J'ai si souvent voyagé en _trekschnit_[1] que je suis à même d'écrire

sur ce mode de locomotion le plus grand libelle et le plus grand

éloge. Je me suis exprimé une fois un peu vivement sur son compte

[2] mais j'en suis à demi au regret. Je crois que je l'ai fait pour

avancer l'affaire des chemins de fer, uniquement par impatience. Mais

maintenant que je vois déjà une barque d'ordonnance tomber réellement

en ruine et que des paniers à pipes (vrai signal hollandais) flottant

dans l'air crient à diverses autres le _Memento mori_, l'affaire prend

pour moi une tournure si mélancolique que je serais en état de louer

le _roef_[3] entier d'Amsterdam à Rotterdam pour écrire une élégie sur

les temps changés. Ce n'est pas tant pour les _trekschnits_ que cela

me peine: ils ont beaucoup de défauts et il y a de meilleurs moyens

de locomotion, mais c'est pour les bateliers. Vous perdrez beaucoup,

mes amis, à leur disparition. C'est une bonne, honnête, fidèle race

de gens à la mode antique, et ce sera une vraie désolation si jamais

ils disparaissent de la terre--je veux dire des eaux. Respect pour

eux! Ayez un bon batelier et donnez-lui un message oral, une lettre

ouverte, une grande somme d'argent, un meuble précieux! Rien ne

manquera au message, pas un _stuiver_ à l'argent, pas un mot ne sera

lu dans la lettre, pas la moindre égratignure ne sera faite au meuble.

Faites-lui seulement _savoir_ que vous vous fiez à ses soins, et soyez

aussi tranquille que si vous envoyiez votre propre fils. Ici ton image

est devant mes yeux, loyal Van de Velden. Tu appartiens au personnel

d'amis de mes souvenirs académiques. De qui Hildebrand aimait-il mieux

entendre le pas que le tien sur l'escalier inégal de son humble réduit

d'étudiant lorsque tu y traînais le panier à cadenas ou le petit coffre

bien connu qui n'avait plus besoin d'adresse? Et puis ton affectueux

_compliment_, et que _toute la famille allait bien_, et l'impatience

d'Hildebrand lorsqu'il cherchait le double de la clef avec laquelle sa

bonne mère avait fermé le cadenas. Passais-tu jamais près de lui sans

lui dire:--_Monsieur n'a-t-il rien à faire dire?_ ou pouvais-tu dans

sa ville natale passer devant la maison de ses parents, sans y aller

dire que tu avais vu monsieur la veille en improvisant les saluts les

plus cordiaux de sa part? Ne l'as-tu pas caché plus d'une fois dans ta

barque, quand il était vert[4], jusqu'à ce que la table d'étudiants sur

la Mare fût finie. Et quand il fût promu à ses grades, et que tu le

félicitais--que manquait-il donc à tes yeux que ton mouchoir aux mille

couleurs, qui ne pouvait rester dans ta poche quand tu remarquais qu'on

avait déjà emporté presque tous ses coffres? Diable! Van de Velden, le

_trekschnit_ ne devrait pas être supprimé!

Mais, outre celui-là, j'avais maint ami à bord de la barque qui

savait reconnaître ma malle et mon sac de voyage à un quart d'heure

de distance, et prenait à l'instant pour moi le meilleur coussin du

_roef_, le secouait et le mettait sur la chaise du pilote, prêt, si le

pont était mouillé, à me céder l'usage de ses sabots. Lorsque je le

pouvais, je m'asseyais sur la chaise du pilote, et je n'ai jamais dit

d'elle du mal. Je connaissais l'histoire de tous les bateliers et de

tous les domestiques, de leurs anciennes relations et de leurs récentes

mésaventures à bord du _trekschnit._ Chacun avait son mérite propre

dans la conversation. L'un savait montrer partout des canards et des

lièvres dans les terres cultivées le long desquelles nous passions;

l'autre savait, tout en fumant régulièrement sa pipe, régaler les gens

de vieilles histoires du temps où il allait à l'école; le troisième

parlait de _Bonaparte_, et combien celui-ci avait dû avoir peur des

cosaques, avec l'exactitude d'un contemporain et la familiarité d'un

ami. Je me souviens du vieux Mulder, avec son chapeau peint et sa

culotte courte; il conduisait toujours les barques les plus pleines;

