Je viens maintenant au témoignage de notre cheykh. Ce n’est pas sans

doute celui d’un naturaliste ; mais quel naturaliste, quel Européen a

pénétré jusqu’ici dans le Bâguirméh ou dans le Ouadây ? C’est

précisément entre ces deux pays que s’est passé le fait raconté par le

cheykh. Le sultan Sâboûn faisait son expédition contre le tyran du

Bâguirméh ; l’armée était arrivée dans les terres qui séparent les deux

royaumes. Ces terres, couvertes d’épaisses forêts, sont peuplées de

lions, d’éléphants et d’_aboucarn_. Pendant que les pionniers de l’armée

déblayaient le chemin, un _énorme abou-carn_, dit le cheykh, s’élance de

son repaire, se précipite sur eux, en tue plusieurs, frappe de sa corne

tous ceux qu’il rencontre, et se rue, furieux, jusqu’au gros de l’armée.

La terreur est telle que tout s’ébranle, et le sultan reste comme

abandonné par ses gardes ; soudain un esclave intrépide, armé d’un long

couteau, se poste en face de l’animal, l’attend, se renverse et lui

coupe les jarrets.

L’abou-carn, d’après le rapport des Ouadayens, est un animal qui

apparaît assez rarement ; de là la terreur qu’il inspire, et peut-être

aussi les récits exagérés dont il est l’objet. La relation du cheykh a

cela de commun avec l’opinion de M. Fresnel, que c’est aussi aux limites

du Ouadây qu’il fait vivre l’abou-carn, d’après le rapport de ses

informateurs ; en second lieu, la grosseur de l’animal et sa férocité

sont des traits communs à l’abou-carn de M. Fresnel. Il y a donc

confirmation plutôt que contradiction entre les deux récits[57].

La _corne recourbée_ dont j’ai parlé, d’après le père Knoblecher, ne

correspond peut-être pas bien à la corne longue et pointue que décrit

l’informateur de M. Fresnel, et se rapporterait mieux peut-être au

rhinocéros ordinaire ; mais quand celle de l’abou-carn n’est pas à

l’état rigide, on conçoit qu’elle peut se recourber par suite de sa

flexibilité.

On se souvient de la description détaillée qu’a donnée le savant

orientaliste dans une lettre insérée au _Journal asiatique_ (mars 1844),

et je n’ai pas besoin de la rappeler ; il a étudié, d’après les

indigènes, tous les caractères physiques de l’animal, et il les a

comparés soigneusement avec la description du monocéros de Pline

complétée par Solin, et avec le _réem_ de la Bible[58]. Contentons-nous

d’y renvoyer, ainsi qu’aux doctes remarques de M. Roulin, insérées au

_Journal de l’Institut_ ; mais je crois difficile, aujourd’hui, de

rejeter l’existence d’un animal distinct du rhinocéros ; ce serait

rejeter des rapports tous concordants et fournis sans aucun concert

entre leurs auteurs, des récits de dates très-différentes, venant de

témoins oculaires chez qui l’ignorance ne peut détruire toute espèce de

crédit, surtout pour des faits tout à fait matériels. Puisqu’il s’agit

de signes extérieurs parfaitement visibles, puisque ces hommes

s’accordent entre eux, il faut bien que leurs récits soient vrais au

moins quant au fond.

Au reste, l’animal habite d’autres contrées que les frontières du Ouadây

et du Bâguirméh. Selon une pièce authentique assez ancienne, on a tué, à

vingt journées du cap de Bonne-Espérance, un animal qualifié aussi du

nom de licorne, ressemblant à un cheval[59]. Le naturaliste Sparmann et

le savant voyageur John Barrow (_Voyage au cap de Bonne-Espérance_)

admettaient l’existence d’une licorne ; il en est de même de Pallas et

d’autres encore[60].

