voisins du 14e degré N., savoir le Kordofân, le Dârfour, le Ouadây, le
Bâguirmeh et le Bornou, ont chacun, au midi, une nation d’idolâtres
nommés respectivement _Touroudj_, _Fertyt_, _Djénâkhérah_, _Kirdy_,
_Kirdâouy_[28] : or ces peuplades sont comme la propriété de chacun de
ces États, respectivement aussi, et chaque État y exerce le droit de
chasse par privilége. Le cheykh donne sur ces pratiques de nombreux et
curieux détails ; mais on a lieu de s’étonner que le pacha qui commande
au Kordofân pour le vice-roi d’Égypte suive à cet égard l’exemple des
sultans du Dârfour et du Ouadây ; il en est de même aussi des _Nouba_
situés au midi du Sennâr : mesure d’autant plus mal entendue que c’est
parmi les indigènes seulement que l’Égypte peut recruter ses
travailleurs pour les sables aurifères de Fazoglo et de Fazangoro sur le
fleuve Bleu, et pour ceux des bords du Toumât. Le sol d’ailleurs y est
très-fertile ; ces sauvages, comme on les appelle, forment une
population très-dense ; ils cultivent la terre et font des récoltes de
grains. On sait, par les rapports de M. d’Arnaud, que les populations
qui habitent les rives du haut Nil-Blanc, jusqu’au 4e degré de latitude,
sont d’humeur douce et paisible, quoique possédant des armes
excellentes, et qu’elles vivent de grains, de plantes à tubercules, de
laitage, quoique élevant un grand nombre de bestiaux. Le moment n’est
pas éloigné où des rapports habituels s’établiront entre l’Égypte et ces
innombrables tribus, dotées d’un sol riche et fécond.
Je reviens au Ouadây ; la fertilité du sol y dépasse de beaucoup celle
du Dârfour ; le climat y est aussi plus beau, bien qu’exposé, comme
toute la zone intertropicale, à de violents orages, à des vents
impétueux dont les tourbillons sont irrésistibles : ces ouragans durent
un mois entier, à la fin de l’automne[29]. Partout le territoire est
arrosé par des sources abondantes et des eaux courantes, qui, ainsi que
les pluies tropicales, y entretiennent sans cesse une riche végétation,
persistant toute l’année ; aussi les grains et les fruits y prospèrent à
merveille. Les arbres à fruits et les grains (dourah, dokhn, etc.) sont
à peu près les mêmes que dans le Dârfour. Les bestiaux y sont très-
multipliés ; les pâturages y sont riches et abondants. Les tribus arabes
du pays élèvent un grand nombre de chevaux et de bestiaux.
Ce qu’il y aurait de plus intéressant à connaître pour la géographie
ouadayenne serait l’hydrographie exacte de la contrée. En effet, c’est
au Ouadây que se trouve la limite des deux grands bassins dont j’ai
parlé en commençant. Si le cheykh n’a pu rassembler toutes les données
nécessaires au géographe, il procure cependant d’utiles notions qui
rectifient d’anciennes erreurs et confirment de récents aperçus. Une
grande rivière, Bahr-Iro, coule au sud du Ouadây selon le cheykh, et se
dirige de l’est à l’ouest ; elle porte en quelques parties différents
noms, Bahr-Salamat et Am-Teimân (ou Omm-Teimân)[30] ; du côté de l’ouest
coule une autre grande rivière, Bahr-el-Ghazâl, se dirigeant vers le
nord et le nord-ouest. Dans l’intérieur sont deux grandes vallées
transversales, arrosées probablement par des rivières à lits variables,
dont le cours est incertain, les vallées de Batha et de Botayha ; il est
à croire que le cours des eaux s’arrête pendant la saison sèche ; leur
écoulement ne peut avoir lieu que dans le Bahr-el-Ghazâl. Il paraît,
d’après les informateurs de M. Fresnel, qu’une de ces rivières a le nom
même de Batha, et le savant orientaliste l’identifie avec le _Misselad_
de Browne, rivière dont on est depuis longtemps fort en peine[31]. Par
une conjecture ingénieuse, M. Fresnel explique ce nom de Misselad comme
étant celui de Maslati (pluriel, Massalit ou Maçalyt), nom d’une tribu