le long Riethenvel, qui était renommé pour le sauvetage des noyés; et

son frère, surnommé _le Teigneux_, qui n'avait pas toute la dignité de

l'état de pêcheur, mais qui était un causeur facétieux, inépuisable,

et sachant raconter des anecdotes pendant autant de ponts que vous

vouliez. S'il lisait le commencement de ce morceau, cela le fâcherait;

car je sais que rien ne l'ennuie plus que quand on se lamente sur le

sort qui attend les _trekschnits_ dans l'avenir.

--Vous aurez bientôt fini, batelier? dit une demoiselle dans le

_roef_, en regardant par-dessous ses lunettes notre Riethenvel, après

avoir fait d'inutiles efforts pour décider un monsieur assis dans

le coin à lier un bout de conversation. Vous saurez bientôt fini,

batelier?--Comment cela, mademoiselle? demanda le capitaine.--Mais

grâces aux chemins de fer.--Les chemins de fer! mademoiselle, cela ne

vaut pas un liard. S'il n'y avait rien autre chose, ce serait bientôt

fini d'eux. Mais la nouvelle...--La demoiselle ne connaissait rien de

plus nouveau au monde que les chemins de fer, et l'on ne parviendrait

pas à l'y faire monter.--Mais oui, dit Riethenvel; vous avez lu sans

doute quelque chose sur le soufflet souterrain?--Sur le quoi? demanda

la demoiselle ôtant ses lunettes, sur le quoi?--Mais le soufflet

souterrain, s'écria le batelier aussi fort que le lui permit sa voix

rauque. C'est magnifique, écoutez! Vous avez des tuyaux, des buses, des

canaux ... et souterrains encore! d'Amsterdam à Rotterdam, par exemple,

et réciproquement, ce sont les deux plus grands. Maintenant vous en

avez de courts pour Halfwez, Harlem, Leyde, Delft ... vous comprenez,

n'est-ce pas?--La demoiselle dressait les oreilles et ouvrait la

bouche.--Bon! vous arrivez au bureau; vous voyez dans le plancher un

certain nombre de trappes sur lesquelles sont peints en grandes lettres

les noms de Halfwez, Harlem, Leyde, en un mot toutes les destinations.

Vous voyez là une grande balance et un valet en très-belle livrée à

côté. Où doit aller mademoiselle? dites seulement un endroit;--Ici

le narrateur attendit une réponse, mais la demoiselle ne savait que

dire et craignait que tout le récit ne fût qu'un piège tendu à son

innocence.--Bon! je dirai que vous voulez aller à Rotterdam. Vous

recevez une carte. Très-bien. Veuillez vous mettre dans la balance.

Ici la demoiselle ne put se contenir:--Dans la balance, batelier?

s'écria-t-elle, et ses prunelles s'écarquillèrent de surprise, aussi

grandes que des assiettes. Que dois-je faire dans la balance?--Vous

allez le savoir. Vous serez pesée. Vous êtes passablement grosse. Bon:

tant de livres, tant de force pour le soufflet. Veuillez aller vous

placer sur cette trappe. Pouf! elle descend dans la terre. Runt! vous

voilà en route: vous ne voyez rien que les ténèbres d'Égypte. Mais on

n'a pas besoin de voir. Dix minutes. Cric, crac, font les ressorts.

Vous voilà de nouveau dans un bureau; vous croyez que c'est le même?

vous vous trompez: vous êtes à Rotterdam. Est-ce vrai ou non, Pierre?

À cet appel l'interpellé, qui est domestique du _Teigneux_, ne répondit

qu'en hochant la tête et en prenant une chique de tabac.--Pierre y

a été peseur, ajoute le batelier. Vous pouvez en voir le dessin:

cela serait inauguré depuis longtemps, ma chère demoiselle, mais on

attend que les manches larges soient passées de mode. Pierre, il fait

froid, mon brave, tu as de l'âge. Ne lambine pas parce qu'il y a une

demoiselle dans la barque; fais marcher la haridelle, camarade; et

donne-moi mon manteau, car il commence à pleuvoir.

