VOYAGE
AU
SOUDAN ORIENTAL.
[Décoration]
LE OUADÂY.
[Décoration]
PARIS. — IMPRIMÉ PAR E. THUNOT ET Ce,
Rue Racine, 26, près de l’Odéon.
[Décoration]
[Illustration : Voyage au Ouadây.
LE CHEYKH MOHAMMED IBN OMAR EL-TOUNSY
Dessiné au Caire par Mr. Machereau, Peintre Français]
VOYAGE
AU OUADÂY
PAR
LE CHEYKH MOHAMMED IBN-OMAR EL-TOUNSY,
RÉVISEUR EN CHEF A L’ÉCOLE DE MÉDECINE DU KAIRE ;
TRADUIT DE L’ARABE PAR LE Dr PERRON,
Directeur de l’École de médecine du Kaire ;
Membre de la Société asiatique de Paris et de la Société égyptiennne.
OUVRAGE ACCOMPAGNÉ DE CARTES ET DE PLANCHES
ET DU PORTRAIT DU CHEYKH,
PUBLIÉ PAR LE Dr PERRON ET M. JOMARD
Membre de l’Institut, ancien Directeur de la Mission égyptienne en
France
Ouvrage précédé d’une PRÉFACE de ce dernier, contenant des remarques
historiques et géographiques,
ET FAISANT SUITE AU VOYAGE AU DÂRFOUR.
[Décoration]
PARIS.
CHEZ BENJAMIN DUPRAT, | FRANCK, LIBRAIRE,
LIBRAIRE DE L’INSTITUT | Rue Richelieu, 69.
ET DE LA BIBLIOTHÈQUE NATIONALE, |
Rue du Cloître-Saint-Benoît, 7. | RENOUARD, LIBRAIRE,
| Rue de Tournon, 8
ARTHUS BERTRAND, LIBRAIRE, |
Rue Hautefeuille, 23. | GIDE, LIBRAIRE,
| Rue des Petits-Augustins, 5
* * * * *
1851.
PRÉFACE
=PAR M. JOMARD.=
* * * * *
§ I. — _Remarques générales._ — La situation présente d’une partie de
l’Afrique septentrionale et du Soudan oriental, semble devoir être
favorable à une publication comme celle du _Voyage au Ouadây_, voyage
accompli, il y a déjà beaucoup d’années, par le cheykh Mohammed El-
Tounsy, l’un des ulémas du Caire, le même personnage à qui l’on doit le
_Voyage au Dârfour_, traduit par le docteur Perron et qui a paru en
1845[1]. C’est encore à la persévérance de M. Perron que l’on est
redevable du nouvel ouvrage, non pas seulement parce qu’il a fait la
traduction de ce livre, mais parce qu’il a décidé le voyageur à oublier
un moment ses scrupules religieux, et à mettre par écrit ses souvenirs.
C’est donc réellement grâce au savant orientaliste, que l’état
militaire, civil et politique d’un grand royaume du Soudan, presque
ignoré jusqu’à ce jour, nous sera maintenant mieux connu ; il en est de
même de son climat, de ses ressources, de son état moral et de son
histoire. Sans doute le cheykh ne révèle pas aujourd’hui l’existence
même du Ouadây, mais il est vrai de dire qu’avant Burckhardt l’on n’en
savait guère autre chose, en Europe, que le nom, et que même ce
judicieux et excellent observateur, qui le premier nous l’a fait
connaître, ne nous en a guère dit, sous les rapports physique et
politique, que ce qu’il fallait pour inspirer le vif désir d’en savoir
davantage.
Quand Burckhardt a signalé le Ouadây aux géographes et à tout le monde
savant, ce royaume était encore moins connu que le Dârfour. Browne, qui
cependant était resté trois ans dans ce dernier pays, ne fait guère que
nommer l’autre ; il en est de même de Hornemann, de Seetzen, de Lyon, de
Denham[2], et autres voyageurs qui ont visité la partie orientale de
l’Afrique septentrionale[3] ; et combien d’autres n’en ont même jamais
parlé ! Cependant la situation géographique du Ouadây l’appelait à jouer
un rôle dans les relations du commerce ; l’événement l’a prouvé[4].
Seulement il fallait une circonstance extraordinaire pour l’amener sur
la scène commerciale, et elle s’est présentée.
Depuis plusieurs siècles le Dârfour était en possession d’apporter en
Égypte ses denrées, ses marchandises, ses esclaves. Tout le monde
connaît les caravanes du Dârfour ; c’est par milliers que l’on comptait
les chameaux de ces caravanes, et par millions de piastres fortes les
sommes que représentait la valeur de leur chargement[5]. Le Ouadây était
trop reculé pour faire concurrence au Dârfour, et, d’autre part, l’état
de guerre habituel entre ces deux pays ne permettait pas au Ouadây de
confier ses richesses aux Fôriens pour les exporter, avec les leurs,
jusqu’aux rives du Nil. La circonstance inattendue qui s’est offerte est
l’expédition française de 1798.
Repoussés de poste en poste par notre armée, les mamlouks, beys, kâchefs
et cavaliers, refoulés au-delà de la première cataracte, ont remonté
d’abord en Nubie et jusqu’au delà de Dongolah ; ils auraient pu s’y
établir tranquillement, ainsi qu’au Kordofân, peut-être même à Sennâr,
si d’imprudents conseils et de puissantes intrigues ne les avaient pas
ramenés en Égypte pour disputer le pouvoir à Mohammed-Aly. Mais ce
prince était devenu, par le fait, le successeur de l’armée française, et
déjà il possédait un commencement d’armée. Expulsés encore une fois de
l’Égypte, les mamlouks ont été poursuivis jusqu’au Kordofân, et de là
plusieurs ont passé dans le Dârfour. Une armée égyptienne s’est établie
alors au Kordofân ; c’était presque la guerre avec le royaume voisin. Le
commerce du Dârfour avec l’Égypte s’est ralenti ou arrêté ; c’est alors
qu’ont commencé des relations commerciales entre le Ouadây et le Fezzân,
puis Tripoli et Benghazy ; des caravanes se sont établies ; on a
découvert, tenté et pratiqué deux routes nouvelles, et la Méditerranée,
par conséquent l’Europe, ont pu recevoir, pour la première fois, des
marchandises du Ouadây par voie directe, sans intermédiaire. Je m’arrête
ici à ces points généraux, les détails viendront plus tard.