déjà mentionnée dans le _Voyage au Dârfour_. Il n’y a rien à redire à
l’analogie de ces dénominations[32] ; toutefois, le cours au N.-O. que
donne Browne (peut-être, à la vérité, arbitrairement) diffère beaucoup
du cours du Batha, dirigé vers l’O.-S.-O. Mais nulle autorité ne vient
contredire la direction, vers l’ouest, de ce cours d’eau et de tous les
autres. La partie orientale du Ouadây est donc bien certainement la plus
élevée, et c’est de ce côté, et même encore plus à l’est, que commence
la pente qui fait la limite entre le bassin du Nil-Blanc et celui du lac
Tchâd. Tout confirme donc la conjecture qu’on avait émise dans la
préface du _Voyage au Dârfour_ sur cette ligne de partage.[33]
§ VI. — _Haut Nil et Soudan central._ — Ce n’est pas ici le lieu
d’examiner et de discuter les faibles documents géographiques dont on
est en possession sur ce qui regarde les pays situés entre le Ouadây et
le lac central (ou le lac Tchâd) ; l’étendue même de cet espace est
douteuse, à cause de l’incertitude qui plane sur la position de Ouârah
en longitude. Quiconque aura étudié sérieusement les sources conviendra
que les noms de Bahr-Kulla et Dâr-Kulla (ou Goula), de Fittré, Bahr-
Fittré et lac Fittré, même de Bahr-el-Ghazal, n’ont pas actuellement
d’application certaine à des lieux déterminés ; les limites du Kânem ne
sont pas moins douteuses. Fixer la position de ces lieux encore une fois
sur la carte, avant qu’on ait acquis plus de lumières, serait donc agir
à peu près arbitrairement, et certainement sans utilité ; ce serait, de
plus, ajouter à la complication d’une sorte de réseau resté jusqu’ici,
pour ainsi dire, inextricable. Que de questions aujourd’hui demeurées
insolubles ! On se demande : quelles rivières se déchargent dans le lac
Fittré et dans le lac Tchâd à l’Orient ? quelles rivières en sortent ?
Ces lacs ont-ils un écoulement quelconque ? Où finit le cours des eaux
venant de l’est ? La direction, l’importance et l’issue finale des eaux
qui circulent dans le Ouadây et aux environs restent encore un problème
jusqu’aux futures découvertes des Européens qui y parviendront _munis
d’instruments_, et y observeront avec sécurité. Contentons-nous, en
attendant, de connaître la nomenclature et la succession des lieux, et
n’usons des cartes existantes qu’avec circonspection.[34]
Il est une question plus importante et un peu plus avancée, qui mérite
de nous arrêter un instant : la question du Nil-Blanc supérieur ; elle
tient de près à celle que je viens de toucher, savoir : la distinction
des deux grands bassins de l’Afrique nord-orientale. Ce n’est pas que
j’aie l’intention d’entrer dans le débat qui s’est élevé à cette
occasion entre de célèbres voyageurs et de savants écrivains. Bien avant
qu’il commençât, j’avais émis une conjecture et manifesté une opinion ;
les faits observés depuis ne m’ont pas donné lieu d’en changer, ou
plutôt ils sont venus en confirmation. Je ne toucherai donc ce point que
d’une manière générale et à grands traits. M. d’Arnaud, parvenu sur le
Nil-Blanc, à 4° 42′ de latitude N., avait assigné conjecturalement, ou
d’après le rapport des indigènes, deux directions au cours supérieur du
Nil, montant l’une vers le sud-ouest, l’autre vers le sud-est (avec un
embranchement à cette dernière pouvant faire croire à un affluent du
nord-est). M. d’Arnaud ajoutait, dans son récit, que le Nil, parvenu à
cette hauteur, était à peu près impraticable pour les barques de
l’expédition ; les rochers formant cataracte faisaient obstacle à la
navigation ; le lit était resserré et peu profond ; il semblait qu’on
approchait de la source ou d’une des sources du grand fleuve. Mais voilà
que, huit ans après, le révérend père Ignace Knoblecher, de Laybach,
pourvu d’instruments, parvient à son tour (grâce à la découverte de M.