--Oui, mes braves gens, dit la demoiselle, il faut bien prendre soin

de votre santé. Je ne sais comment vous y tenez.

--Y tenir? dit le batelier: mademoiselle doit savoir qu'il n'y a pas de

gens qui vivent plus vieux que les bateliers et les maîtres d'école.

Les maîtres d'école, à cause de l'innocente haleine des enfants, et les

bateliers, à cause du grand air et du vent.

[Footnote 1: Barque traînée par un cheval qui, malgré les chemins

de fer, est encore aujourd'hui un moyen de transport très-usité en

Hollande, et nous devons ajouter très-agréable.]

[Footnote 2: Page 66.]

[Footnote 3: Arrière du _trekschnit_, et premières places.]

[Footnote 4: On désigne en Hollande par le nom de _verts_, les

étudiants récemment entrés à l'Université, qui sont soumis, comme

partout, à certaines tribulations et épreuves.]

II

LE DOMESTIQUE DU BATELIER.

--Si nous avions une servante de moins? dit le bourgmestre Dikkerdak

à madame Dikkerdak un beau matin, et il éplucha la frange de ta

cordelière de sa robe de chambre, comme s'il avait envie de faire

fortune en réalisant cette proposition.

--Une servante de moins! s'écria madame Dikkerdak, et ses yeux se

mirent à briller d'une façon effrayante, c'est impossible, monsieur!

Si on consomme trop, ce n'est pas le fait des servantes. Les servantes

doivent rester. Je, et elle appuya d'une manière étonnante sur ce

pronom, je ne puis me passer d'aucune de mes domestiques.

Le bourgmestre eut un violent accès de toux, car il avait la poitrine

oppressée; il déploya un numéro du Journal de Harlem ... octobre 18..

(il y a longtemps) avec précaution de ses plis officiels; posa une

petite bûche sur le feu; alla jusqu'à la fenêtre; regarda les arbres

de sa campagne, puis son abdomen, puis les pointes de ses pantoufles

flambées; eut encore une accès de toux; quitta la chambre avec gravité;

alla se faire poudrer, et cette opération solennelle étant terminée,

s'enferma dans sa chambre. Alors il étendit la main et sonna.

--Faites monter Kees[1], dit-il au domestique qui entra.

Kees vint, poudré comme son maître; c'était un homme d'environ

cinquante ans, de taille moyenne.--Que désire monsieur? demanda-t-il.

--Kees, commença le bourgmestre; mais un nouvel accès d'oppression de

poitrine l'empêcha d'aller plus loin. Kees écoutait la toux dans la

plus respectueuse attitude.

--Kees, reprit le bourgmestre, tu m'as fidèlement servi pendant

vingt-deux ans, loyalement servi, servi avec zèle...

Kees prit courage: il avait pense qu'il s'agissait d'une chose

désagréable, et le bourgmestre était un homme sévère. Maïs celui-ci,

voyant la figure de Kees s'éclaircir, prit aussi courage; si bien qu'en

ce moment deux hommes se trouvaient en présence qui avaient tous deux

le plus beau courage du monde.

--Fidèlement servi? répéta le bourgmestre.

--Le mieux que j'ai pu, dit Kees, et il regarda les revers rouges de sa

redingote gris-jaune.

Le bourgmestre prit une prise et dit:

--J'ai attendu l'occasion de le récompenser.

--Quant à cela, monsieur, reprit Kees, et une grosse larme vint rouler

au coin de son nez, car c'était un sensible malgré ses favoris,...

monsieur a toujours été pour moi un bon maître. Je désiré...

--Écoute, Kees, dit le bourgmestre, parlons peu, mais parlons bien;

il y a une place vacante dans la ville et j'ai pensé à toi. C'est une

petite place facile, une bonne petite place...

--Mais, dit Kees, si je puis prendre la liberté d'interrompre monsieur;

je ne désire nullement charger...

Le bourgmestre eut de nouveau un violent accès de toux.

--Et puis-je prendre la liberté, dit Kees, de demander de quelle place

il s'agit...

