à l’heure, il y a quelques mélik ou rois d’un rang secondaire, qui
administrent en particulier certaines contrées restreintes ou districts,
certaines peuplades, ou certains cantons. La plupart de ces mélik
relèvent immédiatement de l’aguîd de la province dans la circonscription
de laquelle ils sont enclavés.
Les tribus arabes extra-limitrophes sont aussi, jusqu’à un certain
point, en relation administrative avec l’aguîd le plus près des lieux où
elles sont généralement stationnées. Car tous les ans le sultan envoie
demander à ces Arabes une sorte de droit de protection, ou d’aubaine,
qui est plus ou moins à l’arbitraire des tribus, et qui, pour cela, est
parfois refusé nettement. Les Béni-Guéâteneh et les Bény-Zébédeh sont
presque sous l’administration du gouverneur du Gharb.
Les Kachméreh ont leur mélik qui relève de l’aguîd du Botayha. Les
Djénâkhérah de l’intérieur du Ouadây, qui sont des esclaves
primitivement attachés au service du sultan, et qui ensuite ont été
rassemblés en une sorte de corps, comme les Abydyéh du sultan Fôrien,
sont sous l’intendance d’un mélik qui gouverne à peu près comme province
les nombreux villages que ces esclaves occupent entre Ouârah et le
Gharb. Au nord de l’espace habité par ces Djénâkhérah, est une contrée
montagneuse, bien peuplée, gouvernée aussi par un mélik qu’on désigne
spécialement par le nom de _mélik El-Djébâl_ ou _roi des Monts_, et qui
paraît relever plus directement du souverain du Ouadây que de l’aguîd du
Nord.
Les Koûka, les Koudkous, les Bygo, les Dâdjo, les Maûbeih, les Birguid,
les Heimât, les Bendalah, les Fitry, du côté du sud et de l’ouest ; les
Berty, les Mymeh, les Guimir, les Mesmédjeh, les Madago, les Bélâleh,
une station de Dâdjo, les Héleilât, au nord ; les Maçâlyt, à l’est ; les
Mesmédjeh du Botayha, les Ab-Béker, les Merfeh, ont chacun un mélik ou
roi. Les tribus arabes, même celles qui sont en tout ou en partie sur le
territoire du Ouadây, telles que les tribus des Salamât, des Djéâteneh
et des Râched, sont sous l’administration d’un cheykh qui relève plus ou
moins directement de l’aguîd le plus voisin de leur lieu de séjour. Les
Fitry sont régis par cinq rois, dont un a la haute main sur les autres.
Sa résidence est à Yâoua.
Chaque roi dans la circonscription de son fief, quoique sous la
juridiction d’un gouverneur, est un vassal du sultan ouadayen, mais un
vassal presque despote absolu, un tyran de détail, mais un tyran qui se
considère comme un haut, puissant et révérendissime seigneur. Les aguîd
ont le _droit d’ordre et de défense_, comme disent les Arabes, chacun
sur sa province, sur les rois qui s’y trouvent comme sur les sujets.
Les Koûka qui sont vers les limites nord-est du Fitry sont une tribu
détachée depuis longtemps des Koûka situés au sud-est du Ouadây. Cette
séparation, m’a dit Ilâly, eut lieu à la suite d’une querelle violente.
Cette sorte de tribu se voyant menacée par les autres Koûka, alla se
plaindre au sultan, qui, pour couper court à toute dissension, confina
les plaignants au sud-ouest du gouvernement ou département du Batha, où
ils sont restés dès lors à demeure fixe.
Les Koûka qui peuplent si abondamment l’angle sud-est du Dâr-Séleîh
sont, par origine, une tribu des Djénâkhérah, chez lesquels ils forment
encore une population nombreuse et célèbre par la beauté de ses femmes.
Toutes les jeunes filles que les Ouadayens enlevaient autrefois aux
Koûka, dans les chasses ou expéditions faites chez les Djénâkhérah,
étaient pour le harem du sultan. A une époque oubliée maintenant, on
conseilla au souverain du Ouadây d’expédier une grande chasse aux
esclaves chez les Koûka Djénâkhériens idolâtres, d’y prendre une masse
considérable de filles, de femmes, d’hommes, d’enfants, de familles, et
de transplanter le tout dans la contrée sud du Ouadây, afin d’avoir plus
facilement de quoi fournir annuellement de jeunes filles, soit comme
femmes légitimes, soit comme concubines, le harem du sultan. Le conseil
fut accueilli et suivi. C’est depuis ce temps qu’un aguîd ou gouverneur
établi, outre le roi, au Dâr-Koûka ouadayen, envoie tous les ans, pour
le harem du sultan, les plus belles filles du Koûka. Ces filles n’ont
jamais plus de dix à quatorze ans, et souvent l’envoi annuel de ce genre
d’impôt personnel va jusqu’à soixante, cent, et même cent cinquante
vierges.
