De ce que nous venons d’énoncer, il résulte qu’on peut considérer la

vaste surface à laquelle on donne le nom de Soudan comme divisée en deux

zones, l’une septentrionale, et que j’appellerai _Soudan musulman_, qui

comprend les dix États que j’ai déjà énumérés dans le Voyage au Dârfour,

et les tribus de Touârik et des Toubou ; l’autre méridionale, que je

distinguerai par le nom de _Soudan idolâtre_, comprenant tous les

Soudaniens madjoûs qui constituent la série des populations sur

lesquelles le musulmanisme du Soudan septentrional lève, par la violence

et comme par coupes régulières et annuelles, d’énormes impôts

d’esclaves. Nous verrons, dans un chapitre de ce Voyage, comment

s’exécutent ces expéditions cruelles, qu’aujourd’hui rien ne peut plus

excuser, pas même la religion musulmane.

Il y a encore une division pour ainsi dire commerciale négrière, admise

par les marchands des États barbaresques qui vont étendre leurs courses

jusqu’au centre de l’Afrique. Ainsi, dit le cheykh dans un passage de

son livre, les Tunisiens, les Ghadamsiens, les Fezzanais, ne considèrent

comme véritable Soudan que l’Adiguiz, l’Afnau et le Tounbouctou. Les

autres États, c’est-à-dire le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây, le

Dârfour, le Kordofâl, le Sennâr, ne sont pas compris dans la

dénomination de Soudan. La raison de cette exclusion est que les

esclaves, comme les marchandises mêmes qui se trouvent dans ces six

contrées de l’Est, sont de mauvaise nature et de mauvais usage. Dans la

partie ouest, au contraire, les esclaves sont d’une nature plus belle,

plus intelligente, et dès lors d’un débit plus lucratif. Ceux surtout

qui viennent de l’Afnau ont une valeur supérieure, et sont préférés à

tous.

Jadis le nom de Takroûr était appliqué aux seuls habitants de Barnau ;

aujourd’hui il est appliqué à tous les habitants du Barnau proprement

dit, du Mandarah, du Katakau, du Bâguirmeh et du Ouadây. (Voyez page 126

du Voyage au Dârfour.)

Presque tous les États de la Soudanie sont séparés entre eux par des

espaces libres et sans habitants à demeure fixe. Les espaces qui sont

entre le Ouadây et le Dârfour, entre le Ouadây et le Bâguirmeh, sont

même sans peuplades errantes ; ces deux intervalles sont trop resserrés

pour que des tribus viennent y prendre parfois station, ne fût-ce que

momentanément. Elles craindraient d’être trop facilement surprises, trop

souvent attaquées par les Ouadayens, ou les Fôriens, ou les Bâguirmiens,

qui, tantôt séparément, tantôt d’un commun accord, pourraient les

dépouiller sans peine, les exterminer peut-être. Bloquées entre les deux

États, elles n’auraient aucun moyen d’échapper aux attaques et aux

avides exigences de leurs agresseurs.

Il n’en est pas de même pour les plaines interposées, par exemple, entre

le Barnau et l’Adiguiz, entre l’Adiguiz et l’Afnau. Ces plaines, ainsi

que celles qui s’étendent à de grandes distances au nord de ces États et

du Tounbouctou, sont constamment parcourues ou habitées, sur des espaces

plus ou moins prolongés, par les Touârik, hordes inquiètes et avides,

toujours en armes, toujours la lance en main et le bouclier au bras,

toujours à l’affût des caravanes, qu’ils rançonnent, ou détroussent, ou

pillent complétement, suivant qu’ils trouvent dans ces troupes

voyageuses plus ou moins de nombre et de résistance.

Du côté du sud, des Félâta courent aussi les plaines à la piste des

caravanes, et sont frères des Touârik pour l’audace, l’avidité, la

brutalité sauvage. Selon le cheykh El-Tounsy, les Touârik ne sont pas

d’origine arabe, ils descendent des Toubou ; la plupart sont scénites.