d’Arnaud) à 33 milles géographiques plus loin dans le sud, c’est-à-dire
à 4° 9′ de latitude N. C’était au mois de janvier ; il gravit la
montagne appelée Logwek, et de là il aperçoit le Nil continuant son
cours indéfiniment, à perte de vue, _dans la région du sud-ouest_, et se
dirigeant le long d’une chaîne de montagnes, probablement entre le sud
et le sud-ouest, c’est-à-dire selon l’une des directions présumées par
son prédécesseur. En ce point, le fleuve avait encore 2 mètres 30
centimètres de profondeur moyenne, et plus de 180 mètres de largeur ; là
on lui dit que le fleuve était navigable à un mois de distance.
On assure qu’il a observé la crue du Nil en ce point, dès le 16
janvier ; cette observation est assez difficile à expliquer, quelque
hypothèse que l’on fasse sur l’emplacement des sources et des affluents,
puisque la plus petite vitesse supposée aux eaux du Nil (indépendamment
de celle que doivent leur imprimer de nombreuses cataractes), les ferait
parvenir au Caire au plus tard en deux ou trois mois : or qui ignore que
la crue ne se fait jamais sentir au Caire, par exemple, que vers le
solstice d’été, à moins d’une cause extraordinaire et accidentelle,
comme on l’a vu en 1845[35] ? La crue a eu lieu, je pense, en 1850 comme
de coutume. Ce n’est pas là une objection contre la direction supérieure
du Bahr-el-Abyad ; seulement le dernier fait énoncé (fait en dehors de
la question) aurait besoin d’être éclairci. Reste la première
observation du voyageur, avec toute sa signification. Ajoutons que le
révérend Knoblecher savait la langue des natifs par lui apprise à
Khartoum, et qu’il recevait et comprenait directement la réponse faite à
ses questions[36].
On peut douter encore du rapport qu’il peut y avoir entre le lac
Ounyamécy (que le docteur Krapf signale comme situé à 4 degrés au midi
de l’équateur[37], à égale distance, dit-on, des deux côtes opposées de
l’Afrique) et le cours du grand fleuve ; mais ce dont il n’est plus
possible de douter, c’est l’existence d’une grande rivière très-éloignée
dans le sud, dont nous devons, depuis vingt-quatre ans, la première
notion à M. Kœnig, aujourd’hui Kœnig-bey. Ce fait résulte de toutes les
informations concordantes. Ces eaux coulent à 25 grandes journées de
marche au moins, au sud du Bâguirmeh et du Ouadây, pour aller tomber
dans le Bahr-el-Abyad[38]. Tous les rapports mentionnent la _grande eau_
appelée, comme le fleuve, _Bahr-el-Abyad_, et coulant vers le pays des
blancs. Que cette rivière vienne ou non du lac Ounyamécy ou d’un autre
lac, il n’en résultera pas moins que le principal affluent du Nil, ou
plutôt le Nil lui-même, vient de la région du sud, et d’une très-grande
distance. Que serait-ce si l’on admettait un intervalle de 84 journées
de marche, donné par d’autres rapports ?
Voici une relation plus frappante encore qui nous est donnée par le
cheykh lui-même. Il tient du faguyh Médény de Fouta, qu’une expédition
de gens du Dârfour s’enfonça un jour dans le Fertyt, jusqu’à la limite
la plus méridionale du pays, marchant pendant environ cinq mois, presque
toujours droit devant elle, et dans la direction du sud. Là ils
atteignirent un grand amas d’eau assez large pour que, d’un des bords,
ils ne pussent distinguer qu’à peine les hommes qui étaient au bord
opposé. Quel est ce lac, quels sont ces hommes ? C’est ce que les
Fôriens n’ont pu reconnaître[39]. Le faguyh avait interrogé un homme qui
avait vu lui-même la _grande eau_ au temps du sultan Omar[40].