Beaucoup plus près de nous, toujours en Afrique, existait naguère un

animal fort analogue à celui du Ouadây, si l’on s’en rapporte au

témoignage du directeur des affaires arabes en Algérie. M. Boissonnet

écrivait, le 20 août 1845, que le commandant de Bordj-Bouar eridji, vers

le sud-ouest de Constantine, s’était procuré un animal de la grosse

espèce _décrite dans le Journal asiatique_[61], sorte de _bœuf portant

une corne unique sur le front_. Il est vrai qu’on a dit plus tard que

c’était simplement le bœuf sauvage, le bakar-el-wahch ; mais aucune

description authentique n’est venue constater la présence ou l’absence

de la corne caractéristique. J’avoue toutefois que la présence du

rhinocéros (l’unicorne) au 36e degré N. est difficile à admettre, si

toutefois l’animal en question n’avait pas été amené de loin à Bordj-

Bouar eridji.

Au temps du véridique voyageur Barthema, vers 1500, il y avait à la

Mecque deux _licornes_ que le chérif avait reçues en présent d’un roi

d’Éthiopie : l’une d’elles avait au _milieu du front_ une corne longue

de trois coudées. L’animal parut, à Barthema, doué d’une humeur sauvage

et même féroce[62].

Le père Jérôme Lobo (Hier. Lobo, _Historia de Ethiopia_, Coïmbre, 1659)

affirme qu’on a vu dans le Damot, province des Agows, un animal unicorne

ayant de la ressemblance, pour la forme et la grandeur, avec un cheval

médiocre, de couleur brune, armé d’une _corne droite_, blanchâtre,

longue de cinq palmes (c’était peut-être un jeune individu) ; mais cet

animal, dit-il, est timide et craintif[63].

Il n’est pas étonnant que l’animal ait disparu de l’Abyssinie[64],

d’après ce que nous dit le cheykh de sa rareté, et d’après ce fait qu’il

raconte, qu’un jour on en apporta un au sultan du Ouadây comme un

présent digne de ce prince. Selon notre auteur, la corne de l’animal y

est travaillée avec art, et forme un article de commerce. Browne dit

aussi (page 261, _Browne’s Travels_, etc. ; Londres, in-4o, 1799) que la

corne du rhinocéros _abu-karn_ se vend très-cher.

Le sultan Teïma, dont MM. de Cadalvène et Breuvery ont recueilli de bons

renseignements géographiques, leur a rapporté que l’animal se trouve

dans le Dâr-Rounga, sud-est du Ouadây ; il le définissait comme un

quadrupède analogue à un cheval, portant une corne _sur le front_. Enfin

M. Kœnig, voyageur exact et consciencieux, s’il n’a pas vu l’animal, en

a entendu parler distinctement en Nubie par les indigènes, et, d’après

leur rapport, il le définit absolument de la même manière que le sultan

Teïma.