§ II. — _Historique._ — Je dois faire ressortir ici une coïncidence
assez frappante. Au moment même où surgissait, aux bords du Nil, l’homme
extraordinaire que je viens de nommer (le futur vice-roi d’Égypte,
Mohammed-Aly), à cette même époque (l’an 1804) apparaissait au Ouadây le
sultan Sâboûn (Abd-el-Kerim), descendant, selon notre cheykh, à la
sixième génération du premier sultan de ce pays, Seléîh ou Saleh, lequel
Seléîh avait établi à la fois l’islamisme et un pouvoir héréditaire ;
auparavant le Ouadây était idolâtre, comme on l’est encore chez les
Fertyt, chez les Djenakhérah et les autres tribus du midi. Quant à
Sâboûn, il s’est fait remarquer dans son règne, aussi court que
brillant, par un caractère, par des qualités qu’il avait en commun avec
Mohammed-Aly : la fermeté, l’intelligence, l’adresse et la sagacité,
enfin l’ambition de se distinguer, et quelquefois l’emploi des moyens
violents. Plus jeune que celui-ci, il arriva au trône un peu avant lui,
et il est mort aussi beaucoup plus tôt. Saboûn s’occupait du commerce
ainsi que Mohammed-Aly ; il expédia des caravanes en Égypte et adressa
des présents au vice-roi, en retour de l’accueil fait aux marchands
ouadayens. Des liaisons d’amitié s’établirent alors entre les deux
princes, et quand les hostilités des Fôriens forcèrent, peu après,
Mohammed-Aly à envoyer une armée au Kordofân, le Dârfour se trouva placé
entre deux puissants ennemis. De là, depuis si longtemps, pour les
voyageurs, la difficulté de pénétrer ou de séjourner dans ce dernier
pays. On a vu, dans le _Voyage au Dârfour_, que le vice-roi d’Égypte
avait laissé percer le projet d’y établir un prétendant, Abou-Madiân,
oncle du sultan régnant ; il entretenait une forte armée au Kordofân et
au Sennâr, et l’on comprend de reste combien devait être suspect au
sultan du Dârfour tout ce qui venait du côté du Nil. Cet état de choses
dure toujours, malgré la mort d’Abou-Madiân et celle de Mohammed-Aly.
Sâboûn a laissé la réputation d’un prince habile, juste et sage, d’un
homme d’une équité souvent rigoureuse, et, en même temps, d’un vaillant
guerrier, d’un homme bienfaisant et généreux. Il réprima énergiquement,
pendant son règne, le brigandage et les violences de certaines tribus,
et, d’accord avec le sultan de Bornou, il fit plusieurs expéditions
contre le Bâguirméh, dans la vue de punir la tyrannie et l’immoralité du
sultan ; enfin il assura dans son empire la sécurité des routes. Voilà
plusieurs rapports singuliers avec Mohammed-Aly ; qu’on me pardonne de
les faire ressortir, sauf toute réserve pour la différence qui existe
entre les deux hommes et les deux pays[6].
Sur tous ces faits peu connus, le cheykh Mohammed El-Tounsy rapporte des
détails aussi curieux qu’abondants, recueillis par lui-même au Ouadây,
pendant un assez long séjour, de la bouche des acteurs eux-mêmes, et il
nous révèle une foule de traits qui peignent les hommes et les lieux
avec de vives couleurs.
Notre auteur fait connaître l’origine de la famille régnante au Ouadây,
du moins à partir du sultan Seléîh. Ses successeurs furent Arous
l’Ancien, Arous le Jeune, Gaudéh, Sâléh, et enfin, vers 1804 ou 1805, le
sultan Mohammed Abd-el-Kerim, surnommé Sâboûn. Ce prince périt de mort
violente en 1811 selon le cheykh, mais au commencement de 1815 selon
Burckhardt[7], au temps duquel (1816) régnait un Yousouf Abd-el-Cadr,
fils de Sâboûn, surnommé Kharyfeyn. Ont régné ensuite Rakeb, fils de ce
dernier, et Mohammed Chérif, _frère de Sâboûn_. Celui-ci ne s’est emparé
du pouvoir que par le secours du prince du Dârfour, le sultan Husseyn ;
naguère, en 1846, il dirigeait une expédition contre le Bornou ; ce
prince régnait, dit-on, selon les règles de la justice.
Mais il faut savoir qu’il existait, qu’il existe encore un prétendant à
la couronne du Ouadây, un propre fils de Sâboûn, et même l’aîné de ses
fils, envoyé au Caire à l’âge de treize ans pour y faire ses études. Le
sultan Sâboûn, lettré lui-même, avait voulu que ce fils suivit les
leçons des ulémas qui ont le plus de savoir ou le plus de renommée, ceux
de la ville du Caire ; mais le jeune prince, après mille traverses, ne
put arriver en Égypte qu’en 1827, plus de onze ans après son départ de
Ouârah. Il faut lire le récit de ses aventures dans un opuscule peu
connu, et que je dois à l’obligeance du savant M. Renouard (secrétaire
de la Société royale de géographie de Londres) ; il est intitulé : _The
story of Ja’far, son of the sultan of Wadai, first published in the
United service Journal, for March, April and May, London_, 1830. Au lieu
de l’envoyer en Égypte par la voie du Nil, le sultan Sâboûn l’avait
dirigé sur Benghazy, par le désert, directement au nord, avec une
caravane de cinq cent chameaux ; le jeune prince avait été retenu captif
et maltraité par le pacha de Tripoli. De cette résidence il avait fait
de vains efforts pour se rendre à sa destination ; enfin, grâce à la
protection anglaise, il avait pu atteindre l’Égypte. D’un autre côté,
nous apprenons, par le récit non moins curieux, mais plus savant, de M.
Fulgence Fresnel[8], que le prétendant Dja’far, après une tentative
inutile pour ressaisir le trône sur son oncle, le sultan Chérif, était
retiré au Dâr-Rounga en 1846[9]. En 1849 il était dans la capitale du
Dârfour, attendant toujours une restauration impossible : je reviendrai
sur ce qui concerne l’infortuné Dja’far ; si je parle ici de la relation
de ce prince ouadayen, ce n’est pas seulement parce qu’elle aide à faire
connaître la famille qui a déjà donné héréditairement au pays neuf
souverains (ou en suivant le récit de Dja’far treize souverains)[10],
mais c’est à cause de la _route du Ouadây à la Méditerranée_, dirigée
droit au nord comme je l’ai dit, route qu’il a suivie lui-même en
partie, il y a environ trente-quatre ans, et parce que le choix fait de
cette ligne par le sultan Sâboûn son père, quoique moins sûre, montre
l’importance que le sultan y attachait dès longtemps. Il fallait sans
doute traverser un désert difficile, occupé par des pillards, et
s’exposer surtout au manque d’eau ; mais la ligne était plus courte, et
on était dispensé de passer par le Fezzân ; de plus, du point d’arrivée
à Benghazy, on pouvait aller rapidement par mer, d’un côté à Alexandrie,
de l’autre à Tripoli ; enfin l’on n’avait pas, comme je l’ai dit plus
haut, à subir un partage ou une concurrence avec la caravane du Dârfour,
caravane qui se portait directement au Nil depuis un temps immémorial.
