On remarquera aussi, dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg, des

appréciations de distances par jours de marche, presque entièrement

semblables à celles que nous indiquons et conformes aux marches

actuelles des caravanes. Telle est, par exemple, l’évaluation du temps

que mirent, selon eux, Julius Maternus et Septimius Flaccus, avec leurs

troupes, pour aller du pays des Garamantes ou Phazanie, le Fezzân

actuel, par Ouârah, le Dârfour et le Dâr-Noûbah, jusqu’au Faz-Oglou.

Cette évaluation, prise en masse, est en analogie remarquable avec les

notions sommaires qu’offre à cet égard notre Voyage.

* * * * *

[Note 74 : Prononcez en deux syllabes : _oua_ et _dây_. Prononcez _ây_

comme dans l’interjection française _aïe_.]

[Note 75 : L’n _italique_ indique le son fortement nasal de la lettre

qui la suit ; voyez le _Voyage au Dârfour_, page 484.]

[Note 76 : Prononcez l’_r_.]

[Note 77 : La lettre _n_ écrite en italique dans ce mot représente une

prononciation purement nasale, une _n_ prononcée, autant qu’on peut le

faire, par le nez.]

[Note 78 : Voy. _Voyage au Dârfour_, avant-propos, page LXXXIII et

suiv.]

VOYAGE

AU OUADÂY

OU

=DÂR-SÉLEÎH.=

* * * * *

PREMIÈRE PARTIE, OU PARTIE HISTORIQUE.

[Décoration]

=CHAPITRE Ier.=

Causes qui ont déterminé le cheykh El-Tounsy à passer du Dârfour au Dâr-

Ouadây. — Reclusion. Délivrance. — Départ du Dârfour. — Retards ;

guides ; traversée de l’espace qui sépare le Ouadây du Dârfour. —

Quantité d’animaux sauvages. — Entrée au Ouadây. — Formalités

singulières. — Bosses du courage. — Présentation à l’aguîd ou gouverneur

de la province de l’Est. — Envoyés du sultan. — Départ pour Abâly. —

Sorte de quarantaine. — Grand repas envoyé au cheykh par le sultan. —

Présents du cheykh au sultan et du sultan au cheykh. — Présent d’œufs de

pintade. — Accidents.

Après que mon père eut quitté le Dârfour, j’y restai encore sept ans et

quelques mois, et pendant tout ce temps je visitai une foule d’endroits,

me reposant sous tous les ombrages, rôdant de toutes parts, me mêlant

aux habitants, courant tantôt aux contrées de l’est ou de l’ouest,

tantôt au Sayd ou bien aux contrées d’où soufflent les vents du nord,

selon le sens de ce vers :

« Un jour à Hozoua et un jour à Akyk ; à Ozeib un jour, et un jour à

Kholeyça[79]. »

Partout où j’allai, je fus reçu chez les principaux personnages de

chaque pays. Je fréquentais tout ce que je rencontrais d’hommes de

quelque instruction ; j’examinais tout, grandes et petites choses ; à

quiconque me paraissait avoir quelques notions intéressantes, je

demandais la rosée de ses connaissances et la pluie de son savoir.

J’allais au-devant de tout ce qui pouvait me fournir quelque lumière. En

un mot, je fis tous mes efforts pour n’avoir rien à regretter en fait de

recherches et d’informations, pour connaître ce qui pouvait être de

quelque importance ou de quelque intérêt ; gouvernés et gouvernants, je

dirigeai mes investigations sur presque tout.

Quand j’eus recueilli ce que je voulais recueillir, quand j’eus appris

ce que je désirais savoir, je pensai à prendre du repos et à me procurer

quelque peu d’or et d’argent. J’étais tranquille dans mon village,

occupé de mes spéculations agricoles, jouissant de ce que Dieu m’avait

fait acquérir, m’efforçant de m’assurer un certain bien-être, lorsque je

reçus de mon père une lettre dans laquelle il m’annonçait son prochain

départ du Ouadây pour Tunis. « Je me dispose, me disait-il, à aller

revoir ma mère, et je désire ne laisser au Soudan personne de ceux qui

me sont chers. Au reçu de cette lettre, hâte-toi de venir me rejoindre.