Postérieurement à ses premières recherches en 1846, M. Fresnel étant à

Djalau (désert de la Libye), recueillit de la bouche d’un Arabe des

Madjâbérahs, qui avait servi le sultan du Ouadây, les paroles

suivantes : « Le khertit que j’ai vu à Tama est armé de deux cornes,

l’une au bout du nez, l’autre plus haut ; il ne faut pas le confondre

avec l’abou-carn du pays des _noirs païens_, qui n’a qu’une _corne entre

les deux yeux_. » Ensuite, de retour à Djeddah, M. Fresnel vit un

pèlerin du Bâguirméh qui, à l’aspect de cornes achetées à Benghâzy, les

reconnut pour appartenir à l’abou-carn, à l’animal qui a une corne entre

les yeux. Ces cornes ont de 56 à 85 centimètres. Je terminerai en

empruntant aux savantes observations de M. Roulin un fait démonstratif

recueilli par un _naturaliste_, M. Smith, d’après un Français

missionnaire à Madagascar ; l’informateur est un homme du nord de

Mozambique. L’unicorne s’y nomme ndzoo-dzoo ; il habite le pays de

Makoa ; il n’a qu’une seule corne ; elle est _sur le front_, flexible,

longue de 24 à 30 pouces ; elle devient complétement rigide et dure,

surtout quand il poursuit un ennemi. Il est farouche et féroce. On voit

que, trait pour trait, l’unicorne de M. Smith est exactement l’abou-carn

de M. Fresnel. Certes c’est là une confirmation qu’on pouvait à peine

espérer. Qu’en conclure, sinon que l’abou-carn, inconnu ou très-rare au

nord du 14e ou 15e parallèle, habite les régions méridionales jusqu’à la

même latitude sud ou environ ?

Tous ces témoignages sont concordants ; s’ils présentent quelque légère

contradiction, elle peut s’expliquer, et il résulte de l’ensemble un

accord concluant qui prouve l’existence en Afrique, de temps immémorial,

d’un animal unicorne autre que le rhinocéros connu à deux cornes, autre

aussi qu’une certaine espèce d’antilope ; enfin d’un animal réel, mais

dont les formes et les traits caractéristiques ont été modifiés à

plaisir par l’imagination des Européens. Nier cette existence, à cause

des fables dont on l’a entourée, serait, s’il est permis de faire cette

comparaison vouloir nier celle du lion, parce que la mythologie en a

fait un sphinx ou lui a donné des ailes. On a objecté qu’on ne trouve

pas de licorne sur les monuments des Égyptiens ; mais y trouve-t-on tous

les animaux de l’Afrique qu’ils ont pu connaître ?

On pourrait tirer une autre objection de l’opinion de M. Cuvier, s’il

avait présenté ses doutes dans des termes absolus, mais il n’en est pas

ainsi ; seulement, jusqu’à lui, on n’avait présenté aucun témoignage

venant d’une personne ayant autorité ; or il laisse la question

indécise, ainsi que le fait très-bien observer M. Berger de Xivrey dans

ses _Traditions tératologiques_ (p. 566). La difficulté principale vient

de la multiplicité des descriptions, qui paraissent bien se rapporter à

plusieurs espèces d’unicorne, à deux au moins. Si l’on croit devoir

écarter les témoignages de Ctésias[65], d’Élien et d’Appien, peut-on

traiter de même celui d’Aristote (_Histoire des animaux_, liv. II, c. 1)

et celui de César ? _Est bos cervi figura, cujus_ media fronte, _inter

aures, unum cornu exsistit_, etc. (_De bello gallico_, liv. VI, c. 26.)

Cet animal habitait de son temps la forêt Hercynienne ; sans doute ce

n’est pas là le quadrupède du Ouadây, du Dâr-el-Rounga, mais il fait

croire à la possibilité, à la probabilité de son existence.

Quant aux autres animaux mentionnés par le cheykh, je n’en citerai qu’un

seul, le dromadaire, l’espèce du chameau rapide, appelé _mehary_ dans le

Sahara, _eguin_ dans la région du Nil. On voit, dans la relation du

cheykh, quels services ils rendent dans le désert aux tribus des

Tebous ; aussi est-il surprenant que l’on n’ait pas organisé en Algérie

plusieurs régiments de dromadaires, comme celui que nous avions créé

pendant l’expédition d’Égypte, à l’aide desquels nous pouvions toujours

atteindre, à la longue, la cavalerie arabe[66].