Les Touârik, les Toubou et les Foullân représentent les Kurdes du Diâr-

Bekr. J’ai vu au Caire un Ghadamsien ou habitant de la grande oasis de

Ghadâmès, qui avait fait plusieurs fois le voyage de Ghadâmès à

l’Adiguiz et à l’Afnau, et il m’a raconté, à moi et au cheykh El-Tounsy,

que les Touârik sont répandus en tribus nomades extrêmement nombreuses

sur tout le trajet des déserts qui séparent Ghadâmès de l’Afnau et de

l’Adiguiz. Le nom des Touârik est prononcé partout Touâreg et Târgua.

Les Touârik, comme les Arabes de la presqu’île arabique, ont, les uns

des tentes en étoffe faite de poil de chameaux, les autres des tentes en

toile, et les autres des tentes en cuir. Ils ont une sorte de ville

appelée Ghât, à environ vingt-cinq jours de Ghadâmès. Depuis plusieurs

années ils se sont créé un roi pris parmi eux et dont la résidence est à

Ghât. Les Félâta du Mella qui, dans leurs guerres de réforme, avaient

pénétré jusqu’au delà du nord de l’Adiguiz et de l’Afnau, et avaient

menacé de soumettre et de dominer une grande partie des Touârik, sont

désormais entièrement expulsés des régions occupées par ces derniers, et

les Touârik se sont rendus indépendants de toute domination étrangère.

Le faguyh Ilâly, de Ouârah, capitale du Ouadây, et que j’ai vu plusieurs

fois au Caire en 1843, lorsqu’il y passa pour aller en pèlerinage à la

Mekke, m’a donné, chez le cheykh El-Tounsy, quelques renseignements sur

les Touârik. Le faguyh ou cheykh Ilâly demeure à Ouârah dans la maison

même qu’habitait autrefois le cheykh El-Tounsy, avec deux cousins

auxquels le cheykh en partant du Ouadây laissa cette maison, et qui

l’ont encore pour résidence aujourd’hui.

Ilâly nous a donné aussi la plus grande partie des matériaux de l’essai

de carte du Ouadây, c’est-à-dire presque tous les noms des villages ou

bourgs, les noms et directions du Bahr-Iro ou rivière d’Iro depuis sa

source aux monts Marrah jusqu’à sa marche à travers le Bâguirmeh, la

direction du Châry, du Bahr-el-Fitry, du Bahr-Râched, de la rivière des

Salamât, du Bahr-el-Abiad ou Rivière-Blanche dans le Barnau. Mais il n’a

pu nous dire si ce Bahr-el-Abiad a quelque rapport avec le Nil-Blanc ou

Fleuve-Blanc proprement dit ; il ne connaît pas le fleuve Misselâd.

Toutes les fois que je répétais ce nom à Ilâly, comme appliqué à un

fleuve de très-long cours, il me répondait : « Il n’y a pas de plus long

cours d’eau, de plus long bahr dans notre Soudan que le Bahr-Iro qui

dans un point reçoit le nom de rivière des Salamât, de plus large que le

Châry, de plus rapide que le Bahr-el-Abiad du Barnau. » De là, je

pencherais à croire que le fleuve Iro est le Misselâd de Browne. En un

mot, Ilâly nous a fourni les noms et les rapports approximatifs d’au

moins cent cinquante à deux cents localités inconnues pour nous.