Mon intention est que nous partions tous ensemble. Emmène avec toi ta

famille et arrive promptement. Salut. » Je m’occupai immédiatement de

mes préparatifs de voyage ; ce fut l’affaire de quelques jours... Je ne

me doutais pas de ce que me réservait le destin.

Je sors avec toute ma famille du village où j’étais établi, et je me

rends à Tendelty pour prendre ma permission de départ. Mais à mon

arrivée au Fâcher[80], j’apprends que le sultan du Ouadây, Mohammed-Abd-

el-Kérym-Sâboûn, marchait en armes contre le Dâr-Tâmah. Ce dâr, assez

considérable, est tout hérissé de montagnes, et est gouverné par un

sultan particulier qui relève du sultan fôrien. La nouvelle de cette

expédition venait d’être connue à Tendelty, et on disait que Mohammed-

Abd-el-Kérym voulait non-seulement envahir le Tâmah, mais encore le

Dârfour. Le sultan fôrien, Mohammed-Fadhl, informé des projets des

Ouadayens, avait senti son cœur frémir. Inquiet, agité, il ordonna de

suite les préparatifs de guerre, et fit annoncer à l’armée de se tenir

prête à partir dans quelques jours. Moi, de mon côté, j’allai me

présenter au sultan Fadhl, et je lui demandai la permission de me rendre

au Ouadây auprès de mon père. Fadhl fronça le sourcil, détourna la

tête ; l’air de tranquillité qu’il avait en s’entretenant avec son

conseil disparut. « Ton père, me dit-il d’un air sévère, est vraiment

singulier dans ses idées ; la manière dont il se conduit est

incompréhensible ; croit-il donc que nous ne devinions pas ses

intentions ! Pense-t-il m’en imposer sur ce qu’il veut faire pour le

sultan Abd-el-Kérym ? Il désire t’avoir près de lui et jouir de ta

présence ; c’est parce que son sultan Abd-el-Kérym s’avance contre nous

et va bientôt pénétrer dans mes États avec son armée. En t’appelant

auprès de lui, il veut te sauver de la poussière et des dangers des

combats. Eh bien ! non, tu ne partiras pas. Renonce à lui procurer cette

satisfaction. »

En même temps, Fadhl ordonna au cheykh Abd-Allah-Dagaça de me garder à

vue jusqu’à ce que la guerre fût terminée. Abd-Allah-Dagaça avait

succédé à Mohammed-Kourra dans la fonction de père (_Voy._ le _Voyage au

Dârfour_). Abd-Allah me fit enfermer, moi et tous ceux qui devaient

partir avec moi, dans une demeure en face de la sienne. Il chargea dix

individus de sa suite de me garder. Mes dix geôliers vinrent, avec leurs

bagages, s’installer à l’entrée de ma prison et sous les bords du toit

de ma hutte. Il me fut défendu de passer seulement le seuil de ma

porte ; mais mes gens pouvaient aller et venir, s’éloigner pour me

procurer ce dont j’avais besoin. Pendant la nuit mes gardiens

alternaient deux par deux pour faire sentinelle.

Dieu sait quelle tristesse s’empara de moi. Mille sombres pensées

occupaient mon esprit... Je parvins à me concilier l’amitié du chef de

mes gardiens. Je l’invitais à manger avec moi ; je le consultais sur ce

que je pouvais avoir à faire ou à craindre. Heureusement il avait une

certaine bonté naturelle, et je n’eus qu’à me louer de ses procédés et

de sa politesse envers moi. Lorsque je me levais, il se levait aussi par

honneur pour moi. Il s’empressait de me satisfaire en tout ce que je

désirais. Nous fûmes constamment dans ces relations d’égards et de

mutuelle amitié.