* * * * *

_Conclusion._ — Par tout ce qui précède, on a vu quel intérêt présente

le royaume du Ouadây, soit qu’on le considère sous le rapport

scientifique pour l’avenir des découvertes dans l’Afrique centrale, soit

qu’on l’envisage sous les rapports social, commercial et politique, pour

l’avenir des populations du Soudan oriental. S’il en est ainsi, on peut

espérer qu’un _voyage_ dans ce pays, publié pour la première fois,

malgré les imperfections d’un récit qui n’est pas l’œuvre d’une plume

européenne, excitera la curiosité et l’attention du public. Ici nous

croyons devoir prémunir le lecteur contre les digressions, les longueurs

et les répétitions qu’il ne peut manquer d’y remarquer ; et s’il était

parfois choqué de quelques bizarreries et de certains passages plus que

naïfs, entachés même d’un peu de puérilité[67], qu’il les pardonne en

faveur de la véracité et de la candeur de la narration. Il reconnaîtra

d’ailleurs qu’ici la simplicité n’exclut pas une certaine élévation et

que des réflexions dictées par un esprit juste et une sage philosophie

ne sont pas rares chez le cheykh Mohammed El-Tounsy. Nous devons encore

invoquer l’indulgence pour certains tableaux un peu trop nus des mœurs

africaines, peut-être aussi pour l’abondance des citations poétiques,

défaut qui, au reste, n’est pas sans exemple chez de modernes

écrivains ; d’ailleurs, ce luxe d’érudition, l’auteur l’appelle presque

toujours à son aide pour expliquer un fait, ou justifier une remarque.

La manière orientale domine donc et devait dominer dans cet ouvrage,

comme dans le _Voyage au Dârfour_ publié en 1845, avec les mêmes

conditions de naïveté et de simplicité. La bienveillance du public ayant

agréé une première fois le langage du bon cheykh Mohammed Ibn-Omar El-

Tounsy, nous avons cru pouvoir le conserver sans altération, et nous

avons dû respecter les fleurs orientales, même quand parfois elles

pèchent un peu contre le bon goût ; c’est surtout la bonne foi et la

véracité du voyageur qui lui feront trouver grâce devant le lecteur

européen. Cette véracité n’est pas en question ; mais si on pouvait la

mettre en doute, voici un exemple qui la rendra manifeste. On aurait pu

rejeter comme suspect le récit du cheykh sur l’expédition du sultan

Sâboûn contre l’incestueux sultan du Bâguirméh ; mais le voyageur

anglais Clapperton a rapporté en Angleterre un manuscrit arabe roulant

en partie sur le Ba-ghar-mee (Bâguirméh). On y lit que « ce pays a été

ruiné de fond en comble, parce que son roi a porté la licence des mœurs

au plus haut degré, jusqu’à épouser sa propre sœur ; qu’alors Dieu a

suscité Sâboûn, le prince du Wa-da-î (Ouadây), pour le détruire et

ruiner tout le pays, en châtiment de cette impiété[68]. » Assurément le

cheykh n’a pas connu la relation de Clapperton, ni celui-ci le voyage du

cheykh El-Tounsy. Il en est de même de la relation du prince Dja’far,

qui rapporte le même fait, ainsi que Burckhardt lui-même. (Voyez plus

loin, page LXXII, et _Nubia_, append. II.)

Un mot sur les planches dont cet ouvrage est accompagné. Il a déjà été

question plus haut de l’_essai de carte_ du docteur Perron. Les

portraits qu’on donne ici de plusieurs personnages de l’Afrique centrale

ont été dessinés, d’après nature, par un habile artiste français, M.

Machereau. Pour venir à bout de faire poser devant lui (ce qui n’était

pas facile) les hommes du Ouadây, du Barnau, du Mandarah, alors présents

au Caire, on a eu recours à la ruse et aussi à l’intervention du sultan

Abou-Madiân du Dârfour : ces hommes ont même ignoré ce que faisait le

peintre : l’un d’eux est le faguyh Ilaly, qui a donné à M. Perron des

notions très-circonstanciées sur le Ouadây. Les dessins d’armes et de

costumes ont été faits par le même artiste, d’après les originaux. Il

faut savoir qu’il vient habituellement, au Caire, des hommes du Ouadây,

du Dârfour, du Bâguirméh, du Mandarah, etc. ; les uns pour étudier à la

grande mosquée d’El-Azhar ; les autres, pour aller de là en pèlerinage à

la Mecque.