§ III. — _Les Fellâtas et les Wahabis._ — J’ai fait remarquer la
coïncidence des événements de l’Égypte et du Ouadây ; une autre, non
moins singulière, avait lieu à peu près à la même époque. Qu’il me soit
permis de faire encore ce rapprochement, comme le cheykh Mohammed El-
Tounsy l’a fait lui-même : il a encore plus d’importance qu’une réforme
commerciale ou politique ; il s’agit de la réforme religieuse introduite
chez les Fellâtas ou Foullân, laquelle a pour ainsi dire donné naissance
à un grand empire. Un certain faguih, du nom de Zâky, du pays des
Foullân, s’éleva tout d’un coup en réformateur à la fin du dernier
siècle, reprochant aux grands du pays, et en général aux gens du Soudan,
d’avoir abandonné les voies saintes et pures de l’islamisme pour les
désordres de toute espèce, l’usage des boissons fermentées et les
habitudes les plus contraires aux préceptes du Coran. C’est à peu près
ce que reprochait en Arabie, à ses compatriotes, le cheykh Mohammed,
fils d’Abd-el-Wahab, qui fut le premier fondateur de la secte des
Wahabis. Mohammed Ibn-So’oud, et ensuite son fils Abd-el-Azyz,
commandèrent les armées dont le réformateur avait besoin pour le
triomphe de son culte simplifié ; leurs conquêtes en Arabie allèrent
croissant à la fin du XVIIIe siècle. Enfin la Mecque tomba au pouvoir de
So’oud, fils d’Abd-el-Azyz, le 25 décembre 1802, l’an 1217 de l’hégire,
et Médine succomba en 1805[11]. Or le fellâta Zâky avait proclamé sa
réforme dans le Soudan vers 1800 ; il avait rassemblé une armée
nombreuse, qui s’empara du Dâr-Mella, du Noufah, de Kachnah, de l’Afnau,
de l’Adiguiz et du Barnau[12], presque du Soudan tout entier. C’est dans
le Barnau que les conquêtes des Fellâtas trouvèrent un terme, par la
victoire que remporta sur Zâky, en 1805 (1220 de l’hégire), le cheykh
Mohammed Emyn (du Kânem), chez qui s’était réfugié le sultan de Barnau.
L’échec de So’oud le Wahabi, devant Baghdad, date de 1808[13].
Ainsi, de 1799 à 1805, les Wahabis réformistes ont étendu leurs
conquêtes, ont pris la Mecque et Médine, soumis toute l’Arabie et fait
fléchir l’empire ottoman ; et, de 1799 à 1805, les Fellâtas réformistes
se sont emparés de six royaumes du Soudan et ont constitué un grand
État. Les Wahabis ont précédé les Fellâtas et ont continué à guerroyer
après eux ; mais les premiers n’ont pas formé un nouveau pouvoir
politique ; tandis que les seconds ont réussi à créer un empire
puissant, qui embrasse encore aujourd’hui une vaste étendue de pays,
depuis la région de Tounbouctou jusqu’à celle de Bornou, c’est-à-dire
dans cette partie de l’Afrique moyenne que j’ai définie en commençant et
qui est au midi du Sahara. En outre, des tribus de Fellâtas se sont
établies au Ouadây et au Dârfour ; il en est sorti des hommes influents
par leur aptitude et leur habileté, et qui ont quelquefois dirigé les
affaires dans ces deux royaumes. On s’accorde à reconnaître la capacité
des hommes de cette race ; déjà le voyage de Clapperton nous a fait
connaître, sous le même rapport, le sultan Bello, de Sakkatou, et il
paraît que sous ses successeurs l’empire n’a pas beaucoup dégénéré.
Si l’on fait attention maintenant à l’époque de l’expédition française
en Égypte, on ne peut se défendre de remarquer que c’est pendant le
cours, ou à la suite de cette expédition que se sont accomplis ces
événements, comme si la commotion produite par la présence d’une grande
armée européenne aux bords du Nil, dans le monde musulman, avait servi
de signal, avait donné de l’essor à l’esprit d’agitation qui poussait
les réformateurs, à la fois en Arabie et en Afrique. Nous voyons dès
1798, dès son arrivée au Caire, le général en chef Bonaparte ouvrir des
relations amicales avec le sultan du Dârfour d’un côté, avec le Chérif
de la Mecque de l’autre ; c’était assurer à l’Égypte son existence
commerciale et sa prospérité, et en même temps paralyser ou prévenir
l’hostilité religieuse. Ce n’est pas cette sage et judicieuse prévoyance
qui aurait échappé à un esprit politique tel que celui du général
Bonaparte. Qui peut dire où aurait conduit cette double correspondance
en Arabie et en Afrique, s’il eût demeuré seulement quatre ans en
Égypte, ou si les événements eussent permis à son successeur de suivre
cette politique ?
§ IV. — _Mœurs, usages, etc._ — Les documents historiques de notre
auteur, quelque nouveaux qu’ils soient, ne présentent pas cependant le
même intérêt que ce qui regarde les mœurs et les usages, la condition
des femmes, l’état militaire, les diverses races et la population en
général, enfin l’esclavage tel qu’il est organisé. Sur tous ces
différents points, la relation du cheykh fournit d’abondantes
observations, qu’on pouvait ne pas attendre d’un mahométan ; celui-ci
est venu à bout de concilier, avec sa condition de zélé musulman, le
désir de satisfaire la curiosité européenne.
Il existe, au Ouadây, dans le cérémonial, dans l’étiquette, des usages
singuliers et tout à fait bizarres. Je n’en citerai qu’un exemple. Dans
la résidence du sultan, sept portes conduisent à l’appartement où il se
tient. Quand un visiteur est admis à son audience, il doit, quel qu’il
soit, même le premier vizir, déposer à chaque porte une pièce de son
vêtement : à la première sa chaussure, à la seconde son turban, ainsi de
la blouse, du tarbouch, etc., tellement qu’il arrive, à la septième
porte, à peu près nu en présence du sultan, et encore y a-t-il un grand
voile qui cache le prince ; cette règle est probablement établie pour la
sécurité du sultan.
