arriver au Ouadây. Zarroûk avait demandé au sultan la permission

de me retirer immédiatement d’Abâly, et le sultan avait consenti.

Zarroûk s’était hâté de venir me rejoindre ; de suite il me fit charger

mes chameaux et m’emmena à une maison qui appartenait à mon père et qui

était située à quelques minutes seulement d’Abâly... Une bonne nuit de

sommeil me fit oublier la fatigue.

Le lendemain matin, je remarquai la couleur rouge des murs de la

maison ; je me rappelai alors le sableur Ishâc du Dârfour et ses

merveilleuses prédictions. Zarroûk prépara en mon honneur un repas de

bien-venue. Il invita un bon nombre de convives ; la réunion fut

complète. Le soir, on nous apporta de la part du sultan de quoi faire un

véritable banquet, les mets les plus recherchés du Ouadây. C’étaient

douze _batyéh_, c’est-à-dire, en ouadayen, douze baquets de bois assez

profonds, de forme carré long, ayant à chaque côté le plus éloigné deux

trous en guise d’anses ou d’oreilles, munies chacune d’une chaîne.

Chaque batyéh était portée par quatre esclaves. Il y avait donc

quarante-huit esclaves pour nos douze batyéh, et ils étaient précédés

par un jeune eunuque ou touayrah du sultan. Tout eunuque ou esclave

envoyé en message spécial par le souverain est désigné par le titre de

touayrah, ce qui correspond au nom de kôrkoa au Dârfour.

Le touayrah qui accompagnait le repas en question, me dit en

m’abordant : « Le sultan te salue, fils du chérif Omar. Il t’envoie ce

souper comme à son hôte. » Nous acceptâmes les mets avec reconnaissance,

et nous fîmes des vœux pour le bonheur du sultan. Ces présents du prince

étaient un hommage indirect rendu à mon père, qui avait été son vizir.

Nous donnâmes une batyéh aux esclaves porteurs ; elle suffit à tous pour

leur souper, et il en resta encore quelque chose. Toutes les batyéh

étaient remplies ; il y en avait deux de riz cuit au miel comme le

zerdeh d’Égypte ; deux de poules frites au beurre ; deux de jeunes

pigeons ; quatre d’_acideh_ ou bouillie épaisse parfaitement préparée,

et d’autres ragoûts excellents ; une de _foutîr_ ou espèces de galettes

feuilletées, arrosées de miel et délicieuses ; une de viande cuite dans

son jus avec du beurre. Du reste, les poules, les pigeons et la viande

nageaient dans une telle abondance de beurre, qu’on eût pu en retirer

une énorme marmite. Nous mangeâmes de ces mets et nous en distribuâmes à

nos voisins, à nos esclaves, à nos domestiques, et il resta encore,

après que tous furent rassasiés, une quantité considérable de poules, de

pigeons et de viandes.

Le lendemain soir, le sultan nous envoya encore sept batyéh pleines ; de

même le soir du surlendemain. Mais le troisième jour, le kamkolak Nâcer,

accompagné du cheykh Mohammed, premier interprète du sultan, vint nous

trouver. Les Ouadayens appellent tout interprète _khachm-el-kélâm_,

c’est-à-dire la bouche du langage, de la conversation. Je donnai à Nâcer

et Mohammed mes présents pour le sultan ; ces présents étaient fort

modestes : dix rotls (livres de douze onces) de café de l’Yémen, en

grain ; dix rotls de kab-et-tyb[87] ; dix rotls de savon, et deux

anneaux de laiton pesant chacun deux rotls. Nâcer et Mohammed prirent

note de ces différents objets et les emportèrent. Environ une heure

après, ils revinrent. « Le sultan a accepté tes présents, me dirent-ils,

et il te salue. » Ces dons, quoique de mince valeur, furent agréés du

prince à cause de l’amitié qu’il conservait pour mon père.

Le soir du même jour, nous eûmes la visite d’un touayrah qui me remit,

de la part du sultan, un paquet, deux jeunes esclaves de lit, l’une

encore vierge, l’autre _experta virum_, mais beaucoup plus belle que la

première et mieux parée. « Le sultan mon maître, me dit le touayrah, te

fait présent de ces deux jeunes concubines et des habits contenus dans

ce paquet. » Je rendis grâces au sultan ; nous fîmes des vœux pour lui,

et nous récitâmes le fâthah à son intention. Le lendemain dans la

matinée, un autre touayrah nous arriva accompagné de plusieurs

individus. Ils m’apportaient de nouveaux présents, et conduisaient des

chameaux chargés. Ils déposèrent le tout devant moi. « Le sultan, me dit

le touayrah, t’envoie ces présents. » C’étaient cinq jarres de miel, dix

jarres de beurre, deux charges de blé, une charge de poisson salé, une

charge de tékâki (liasses de fil ou de coton dont on se sert comme de

monnaie), un cheval gris tout sellé et bridé, conduit par un esclave de

sept empans[88], et enfin deux femmes esclaves pour domestiques. Nous

témoignâmes notre reconnaissance par les vœux les plus sincères pour le

sultan. Nous ouvrîmes le paquet et nous en tirâmes des vêtements du

tissu le plus fin, l’un blanc et l’autre noir, dont chacun valait au

moins le prix de deux esclaves ; une pièce de calicot anglais. A tout

cela on avait ajouté deux taureaux bons à tuer et une jeune chamelle à

tuer.

De temps à autre, de nouveaux cadeaux m’étaient offerts de la part du

sultan. Une fois il m’envoya deux petites couffes d’œufs de pintades, de

cent œufs chaque couffe. Au Ouadây, les poules pintades vivent à l’état

sauvage et pondent au printemps. Les paysans alors recueillent des

quantités innombrables d’œufs. Il est d’habitude que tous les ans, au

printemps, chaque canton en livre au sultan plus de cent charges de

chameaux. L’année où j’arrivai au Ouadây, la rente des œufs fut expédiée

au prince comme de coutume, et le sultan les distribua à ses

courtisans ; chacun, selon son rang, en reçut plus ou moins, et moi

j’eus aussi un lot de deux couffes.

Voyage au Ouadây · 第 8 / 55 段