Bientôt mes provisions s’épuisèrent ; de tout ce que j’avais préparé de

vivres pour mon voyage au Ouadây, il ne me restait plus rien. Je

demandai alors qu’on me permît d’envoyer quelqu’un au village où étaient

les terres qu’on m’avait données, et de m’en faire apporter de quoi

pourvoir à ma nourriture. On me refusa cette permission, grâce au faguyh

Mâlek lui-même. Il me fallut me décider à vendre quelques-uns de mes

esclaves ; dès lors ils me prirent en aversion, eux qui auparavant me

témoignaient le plus grand attachement. Une jeune esclave trouva moyen

de s’échapper de ma prison et ne reparut plus ; il me fut impossible de

savoir où elle s’était réfugiée. Je voulus sortir de jour pour aller à

sa recherche, mais on m’en dissuada. « Si tu sortais de jour, me dit un

de mes gardiens, ce serait te mettre trop évidemment en contravention

avec les ordres du sultan, et s’il venait à le savoir nous serions nous-

mêmes victimes de sa colère. Attends la nuit, attends que les habitants

de la ville soient rentrés chez eux, et je t’accompagnerai partout où tu

voudras ; je suis à tes ordres, à ta discrétion. » L’avis me parut sage,

je l’acceptai. A nuit close, je sortis avec cet homme et un autre de mes

gardiens. Je me rendis chez le faguyh Mâlek et je lui annonçai la fuite

de mon esclave ; j’avais les larmes aux yeux. Le faguyh parut prendre

part à ma peine ; mais il me blâma d’avoir quitté ma prison et m’accusa

d’imprudence. « Mon cher ami, me dit-il, si le sultan venait à apprendre

que tu es sorti sans sa permission, il te le ferait peut-être payer bien

cher, car tu sais combien il est irrité contre ton père. Du reste, si tu

as besoin de mon secours pour quoi que ce soit, dis-le moi, et je

m’empresserai de répondre à tes désirs. — Que faire ? lui répliquai-je,

tous les malheurs m’accablent en même temps. — Ne t’inquiète pas, sois

tranquille, je me charge de faire chercher partout ta belle esclave. —

Mais il y a encore autre chose : mes provisions sont épuisées et les

soucis ne me laissent de repos ni jour ni nuit. J’ai déjà été obligé de

vendre une esclave pour avoir de quoi nourrir mes gens. Est-il bien vrai

que le sultan me refuse la permission d’envoyer quelqu’un me chercher du

grain ? Je suis aux abois. — Je me charge de te faire accorder la

permission que tu désires, je te le jure par le Dieu de cette nuit

obscure. » Je témoignai ma reconnaissance à Mâlek, et je sortis content

de son accueil et de ses promesses. Je regagnai ma prison... J’attendis

quelques jours ; vaine attente. Ne recevant pas de nouvelles de Mâlek,

ni pour mon esclave perdue, ni pour la permission que je sollicitais, je

vis bien que le faguyh m’avait leurré et que ses promesses n’étaient que

mensonges et fausses couleurs. Je me décidai à lui écrire un billet,

dans lequel, après lui avoir exprimé mes vœux et mes respects comme un

fils à son père, je disais : « Les longueurs de l’attente engendrent le

désespoir. Le fait d’un bon musulman est d’accomplir ses promesses. Il y

a déjà quelque temps que j’attends l’effet de tes paroles, et je ne vois

pas que tu aies encore rien tenté de ce que tu m’as annoncé. Notre saint

Coran, le livre des principes immuables, dit : « O vous qui avez la

vraie foi, pourquoi dites-vous des choses que vous ne voulez pas

faire ? » Tu n’ignores pas que je suis à bout, que je n’ai ni vivres ni

argent. Ce que j’ai retiré de l’esclave que j’ai vendue, est maintenant

consommé, et je n’ai plus rien à manger, absolument rien. J’espère une

prompte réponse ; par là tu calmeras les angoisses qui me tuent. »