Le sultan du Ouadây a sa résidence à Ouarâh, ville peu considérable dont
le cheykh El-Tounsy m’a donné le plan. Ouârah est environnée de
montagnes qui lui forment un mur naturel et la constituent presque en
citadelle.
Il résulterait des évaluations de distances que m’a fournies mon cheykh,
une position approchée de Ouârah vers le 13° de latitude et vers le 21°
ou le 22° de longitude. Cette ville ne doit pas être située très-loin du
Dâr-Tâmah ; car dans une guerre entreprise contre les Tâmiens, l’armée
ouadayenne, comme nous le raconterons, passa, en cinq jours, des
environs de Ouârah sur le territoire du Tâmah.
Le Dâr-Tâmah, qui est généralement sous la protection du sultan Fôrien,
et qui plusieurs fois tomba sous la dépendance du souverain du Ouadây,
est un pays hérissé de montagnes, entrecoupé de terrains cultivés. La
principale montagne est le mont Tâmah, sur le sommet duquel est la
résidence du roi des Tâmiens.
Ouârah est partagée, du nord au sud, par une longue rue qui s’élargit en
une place spacieuse appelée _le Fâcher_[76], devant la demeure du
sultan. La ville elle-même est dite aussi le Fâcher, non pas comme nom
spécial, mais comme nom donné à tout endroit où le sultan fixe son
séjour. Cette dénomination de Fâcher est encore appliquée à la demeure
ou palais du sultan ; mais, hors de Ouârah, on entend par Fâcher la
ville même.
Au Bâguirmeh, au Barnau et aussi dans quelques provinces, comme le
Katakau, le mot _fâcher_ est remplacé par le mot _birny_. Ainsi, par le
birny du Bâguirmeh on entend le lieu où réside le sultan ; et tout lieu
où le sultan transférerait sa résidence prendrait immédiatement la
_qualification_ de birny. Depuis longtemps le birny du Bâguirmeh est
Maça_n_ia[77], auprès de laquelle passe le Châry. Maça_n_ia est le nom
donné à la ville par ses habitants ; les Bâguirmiens du reste du
Bâguirmeh la désignent par le nom de Karnak. Quant à l’appellation
Maça_n_ia, je la transcris telle que l’ai entendu prononcer, au Caire,
par quelques Ouadayens qui plusieurs fois étaient allés au birny du
Bâguirmeh.
Près de Maça_n_ia, appelée encore Meito, le Châry a une largeur
extraordinaire, et même avant que ce fleuve arrive au Bâguirmeh, sa
largeur, m’a dit le faguyh Ilâly, est de toute la portée de la vue ;
d’un bord, on aperçoit à peine un individu sur le bord opposé. On sait,
d’ailleurs, par les relations de voyages que, dans certains endroits, et
même à l’époque des basses eaux, la largeur de ce fleuve est de 600
mètres. Le Châry a sa source dans les montagnes du Mandarah ; il court
du sud au nord, et se verse dans le grand lac Châry.
Le faguyh Ilâly m’a assuré et répété maintes fois que l’Iro prend le nom
de Bahr-Salamât quand il traverse le pays occupé par les Arabes
Salamât ; mais que, par ce nom, l’on ne veut indiquer que la partie de
l’Iro qui abreuve les Salamât, et non une rivière spéciale. Il en est de
même du Bahr Am-Teîmân. Du reste, l’Iro est un immense cours d’eau qui,
par époques, a une grande profondeur. Il décrit dans le Dâr-Goula un arc
de cercle très-étendu. Le Bahr-Râched ou rivière des Bény-Râched trace
aussi dans sa marche un arc de cercle.