Quand un individu est interpellé par le sultan, il doit s’accroupir,
puis battre des mains et se renverser alternativement à droite et à
gauche, jusqu’à toucher de son front la poussière du sol, et dire :
« J’obéis, ô mon maître ! maître de mon père, maître de mon grand-
père. »
Les cérémonies sont bruyantes et ne manquent pas d’un certain éclat ; de
nombreux instruments de musique accompagnent les cérémonies et les fêtes
civiles et militaires. Les dignitaires, les officiers de la couronne,
les fonctionnaires de toute sorte, sont en grand nombre à la cour de
Ouârah. Ce qui mérite d’être remarqué, c’est l’organisation du service
d’inspection. Tout fonctionnaire est soumis aux _inspecteurs des
charges_ ; ceux-ci exercent leur ministère avec rigueur, d’autant plus
qu’ils sont pourvus des emplois dès qu’ils ont dévoilé des délits ou des
abus.
Quant à l’état des esclaves, il est curieux de comparer les récits du
cheykh avec les observations des voyageurs européens. La chasse aux
esclaves a lieu dans le pays au midi du Ouadây, chez les Djénakhérah,
comme au midi du Dârfour, chez les Fertyt ; elle est organisée d’une
manière régulière et légale ; le sultan délivre des _permis de chasse_,
comme on en donne en Europe pour chasser le lièvre ou le chevreuil. Sans
justifier la cruauté de ces expéditions, le bon cheykh trouve cependant
des raisons pour justifier l’esclavage en lui-même et le commerce auquel
il donne lieu. Cette curieuse raison est que les noirs chez qui on porte
la guerre, sont des païens, des idolâtres, des hommes qui n’ont pas
encore embrassé _la vraie foi_ ; or le Prophète autorise l’emploi de la
force pour amener les gens à conversion. Singulier raisonnement et
singulière manière de mettre le précepte en pratique, que d’enlever des
milliers de ces malheureux, de les transporter dans toutes les parties
du globe, sauf à en laisser en route les trois quarts, puis de les
vendre et acheter comme de vils bestiaux ! Et cela dure depuis des
siècles, sans que les bourreaux s’arrêtent, sans que les victimes
résistent. Toutefois, il faut le dire, notre voyageur regrette qu’avant
d’attaquer les païens on ne les invite pas préalablement à adopter la
religion mahométane, on ne leur adresse pas des sommations répétées ; ce
qui ne l’empêche pas d’assurer qu’une fois ces malheureux pris, la vente
en est licite, et, toujours, attendu qu’ils sont idolâtres.
C’est sans doute cette manière de voir qui excuse à ses yeux la barbarie
d’une certaine pratique usitée en voyage. Quant on tient beaucoup à un
esclave (par exemple si on l’a payé cher), chaque nuit, pour éviter
qu’il ne s’enfuie, non-seulement on l’enchaine, mais on lui lie les
pieds par un double lien, on lui met une chaîne au cou, et l’on attache
la chaîne à un pieu solidement fixé en terre ; et cependant, je le
répète, le cheykh Mohammed El-Tounsy, qui avoue lui-même avoir usé de ce
procédé, est un homme excellent : telle est la force du préjugé
religieux.
Une opinion plus judicieuse de notre voyageur, est celle qu’il expose et
développe sur l’état moral des musulmans. Il affirme que la culture des
sciences, des arts, n’est pas incompatible avec la religion mahométane,
même avec une dévotion, une piété sincère. Il admire l’activité des
Européens et le parti qu’ils tirent du travail, de l’industrie, des
arts, pour améliorer la condition humaine. Selon lui les Orientaux
pourraient, tout en conservant toutes les pratiques de la foi, s’adonner
aux études savantes ; les ulémas, dit-il, ont tort de les repousser et
de borner les jouissances des musulmans aux plaisirs grossiers et
matériels, et de les retenir dans les ténèbres de l’ignorance. On
reconnaît là un homme que la méditation, que les voyages ont formé, et
qui a su, en gardant sa foi religieuse, apprécier la civilisation.
On est surpris que dans un régime despotique comme celui du Ouadây, le
souverain recule quelquefois devant les innovations. Notre auteur cite
des exemples de ce qui est arrivé à Sâboûn lui-même, ce sultan
exceptionnel. Il voulut une fois changer la mesure des grains, et plus
tard battre monnaie ; ces mesures étaient utiles toutes deux, cependant
Sâboûn fut forcé d’y renoncer. L’opinion se prononçait dans un sens
contraire ; il y avait pour lui du danger à résister.
Le cheykh est entré dans beaucoup de détails sur l’état des femmes dans
la société ouadâyenne, sur leurs parures, sur leur coquetterie, sur les
travaux pénibles qui sont imposés au sexe dans les campagnes. Ce n’est
pas sans quelque surprise qu’on lit son récit sur les imprécations dont
on frappe les femmes infidèles à la foi conjugale[14]. Je laisse les
anecdotes plus ou moins scabreuses et certaines peintures qu’on trouvera
peut-être un peu trop libres en plus d’un endroit.
Chez les Fertyt idolâtres, il existe une interdiction rigoureuse
relativement au mariage : elle a étonné le cheykh lui-même. Le mariage
n’est pas permis entre parents ou alliés, à aucun degré quelconque ; un
homme ne peut pas épouser sa cousine, chose pourtant licite dans le rit
musulman. Ce trait, dit le cheykh, mérite d’être signalé, si l’on
réfléchit à l’ignorance de ces peuples presque sauvages et à leurs
habitudes journalières ; les deux sexes, en effet, vont presque
entièrement nus. Sur ce sujet du mariage chez les Ouadayens, l’auteur
donne des renseignements nombreux qui laissent peu à désirer.
L’administration de la justice est fort simple, mais rigide ; ses arrêts
sont sans appel ; dès qu’un jugement est rendu, jamais le sultan ne se
permettrait de le réformer. Quant aux peines infligées aux criminels, la
liste en est longue et effrayante ; c’est un luxe incroyable de
supplices, plus grand peut-être qu’en Chine : on répugnerait à les
énumérer. Cependant on ne peut se défendre d’une réflexion à l’aspect de
ce code draconien ; c’est que dans ces contrées reculées, que nous
sommes portés à croire absolument étrangères à la civilisation, l’on a
senti la nécessité, non-seulement de retenir par la crainte les mauvais
penchants, mais de graduer les peines.