Mais combien il nous a fallu de temps, de conversations, d’instances, de

questions, de détours, pour obtenir du faguyh Ilâly les renseignements

que nous désirions ! Ilâly, bien que plus communicatif que tous les

Soudaniens que j’ai vus, esquivait imperturbablement les attaques de

notre curiosité. Cette habitude est celle de tous les noirs du Soudan ;

généralement ils ne veulent donner aucune indication sur leur pays. Sans

le secours du cheykh El-Tounsy, je n’aurais rien obtenu. Or, un soir que

nous nous étions régalés d’un excellent couscoucy chez le cheykh El-

Tounsy, et que nous étions tous les trois en tête à tête, sans témoins

étrangers, à quatre heures de nuit, je dis à Ilâly : — « Pourquoi donc

répugnes-tu si fort à fournir au cheykh les renseignements qu’il désire

avoir sur ton pays ? — C’est une chose qui nous est défendue sous peine

de mort. — Comment ?... — Sans doute. Et si le sultan venait à savoir

que je vous eusse parlé des routes et des pays du Ouadây, il me ferait

tuer sans miséricorde. — Qui veux-tu qui aille dire à votre sultan que

tu nous as indiqué quelques localités du Ouadây ? Ni le cheykh ni moi

n’avons envie de voyager au Soudan. Et quand même l’envie nous en

viendrait, nous nous garderions bien de parler de ce que tu nous aurais

communiqué. — Je le crois. Mais, vous le savez, la peur... — N’aie

aucune peur ; nous te promettons de ne jamais te trahir. — Je vous

crois. Mais jurez-moi de ne jamais découvrir que c’est au faguyh Ilâly

que vous aurez dû des indications sur le Ouadây, et je vous dirai ce que

j’en sais, car j’ai beaucoup parcouru le Ouadây ; j’ai suivi les troupes

du sultan, par la route de Ouârah à Ab-Sémin, dans deux expéditions

contre le Bâguirmeh, dans une autre expédition chez les Arabes Bény-

Salamât révoltés, dans deux expéditions au Dâr-Kirdy et au Dâr-By_n_a,

pour les chasses aux esclaves. — Dans toutes ces courses-là, repris-je,

alliez-vous à grandes journées ? — Non, jamais. On fait simplement, jour

par jour, des étapes de cinq, de six, de huit heures, toujours en ligne

droite ou à peu près, car notre pays est très-peuplé et très-facile à

parcourir, et puis les étapes sont toujours les mêmes, toujours aux

mêmes endroits. — Alors ceux qui suivent les expéditions, soit de

guerre, soit de chasses aux esclaves, soit de commerce, doivent

connaître... ? — Certainement. — Combien y a-t-il d’étapes dans les

directions que tu as eu occasion de parcourir ? — Le plus grand nombre

est dans la direction du nord au sud, car le Ouadây est d’environ un

tiers plus long que large. — Touche-t-il immédiatement aux frontières du

Dârfour et du Bâguirmeh ? — Non ; il y a, entre le Dârfour et nous, les

Ouâdy d’Askéné et de Kelkel, du sud au nord. C’est une lisière bien

boisée, assez étroite. L’ouâdy ou espace libre qui nous sépare du

Bâguirmeh, est l’Ab-Ouardeh, également garni d’arbres ; sa largeur est

plus que double de celle qui nous sépare du Dârfour. »

Ilâly, une fois mis en train, continua avec plaisir ses indications, et

le cheykh écrivait les noms de localités, leurs rapports, leurs

distances, etc. Mais nous parvenions difficilement à avoir les

directions assez précises. Il semblait à Ilâly qu’il avait, dans tous

ses voyages, toujours marché droit, ou à peu près, au nord ou au sud, à

l’est ou à l’ouest, ou dans une des lignes intermédiaires à ces quatres

points. C’est tout ce que nous pûmes savoir ; Ilâly non plus n’en savait

pas davantage.

Ensuite nous causâmes du reste du Soudan. Et comme Ilâly était allé du

côté de l’Afnau, au nord, il nous donna sur les Touârik quelques curieux

renseignements, que voici, et que je ne trouve indiqués dans aucune des

cartes géographiques que j’ai pu rencontrer en Égypte.

Au nord de l’Adiguiz, et presque vers ses limites, est la grande tribu

Touârik des Keileiouï. Elle habite les montagnes et forme une population

nombreuse et puissante. Un fragment de cette tribu occupe l’espace qui

est entre le Barnau et l’Adiguiz.