Une remarque importante à faire ici, et dont doivent tenir compte les
voyageurs, c’est que, excepté le Châry, il n’y a pas un cours d’eau qui
ait toute l’année une existence permanente et reconnaissable. L’Iro lui-
même, qui prend sa source à Ozoûm, à l’extrémité sud de la chaîne des
monts Marrah, dans le Dârfour, et qui a un trajet si long et si varié,
un lit si plein, si riche, si exubérant après les pluies, perd ensuite
ses eaux, entièrement, dans une grande partie de son cours. A certaines
époques de l’année, on est donc exposé, dans une exploration, à nier
l’existence d’un fleuve, d’une rivière, qui a une existence
intermittente, qui s’est desséché sur quelques points et pour quelque
temps. L’Iro, et à plus forte raison les autres cours d’eau plus faibles
que lui, restent, pendant une partie de l’année, sans avoir
d’embouchure ; ils se perdent en route et meurent dans les terres
desséchées et dans les sables. Les autres cours ont la même fin. Du
reste, après avoir quitté le Ouadây et être arrivé au sud du Dâr-Goula,
l’Iro diminue d’abondance peu à peu, et cette diminution, produite par
les pertes d’eau que fait le fleuve dans les terres altérées et demi-
sablonneuses qu’il parcourt ensuite, n’est plus, sur la fin de son
trajet, qu’un mince courant qui s’efface bientôt. En un mot, tous ces
cours d’eau sont de véritables torrents qui ne durent qu’un temps de
l’année.
C’est probablement à cela qu’il faut attribuer les assertions diverses
des géographes sur l’existence et la non-existence du Misselâd ou Iro,
du bahr El-Ghazâl, du bahr El-Fitry, etc. L’Iro, le bahr El-Ghazâl et
plusieurs autres cours et torrents ont, à ce qu’il paraît, dans leurs
époques d’intumescence, leurs embouchures dans le grand lac Châry.
Au Dâr-Heimât, la rivière d’Am-Teîmân, gonflée par les pluies, inonde la
contrée, à la manière du Nil en Égypte, et immédiatement après la
retraite des eaux ou l’imbibition dans le sol, on sème sur les terres
encore molles.
La Rivière-Blanche ou bahr El-Abiad, entre le Katakau et le Barnau
proprement dit, a sa marche du sud au nord, et va se déverser avec l’Yéo
dans le lac Châry. Elle a un lit étroit, à peu près comme le canal du
Caire ; mais le cours en est extrêmement rapide.
Toutes ces informations recueillies, par le cheykh El-Tounsy et moi, de
plusieurs individus du Soudan, ont dû trouver leur place ici, comme
n’étant pas indiquées dans le voyage au Ouadây. Ce sont autant de points
propres à provoquer et guider les recherches des voyageurs européens qui
auront, les premiers, le bonheur et l’honneur de voir ces contrées
encore vierges pour les explorateurs, ce monde central de l’Afrique,
fermé depuis tant de siècles : entreprise hérissée de mille dangers pour
qui ne saurait pas se préparer à un voyage aussi curieux, aussi
important, par quelques années de travail, par d’assez longues études de
la langue arabe, et ne contracterait pas les habitudes de toute nature
indispensables au succès de ces excursions[78].
Qui n’aura pas le viatique sacré de la langue arabe, la langue sacrée
des musulmans, qui ne se résoudra pas à se _musulmaniser_, comme moyen
de sauf-conduit, qui ne se décidera pas à se donner les apparences de
crédulité, de croyances, de sauvagerie même des musulmans du Soudan, ne
doit pas songer à se mettre en route ; qu’il reste chez lui. Même les
derniers voyages, ceux du major Denham au Mandarah, sont minces de
résultats. On voyage mal avec des habits rouges anglais. Il faut la
blouse du Fôrien, du Ouadayen, pour courir dans le Dârfour et le
Ouadây ; il faut se brunir le teint jusqu’au bronze foncé, pour ne pas
choquer trop rudement l’œil d’hommes noirs comme du charbon ; il faut
séjourner quelques saisons de suite à Kôbeih, à Tendelty, à Ouârah, pour
s’y lier avec des naturels du pays, avec des marchands, des négriers,
des chasseurs d’esclaves ; il faut tout cela, et, par conséquent, il
faut sauter à pieds joints sur nombre de nos répugnances européennes
(n’en déplaise à qui que ce soit), si vous voulez suivre un voyageur
indigène, un expéditionnaire ou chasseur aux esclaves, jusqu’aux limites
sud peut-être du Fertyt, jusque peut-être au delà des Djénâkhérah
idolâtres ; si enfin vous voulez savoir où sont les extrémités
méridionales du Soudan, ce que sont et où sont ces monts de Coumr que