Je crois superflu de parler ici du mont Kilimandjaro, situé à 4° S.,
qu’ont aperçu les révérends Rebmann et Krapf, et qui est couronné de
neiges perpétuelles, attendu qu’il n’est pas certain que la montagne ait
un versant du côté du nord-ouest ou de la région du Nil. La distance est
d’ailleurs bien considérable. Il n’en est pas tout à fait de même du
mont Kénia, qui n’est qu’à 1° S., et qui est également couvert de neiges
persistantes ; il paraît être aussi plus occidental que le mont
Kilimandjaro. Le fait de la neige perpétuelle sur cette montagne suppose
une très-grande élévation, d’au moins 4,400 mètres[41] ; or, au-dessous
de ce niveau, les neiges accumulées doivent fondre en totalité à une
certaine époque, et ajouter beaucoup à l’effet des pluies périodiques.
La régularité du phénomène des crues ne saurait en être dérangée,
puisque l’époque de la fonte des neiges est la même que celle à laquelle
tombent les pluies tropicales. S’il en est ainsi, comme on peut le
présumer, si le bassin du Nil se prolonge jusqu’au mont Kénia, le revers
septentrional de cette montagne, et de la chaîne dont il fait
nécessairement partie, doit alimenter les sources supérieures et leurs
affluents, et ce fait expliquera l’immense accroissement que prend le
Nil moyen comme le bas Nil, après le solstice d’été[42].
L’espace embrassé par ces conjectures, quelque vraisemblables qu’elles
soient, est si vaste, il est si complétement en dehors des
investigations effectuées par les européens, qu’on doit se garder de
prononcer d’une manière tranchante ; cependant, je le répète, aucun
fait, aucun argument plausible, jusqu’à présent, ne vient démentir
l’opinion que la principale branche du Nil Blanc, au delà du 4e
parallèle N., procède de la région S. ou S.-S.-O.
Maintenant, quelques mots sur les eaux du Soudan central. M. Fresnel
paraît regarder aujourd’hui la Tchadda comme pouvant être le véritable
Niger des anciens ; j’avoue que cette conjecture me semble assez
plausible et appuyée sur des considérations neuves et ingénieuses[43].
Il est incontestable, par le volume d’eau que cette rivière apporte au
Kouara, au-dessous de Kakonda, qu’elle doit avoir des sources très-
reculées dans l’est, ou bien beaucoup d’affluents, et même les unes et
les autres à la fois. Depuis longtemps, à la vérité, on pouvait, en
réfléchissant sur le récit du major Denham, qui, étant dans le Mandara,
au sud du lac Tchâd, aperçut au loin, dans la même direction, de très-
hautes montagnes à perte de vue, on pouvait, dis-je, imaginer dès lors
que de ce côté était la source de la Tchadda ; mais il est possible
qu’il ne sorte de ce lieu qu’un des affluents du fleuve, et que la tête
soit bien plus reculée au levant. Cet affluent sortirait du mont
Mendefy, mais une grande chaîne primitive, dirigée du nord-ouest au sud-
est, unirait ensemble les montagnes du Mandara à celles qui donnent
naissance soit au Nil, soit aux affluents de la mer des Indes ; or il
est difficile de rejeter l’existence d’un grand système orographique au
centre de l’Afrique.
Un fait de plus qui prouve l’existence d’un système orographique très-
élevé, c’est le rapport de l’Africain Wogga, de Kimcoul (lieu à 68
journées à l’est de New-Calabar). Il racontait que son pays est plein de
montagnes dont plusieurs sont assez hautes pour être _constamment_
couvertes de neige et de grêle[44].