Pour certains délits, il existe des usages fort singuliers : en voici un
exemple, c’est le cas où un débiteur met du retard à s’acquitter ; il
faut la candeur de notre cheykh pour ne pas garder à ce sujet quelque
léger doute. Dès que le créancier rencontre son débiteur retardataire,
il lui commande au nom du sultan de s’arrêter tout court, là où il l’a
trouvé ; puis il trace une ligne autour du débiteur ; celui-ci est
obligé de rester en place, quel que soit le lieu, et il y reste en
effet, soit jusqu’à ce qu’il s’acquitte, soit jusqu’à ce qu’un ami ait
intercédé pour lui. Malheur à celui qui aurait pris la fuite ! mais
malheur aussi au créancier qui aurait détenu quelqu’un sans un titre
certain et valable ! On connaît cet usage sous le nom de _khatt_.
Selon notre auteur, les Ouadayens sont les plus braves des hommes ; ils
dépassent de beaucoup les Fôriens en intrépidité ; ils courent à la mort
sans y songer, ils la reçoivent sans émotion : ces exemples de bravoure
sont fréquents dans son récit. Celui qui dans le combat se montre lâche
encourt le mépris des femmes, et trouve difficilement à se marier.
Malgré cette vaillance qui leur est habituelle, ils ont encore la
coutume de distinguer les plus braves par une certaine opération ; elle
consiste à appliquer des ventouses derrière les oreilles, et à y
produire un renflement, une forte saillie ressemblant au fruit du doûm ;
_on peut l’appeler la bosse du courage_. C’est un usage que je compare à
celui que l’on observe chez les Gallas. Quand un jeune Galla s’est
distingué à la guerre, à la chasse aux lions ou aux autres animaux
féroces, il reçoit un anneau ou boucle d’oreille, qu’il porte à
l’oreille gauche, et deux anneaux, s’il s’est fait remarquer plusieurs
fois[15].
L’armée du Ouadây est moins nombreuse que celle du Dârfour, mais elle
est très-aguerrie ; on la tient toujours en haleine, même quand le
sultan n’est pas en guerre avec ses voisins. Les armes et les armures
sont soigneusement entretenues, l’ordre de bataille est fixé par les
règles militaires, et on y observe une sorte de stratégie rudimentaire :
c’est ainsi qu’en Afrique, comme partout, l’art de la guerre est
toujours le plus avancé.
La musique militaire, les instruments et les chants guerriers sont
l’accompagnement habituel de l’action ; plusieurs de ces chants se sont
conservés dans la mémoire du cheykh. On peut lire, dans l’ouvrage, un
assez grand nombre d’exemples des chants du Ouadây et la description des
instruments de musique en usage. On trouvera à la fin plusieurs de ces
chants soigneusement notés d’après l’audition.
On remarque à la guerre un usage digne d’être signalé ; c’est un genre
de duel, de combat singulier, d’une espèce toute nouvelle. Quand on a
une injure à venger, une querelle à vider, c’est le jour d’une bataille
qu’on choisit ; on provoque son homme pendant le combat. Celui-ci doit
se porter alors au milieu des combattants, et se conduire vaillamment ;
s’il a refusé, s’il a reculé ou pris la fuite, il est déshonoré, perdu ;
sa femme demande le divorce, et personne ne veut plus lui donner sa sœur
ou sa fille en mariage. Cet usage est surtout suivi entre les
fonctionnaires qui se sont succédé. Un jour de bataille, le disgracié
provoque et défie son successeur à le suivre au milieu de l’action. Si
celui-ci se bat avec courage, il a payé sa dette d’honneur, la querelle
n’a pas de suite et tout est fini. Si, au contraire, il n’a pas accepté
le défi, ou s’il ne s’est pas battu bravement, il est dépouillé de sa
charge, elle est rendue au premier fonctionnaire ; enfin, s’il a fui
devant l’ennemi, son rival peut le tuer impunément. C’est ainsi que ces
hommes demi-sauvages entendent le point d’honneur. De cette façon, du
moins, les querelles privées et les duels tournent à l’avantage de la
patrie et de l’honneur national[16].
On observe, suivant le cheykh, une autre coutume singulière chez les
Fertyt, peuple païen dont j’ai déjà parlé. Il en est qui établissent
leur résidence habituelle sur les arbres, dans l’intérieur des
branchages ; ils y portent même leurs provisions de grains. Pour y
former une cabane, ils élaguent les branches inutiles à leur logement,
et y pratiquent un plancher et un toit, puis une enceinte, comme ils le
feraient à terre. Enfin ils cachent de leur mieux les apparences d’une
habitation. Quelques personnes révoquent ce fait en doute ; cependant on
voit quelque chose de semblable aux îles Fidji et dans le delta de
l’Orénoque (_voy._ le Voyage de Schomburgk dans les Guyanes). Le but des
Fertyt est de se dérober aux chasseurs d’hommes, et peut-être aussi aux
bêtes fauves qui abondent chez eux.
L’industrie, on le comprend, est bien peu avancée au Ouadây ; les
indigènes fabriquent peu d’objets. La plupart des produits qui entrent
dans la consommation sont fournis par le commerce. Cependant, en outre
du labourage, il y a plusieurs arts : on y file et on tisse des étoffes
de coton ; on voit des ateliers pour forger le fer, pour fondre les
métaux, pour fabriquer de grossiers instruments d’agriculture, des
armes, des arcs, des flèches, des boucliers et des lances ; il y a aussi
quelques teinturiers. Le commerce est beaucoup plus actif, celui
d’importation surtout. On exporte de la gomme, de l’ivoire, du tamarin,
des plumes d’autruche, du séné, des peaux dont on fabrique des outres,
enfin des esclaves en grand nombre. On importe des verroteries, du
corail, des tarbouch, différentes étoffes de coton, des draps, soieries,
etc., du cuivre rouge et jaune, de l’étain, des graines, du café, du
savon, du tabac, du soufre, du sel, des rasoirs, des sabres, des selles,
et aussi du papier, quelques livres de religion, des instruments pour
écrire, et enfin des monnaies d’argent, la piastre d’Espagne avant tout,
qu’on appelle, là comme en Égypte, _ryâl abou medfa_, parce qu’ils
prennent pour des canons les _colonnes d’Hercule_ qui en font la
marque[17]. Cet article est celui sur lequel on fait le plus de
bénéfice.
Selon le rédacteur de la relation du prince Dja’far, il y a, dans le
Ouadây, parmi les hautes classes, des hommes qui sont versés dans la
langue persane, ce qui est, selon le prince, expliqué par leur origine.