Je fis porter cette lettre par un de mes gardiens ; il revint quelques

instants après et me remit un billet de Mâlek qui, après les politesses

d’usage, me disait : « On doit, en bonne prudence, mettre en réserve

tout ce qu’on peut, pour s’en servir au moment du besoin. Arrange-toi

comme tu l’entendras. J’ai demandé au sultan la permission que tu

désires ; mais ma demande a soulevé sa colère, l’a rendu furieux, et il

ne m’a pas donné de réponse directe. Attends que Dieu t’amène une

circonstance favorable ; sa providence veille à tout. Et puis, sache que

si tu n’étais pas du noble sang des chérifs, ton malheur eût été encore

plus grand qu’il n’est. Salut. »

A la lecture de cette lettre, un feu subit se glissa dans mes veines,

mais il fallut me résigner, je n’avais rien de mieux à faire. Quelques

jours après, deux filles esclaves et un esclave mâle s’évadèrent de ma

prison. Je me repentis alors de n’avoir pas vendu précédemment tous mes

esclaves. J’étais désespéré de leur fuite et j’étais en proie à la plus

poignante inquiétude.... Toute correspondance cessa avec le faguyh

Mâlek ; je ne lui demandai plus rien.

Il ne me restait qu’une esclave borgne qui avait été concubine de mon

oncle, une autre qui était la mienne, et deux esclaves mâles

_Sédâcy_[81]. Un matin, je ne trouvai plus ma concubine ; elle s’était

enfuie. Ce dernier coup me dérouta complétement ; et je fus comme

l’oiseau qui ne voit plus aucun moyen de s’échapper de sa cage.

J’appelai le chef de mes gardiens et je lui contai mes peines. Il

s’attrista, s’attendrit, soupira, gémit, tout en s’efforçant de me

consoler. A la nuit, je sortis pour aller trouver Mâlek et lui exposer

quelle était ma situation. Nous marchions depuis un moment, lorsqu’une

troupe de cavaliers se présenta tout à coup devant nous. Le sultan lui-

même rôdait pendant les nuits dans la ville, y distribuait des

patrouilles pour empêcher que des espions et des étrangers intrus ne

s’établissent en observation à Tendelty. Tout inconnu qu’on rencontrait

alors était tué sur-le-champ. Beaucoup d’individus furent ainsi mis à

mort. L’expédition des Ouadayens contre le Tâmah motivait aux yeux du

sultan la nécessité de ces rigueurs.

Lorsque nous fûmes rencontrés par les cavaliers du sultan, un d’eux nous

cria : « Qui vive ? » Je répondis : « Le chérif, fils du chérif Omar de

Tunis. — Arrête, » me dit le cavalier ; le sultan approche. Je

m’arrêtai. La troupe du sultan vint en masse sur moi et m’entoura. Mon

compagnon, au premier bruit du pas des chevaux s’était enfui comme fuit

l’oiseau à tire-d’aile. Le sultan approche. Fort heureusement pour moi,

il avait avec lui un de ses vizirs avec lequel j’étais intimement lié

d’amitié ; c’était Soleymân Tyr. Le sultan s’arrête : « Qui es-tu ? me

dit-il. » Le cavalier au qui-vive duquel j’avais répondu, et qui me

connaissait, dit aussitôt : — « C’est l’homme dont le père est au

Ouadây. — Qui t’a fait sortir à cette heure-ci ? » me dit le sultan.