Telle est l’idée que j’ai admise de tout temps dans sa simplicité, comme
la plus conforme aux principes de la géographie physique. Mais, il faut
le remarquer, l’extrême simplicité n’est pas la règle constante ; c’est
plutôt une certaine complication que nous offre la nature, tout en
obéissant à des lois invariables. Et là est la cause qui, si souvent,
nous cache la vérité. C’est ce qui rend si difficile et ce qui retardera
longtemps encore la solution complète du problème touchant l’origine des
grandes eaux africaines.
Le grand intervalle qui sépare Tounbouctou de Boussa, espace de plus de
trois cents lieues, est encore inexploré, inconnu : qui peut dire quels
affluents reçoit le grand fleuve dans cet espace ? qui peut même
affirmer qu’il n’y a pas, entre ces deux points, quelque embranchement
du fleuve ? Tant qu’on n’aura pas exploré le pays montagneux de Boussa
et remonté le Kouara, au moins jusqu’à la hauteur de Sakkatou, et aussi
remonté la Tchadda, ce grand affluent, jusqu’à sa source la plus
éloignée à l’orient[45], il régnera une grande incertitude sur le cours
des eaux de l’Afrique équinoxiale. Le problème du Niger n’est donc pas
encore complétement résolu.
Que dire du lac central, du lac Tchâd, qui attend encore une complète
exploration, une circumnavigation entière, ainsi que des sondes et un
examen attentif de tous les courants qu’il reçoit, des variations de son
niveau, enfin de ses issues, s’il y en a quelqu’une autre que
l’évaporation ? Il importerait encore de constater si l’Yeou, qui s’y
décharge, n’a pas d’affluent sur sa rive gauche. Personne ne soutient
plus aujourd’hui que le lac Tchâd verse ses eaux dans le bassin du Nil ;
son niveau, en effet, est bien inférieur à celui du fleuve, non-
seulement sous le même parallèle, mais à une plus haute latitude ; mais
quelle est la hauteur absolue du lac Fittré, que n’a décrit encore aucun
Européen _de visu_ ?
Il n’y a pas moins d’incertitude sur la position de plusieurs lieux
importants situés entre le Bornou et Sakkatou ; de même pour ce qui est
au sud-est de Bornou, pour Loggoun, le chef-lieu du Bâguirmeh, etc. :
ces points ne sont placés qu’approximativement sur la carte du Voyage
d’Oudney, Clapperton et Denham. Il en est encore de même des lieux
situés au nord du lac Tchâd, et des chefs-lieux du Kânem et du Fittré.
Si les itinéraires des Africains pouvaient suffire pour construire une
bonne carte de toutes ces régions, les ressources ne manqueraient pas,
surtout aujourd’hui que M. Fresnel a rassemblé la plus grande masse
qu’on ait encore réunie de documents de cette espèce ; mais par les
raisons que j’ai déduites plus haut, il est difficile d’en tirer un
tracé correct qui puisse satisfaire les personnes amies de l’exactitude.
Toutefois, aussitôt qu’on aura plusieurs points fixes et invariables,
ces itinéraires seront d’un grand secours, et c’est une obligation de
plus qu’on aura au savant orientaliste.
Sur cette même ligne dont je viens de parler, supposée prolongée, c’est-
à-dire dans l’intervalle entre Sakkatou et le Kordofân, le cheykh
Mohammed El-Tounsy donne des distances approximatives qui pourront
servir de terme de comparaison. Cette grande ligne n’a pas moins de 88 à
92 journées de marche entre Afnau et le Sennâr ; mais il faut savoir que
ces journées sont plus grandes que celles des itinéraires de M.
Fresnel : cette différence se conclut des distances qui sont communes
aux uns et aux autres de ces itinéraires. On ne peut donc pas, du moins
quant à présent, traduire en mesures géographiques les données que
fournit notre auteur, qui d’ailleurs donne lui-même certains intervalles
comme des à peu près : par exemple, distance d’El-Obeyd à Tendelty, 10 à
12 jours ; d’Adiguiz à Afnau, 4 à 5 jours ; de Sennâr à El-Obeyd, 15 à
16 jours.