Le bourgmestre Dikkerdak se frotta le menton avec gravité, et dit avec

majesté:

--Le bénéfice de domestique à bord du _trekscknit_ de X. Il sera donné

dans peu. Réfléchis-y, Kees! je te le conseille; et va maintenant

(kuch! kuch!) demander (uche! uche!) si madame (uche! uche!) veut

m'envoyer mon sirop par Betjen: j'en ai terriblement besoin.

Kees voulait encore dire quelque Chose. Mais le bourgmestre toussait

d'une façon si effrayante et devenait si rouge de figure, faisait si

clairement signé de la main qu'il lui fallait le sirop sur-le-champ,

que Kees jugea prudent de partir.

--Que les bateliers aillent au diable! s'écria Kees une heure après en

rentrant chez lui, et en jetant sur les pierres son chapeau galonné

aussi loin qu'il voulut aller; que les bateliers aillent au diable!

Sa bonne Hélène, croyant qu'il était devenu fou, ramassa le chapeau et

lui demanda ce qu'il avait.

--Je dois devenir domestique de batelier, s'écria-t-il, et ses yeux

roulaient terriblement dans sa tête. Domestique de batelier, parce

que, pendant vingt-deux ans, j'ai servi fidèlement monsieur! Avec la

vadrouille[2], hein?... une jolie carrière! Oh! oh! oh! crier vingt

fois oh! près d'un pont, et hu!... u.... u... u... près du bord d'un

fossé! C'est magnifique, hein?

La bonne femme ne comprenait pas trop ce que signifiait toutes ces

exclamations! mais quelle fut son épouvante et son horreur quand elle

en apprit plus nettement la cause. Comment? s'écria-t-elle, tu courrais

avec des paquets devant les portes; tu aurais un bonnet de charretier,

un tapabor sur ta tête poudrée! Toi, une capote de soldat au lieu de

ton habit galonné; et tu viens justement d'en avoir un neuf.

--Cela n'avance à rien, femme! dit Kees, je l'ai remarqué depuis

longtemps; il y a de la difficulté chez monsieur; mais c'est malheureux

pour celui sur qui cela tombe.

--Cela n'arrivera pas, dit Hélène. Laisse monsieur te renvoyer;

laisse-le te jeter sur la rue, mais ne sois pas domestique de batelier,

lorsque tu as été domestique pendant vingt-deux ans dans une bonne

maison.

Et à l'unanimité des voix, il fut décidé que cela ne serait pas. Ce qui

arriva Kees savait le raconter à sa manière, comme il l'avait fait plus

d'une fois, la main à la barre du gouvernail.

Cela resta ainsi en suspens, mais seulement une quinzaine de jours;

c'était un mardi, et monsieur allait tous les mardis à la chambre

du bourgmestre; nous partîmes en voiture pour la ville. Nous

arrêtons devant l'hôtel-de-ville; je descends et j'aide monsieur à

sortir.--Attends ici un instant, me dit-il.--Avec la voiture?--Non,

dit-il; toi seul, Kees; va près du messager de l'hôtel-de-ville, tu le

connais.

C'était en effet mon neveu.--Que venez-vous faire ici, me dit

celui-ci. Je dis: Je n'en sais rien. Et monsieur entre. Je pensais:

monsieur ne sera pas assez fou pour aller parler là dedans de cette

plaisanterie; car je croyais que Maire était oubliée; il a bien vu

que cela ne m'allait pas. Mais toute sa vie! J'attendis bien une

demi-heure; puis on sonna. Mon neveu entra avec un trousseau de

clefs: que va-t-on faire de moi? En un clin d'œil j'étais de retour;

on m'avait fait une belle vie. Je dus venir en haut. Là était assis

monsieur qui est passablement gros, et puis le gros Van Zuchter,

et M. Daats, dont le fils est encore bourgmestre, je crois, et le

défunt M. Watser avec sa perruque à queue; puis M. Kierewier, mais

celui-ci n'avait rien à dire; il était là comme secrétaire et assis

au milieu des papiers. Le plus gros, Van Zuchter, avait un petit

marteau dans la main; il commença à me faire un sermon et à m'adresser

des félicitations en même temps; en un mot à me dire que, grâce aux

belles paroles de M. Dikkerdak, mon maître, ces messieurs avaient

consenti à faire selon mon désir, c'est-à-dire à me nommer domestique

du trekschnit de X., et qu'ils espéraient que je remplirais ce

poste fidèlement et loyalement et aurais bien soin de tout à bord.