Ce fait assez étrange est nié par l’auteur anglais ; mais il semblerait
être confirmé par le témoignage du cheykh El-Tounsy, quand il rapporte
que la tribu des Areygât, cantonnée au sud du Ouadây, se dit originaire
de l’Irâg (Irâk), d’où elle a tiré son nom ; Dja’far n’aurait donc pas
imaginé une pure fable. Au reste, le cheykh parle du goût de plusieurs
princes ouadayens pour les études, surtout du sultan Sâboûn, qui avait
pour les docteurs et les savants une prédilection marquée ; c’est ce qui
lui avait fait accueillir avec distinction le père de notre auteur et
notre auteur lui-même. Je n’ai pas besoin d’ajouter que par le mot de
savants il faut simplement entendre ici les hommes versés dans la
jurisprudence musulmane. Quant à la langue parlée au Ouadây, et qui lui
est propre, le cheykh la trouve rude et assez pauvre ; il fait aussi une
remarque qui se vérifie tous les jours sur la surface du globe : c’est
la dissemblance des dialectes et des langues entre des nations et des
tribus très-voisines, ou même contiguës. On trouvera à la suite des
notes de M. le docteur Perron un vocabulaire assez étendu de la langue
ouadayenne, suivi de plusieurs autres plus courts pour les idiomes du
Dârfour, du Fertyt, du Bornou, du Bâguirmeh, du pays des Toubous et du
Fezzân[18].
§ V. — _Géographie._ — J’ai déjà dit quelques mots sur l’époque à
laquelle on a commencé à connaître en Europe le Ouadây ; j’ajouterai
encore ici plusieurs faits. Un jeune orientaliste, Prosper Rouzée, qui
était allé en 1816 au Sénégal, pour pénétrer de là dans l’Afrique
centrale par une route analogue à celle de Mungo-Park, m’a adressé, dans
le temps, un itinéraire de Sénopalé à la Mecque. La route passait par le
Bornou, Kouka, le Baguirméh, Wadaï, Dârfour, puis le Kordofân, le
Sennâr, le nord de l’Abyssinie et le port de Massaoua[19] ; cette route,
qui traverse l’Afrique de part en part, de l’ouest à l’est, est, en
effet, celle qui a été suivie depuis que l’islamisme a pénétré en
Sénégambie, et que les Africains occidentaux ont pris l’habitude du
pèlerinage à la Mecque. Seetzen a connu le Ouadây sous le nom de Szeléh
ou Mobba[20], d’après le rapport que lui fit, au Caire, un homme de
Bournou ; tandis que Burckhardt[21] assure que ce pays a trois noms :
Bargou, Dâr-Wadâi et Dâr-Saleyh. Seetzen donne quelques faibles
renseignements sur ce royaume d’après son informateur. On sait que ce
judicieux voyageur, conseiller de l’empereur de Russie, écrivait avant
Burckhardt ; il a donné d’utiles documents sur la géographie de l’Arabie
et de l’Afrique.
D’après Adrien Balbi (_Abrégé de géographie_, page 899), le nom de
_Ouadaï_ est donné à ce royaume par les gens du Fezzân et du Sahara ;
mais les habitants même l’appellent Dâr-Szaleyh, tandis que les
Bornouans l’appellent _Bergou_ ; le vrai nom, selon le savant géographe,
serait Mobba ; s’il en était ainsi, il serait étonnant que ce nom eût
échappé à la critique de Burckhardt, presque toujours si exacte.
L’_Encyclopédie géographique_ de Hugues Murray, qui a paru après
l’ouvrage de Balbi, donne lieu à la même observation. Il désigne le pays
par le nom de _Bergou_, appelé aussi _Saley_, _Waday_ ou _Mobba_. Ce nom
de Mobba ne dérive d’aucune observation authentique, si ce n’est d’une
courte relation du voyageur Seetzen rappelée plus haut. Si l’on s’en
rapporte à Burckhardt, trois noms différents sont donnés au pays :
Ouâdây, واداى, par les gens de Bornou, du Fezzân et par les Moghrebins ;
Borgo, بُرقو, par les gens du Dârfour et du Kordofân ;
Saley صليح, par les gens même du Ouadây.
M. Fresnel penche à croire que le nom de Bergou (Bargou ou Borgou) a été
donné à tort et qu’on a confondu deux pays différents ; le docteur
Perron conserve au Ouadây la dénomination de Bargou, et il se fonde,
non-seulement sur le témoignage du cheykh Mohammed El-Tounsy, mais sur
ce que lui-même l’a entendue dans la bouche du faguih Ilaly, (homme du
Ouadây dont le portrait est dans cet ouvrage). Seulement les Ouadayens
répugnent à se servir de ce nom, parce qu’il est donné au pays par les
étrangers ; tandis qu’eux-mêmes se servent préférablement du mot de Dâr-
Saleyh ou Séleîh. La dissidence vient peut-être de ce que, parmi les
tribus qui sont dans le nord du pays jusqu’à Febabo[22], et qu’on
appelle Tibboo, Toubous ou Tebous, il en est une distinguée par le nom
Tebou-Borgo (ou Bargau) à cause du voisinage ; dans ce cas, il n’y
aurait pas, au nord du Ouadây (ou Borgo), un autre pays du nom de Borgo,
et alors n’existerait plus la nécessité d’ôter ce nom au Ouadây. Quoi
qu’il en soit, il est certain que le nom préféré par les natifs est Dâr-
Saleyh ou Dâr-Séleîh, comme il est écrit dans le présent ouvrage, ou
enfin Soulayh, selon M. Fresnel, par une légère différence de
prononciation ; on doit écrire le mot en arabe, si l’on néglige les
motions comme fait Burckhardt, par دار صليح, ou, avec les motions, دار
صَلَيْح.