J’expose alors mes doléances au prince ; je lui parle de la perte de mes

esclaves et de tout ce que je possédais. Les dents me claquaient de

peur. « Mais, reprit le sultan, est-ce que je ne t’ai pas mis sous la

surveillance d’une garde ? — Oui, prince ; et de là sont venus ma peine

et mon malheur. On me tient en prison, mais on laisse fuir mes

esclaves ; il ne m’en reste plus. J’ai voulu profiter des ténèbres pour

sortir, et j’allais chez Mâlek lui exposer mon état de gêne et de

détresse, espérant qu’il en instruirait Votre Majesté et qu’alors vous

m’accorderiez ma grâce et ma délivrance, ou que vous ordonneriez ma

mort. Car mourir me sera plus doux que de vivre ainsi dans les

angoisses. — Comment cela ? — Prince des croyants ! je n’ai plus rien,

ni provisions, ni esclaves ; j’ai passé plusieurs jours sans manger.

J’ai tellement souffert de la faim que je ne puis plus avoir de sommeil.

Dans un moment de fièvre, j’ai dérobé une poignée de doukhn du picotin

d’un âne, et je l’ai dévoré comme ferait une bête de somme. Je suis au

désespoir ; le malheur me tient les deux mains appliquées sur la

poussière. » Alors Soleymân Tyr s’approche du sultan et lui baisant les

genoux : « Que Dieu, lui dit-il, donne gloire à notre souverain !

Prince, cet homme n’a point mérité un tel châtiment ; il est pour moi

comme un frère. Votre grandeur sait qu’il est chérif ; et vos aïeux,

ainsi que vous, honoraient les chérifs, les traitaient avec bonté et

bienveillance. Nous supplions votre grandeur de ne pas rendre mon ami

responsable de la faute de son père ; jetez plutôt sur lui vos bienfaits

et rendez-lui vos faveurs. »

A ces paroles, le sultan, entraîné par un élan de bonté et saisi d’un

généreux mouvement : — « Nous supprimons tes gardes, me dit-il ; nous te

rendons libre ; mais nous ne te permettons de partir de Tendelty que

lorsque nous serons bien assuré que le sultan du Ouadây a renoncé à nous

faire la guerre, et lorsqu’il sera de retour dans ses États. »

Ces paroles me rappelèrent à la vie et calmèrent mes soucis : je conçus

l’espoir de voir bientôt cesser mes souffrances, et j’ajoutai : — « Je

prierai encore Votre Majesté de me permettre de retourner à mes

propriétés pour y prendre de quoi vivre. J’ai enduré tout ce qu’on peut

endurer ; les parfums sont pour la nuit des noces, non pour les autres

nuits (c’est-à-dire, ce que je désire, ce ne sont point les parfums

après la nuit de noces, mais le simple nécessaire). Accordez-moi cette

grâce, en attendant que vous me permettiez de partir. Dieu vous gardera

glorieuse rémunération. » Le sultan acquiesça à ma demande : — « Je te

donne, dit-il, main libre sur tes propriétés. »

Je m’en retournai plein de joie, heureux d’avoir atteint mon but et

d’être délivré de ma prison ; depuis le commencement de ma captivité, il

s’était écoulé plus de quatre mois. Je savourai les douceurs du calme

après les amertumes de la crainte et de la douleur, et je me dis :

« Ainsi se vérifie cette parole de notre saint Prophète : « Si la

tristesse se glisse dans le trou du lézard, le contentement l’y suit et

finit par le décider à sortir. » Et aussi cette parole du Dieu Très-

Haut : « Avec une peine vient une consolation, puis une autre

consolation encore, » C’est en ce sens que le divin Prophète a dit :

« Toute peine sera chassée par deux joies. » (Voyez note 1.)

Je passai la nuit dans le calme le plus parfait. Le lendemain, un

Falganâouy vint me trouver de la part de l’Ab-Cheykh Dagaça. Il emmena

mes gardiens, et je fus débarrassé enfin de leur importunité.

Dans la matinée du même jour, j’allai chez le faguyh Mâlek et je lui

annonçai ma délivrance. Mâlek m’en témoigna sa satisfaction, m’en

félicita ; mais, dans le cœur, il était mécontent et tout à fait

déconcerté.