Voyez-vous, je fus si fâché, monsieur, que je pensai en avoir une

attaque: Attends, mon gros, dis-je, tiens-toi bien un instant, je

vais parier avec toi; car, voyez-vous, je songeais à dire carrément

que je ne le ferais pas. Mais, ah! bien oui, dès que j'eus amen,

ils commencèrent tous à me féliciter, et à faire que c'était une

bénédiction, et Kierewier avait préparé un papier qu'il me mit dans

la main, et mon maître ne faisait que tousser: c'est maintenant qu'il

avait la poitrine oppressée; avant que je pusse dire quelque chose,

M. Van Zuchter prit une grande sonnette de table; elle ressemblait à

une cloche, et alors mon neveu rentra, et je n'eus plus qu'à partir;

mais que dit ma femme lorsque je revins à la maison comme domestique de

batelier! J'étais à peine rentré à la maison que déjà madame Dikkerdak

et mademoiselle étaient là, tout le monde me félicitait et me disait

que je serais bientôt batelier! Une belle chose: tous les bateliers

sont plus jeunes que moi, et je ne viens que le troisième après le

plus jeune domestique.--Et comme ma femme se lamenta, lorsque dans

les froides matinées je devais aller à la barque avec ma vadrouille

sous le bras! Oh! mes chères gens! Enfin nous avons trainé et nous

traînons comme nous pouvons. Monsieur est mort, madame est morte,

et la jeune demoiselle a encore dernièrement voyagé avec moi; mais

elle disait à peine bonjour et bonsoir, et je suis maintenant dans ma

soixante-dixième année... Ho... o,... o..., conducteur, la corde va se

mettre en pièces avec ces chocs. Elle durera encore plus longtemps, que

moi, s'il plaît à Dieu!

[Footnote 1: Abréviation de Corneille.]

[Footnote 2: Trousseau fait de vieux cordages défilés qui sont attachés

au bout d'un bâton et dont on se sert comme d'un balai à bord des

navires pour les nettoyer.]

III

LE BARBIER.

_À monsieur J. D. Van den Hanzett, chirurgien à Monnikendam._

Mon digne collègue,

Les longues soirées d'hiver et le nombre relativement petit des

patients me permettent de vous écrire, à l'occasion de la nouvelle

année, une lettre confraternelle; ce que j'avais envie de faire

depuis longtemps: cette fois-ci, je n'ai pu résister davantage à

l'aiguillon. Vous ne sauriez croire combien, dans cette capitale,

diminue tous les jours le nombre des confrères avec lesquels on puisse

échanger raisonnablement ses idées sur la science; ce sont presque

tous maintenant des gens qui ont fait de très-faibles études, qui

comprennent l'opération, c'est-à-dire la partie manuelle, qui ont de la

dextérité, mais sans procéder en vertu d'une théorie ou d'un système,

et qui ne peuvent rendre compte de leur affaire; ils ne sont même pas

capables, si par une circonstance, accidentelle ils produisent une

ulcération, de la guérir _secundum legum artum_, ou de graisser une

emplâtre, et c'est pourquoi aussi, pour les blessures qu'on se fait,

ils ne savent ordinairement rien conseiller que de l'eau froide et une

compresse.

Oh! mon bon Van den Hanzett, lorsque, chez votre digne oncle, à

Amsterdam, nous exercions cette branche dans notre jeunesse, c'était

une autre branche et un autre temps. Qui eût osé donner à ce profond

savant le nom déshonorant de barbier, qui dans les dictionnaires

les plus étendus de ce temps ne se trouve même pas. Maintenant nous

sommes tous nommés ainsi par le grand et le petit. On a arraché notre

branche du cercle des sciences médicales et réduite à elle-même, si

bien qu'elle se corrompt et se dessèche comme une branche violemment

amputée de l'arbre. Peu sont aussi heureux que nous à qui il a été

donné de continuer d'exercer le noble art de la chirurgie, mais quelle

est la considération dont nous jouissons? Quel cas fait-on de nous dans

les commissions médicales provinciales? Et ne devons-nous pas avouer

que dans ce siècle d'obscurantisme, notre rasoir fait perdre toute

confiance en notre lancette?