l’on appelle Monts de la Lune. De plus, d’immenses intérêts de commerce
et de civilisation sont à étudier dans le voyage du Soudan. Quelle
magnifique gloire pour le patient et courageux voyageur, l’observateur
calme et éclairé, qui sacrifiera six, huit, peut être dix ans de sa vie
à se bien préparer à son excursion, et à explorer lentement, pour ainsi
dire pas à pas, cette Afrique centrale encore ignorée ! Et puis, il y a
à chercher les moyens d’effacer de dessus la terre ces voies de
souffrances et de hontes, par lesquelles on traîne chaque année tant de
milliers d’esclaves, c’est-à-dire tant de chair humaine à vendre sur les
marchés, ou bien à laisser morte en pâture aux bêtes féroces des
déserts. Il y a à introduire peu à peu, dans l’intérieur du Soudan, de
nouveaux goûts, de nouveaux besoins, afin de substituer de nouvelles
relations commerciales au commerce des esclaves, afin de ne pas laisser
enfouir dans le Soudan des masses de numéraire européen, masses énormes
qui dorment là sans profit, même pour leurs propriétaires. Il est
impossible, dit-on, de se figurer quelle quantité de grosse monnaie
d’argent est enterrée dans ces contrées ; là, tout le monde enfouit ces
pièces d’argent, tout le monde cherche à en avoir pour les enfouir. Nous
verrons plus loin qu’à la prise du trésor d’un sultan, on trouva un
cabinet presque entièrement rempli de ces monnaies.
Que l’on travaille, que l’on réussisse à éveiller le goût de
l’industrie, ou au moins d’abord à faire naître des besoins nouveaux
dans la Soudanie, et on en exportera des masses d’or, qui se répandront
ensuite, sous mille formes différentes, et dans le monde européen et
dans le monde africain. Car, il est bon de le savoir, 12 à 15 millions
en or natif sortent annuellement du Soudan, pour s’embarquer sur les
navires européens qui touchent aux côtes occidentales de l’Afrique ; 20
à 30 autres millions, encore en or natif, traversent tous les ans les
sables du Sahra pour venir sur les rives septentrionales de la
Mauritanie, et s’en aller de là, par mer, du côté de la Turquie, de la
Grèce, de l’Asie-Mineure, de la Syrie, et pénétrer jusqu’en Perse et
dans les Indes. Il y a environ quarante ans, il s’en importait au Maroc
seulement pour plus de 60 millions, dont la plus grande partie était de
la poudre d’or. En 1590, le Dâr-Tounbouctou payait au Maroc un tribut
annuel de 60 quintaux d’or. Tout cela peut s’écouler en Europe, si
l’Europe est assez habile, assez généreuse, pour faire pénétrer
graduellement son industrie en Afrique. Mais qu’on le sache bien, il
faut, avec ces pensées d’industrie, des idées de bien moral et de
civilisation ; car l’expérience est là pour témoigner que les seules
relations commerciales ne suffisent pas. L’Angleterre en a donné la
preuve ; elle n’a travaillé, sur les côtes de l’Afrique, qu’à faire du
commerce ; et les vues exclusives de commerce poussent à l’avidité, par
suite à l’égoïsme, à la ruse, à la déloyauté, même aux procédés brutaux.
Alors, insensiblement, ces relations s’affaiblissent, et, avec le temps,
finissent par mourir.
« Les Anglais, dit M. Mac-Queen, n’ont rien fait, dans leurs rapports
avec les côtes de l’Afrique, pour le bien de l’Afrique ; rien fait pour
chercher à établir des communications utiles à la civilisation des
peuplades, même les plus développées et les plus intelligentes des bords
et du centre de l’Afrique. »
Que la France profite de cet avis ; elle sait, aujourd’hui, rattacher à
des calculs d’intérêts matériels des pensées et des vues civilisatrices.
Maîtresse de l’Algérie, tenant en respect, sous sa férule, le Maroc
bâillonné, elle pourra bientôt songer à l’intérieur du Soudan, songer à
y faire passer des hommes capables qui, à la suite des caravanes,
commencent de généreuses et pacifiques explorations. Il ne sera pas dit,
nous l’espérons, que la France aura fait la conquête d’Alger pour le
seul plaisir de la conquête d’une province, pour avoir un bout de terre
de plus, mais bien pour servir aussi à des vues providentielles, au
développement et à la civilisation de l’Afrique, des États de la rive
septentrionale d’abord, et ensuite de la Soudanie : œuvre longue, sans
doute ! Mais qu’importe ? Gloire à qui la commencera, et à qui saura la
parfaire !