La position géographique de Ouârah, la capitale du Ouadây, est, il faut
le dire, encore fort incertaine. Ce n’est pas seulement parce que les
cartes sont presque toutes en discordance à ce sujet, que j’énonce un
résultat fâcheux pour l’état de nos connaissances géographiques ; mais
c’est parce qu’un long travail de recherches sur les meilleures ou les
moins mauvaises données existantes ne m’a conduit à aucun résultat bien
satisfaisant. C’est en vain, je l’avoue, que j’ai compulsé toutes les
relations, combiné les meilleurs itinéraires en m’appuyant sur des
points fixes comme Khartoum, Sennâr et Obeyd, et aussi sur Kobeyh, point
encore plus voisin et déterminé par Browne. C’est vainement que j’ai
rassemblé pour ce travail beaucoup de matériaux, que j’ai épuisé les
calculs sur l’espace que parcourent en un jour, ou en une heure, dans
les différentes espèces de voyages, ou les cavaliers, ou les piétons, ou
les caravanes, soit pesamment, soit légèrement chargées[23]. Je dois
avouer qu’il m’a fallu différer de construire une carte avec ces
éléments ; elle n’aurait présenté rien de rigoureux[24]. Par exemple, il
résulte de la lecture du voyage de Browne au Dârfour, qu’il a déterminé
la _longitude_ de Kobeyh, la capitale, par un grand nombre de distances
lunaires et des occultations des satellites de Jupiter toujours
concordantes ; ce devrait donc être là, ayant d’ailleurs une latitude,
un point fixe et invariable pour y rapporter la position de Ouârah. En
effet, il existe une multitude de données pour la distance de Kobeyh à
Ouârah, et plusieurs donnent passablement la direction. Mais il se
trouve que les itinéraires entre El-Obeyd et Kobeyh portent cette
dernière capitale bien plus à l’ouest que ne l’a fait Browne par ses
observations. En prenant la distance en journées, même la moindre
distance de toutes, même supposée en ligne droite, même enfin en donnant
à la journée la plus petite valeur, par exemple, huit, neuf et sept
minutes (ou milles géographiques), on porte Kobeyh plus à l’ouest que ne
l’a fait Browne, et alors la position de Ouârah se trouve reculée dans
le même sens. Le savant baron Ruppell a placé Kobeyh de cette manière
sur sa petite carte du Kordofân, sans se préoccuper du résultat de
Browne.
Il n’est pas très-difficile de mettre en regard des données itinéraires
fort différentes, et d’expliquer ces différences jusqu’à un certain
point ; mais il n’en est pas de même quand il s’agit de la rédaction
d’une carte, où tout sans exception, directions et intervalles, doit
être déterminé avec précision. A voir la multitude de cartes qui
paraissent avec une certaine prétention à l’exactitude, sans être
fondées sur des observations exactes, ou du moins sans que leurs auteurs
fassent connaître les autorités sur lesquelles ils s’appuient, on n’est
plus étonné de la continuelle succession d’ouvrages de ce genre qui se
remplacent sans amélioration sensible, et parmi lesquels les plus
récents ne sont pas toujours les meilleurs, quelquefois même ne sont pas
les moins imparfaits, ce qui est le propre des compilations mal
digérées.
Ces observations ne s’appliquent nullement à l’esquisse géographique
jointe au présent ouvrage ; M. le docteur Perron n’a fait et voulu faire
autre chose que de retracer, sous la dictée du cheykh, l’indication des
lieux avec leurs noms exacts, et leur position approximative. Comme il
s’écoulera bien du temps avant qu’on puisse lever la carte proprement
dite du pays, il n’est pas inutile d’en posséder dès à présent un
tableau graphique où l’on peut lire commodément la distinction et la
situation des provinces, les divisions administratives, la séparation
approximative des bassins et des vallées, l’emplacement des tribus
arabes, enfin une riche nomenclature qui permet de suivre avec fruit la
lecture du livre ; et puisque, pendant longtemps peut-être (à moins
d’une expédition égyptienne au Dârfour et au Ouadây), l’on ne pourra y
faire d’opérations et y porter les instruments des sciences, cet essai
de carte, jusque-là, aura son utilité, et servira aux études et aux
voyageurs.
Mais une chose est à regretter : c’est qu’on ne puisse rattacher encore
avec une certitude complète la position du chef-lieu du Ouadây avec
celles de Kobeyh et d’El-Obeyd : en attendant que je puisse le faire
avec quelque probabilité d’approximation, je vais essayer de bien poser
la question et d’indiquer une partie des données. Pour faire sentir
combien, dans l’état actuel des connaissances, on est peu assuré de
cette position, qu’il suffise de dire que, outre la carte de Browne,
maintes cartes récentes placent le parallèle de Ouârah au nord de
Kobeyh, savoir : celles de MM. Renner, Cailliaud, Segato, Zimmermann,
etc. ; d’autres le placent au contraire dans le sud : celles du colonel
Leake, de M. Mac-Queen (celui-ci le recule jusqu’à près de 2 degrés et
demi au sud), de H. Kiepert, l’esquisse du Dârfour, etc.[25]. Une carte
récente de M. Gaboriaud le place à _trois degrés_ au nord de Kobeyh, par
17° de latitude, _non loin du lac Tchâd !!_ Il paraît, par là, manifeste
que la plupart des géographes récents se sont décidés d’une façon à peu
près arbitraire, ou du moins d’après des itinéraires absolument
différents.
Je passe aux données mêmes recueillies par les voyageurs. Parlons
d’abord de l’intervalle qui sépare le royaume du Dârfour de celui du
Ouadây. Toutes les relations s’accordent sur un point : c’est que cet
espace est un désert. On le franchit, suivant les uns, en trois jours ;
suivant d’autres, en un jour et demi ou en deux jours. Il y a beaucoup
de variations à cet égard. Selon M. Kœnig (_Bull. de la Soc. de Géogr._,
t. VI, p. 170), on compte une marche de neuf heures seulement. Le sol
est de sable mêlé d’argile ; le lieu est inhabité, mais avec beaucoup
d’arbres, et quelquefois d’épaisses forêts. (Il en est de même du désert
qui sépare le Kordofân du Dârfour, et qui renferme beaucoup de baobabs.)
Le détail des stations de Kobeyh ou de Tendelty jusqu’à Ouârah pourrait
diminuer l’incertitude ; mais on n’est pas d’accord sur les noms ni sur
le nombre de ces stations. Selon Browne, on se rend de Cobbé (Kobeyh) à
Cubcabea (Kabkabyéh), puis à Dâr-Misseladin ; on traverse la limite à
Emdokné, puis on vient à Abouschareb et à Ouârah ; le tout en 11 jours
et demi depuis Cubcabea. Ce dernier point, d’après d’autres données, est
lui-même à 5 journées de Kobeyh dans l’ouest-nord-ouest ; en tout 14
journées d’une capitale à l’autre. Il y a loin de là aux 23 ou aux 19
journées et demie que l’on compte d’après d’autres itinéraires, et cela
sur la même ligne, notamment d’après celui de Burckhardt. C’est presque
un degré et demi de longitude, en moins.
Selon le faguyh Ibrahim, cité par M. Fresnel, il y a, de Ouârah à
Kabkabyéh, 25 journées et demie, au lieu des 11 journées et demie de
Browne (plus du double), toujours en passant par Emdokné (Omm-Dokhn) et
Abou-Schareb.