Les Touârik véritables et primitifs, ou Touârik-Oullamouden, sont

stationnés au-dessus du Tounbouktou et sur ses limites nord. C’est d’eux

que se sont séparés les Oullamouden de l’est. Du reste, la puissante

branche des Oullamouden a de nombreuses sous-tribus, riches en chameaux

et en chevaux. Chacune de ces tribus forme, disait Ilâly, une masse

d’une centaine de mille d’individus.

La seconde tribu après les Keileiouï, est celle des Keil-Giris. Entre

ces deux tribus principales, est stationnée celle des Touârik-Adjdâlen,

peuplade de marabouts. La tribu Touârik des Témez-Djedden est à l’est

des contrées occupées par les Touârik (Dâr-el-Taouârik), au-dessus des

Oullamouden de l’est.

La tribu des Yticen et celle des Keil-Giris ont le même langage. Les

Yticen avaient d’abord la supériorité de force et de puissance ; mais

cette supériorité passa ensuite entre les mains des Keil-Giris.

Les Toubou (et non pas Tibbou ou Toubbou) remplissent le même rôle que

les Touârik ; ils sont disséminés aussi au nord de la Soudanie, mais du

côté de l’est, principalement sur les routes qui sillonnent le désert,

depuis le Fezzân jusqu’aux États du Barnau et du Ouadây. Nous verrons

qu’ils lèvent un impôt ou droit de passage sur les caravanes qui

traversent certaines de leurs tribus. Les Toubou-Réchad ou Toubou-

Rechâdeh, c’est-à-dire Toubou des Rochers, sont ainsi désignés parce que

leurs tribus sont dispersées à travers les monts qui précèdent, au sud-

est, les limites du Fezzân, et que plusieurs habitent les cavernes de

ces monts.

Quant aux subdivisions qui sont considérées comme des provinces de tel

ou tel État, plusieurs d’entre elles occupent des positions différentes

de celles où les placent les cartes géographiques même les plus

récentes ; certaines désignations de peuplades sont aussi tout à fait

nouvelles. Nous avons déjà vu des exemples de cela dans le Dârfour ; il

en est de même pour le Dâr-Fertyt et pour le Dâr-Noûba. La plupart des

tribus arabes qui avoisinent le Dârfour et le Ouadây étaient inconnues ;

de même pour le Baradjaûb, le Dâr-Touroûdj et le Dâr-el-Djénâkhérah.

Le Mandarah, à ce que m’a assuré un Barnâouyen que je voyais souvent au

Caire chez le sultan du Dârfour, et dont le portrait fait partie des

figures de cet ouvrage, le Mandarah est traversé par le fleuve Sâry, qui

mouille aussi les environs de Maça_n_ia, capitale ou birny du Bâguirmeh.

D’après mon Barnâouyen, Sâry est le nom véritable du fleuve ; mais

aujourd’hui on l’a corrompu en celui de Châry. Quant au nom de _Tsad_ ou

_Tchad_, appliqué sur nos cartes au grand lac situé au delà du Bâguirmeh

et dans le Barnau, ce nom n’est pas connu de mon Barnâyouen, qui appelle

le tout, c’est-à-dire le lac et le fleuve indistinctement, _Bahr-Châry_,

mer et fleuve de Châry ; en Égypte _Bahr_ signifie toujours le Nil. Le

lac est appelé dans l’arabe du Barnau le Boheyreh, ou petite mer, il est

navigable ; un grand nombre de barques le sillonnent constamment.

Les Barnâouyens sont intimement persuadés que leur pays est une terre de

bénédictions. Cette foi repose sur une analogie ridicule qui pour eux

est une démonstration incontestable. Ils prétendent que l’arche de Noé,

après le déluge, se trouva à terre dans une de leurs provinces ; et la

preuve, c’est que le mot Barnau, disent-ils, est évidemment composé des

deux mots arabes _barr_ et _Nôh_, ce qui signifie _terre de Noé_ ;

seulement, dans le mot _Barnau_ ou _Barno_, on a adouci et abrégé les

deux termes primitifs dont il est formé.