Les plans ont été tracés sous la dictée du cheykh, et d’après toutes les

_mesures qu’il a données_.

Aujourd’hui toutes les nations portent les regards vers le centre de

l’Afrique ; la France, parce qu’elle possède plusieurs des portes qui

doivent, bientôt peut-être, y conduire ; l’Angleterre, parce qu’elle y a

entretenu de tout temps des voyageurs ; toute l’Europe, à cause des

futures relations commerciales et pour le progrès des sciences

d’observation. Le Ouadây, par suite de la découverte d’une route directe

à la mer, est, avec le Bornou et le Bâguirméh, l’un des points le plus

rapprochés des côtes d’Europe, et son importance est beaucoup plus

grande. Il est évident que les premiers voyageurs instruits qui y

pénétreront et iront au delà, marcheront de découverte en découverte.

Par exemple, plusieurs indices frappants font prévoir d’importantes

acquisitions pour l’ethnographie et la linguistique. On a récemment

constaté l’existence d’une population noire indigène qui possède un

alphabet propre et une écriture à elle ; c’est le pays de Wei, dont la

langue vient d’être soumise par M. Norris à une analyse grammaticale, et

qui paraît construite assez régulièrement, si l’on en juge d’après des

_specimen_ qu’a rapportés M. Forbes. Ce pays possède aussi des écoles et

des livres. Je trouve dans un ancien document, l’Atlas anglais d’Hermann

Moll, une carte d’Afrique[69] avec une curieuse légende (en quatre

lignes) dont voici la traduction littérale : « Je suis informé par des

personnes dignes de foi, que le pays au nord de la côte de Guinée, à

environ 100 lieues de distance, est habité par des blancs, ou du moins

par une population différente des noirs, laquelle porte des habits, fait

usage de l’écriture et _fabrique de la soie_ ; plusieurs d’entre eux

célèbrent le jour du sabbat chrétien (le dimanche). » L’auteur de la

carte ne cite pas la source de l’information ; mais il serait curieux de

constater ce qu’ont produit, sur ces rudiments de civilisation, deux

siècles écoulés, et cela par une telle latitude, sous un tel climat. Ce

fait singulier paraît avoir été perdu de vue complétement ; c’est

pourquoi j’ai cru devoir le consigner ici ; mais combien d’autres

problèmes sont offerts à la curiosité, aux recherches des nouveaux

explorateurs, plus instruits en ethnographie que les anciens,

aujourd’hui que l’Europe savante envoie en Afrique, du côté du haut Nil,

le révérend Knoblecher sur les traces de notre compatriote M.

d’Arnaud[70], en même temps que des naturalistes tels que le baron de

Muller ; par l’est et le sud, MM. Krapf, Rebmann, Livingston, Oswell ;

par le nord, M. le docteur Richardson et ses collaborateurs ! Plusieurs

les suivront bientôt par l’Algérie, par la Sénégambie et par d’autres

voies encore.

Le mouvement industriel est tel aujourd’hui en Europe, entraînant avec

lui tous les genres de progrès, et appelant à sa suite tous les moyens

de civilisation, qu’il est impossible de ne pas prévoir des changements

prochains en Afrique, et d’abord en ce qui regarde l’esclavage et la

traite à l’intérieur. Les belliqueux chasseurs d’hommes se

transformeront, avec le temps, en chefs de caravane et en marchands

paisibles. Ainsi qu’on l’a dit, une fois que les Africains connaîtront

tous les trésors que renferme leur sol inépuisable, placé dix fois plus

près de l’Europe que les colonies de l’Asie et du Nouveau Monde, ils

seront disposés à exporter, à nous vendre non leurs populations, mais

leurs denrées. Tripoli, Tunis, et plus tard le Maroc, comme l’Égypte,

comme Alger, seront les portes par où notre industrie consommera ses

échanges avec les riches produits ou matières que l’Afrique possède, ou

est destinée à s’approprier. Cette révolution est inévitable, et chaque

jour en rapproche l’instant. L’Égypte, qui s’était à peu près émancipée,

aurait dû donner l’exemple au reste de l’Afrique, et fermer le passage

aux esclaves à travers toute la vallée du Nil, de sa source à

l’embouchure, c’est-à-dire sur une ligne de 1,200 lieues. Cette odieuse

marchandise n’aurait plus passé en Turquie, en Perse ou dans les Indes ;