La différence est encore plus grande pour la route du Dârfour à Ouârah
par le Dâr-Rounga. Le point de départ est Ryl, à 6 journées et demie
dans le sud-sud-est de Kobeyh. Suivant Browne, on marche toujours dans
le nord ou dans l’ouest, 16 journées et demie dans un sens, et 9
journées dans l’autre ; suivant le faguyh Ibrahim, on va beaucoup plus
dans le sud que dans le nord, 25 journées et demie contre 17 ; et, de
plus, le nombre total des journées de Ryl à Ouârah est au delà du double
(25 1/2 et 59 1/2). Il est vrai qu’il y a une lacune dans l’itinéraire
de l’auteur anglais, mais elle ne saurait être de 54 journées.
Cependant, la valeur que Browne assigne _sur sa carte_ à la journée
moyenne n’a rien de trop exagéré ; il la fixe au quart d’un degré (de
latitude)[26] ; et cette mesure de 4 journées au degré (ou de 6 lieues
et un quart communes pour une journée) correspond assez bien au chemin
qu’on fait, moyennement, en sept heures et demie à huit heures de
marche. Maintenant, comment admettre que le faguyh Ibrahim n’aurait
compté que des journées de moins de 3 lieues ?
Le compte de 19 journées et demie à 20 journées en ligne directe, de
Kobeyh à Ouârah, peut s’accorder avec les distances de 6 journées de
Kobeyh à Ryl, et 25 et demie de Ryl à Ouârah ; mais il n’en est pas de
même des distances de Kobeyh à Kabkabyéh et à Zaghawa, ajoutées aux
distances entre Ouârah et ces deux mêmes points, que donnent Browne et
le cheykh. Si les six distances concordaient bien ensemble, on aurait
deux triangles fermés, et une approximation satisfaisante pour la
différence en longitude des deux points extrêmes. Il y a bien d’autres
sujets d’incertitude dans les données itinéraires, mais il faut
s’arrêter.
Si la position de Ouârah par rapport au Dârfour ne peut pas, quant à
présent, être bien établie, il en est de même, à plus forte raison, de
sa position par rapport à Benghazy, au Fezzân, à Bilma, à Kouka de
Bornou, au Kânem, à Loggoun, enfin à Kanou, à Kachna, à l’Afnau, etc.,
bien que nous possédions des itinéraires entre le Ouadây et tous ces
différents lieux. Les distances étant beaucoup plus longues, les chances
d’erreur et l’incertitude s’accroissent en proportion. J’avais cru
d’abord pouvoir prendre pour base une grande ligne dont les points
extrêmes sont connus, Sennâr et Saccatou (d’autant plus qu’ils sont
presque sous le même parallèle), et distribuer ensuite avec une assez
grande approximation les différents lieux du Soudan sur cette longue
ligne, d’après les distances que donnent le cheykh et d’autres
voyageurs ; Ouârah étant l’un de ces lieux, se serait ainsi trouvé
déterminé ; le cheykh compte 92 journées, au maximum, de Sennâr à
l’Afnau (Kachna), en sept distances ; or la longitude de Kachna est
passablement connue par Sakkatou ; mais il a fallu encore abandonner
cette combinaison, par les raisons que j’ai déduites.
Pour abréger, je m’abstiens de faire le rapprochement de plusieurs
autres itinéraires et de les discuter, tout en admettant d’ailleurs que
la diversité des routes suivies par les voyageurs, aussi bien que celle
des marches quotidiennes, peut expliquer celle du nombre des journées.
Il y a donc, en résumé, de grandes difficultés pour fixer aujourd’hui la
position _relative_ des capitales du Dârfour et du Ouadây ; quant à la
position _absolue_ de Ouârah, elle devient d’autant plus difficile à
fixer qu’il reste quelque incertitude sur la longitude du lieu même de
Kobeyh. Toutefois, il est probable que le _chef-lieu_ du Ouadây est
plutôt un peu dans le nord que dans le sud de Kobeyh.
D’après le cheykh, l’_étendue_ du Ouadây est de plus de 50 journées de
marche en longueur, du nord au sud, et de 24, de l’est à l’ouest ; ces
dimensions, d’après les informations de M. Fresnel, seraient de 50
journées dans les deux sens. En réalité, le pays est plus large, mais
moins long que le Dârfour. Il importerait beaucoup de savoir l’espace
que représente _ici_ la journée de marche, pour apprécier la superficie
du royaume et en tirer des conséquences, soit sur la population, soit
sur la superficie des terres cultivables ; mais on ne peut guère
affirmer qu’une chose : c’est que l’étendue superficielle est au moins
égale à celle du Dârfour, si elle ne lui est supérieure.
Quant à la _population_, il est plus difficile encore d’en avoir une
exacte connaissance. Le pays est divisé en tribus ; il faut distinguer,
entre toutes, celles que notre voyageur appelle _les cinq tribus
primitives_ ou royales, qui ont adopté les premières la foi musulmane.
C’est parmi elles qu’on doit toujours choisir le sultan ; aucune autre
famille ne saurait être appelée à régner ; encore il est une de ces
tribus qui ne peut participer à ce droit que s’il n’existe pas d’enfant
mâle né d’une mère appartenant à l’une des quatre autres. On a vu plus
haut que le sud du Ouadây est occupé par des tribus originaires de
l’Orient, dont une même se dit originaire de l’Irak, ce qui semble
confirmé par le récit du prince Dja’far[27].
Le pays des Djénakhérah, situé au midi du royaume, est, comme je l’ai
dit, peuplé de tribus d’idolâtres, qu’on a tort de considérer comme tout
à fait sauvages ; car elles travaillent très-bien le fer, l’ébène et
différents bois, et elles ont encore d’autres arts. On a plus tort
encore d’appeler anthropophages toutes les tribus païennes, quoiqu’il y
ait peut-être des exceptions dans le Fertyt, au sud du Dârfour. Au
reste, s’il n’est pas facile d’amener à l’islamisme les Djénakhérah, il
faut reconnaître que les vrais croyants usent de procédés peu propres à
le faire goûter des Africains.
Beaucoup de tribus arabes sont campées au sud du Ouadây ; elles prennent
part aux expéditions que le sultan envoie ou autorise pour la chasse aux
Djénakhérah ; ce sont elles qui fournissent les djellâb (ou marchands
d’esclaves) chargés de les convoyer dans les caravanes et de les
conduire aux marchés publics, où ils les vendent pour compte. Comme ce
commerce est de tous le plus lucratif, on devrait s’étonner peu de la
persistance des intéressés et de la difficulté qu’il y a de le
déraciner.