Au Barnau comme au Ouadây, au Dârfour et au Bâguirmeh, des gouverneurs

qui portent le titre de mélik ou rois ont l’intendance et

l’administration des provinces. Celui du Mandarah, en raison de la

richesse et de l’importance de cette contrée, est un des personnages les

plus élevés du Barnau, et a le titre de sultan. Il en est de même de

celui du Katakau. Chacun d’eux représente assez bien un pacha gouvernant

un État, une grande province, au nom de la cour de Constantinople ;

chacun est nommé et investi de l’autorité qui lui est dévolue par le

sultan souverain du Barnau. Le sultan du Katakau a sous ses ordres les

cinq rois qui gouvernent les cinq provinces du Katakau ; et ces cinq

rois donnent le nom de Birny, ou Capitale, aux chefs-lieux où ils ont

leurs résidences royales. Un de ces cinq Birny est à Logo_n_ et est la

résidence ordinaire du sultan du Katakau.

Le Kânum est gouverné par un _Élifa_, désignation qui n’est appliquée

qu’au gouverneur de cette province. Ce fut l’Élifa du Kânum qui, lors de

la terrible invasion de l’espèce de protestantisme armé des Foullân,

sauva le Barnau, le Bâguirmeh, le Ouadây et même le Dârfour, des

dévastations des réformateurs et arrêta les progrès de ces audacieux

conquérants. Du Dâr-Mella, les Foullân se ruèrent sur le Soudan

oriental, et, conduits par un illuminé, menacèrent d’absorber les trois

quarts de la Soudanie. Notre cheykh nous racontera cette guerre

religieuse qui désola tant de contrées au moment même où les Wahabites

soutenaient et promenaient aussi leur protestantisme, les armes à la

main, dans les tribus et les populations de l’Arabie occidentale.

L’Adiguiz, l’Aghadès des géographes, est une province ou délimitation

territoriale peu connue. Le lieu le plus considérable de cette partie du

Soudan est appelé aussi Adiguiz. C’est à l’est de cette province que

commence le _Soudan commercial_ des habitants du Maghreb.

Après l’Adiguiz vient l’Afnau, contrée assez étendue et avec laquelle se

fait une grande partie du commerce de Tunis et de Tripoli. L’Afnau et

l’Adiguiz, à peine indiqués dans beaucoup de cartes, sont fréquentés par

la plupart des caravanes du Maghreb. L’Afnau surtout est constamment en

relations de commerce avec Tunis. Les trois villes principales de cette

contrée sont Hauça, Kechnah et Noufeh, dont les noms sont aussi ceux des

trois grandes divisions du pays. L’Afnau est la région appelée, par la

géographie européenne, Haoussa, nom que personne des Soudaniens et des

Mogrébins que j’ai pu voir et consulter en Égypte, ne connaît que comme

le nom de la capitale de l’Afnau ; ils ne le connaissent point du tout

comme nom d’un État.

Quant au Dâr-Tounbouctou, je n’ai pas besoin d’en parler. Il commence à

être connu, surtout par le nom de sa ville capitale, Tounbouctou.

Le Dâr-Mella ou Dâr-El-Foullân a une étendue très-considérable. Les

Foullân ou Félâta de l’est du Dâr-Mella, me dit mon cheykh, ont la tête

grosse, le front court et saillant, la bouche largement ouverte, la face

large. Mais ceux du côté de l’ouest, et surtout du nord-ouest du Mella,

ont la figure et la tête assez régulières.