J’envoyai ensuite, au village où j’avais mes propriétés, chercher du

grain et des provisions pour moi et mes gens. Je demeurai au Fâcher

jusqu’à l’époque à laquelle les pluies tombent par torrents. Alors, je

reçus l’ordre de me rendre à Abou-l-Djoudoûl et d’y rester. Je partis

immédiatement de Tendelty et je rentrai dans mon ancienne demeure. Je me

remis à cultiver mes terres, surtout à semer du doukhn, qui est la

principale nourriture des Fôriens. Mes semailles réussirent à merveille,

et chacun me présageait une abondante récolte. Mes champs étaient

superbes et faisaient envie à tout le village.

Quelque peu avant l’époque de la moisson, j’eus la visite d’un roi assez

élevé du Dârfour ; il m’engagea avec instance à le suivre dans un voyage

qu’il allait faire, et à être son compagnon intime pendant tout le temps

qu’il serait hors de son pays. Je me laissai séduire par ses belles

paroles. Je partis donc d’Abou-l-Djoudoûl dans l’espoir de me concilier

la bienveillance de ce roi, et comptant qu’il serait fidèle à ses

promesses. Après un jour de route, nous arrivâmes dans un pays où il

avait plusieurs parents, et nous y passâmes la nuit. On retint encore le

roi le jour suivant, et on le régala d’un repas des plus recherchés ; le

roi me comblait d’égards et de politesses. Si j’appelais pour demander

quelque chose, il me répondait : « A tes ordres. » Nous fûmes comme en

une fête continuelle. Je respirais la joie et le plaisir lorsque,

subitement, nous arriva un des courriers ou huissiers ordinaires du

sultan, et appelés en fôrien _Falganâouy_. Il salue le roi et les

assistants, et dit : « Qui de vous est le fils du chérif Omar ? — Moi,

répondis-je, pour te servir. — Le sultan te demande ; prends la peine de

venir au Fâcher. — Volontiers. » Je fus tout surpris et troublé de cet

ordre ; on s’aperçut de mon émotion. Le roi me dit alors : — « Pourquoi

cette crainte, ce trouble ? — C’est que j’ignore pourquoi le sultan

m’appelle. — Alors, pourquoi prendre de l’inquiétude ? Il n’y a pas là

sujet de te tourmenter. » (Voyez note 2.)

Quand la nuit fut close, je sortis comme pour un besoin naturel ; mais

j’allai commander à mon esclave de seller de suite ma monture, de la

conduire hors du village et d’attendre que je vinsse. L’esclave obéit.

Je tins secret mon projet de départ, et lorsque tout le monde fut

couché, j’allai rejoindre mon esclave ; j’enfourchai ma monture et nous

nous mîmes en marche. Nous pressâmes le pas, et avant le jour, nous

étions à Abou-l-Djoudoûl. Arrivé chez moi, on m’annonça que le

Falganâouy avait passé la nuit précédente à la maison. Je pris des

provisions, je donnai mes ordres chez moi, je me remis sur une autre

monture, je forçai le pas, et j’allai jusqu’à Tendelty sans m’arrêter.