Si nous trouvions encore, dans l'emploi de ce rasoir, un moyen

surabondant d'existence, comme il conviendrait qu'en pût donner un art

qui est en si étroite alliance avec la civilisation, et duquel tant

de choses dépendent dans la société, nous pourrions alors du moins,

nous pourrions nous consoler et prendre à cœur l'avantage général, non

sans profit pour nous-mêmes. Mais s'il en est pour vous comme pour

moi, alors vous perdez aussi tous les jours des chalands, et il ne

vous en naît pas de nouveaux. Hier,--et cette circonstance même m'a

porté à vous écrire aujourd'hui,--hier j'ai perdu mon dernier patient,

qui était habitué à se faire raser jusqu'à la nuque avec un large

instrument, et un peu dans le système dur, comme notre défunt patron

avait coutume de traiter les bourgmestres, lorsqu'on était encore

habitué à donner aux parties du menton et du cou un aspect convenable.

Maintenant il est dans l'ordre de laisser autant de poil que possible,

au grand affront de l'intervention de Tubalcaïn et de la branche

chirurgicale, et j'ose dire, de plus, au grand détriment des bonnes

mœurs. Car je présume, avec de bonnes raisons, que tous les régicides,

les suicidés, les émeutiers et les auteurs de comédies, en France et

ailleurs, doivent en grande partie leurs sauvages égarements à ce que,

depuis les années de la puberté, ils ont donné pleine carrière à leur

barbe et l'ont laissée croître à la façon des révolutionnaires, qu'on

nomme _Jeune-France._ Je les vois tous les jours dans les magasins

d'estampes.

Mais revenons au défunt. Je vous dirai qu'avec lui toute mon ambition

pour l'avenir de la branche est descendue dans la tombe. Que veut-on

présentement? Avec le dédain du gracieux, tout le beau de l'opération

disparaît, et si doucement, si insensiblement, qu'on en vint à

laver la barbe! Comment peuvent, de cette façon, faire honneur

à la branche, ceux qui se montrent les vrais disciples de notre

inoubliable Blaaskron, lorsque tout doit être fait en cinq minutes?

Mais savez-vous, mon digne Van den Hanzett, qui sont ceux qui gâtent

pour vous et pour moi toute la branche chirurgicale? Personne autre que

cette infâme nation anglaise qui est la cause de tous nos malheurs.

Ouvrez le premier journal venu qui vous tombe entre les mains et vous

en serez convaincu. Partout vous verrez les emblèmes de notre branche

représentés d'une manière incomplète par de mauvaises gravures sur

bois, et à votre indignation intérieure vous verrez que c'est une

nouvelle sorte de rasoirs patentés, de sirops patentés, de savons

patentés, qu'on vient d'inventer uniquement dans le but, pour ainsi

dire, de jeter des perles devant des porcs, rendre notre difficile

branche accessible au premier venu, et nous voler, nous et nos enfants.

Je demande seulement, mon digne collègue, ce que signifie cette belle

institution des patentes, si chacun, non seulement ceux qui ne sont pas

graduées, mais même les non patentés, ont la permission de se faire

la barbe eux-mêmes? Voilà une question qui vaudrait la peine d'être

présentée à la seconde chambre, et je serais curieux de voir comment

ces messieurs en sortiraient. Mais à quoi cela servirait-il, Van den

Hanzett, à quoi cela servirait-il? Croyez-moi, si vous pouvez le croire

à Monnikendam; mais ici, dans la capitale, il y a abondamment occasion

de se convaincre qu'un tiers des hautes puissances (ombres de nos

pères!) se soustrait à la faculté.