En outre des distances situées sous les mêmes parallèles, ou sous des
parallèles voisins, M. Fresnel a recueilli des itinéraires entre des
lieux placés nord et sud, ou bien situés dans une direction oblique au
méridien. Quand on aura des points fixes, ainsi que je l’ai dit, ces
lignes seront utiles au tracé de la future carte. En voici des
exemples : de Loggoun à Ouârah, on compte 24 jours ; de Kano au
Bâguirméh, 47 jours ; du lac Fittré à Loggoun, 13 jours ; du Bâguirméh
au Kânem, 9 jours, etc.
En résumé, on voit qu’il reste beaucoup de questions pendantes, non-
seulement sur la situation des pays à l’ouest du Ouadây, jusqu’au Bornou
et au delà dans l’ouest, ainsi que sur les rivières qui circulent dans
ces mêmes pays, mais encore sur le régime de toutes les eaux courantes
ou stagnantes dans l’espace compris entre l’équateur et la ligne qui
joint Tounbouctou au Kordofân ; au milieu de toutes ces incertitudes, il
faut cependant se féliciter de ce que la géographie, du côté oriental, a
déjà fait d’assez grands pas :
1o On doit regarder comme assuré que le Nil descend de régions très-
écartées du 4e parallèle N., et situées au S.-O. ou au S.-S.-O. des
points connus, aux environs ou même au delà de l’équateur.
2o On est certain que le Dârfour, pour la plus grande partie, appartient
au bassin du Nil.
3o Les eaux qui circulent dans le Ouadây appartiennent au bassin du lac
Tchâd.
4o Les rivières qui, sous différents noms, Bahr-el-Ada (ou Adda), Ke-
Ilak, Ilès, Kad-ada, tombent dans le Nil vers 9° 1/2 N., et qu’on a cru
longtemps être la tête du fleuve, ne sont que de grands affluents, comme
le fleuve Bleu lui-même, qui tombe dans le Nil à Khartoum.
5o Il existe, entre le Dârfour et le lac Tchâd, un royaume très-peuplé,
belliqueux, acquis à la civilisation musulmane, riche par son climat et
ses productions, mieux situé que le Dârfour lui-même pour entretenir
avec l’Europe des relations commerciales et des rapports de toute
espèce.
Il est probable qu’à l’heure qu’il est, plusieurs questions non moins
importantes de géographie africaine sont résolues ou en voie de
solution, grâce à l’intelligence, au dévouement et au courage du docteur
Richardson[46].
§ VII. — _Caravanes du Ouadây._ — Il existe une route praticable,
mettant en communication directe le Ouadây et le Bâguirméh avec la côte
septentrionale d’Afrique, et cette route, ouverte au commerce, est
beaucoup plus courte que celle qui passe par l’Égypte. Il a déjà été
question dans le _Voyage au Dârfour_ des caravanes du Ouadây, qui ont
été dirigées vers la Méditerranée, d’abord par le Fezzân : aujourd’hui
les connaissances sont plus avancées. M. Fresnel est allé sur les lieux,
à Djalau ; il a recueilli par lui-même, de la bouche des naturels, des
notions aussi positives qu’intéressantes sur l’origine et l’historique
de ces caravanes. Par ce qui s’est fait en trente-six ans, on peut
augurer de l’avenir de ces expéditions, et de celui du port même de
Benghâzy. Il ne sera pas inutile de rapprocher de ces récits celui de
notre cheykh. Celui-ci rapporte à Sâboûn tout l’honneur de la première
de ces entreprises ; comme il était contemporain et presque témoin
oculaire, sa relation a quelque importance.