Depuis le Dârfour principalement, jusqu’à la Sénégambie, on trouve des

Foullân ou Félâta disséminés et établis de tous côtés en stations ou en

peuplades plus ou moins nombreuses, soit fixes, soit nomades, mais

surtout dans les deux tiers ouest des régions situées au delà des

limites méridionales des États du Soudan musulman. Ils sont là comme le

pendant des Touârik et des Toubou. En un mot, dans tout le Soudan,

jusqu’au Kordofâl inclusivement, on rencontre des Félâta. A compter du

Dârfour, où ils ont quelques stations fixes, telle que celle qui occupe

l’interruption de la chaîne des monts Marrah, ils sont nombreux dans

chaque État. La guerre de la réforme les a semés sur toute la surface du

Soudan islamique.

Au Dârfour et au Ouadây, le cheykh El-Tounsy a vu des Foullân arrivés

aux premiers emplois du gouvernement. Dans le voyage au Dârfour, nous

avons remarqué le faguyh Mâlik de Foûta, jouissant d’une influence

extraordinaire auprès du sultan. D’autre part, les émotions de terreur

et même d’admiration qu’ont éveillées les courses belliqueuses des

Foullân, ont pour ainsi dire attaché au nom de ces sauvages une idée de

terreur, quelque chose de merveilleux, qui les a conduits aussi à

s’emparer de la _puissance_ de la sorcellerie, de la magie, contre les

peuplades du Soudan ; sous ce rapport ils sont en possession de tout ce

qui peut imposer et en imposer à des peuples ignorants, superstitieux,

craintifs, et qu’un signe de main jette dans l’extrême de l’épouvante,

ou de l’étonnement, ou de l’admiration.

Disons maintenant quelques mots sur l’essai de carte du Ouadây ajoutée à

ce Voyage.

J’ai suivi pour la construction de cette carte la même marche que pour

celle du Dârfour. Les distances sont appréciées approximativement. J’ai

cru pouvoir admettre pour chaque journée, l’une dans l’autre, six lieues

communes et un quart. C’est là tout ce que font les caravanes,

moyennement, pendant un certain nombre de jours. Parfois elles

parcourent dans deux, trois ou quatre jours, plus de vingt-cinq lieues ;

mais si l’on considère que les voyageurs Soudaniens en caravanes, arabes

ou non arabes, comptent, dans la somme des distances évaluées par une

somme de journées, même les jours de repos, et que, par exemple, dans

quinze ou vingt jours de _voyage_, ils ont fait peut-être quatre ou cinq

jours de halte, on verra que l’approximation que j’ai adoptée pour

représenter géographiquement mes distances, est dans des termes très-

voisins de la vérité.

La longueur du Ouadây, à partir du nord au sud, est d’environ trente

journées, et la largeur, c’est-à-dire l’étendue de l’est à l’ouest, est

d’environ vingt jours. Sa largeur terminale, du côté du nord, est

sensiblement moins considérable que celle de l’extrémité sud. La surface

du Ouadây est, comparativement, bien mieux garnie d’habitants que la

surface du Dârfour.

Excepté du côté de l’est, le Ouadây est environné de tribus d’Arabes

demi-nomades qui ne reconnaissent pas l’autorité absolue du sultan

ouadayen. Leurs relations avec ce sultan sont entièrement semblables à

celles qu’ont avec le sultan Fôrien les tribus d’Arabes des environs du

Dârfour. Les Bény-Bideyât, bédouins errants, à deux ou trois jours de

distance des frontières nord du Ouadây, ne sont point d’origine arabe ;

ils ont les habitudes et le genre de vie des Arabes, mais ils n’en ont

pas le langage.

Le Ouadây est encore appelé Ouadadây, Bargau et Dâr-Séleîh. Cette

dernière dénomination est la plus employée dans tout le Soudan. Celle de

Ouadây, et surtout celle de Ouadadây, est la plus communément usitée

après celle de Dâr-Séleîh, et les Oudayens ne nomment presque jamais

leur pays que Ouadadây ; très-rarement ils se servent du nom de Bargau ;

cette dénomination n’a cours que dans quelques contrées du Soudan.