depuis longtemps les caravanes auraient pris l’habitude de ne plus

amener autre chose aux bords du Nil que les richesses du sol ; l’Afrique

y aurait gagné loin d’y perdre, et aurait apporté à l’Égypte une force

nouvelle. C’est là un sujet de reproche à adresser à son dernier maître,

si renommé pourtant pour son intelligence commerciale. Peut-être il a

cru conserver par là de bons rapports avec ses coreligionnaires, et

ménager un empire qu’il menaçait pourtant, d’un autre côté, par le

développement d’une grande puissance militaire et navale : comme si la

politique et la religion avaient exigé de lui ce sacrifice à la

routine ; erreur et faute grave comme il en échappe quelquefois aux

hommes supérieurs ! Ici le génie de Mohammed-Aly l’a abandonné, et ce

n’est que dans les derniers temps qu’il a apporté quelque restriction au

triste commerce des esclaves. Mais, ce qu’il n’a pu achever n’est peut-

être que différé : vienne, au gouvernement de l’Égypte, un prince

seulement intelligent de ses intérêts ; sûr de l’appui de la France et

de l’Angleterre, heureusement d’accord sur la question, il réussira sans

peine, et l’intervention de la Turquie sera impuissante pour entraver ce

changement. Il est visible d’ailleurs que, depuis un demi-siècle,

l’influence et le pouvoir du divan, sur la côte africaine comme aux

rives du Nil, tendent à descendre de plus en plus ; à peine Tripoli, sur

toute la ligne septentrionale, conserve-t-il des rapports de réelle

soumission. L’occupation récente de Souakin, de Massouah en Abyssinie,

ne se conçoit qu’à cause de celle de l’Arabie, placée en face ; mais

celle-ci, elle-même, est-elle en effet sérieusement soumise ? Le feu qui

alluma jadis la révolte des Wahabis n’attend peut-être qu’une étincelle

pour se réveiller, et Ibrahim-pacha n’est plus là pour l’éteindre.

JOMARD.

* * * * *

[Note 1 : Le présent ouvrage a été annoncé dans la Préface du _Voyage au

Dârfour_, page LXVIII.]

[Note 2 : Il parle d’une caravane allant de Tripoli au Ouadây par le

Fezzân ; cette expédition avait échoué. (_Narrative of travels and

discoveries in northern and central Africa_, etc., London, 1826, p.

215-217.)]

[Note 3 : La partie que je considère ici, de l’Afrique septentrionale,

est cette vaste zone qui est au midi du Sahara, comprise entre le 8e

degré nord et le 18e, entre les méridiens du Cap-Vert et du lac Gardafui

(c’est-à-dire à peu près de 0° à 50° est) ; on peut la partager en cinq

parties : 1o l’Abyssinie avec le pays des Gallas, la Nubie et tout ce

qui est à l’est du Nil Blanc ; 2o le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây et

le Bâguirméh, c’est le _Soudan oriental_ ; 3o le Bornou et le pays

compris jusqu’à l’Afnau, ayant à l’extrémité le lac Tchâd, c’est le

_Soudan central_ ; 4o le pays à l’ouest, comprenant Sakkatou et

Tounbouctou, ou le _Takrour_ proprement dit, suite du _Soudan central_ ;

5o enfin le pays à l’ouest de Djenné, le Haut-Dhioliba et la Sénégambie

jusqu’à l’Océan ; c’est le _Soudan occidental_. Mais il faut remarquer

qu’une partie du Soudan oriental appartient au bassin du Nil, et l’autre

au bassin du lac Tchâd ; la limite est certainement à la partie ouest du

Dârfour, d’après toutes les inductions comparées.]