Je me rendis de suite à la demeure de Mâlek ; je demandai et j’obtins la

permission de me présenter à lui. Il me fit l’accueil le plus gracieux,

puis : — « Le sultan notre maître, me dit-il, consent à ton départ ; tu

es libre ; il te laisse à cet égard les coudées franches ; mais il ne

t’accorde qu’un délai de huit jours pour te préparer. Retourne chez toi,

prends vite ta famille et pars à tire-d’aile. — Mais, lui dis-je, j’ai

mes champs ensemencés, et nous sommes à la veille de la moisson ; est-ce

que le sultan ne me laisserait pas le temps de faire ma récolte ? —

Écoute-moi. Le sultan notre maître va envoyer le faguyh Ahmed-Abou-

Sârrah en ambassade au sultan du Ouadây ; le faguyh sera chargé de

présents pour le prince Ouadayen. L’intention de notre maître est que tu

partes avec cette expédition. Si tu veux profiter de la circonstance,

prépare-toi de suite et pars. Songes-y bien ; si tu manques cette

occasion, il ne faut plus espérer de sortir du Dârfour, et tu auras pour

toujours le regret de ne t’être pas rendu aux désirs et aux ordres de

ton père. Quant à ce que tu me dis de tes moissons, cela ne me semble

pas un motif plausible pour prolonger ici ton séjour. Du reste, tu as

assez d’intelligence pour te conduire : choisis ce qui te conviendra. —

Je t’obéis comme un fils ; car tu es pour moi comme un père. Tes avis

sont ma règle de conduite, et ta bienveillance est l’ombre où je me

plais. J’ai besoin des lumières de ta prudence, et c’est d’après tes

conseils seuls que je me déciderai. — Mon fils, me dit-il, je te parle

en toute sincérité. Si tu as réellement dessein de partir, confie-toi à

la garde de Dieu. Prononce-toi ici devant moi ; il faut que je sache de

suite ta résolution ; je dois en informer immédiatement le sultan mon

maître. — Je pars ; c’est une affaire résolue. Et puis, Ahmed-Abou-

Sârrah est un excellent homme, qui me traitera comme son enfant. — Alors

donc, fais tes préparatifs, et demande à Dieu de te préserver de toute

malencontre et de tout accident. »

Je quittai Mâlek ; je me rendis aussitôt à Abou-l-Djoudoûl, et je

disposai tout mon monde à partir. Je renonçai à profiter de mes

récoltes ; je les laissai sur pied. Ce sacrifice était assez pénible,

car à ce moment la vente pouvait être lucrative. En présence de témoins,

je les abandonnai en toute propriété à un de mes serviteurs appelé Abd-

Allah-Djourâb.

Je sortis d’Abou-l-Djoudoûl avec toute ma famille, et je retournai au

Fâcher. J’allai chez Mâlek qui, aussitôt que j’entrai, me remit une

permission de voyage signée du sultan, et me recommandant à tous les

chefs des pays que nous avions à traverser. Nous eûmes des ordres

particuliers pour le gouverneur de la province de l’Ouest par laquelle

nous devions sortir du Dârfour. Il était enjoint à ce gouverneur de nous

accompagner avec ses soldats jusqu’à ce que nous fussions tous en lieu

de sûreté. — « Prends cet ordre, me dit Mâlek, et va de suite trouver

Ahmed-Abou-Sârrah ; il t’attend à Kebkâbyéh. » Je pris le papier, je

remerciai Mâlek, et je lui fis mes adieux.

Le lendemain matin j’étais en route. J’arrivai en deux jours au

Kebkâbyéh. Je descendis à Sarf-el-Deddjâdj pour voir Syd-Ahmed, le

jeune, fils de Syd-Ahmed-Bédaouy, avec lequel j’étais venu du Caire. Je

restai chez lui une douzaine de jours, en attendant que nous eussions

réuni assez de voyageurs pour le Ouadây. Nous partîmes ensuite, nous

dirigeant sur la province de l’Ouest, c’est-à-dire sur la province des

Maçâlyt ou Maslât. Nous y arrivâmes après cinq jours de voyage. Le

sixième nous étions chez le roi de la province. Nous lui montrâmes notre

firman ou ordre du sultan ; il nous reçut bien, et nous promit de nous

accompagner avec ses troupes et de ne nous quitter que lorsque nous

serions hors de tout danger. Mais cette promesse fut comme la parole de

Dieu à Moïse, fils d’Amrân, que Dieu retint pendant trente jours. (Dieu

dit à Moïse : « Tu veux aller sur le Sinaï ; mais, auparavant, jeûne

pendant trente jours ; ensuite je t’y conduirai. »)

Voyage au Ouadây · 第 7 / 55 段