Mais laissons de côté ce chapitre chagrinant pour nous; ma lettre est

déjà longue, et j'ai fixé ce soir pour l'exercice de mes deux fils,

qui doivent tous deux se faire, pour la première fois, mutuellement

l'opération à la lumière. Encore un mot sur la situation sanitaire de

cette capitale. Il y a ici encore beaucoup de fièvres, et j'en reste

avec notre inoubliable patron au _principium nocentium_ de l'eau,

en combinaison avec les humeurs de l'atmosphère. Mais croyez-moi,

le quinquina fait beaucoup de mal à la longue. J'ai eu, il y a peu

de temps, l'honneur de guérir un patient qu'on aidait à mourir avec

le misérable _sulfatis quinini_, seulement et uniquement en lui

conseillant de manger des grappes de raisin sur l'estomac à jeun; la

fièvre intermittente l'a immédiatement quitté! Et moi je vais vous

quitter aussi. Adieu, _avicissime collega_, mes salutations cordiales à

madame la chirurgienne, et aussi de la part de ma femme.

Votre affectionné collègue,

JORIS KRASTEM.

Amsterdam, 12 décembre 18...

P. S. Je crois que vous ferez bien d'enlever le crocodile empaillé

qui pend peut-être encore, comme autrefois, au plafond de votre

magasin. On commence en ce temps profane à plaisanter de ces affaires

scientifiques. _O tempores! o mora!_

IV

LE COUCHER DE LOUAGE.

Le premier crépuscule du matin planait sur la ville académique[1]; çà

et là, la petite mèche d'un réverbère isolé répand une lumière devenue

inutile. Tout dort encore dans la _Bréestraat._ Seules les corneilles

sont en promenade en grand nombre sur les pierres et volent sur la

tête de bœuf chez Rivé et sur les têtes des lions qui veillent sur les

clefs de Leyde sur l'escalier de l'Hôtel-de-Ville, s'étonnant que la

sentinelle regarde d'un œil si endormi, et qu'elle ne porte plus de

bottes luisantes comme autrefois. Par respect pour le repos des têtes

savantes de l'Athènes néerlandaise, elles s'abstiennent cependant de

cris inutiles. Tout à coup retentit un coup de fouet qui fait prendre

à un carrosse à quatre chevaux la fuite vers les clochers et les

cheminées. La calèche arrive devant une étroite boutique encore fermée.

C'est une bonne voiture, plusieurs fois employée et mise à l'épreuve:

sur le siège est assis dans toute la gloire de son attitude, avec le

chapeau dans un étui luisant, une paire de favoris de chaque côté du

visage, des anneaux aux oreilles, un œil vif, une bouche joyeuse, et

enveloppé dans un pourpoint de drap gris et un long manteau, Gerrit

Van Stienen, surnommé le fou Gerrit, à cause de sa hardiesse en partie

réelle, en partie feinte, vis-à-vis des nobles coursiers.

--Hip! hi! cria le fou Gerrit. Tout s'arrête dans un silence de mort.

Il se lève sur le siège, et fait claquer trois fois son fouet, si bien

que les corneilles s'envolent comme si cela s'adressait à elles et

commencent un carrousel autour de la poire de l'Hôtel-de-Ville. Il fait

entendre de nouveau son hip! hi!

La fenêtre de l'étage s'ouvre; un jeune homme avec un mouchoir de

soie sur la tête (les étudiants détestent les bonnets de nuit) et une

jeune-france au menton, regarde au dehors, enveloppé dans une robe

de chambre écossaise à carreaux.--Eh! le fou; voilà de l'exactitude,

gaillard!--Bonjour, monsieur, dit le fou en clignant obliquement de

l'œil, avez-vous attendu longtemps?

Le monsieur à la jeune-france jette un coup d'œil sur

l'attelage:--Doivent-ils le faire, Gerrit, dit-il.--Oui, monsieur,

ils le désirent de tout cœur.--Ils n'ont pas un extérieur florissant,

Gerrit.--Cela ne se peut pas non plus, monsieur; mais les jambes sont

solides.--Il me semble qu'ils s'appuient si rêveusement l'un contre

l'autre.--Monsieur doit tenir compte qu'ils sortent à peine du lit;

et puis ils ne se tiennent pas en perfection debout, mais ce sont de

fameux coureurs.

Trois jeunes gens apparurent, venant des différents coins de la ville,

et se réunirent d'une façon passablement bruyante dans la chambre de

l'étudiant à la jeune-france.

La chambre obscure · 第 14 / 18 段