[Note 4 : Dans la Préface du _Voyage au Dârfour_, nous avons déjà

signalé cette importance commerciale, et M. F. Fresnel, consul de France

à Djeddah, muni d’une mission spéciale, est allé s’enquérir, à Benghazy

même, de la marche et de l’histoire des caravanes entre ce port et le

Ouadây.]

[Note 5 : _Voyez_ mémoire de M. Lapanouse, _Mémoires sur l’Égypte_,

Paris, Didot, in-8o, an XI, p. 77 et 89, tome IV.]

[Note 6 : Je trouve encore un point de contact entre les deux princes

dans le tour d’esprit politique, je veux dire l’art de combiner un plan

où l’adresse et la ruse font tomber un ennemi dans ses propres filets :

exemple, quant à Sâboûn, l’aventure d’Acyl, un de ses frères.]

[Note 7 : Nubia, _Appendice_, II (_Voyez_ la note 3 de la page

suivante).]

[Note 8 : _Mémoire de M. Fresnel_, consul de France à Djeddah, sur le

_Ouadây_ (Bulletin de la Société de géographie, années 1849 et 1850).]

[Note 9 : La version rapportée à M. Fresnel porte que Dja’far, lors de

l’assassinat de son père, s’enfuit à Tripoli, tandis que, dans son

propre récit, Dja’far raconte qu’il fut _envoyé_, par la voie de

Tripoli, en Égypte, pour y achever ses études, âgé alors de treize ans

(_The story of Ja’far, etc._, page 2).]

[Note 10 : Dja’far compte, avant Sâboûn, neuf sultans, mais M. Fresnel,

à peu près d’accord avec le cheykh, n’en compte que six ; il est

possible que le prince, parti si jeune du Ouadây, se soit trompé, ou que

le consul anglais, M. Barker, le rédacteur du récit, ait fait

involontairement (quoique très-versé dans l’arabe) deux personnages d’un

seul ; exemple : Abd-er-Rahmân et Abd-el-Kerîm, Asad et Aseïd ; enfin,

Dayûk est répété deux fois dans la liste de _Ja’far_.

J’ai appris de M. Renouard, secrétaire de la Société royale géographique

de Londres, que c’est au savant M. Smyth, président de cette Société,

qu’on doit la publication de l’histoire de Ja’far d’après le manuscrit

du consul à Alexandrie.]

[Note 11 : Corancez, _Histoire des Wahabis_ depuis leur origine jusqu’à

la fin de 1809 ; Paris, 1810.]

[Note 12 : Le nom le plus connu est _Bornou_.]

[Note 13 : Ce n’est qu’en 1798 que la Porte ottomane, toujours

insouciante, se décida à prendre un parti au sujet des Wahabis ; encore

se borna-t-elle à ordonner au pacha de Bagdad de marcher contre eux,

ignorant apparemment que ceux-ci, sous les ordres d’Ebn So’oud et d’Abd-

el-Azyz, se comptaient par centaines de mille hommes.]

[Note 14 : Il est vrai que la loi musulmane va beaucoup plus loin dans

les peines qu’elle inflige aux femmes adultères, jusqu’à ordonner

qu’elles soient lapidées ; mais elle prescrit des conditions qui la

rendent purement comminatoire.]

[Note 15 : Voyez (dans la _Galerie iconographique égyptienne_, ouvrage

sous presse) le portrait de _Ouaré Ebn-Kilho_, jeune Galla, élevé à

Paris.]

[Note 16 : Si l’on croyait utile, ou du moins curieux de rechercher dans

l’histoire des nations les différentes formes de duel imaginées par les

hommes pour vider leurs querelles par la force des armes, il ne faudrait

pas oublier le mode ouadayen.]

Voyage au Ouadây · 第 3 / 55 段