Si les voies commerciales sont les plus simples pour entreprendre
l’éducation des peuples de la Soudanie, il faut savoir d’abord ce qui
plaît à ces noirs, quels objets leur conviennent, afin de les leur
porter. Il y a lieu d’espérer que, par l’œuvre active de la France, la
civilisation, après avoir germé et s’être répandue dans l’Algérie,
suivra les caravanes commerçantes qui franchissent les longs sables du
Sahra et traversent les petites huttes de Ghadâmès, du Fezzân, les
tribus scénites des Toubou et des Touârik, et pénétrera jusqu’aux
centres du Soudan, jusqu’à ses limites les plus éloignées et les plus
inconnues.
L’Algérie se calme, se pacifie ; les indigènes commencent à avoir
confiance en nous, à chercher la satisfaction de leurs intérêts dans les
relations pacifiques. Dès lors, la guerre doit bientôt se taire,
étouffer sa voix brutale, et rendre les bras nécessaires à la culture
des terres, à la construction des routes, des villages et des villes. Il
n’est pas loin le jour où des musulmans penseront à aller, comme
Français et comme marchands, explorer les contrées de la Soudanie, et
pousseront leurs pérégrinations commerciales jusque par delà les anciens
Garamantes, jusque dans l’Éthiopie intérieure.
Mais, comme je l’ai indiqué tout à l’heure, il est nécessaire, pour
établir ces relations, pour faire de l’Algérie un entrepôt et un
comptoir de commerce et aussi une voie de transit de civilisation, il
est nécessaire de connaître ce qui plaît à ces peuples enfants de la
Soudanie ; les hochets, les grigris qui les ravissent d’aise,
chatouillent leur coquetterie et leurs goûts encore puérils. Et ces
hochets, ces grigris, seront les premiers moyens qui serviront à relier
le Soudan et l’Algérie. Les joujoux des enfants se changent peu à peu en
instruments d’œuvres plus sérieuses ; les enfants deviennent hommes.
Plus tard, à ces hommes, on ouvrira les sentiers du Seigneur, et la voix
du Précurseur criera dans le désert : _Vox clamantis in deserto :
Aperite vias Domini, et rectas facite semitas ejus_.
Les musulmans de l’Afrique française, en portant aux noirs de la
Soudanie les produits industriels qu’aiment ces peuples encore presque
au berceau, leur parleront d’une nation que Dieu a envoyée pour eux sur
la terre d’Afrique, nation d’élite qui, heureuse de donner à manger à
ceux qui ont faim, à boire à ceux qui ont soif, communie sous toutes les
espèces avec le monde entier, parce qu’elle est la grande basilique, le
sanctuaire où la sainte table est ouverte à tous les hommes, et où tous
reçoivent le pain de la vie, le vin de l’intelligence, le sel de la
sagesse.
Par une suite nécessaire des essais d’éducation sur le littoral du nord
de l’Afrique et sur la Soudanie, on détruira, et d’intention et de fait,
le commerce des esclaves. On forcera les maîtres du pays à avoir pour
ces victimes le respect dû à des créatures du Dieu de miséricorde, à des
hommes, enfin, à rougir du mépris qu’ils ont pour ces malheureux enlevés
tous les ans par pillages et par coupes réglées comme les coupes des
forêts, pour en faire des troupeaux et les vendre aux autres pays de
l’islamisme ! Ce commerce, un des ulcères du mahométisme, est depuis
longtemps sous la réprobation des nations européennes les plus
éclairées. Du reste, déjà Mohammed-Aly, en frappant de droits élevés
l’importation des esclaves en Égypte, a cherché à entraver autant qu’il
l’a pu ce trafic déshonorant, quoique consacré par la religion et les
mœurs.
Je sais bien qu’un bon nombre, que la majorité, si l’on veut, des
esclaves vendus hors du Soudan sont presque considérés, par leurs
maîtres, comme de nouveaux membres des familles au service desquelles
ils sont attachés, par cela même qu’ils deviennent une possession de ces
familles. On allègue en effet pour excuse du mal, pour donner le change
sur l’appréciation d’un acte aussi coupable et aussi avilissant, que les
esclaves mis en domesticité ont un sort plus heureux qu’ils n’auraient
jamais pu l’espérer dans leur pays. Singulière façon de s’absoudre d’un
crime !