Depuis longtemps le Ouadây envoyait des caravanes au Fezzân. L’homme qui
fut la première occasion de cette nouvelle tentative est un Moghrébin de
la tribu des Aoulâd-Aly ; il était parti de Djalau pour le Soudan avec
une troupe peu considérable, et s’était égaré dans le désert. Amené par
des Bideyât (tribu du nord-est du Ouadây) devant le sultan Sâboûn, il
lui proposa de se charger de conduire une petite caravane au Maghreb,
par une voie directe. Aly (c’était son nom) parvint à conduire sa troupe
jusqu’à Djalau, après quinze grandes journées dans le désert. Revenu à
Ouârah, il rendit compte à Sâboûn, et celui-ci ordonna alors une
expédition sur grande échelle, allant directement sur Derne et Benghâzy,
c’est-à-dire droit au nord, laissant dorénavant la voie du Fezzân et de
Tripoli pour celle de Djalau et de Benghâzy[47]. La caravane s’égara
aussi dans le désert ; l’eau vint à manquer ; esclaves et marchands
périrent en foule, avec tous les chameaux ; le désastre fut terrible.
Les débris de la caravane arrivèrent à Djalau, d’où l’on expédia des
chameaux au lieu de la catastrophe, là même où étaient restées les
marchandises abandonnées, et l’on parvint à en rapporter une grande
portion[48].
Plus tard, le cheykh a suivi, à son tour, la première partie de cette
route pour retourner du Ouadây au Maghreb. Il s’associa à une caravane.
Celle-ci s’égara d’abord, comme les précédentes ; mais heureusement elle
arriva aux puits assez promptement, et l’on eut ensuite affaire aux
Tebous[49], qui opposèrent un autre genre de difficultés et d’obstacles,
difficultés sur lesquelles le cheykh s’étend longuement. L’itinéraire du
cheykh se dirige ensuite sur Catroûn, c’est-à-dire sur l’entrée du
Fezzân. Je dois me borner ici à ce peu de mots sur la route commerciale
du Ouadây, et renvoyer le lecteur à la relation de notre auteur et au
mémoire de M. Fresnel[50].
§ VIII. — _L’abou-carn._ — Comme nottre cheykh a fait mention de l’abou-
carn, je ne puis me dispenser de parler du curieux animal, que le savant
consul à Djeddah a signalé le premier dans le Ouadây[51], sous ce même
nom d’_abou-carn_, c’est-à-dire _unicorne_, autrement _monoceros_[52],
animal qu’il a comparé à la fameuse licorne, animal fantastique sans
doute quant à certaines propriétés et quant à la figure qu’on lui a
données en Europe, mais qui a un type réel dans cette partie de
l’Afrique. L’abou-carn est distinct du rhinocéros proprement dit ; ce
dernier est bien connu en Afrique : on l’appelle en Égypte _khartyt_ ou
_khertit_. Le géographe Edrisi nomme kerkedân le rhinocéros qu’on trouve
près de Serendib (Ceylan)[53] ; mais le nom de kerkedân est usité aussi
aux bords du haut Nil ; on retrouve ce nom dans les anciennes relations
des Indes et de la Chine (par Renaudot)[54]. Les Ouadayens s’accordent à
décrire leur _abou-carn_ comme un animal différent du rhinocéros
ordinaire ou à deux cornes. Cette distinction faite par les natifs doit
reposer nécessairement sur des caractères propres ; or il est constant
que le rhinocéros d’Afrique a ses cornes placées sur le nez ; l’abou-
carn, disent-ils, a la sienne implantée sur _le front_. Cette différence
radicale ne permet pas de confondre ensemble les deux animaux ; peu
importent les traits douteux ou fabuleux que l’on a ajoutés au portrait
de la licorne.
Le révérend Knoblecher, à qui nous devons tout récemment d’importantes
observations sur le haut Nil-Blanc, a eu connaissance d’un animal armé
d’une corne recourbée qui est placée au _bas du front, entre les deux
yeux_[55] ; cet animal, selon le voyageur, différait encore du
rhinocéros connu, en ce que sa peau était complétement dépourvue de
plis[56].