Les divisions administratives principales du Ouadây sont fixées selon

les positions géographiques. Il y a cinq grandes divisions premières :

la province du Nord, celle de l’Est, celle de l’Ouest, celle du Botayha

ou Petit-Pays-Bas, et celle du Batha ou Pays-Bas.

Les gouverneurs des provinces portent le nom d’_aguîd_ (au pluriel

_agada_) et ont le titre de _mélik_ ou _roi_. L’aguîd _El-Ryh_ ou de la

province du _Vent_, c’est-à-dire du vent du nord, gouverne la province

du Nord. L’aguîd du _Sabâh_ ou _Est_ gouverne, comme le nom l’indique,

celle de l’Est, dont l’extrême frontière est presque entièrement habitée

par des Maçâlyt, qui y forment une population nombreuse. L’Aguîd du

_Gharb_ ou de l’Ouest gouverne la province de l’Ouest. L’aguîd _El-

Batha_ ou du _Pays-Bas_ administre l’espace central compris depuis le

Batha jusqu’à l’extrémité du sud. Enfin l’aguîd du Botayha administre la

contrée qui s’étend, au centre du Ouadây, depuis le Batha jusqu’à la

vallée proprement appelée Botayha.

Batha et Botayha son diminutif sont les noms spéciaux de deux longues et

larges vallées, ou bas terrains, qui courent de l’est à l’ouest et

partagent le Dâr-Séleîh en y figurant trois zones d’étendues inégales.

Le bas-fond proprement dit du Botayha est un lit de beau sable blanc,

bordé de chaque côté d’une rangée d’arbres qui le suit dans toute sa

longueur. Ce lit sablonneux et inculte a une largeur de presque une

demi-heure de marche, et s’étend en ligne presque droite. Pendant et

après la saison des pluies il est couvert d’eau, et à mesure que cette

eau diminue, elle devient d’une limpidité parfaite et laisse briller les

sables sur lesquels elle se promène. Selon le cheykh El-Tounsy, très-

rarement cette eau se tarit ; il en reste toute l’année un ruisseau qui

coule très-lentement. La rivière des Bény-Râched se dessèche parfois

complétement ; l’eau s’infiltre en partie dans les sables et en partie

s’évapore. En hiver, le courant est peu abondant, car, d’après la

distribution des saisons de l’année au Ouadây, l’été, qui est l’époque

des pluies, vient immédiatement après l’hiver, ce qui donne aux saisons

l’ordre suivant : hiver, été, automne, printemps.

Pendant les fortes chaleurs, l’eau est dans sa plus grande abondance ;

quand arrive le printemps, et surtout l’hiver, la température médiocre

de l’atmosphère ne provoque qu’une évaporation assez lente des eaux qui

restent.

Deux lignes d’arbres limitent le Botayha au sud et au nord ; au delà, on

entre immédiatement dans les campagnes cultivées. Après une demi-heure

de trajet vers le sud, sont les Kachméreh, peuplade nombreuse répandue

dans une foule de villages, parmi lesquels est le village d’Am-

Kharrôubeh, qui pourrait fournir près de cinq cents hommes en état de

porter les armes, et qui fut le lieu de résidence du cheykh El-Tounsy

pendant plusieurs mois.

Le Batha est au sud du Botayha, à six ou sept jours de marche, c’est-à-

dire environ 40 à 45 lieues communes. La vallée a la même disposition et

à peu près la même longueur et la même largeur que celle du Botayha.

Mais les eaux du Batha sont beaucoup plus abondantes et ne se dessèchent

jamais entièrement. Pendant et après les pluies, les eaux, dans la

vallée du Batha et dans celle du Botayha, s’accumulent de manière à se

présenter comme deux énormes courants qui ont l’aspect de deux larges

rivières. Alors les peuplades situées au delà de leurs bords méridionaux

se constituent souvent en état de révolte, jusqu’à l’époque où ces

inondations pluviales, diminuées, ne peuvent plus leur servir de

rempart. Du Batha se détache la rivière ou bahr El-Fitry.

Voyage au Ouadây · 第 5 / 55 段