Eh quoi ! ne sait-on donc pas combien de milliers de ces esclaves,
hommes, femmes, enfants, perdent la vie, pour quelques centaines qui
finissent par arriver en Égypte, au Maghreb, à Constantinople, dans
toutes les contrées où respirent des musulmans gouvernés par des
musulmans ? Il en meurt des milliers dans les ghazouah ou chasses qu’on
dirige sur eux pour les capturer ; des milliers dans les premiers
trajets qu’ils sont obligés de parcourir pour arriver dans les pays de
leurs ravisseurs ; des milliers pour s’acclimater dans ces pays et
s’habituer à un nouveau régime de vie, à des travaux inaccoutumés ; des
milliers pour fournir quelques eunuques ; des milliers pour sortir du
Soudan et traverser à pied les énormes déserts du Sahra ; des milliers
pour avoir à supporter le froid de la Syrie, de l’Asie-Mineure, de la
Turquie, de la Perse. Les femmes esclaves surtout meurent presque toutes
à un âge peu avancé. Négresses ou Abyssiniennes, elles atteignent
rarement quarante ans. A vingt ans elles sont déjà vieillies ; car
souvent, depuis l’âge de huit ou dix années, elles servent au
concubinage musulman. Et de tous les enfants qui naissent de ces
concubines, combien en reste-t-il ? Et de ceux qui survivent, combien
peu échappent aux maladies scrofuleuses !
Grâce à Dieu ! les deux nations qui ont la haute voix dans le monde,
qui, en raison de leur supériorité, l’une d’intelligence et de morale,
l’autre d’industrie, la France et l’Angleterre, ont pris et ont dû
prendre la police des nations arriérées, ont commencé à museler le
commerce des esclaves. Sur la Méditerranée, ce trafic est réduit à des
proportions minimes, c’est-à-dire qu’à peine quelques bâtiments
traversent cette mer, transportant des hommes, des femmes et des enfants
à vendre ; mais un assez grand nombre s’échappe par la mer Rouge, et le
commerce par terre a encore une activité dévorante.
Le paganisme n’existe plus ou presque plus. Pourquoi l’esclavage, qui en
était une des faces, et la plus caractéristique, existerait-il encore
pour longtemps ? Comment Mahomet a-t-il conservé cette triste pratique ?
N’a-t-il donc pas vu que l’esclavage n’était un fait logique que dans la
religion de l’Olympe ? Mahomet, qui a voulu abattre le polythéisme et
proclamer l’unité de Dieu, ne s’est pas aperçu qu’il fallait tout
d’abord détruire l’esclavage du paganisme. En reconnaissant et
proclamant l’unité de Dieu, il fallait reconnaître aussi l’unité de la
création et l’unité de la famille humaine, issue d’un seul Père, d’un
seul sang et de la main de Dieu.
PERRON.
Caire, juillet 1845.
NOTA. Les mots et passages qui, dans ce Voyage, sont enfermés entre deux
parenthèses, sont presque toujours ou des explications de ma part, ou
des indications reçues oralement du cheykh El-Tounsy, et dès lors en
dehors du texte original arabe. Parfois, mais rarement, j’ai aussi
ajouté quelques mots de plus que ce qu’il y a dans le texte, afin de
rendre plus explicite l’intention ou la pensée de l’auteur. Dès que je
le pourrai, d’ailleurs, je publierai l’original arabe. Celui du _Voyage
au Dârfour_ est publié.
Il aurait été curieux de joindre aux diverses dénominations locales
citées dans ce Voyage et dans le Voyage au Dârfour, les dénominations
correspondantes anciennes, grecques et romaines, d’indiquer en raccourci
les courses immenses qu’ont faites les Romains dans la Soudanie ; mais
ce travail, que j’avais commencé, se trouve exécuté dans la _Géographie
ancienne des États barbaresques, d’après l’allemand de Mannert_, par L.
Marcus et Duesberg (Paris, 1842 ; un volume). Malgré les différences que
présentent les noms des localités, on se reconnaîtra facilement ; il y a
quelques contradictions entre les données de notre relation et les
données consignées dans l’ouvrage de MM. Marcus et Duesberg. On verra,
par exemple, que le fleuve Châry, que ces auteurs font courir du nord-
ouest au sud-est, court, d’après mes informations, du sud au nord-nord-
est. Mais ces différences sont extrêmement peu nombreuses.