qu'Antoine. Il appartenait à ce petit nombre d'heureux qui peuvent
se dire sûrs de leur coup: «Savez-vous à quoi cela tient, avait dit
un jour le vieux Krelis, assis avec des paysans et buvant la bière,
sur le banc devant le _Lion rouge_, lorsque Antoine passa chargé de
gibier; savez-vous à quoi il tient qu'Antoine le chasseur, quand deux
gélinottes se lèvent, une devant et l'autre derrière lui, il ne les
abat pas moins toutes les deux?--C'est parce qu'il à un fusil à deux
coups, avait-on répondu.--Non pas, camarades, avait dit Krelis, c'est
parce que c'est un homme double.» De là venait aussi qu'Antoine le
chasseur ne se plaignait jamais des circonstances contrariantes dans
les quatre éléments auxquels un grand nombre de chasseurs attribuent
tout, quand ils reviennent au logis la carnassière plate, parlant haut
et ferme d'une foule de lièvres et de perdreaux qu'ils n'ont à la
vérité pas rapportés à la maison, mais convaincus qu'ils sont allés
mourir de leurs blessures dans quelque trou impossible à découvrir.
La gorgée d'eau-de-vie, le craquement si harmonieux pour un chasseur
des deux chiens de son fusil, le radieux soleil paraissaient dissiper
l'humeur sombre d'Antoine le chasseur et lui inspirer du courage; dès
qu'il se voyait arrivé au terrain de chasse, son esprit s'éveillait.
Veldine sautait légèrement devant lui; elle commença bientôt à renifler
très-fort, le nez contre le sol.
--Le chien commence à travailler, dit Antoine, cela ira bien.
Bientôt un lièvre débusqué bondit. Les deux coups partirent, l'un après
l'autre. Le chien s'élança: le lièvre était libre.
--Que diable cela veut-il dire? dit Antoine le chasseur en jetant
son fusil à terre. Il suivit d'un œil stupéfait l'animal aux longues
oreilles qui n'était nullement blessé, et qui, poursuivi par le chien,
vola à travers la plaine jusqu'à, ce il disparût de l'autre côté sur
une dune où Veldine le suivit avec ardeur et avec des aboiements
entrecoupés; mais elle finit par en perdre la piste.
Il siffla pour rappeler son chien et chargea de nouveau.
--Je pensais bien que je serais malheureux! s'écria-t-il, Enfin, ce
n'était qu'un lièvre! Doucement, Veldine.
Et il poursuivit son chemin.
--Ce n'était qu'un lièvre, disait Antoine le chasseur, mais que
voulait-il donc? Permettez-moi de vous parler un peu de Jeannette, et
vous le comprendrez.
Je ne commencerai pas par vous dire que Jeannette était la plus jolie
des filles de Schoorl. Une telle expression ou ne dit rien, ou dit
souvent trop, et en tout cas est rebattue. Dans mille récits, la
jeune fille est toujours la plus jolie de la contrée. Mais ce qui
est certain, c'est que c'était une charmante enfant, plus délicate
et plus svelte que la plupart des petites paysannes, et les boucles
d'oreilles d'argent du dimanche pouvaient parfaitement lui manquer
pendant la semaine, sans qu'elle en fût moins séduisante. Orpheline,
elle était le soutien, la consolation de sa grand'mère et d'un frère
sourd-muet qui avait neuf ou dix ans. Ces trois personnes constituaient
le petit ménage de la chaumière sous les arbres. Avec sa grand'mère et
le malheureux enfant, Jeannette n'aimait personne autant qu'Antoine
le chasseur, et si elle avait parfois souffert en songeant à la mort
éventuelle de sa grand'mère, elle s'était peut-être imaginé aussi
qu'elle pourrait bien devenir la femme d'Antoine le chasseur. Dans
l'état où les choses étaient maintenant, elle tourmentait Antoine tant
et plus, mais cela n'allait pas plus loin. La grand'mère aimait à
entendre plaisanter Antoine, et l'enfant sourd-muet était au comble du
bonheur lorsqu'il le voyait approcher et qu'il lui apprenait à faire
des trébuchets de pierre pour prendre des moineaux; Jeannette regardait
avec amour Antoine de ses grands yeux sereins et bleu foncé, lorsqu'il
venait en aide au jeune garçon et le faisait sauter sur ses genoux,
jusqu'à ce que sous l'empire de la joie il parvint à faire entendre un
son. Et le soir, lorsque Antoine retournait à la maison, il arrivait
bien quelquefois que ses lèvres touchaient son frais petit visage,
mais pas davantage; et «le bonsoir, Antoine!» n'en était pas moins
affectueux pour cela.
Mais la veille au soir, Jeannette l'avait malicieusement tourmenté, car
c'était déjà le sixième jour de la chasse, et bien qu'Antoine eût déjà
apporté maint lièvre à la chaumière, il n'avait pas encore tiré un seul
perdreau.
--Non, frère Antoine, avait dit Jeannette, les lièvres, cela va encore,
mais les plumes, cela va trop vite pour vous, camarade!
--Combien voulez-vous que je rapporte de perdreaux demain? demanda
Antoine.
--Je ne vous imposerai pas trop, mon garçon, répondit Jeannette.
Tirez-en deux seulement et je croirai que vous vous y connaissez encore.
--Cela sera, Jeannette! s'écria le chasseur en passant le bras autour
de la taille de la jeune fille; cela sera comme vous le dites, ou je
veux ne plus m'appeler Antoine le chasseur. Et il l'attira vers lui.
--Reste tranquille, mon petit Antoine, s'écria la jeune bile, pas de
folie, entends-tu? Un baiser? Quand les perdreaux seront là, nous
verrons. Fi, mon garçon, pas de folie!
Et elle se mit à rire aux éclats pour persister dans sa ferme
remontrance.
--Soit, répondit l'amant; mais sais-tu, Jeannette, donne-moi un baiser
sur la main, et si demain je reviens sans perdreaux, donné-moi encore
un baiser semblable; mais si j'en apporte, gare à ta carcasse!
--C'est fait! dit joyeusement Jeannette, et elle se rapprocha de lui,
lui donna une bonne poignée de main, se laissa donner un baiser sur la
joue, après quoi sa bouche se détourna un peu plus que d'ordinaire; le
sourd-muet, en voyant cette scène, releva la tête et se mit à bondir de
plaisir autour de la chambre en battant des mains.
Étonnez-vous, maintenant, qu'Antoine le chasseur ait dit aujourd'hui
avec quelque dédain:--Ce n'est qu'un lièvre!
Et cependant s'il avait eu le lièvre seulement! car on aurait dit de
plus en plus qu'il courait chance de rentrer au logis les mains vides.
En vain avait-il parcouru pendant une couple d'heures la vaste dune
de Schoorl; à travers les vallées où il marchait jusqu'à la cheville
dans l'épaisse mousse brune; sur les bancs blanchis où le sable sec
et mouvant effaçait ses pas; le long des plaines où des marais salés
humectaient le sol; nulle part, pour employer un terme de chasse de la
Hollande du nord, _il ne découvrait la vie._ Il remarquait bien çà et
là une trace de lièvre, et plus loin des excréments de perdreaux; mais
ni celui-là, ni ceux-ci ne se présentaient. Il tira avec une certaine
méchanceté un hibou blanc, qui s'éleva d'un buisson sur ses ailes d'une
légèreté diabolique, le ramassa et le jeta dédaigneusement loin de lui.
Veldine lui causa encore une lâche déception en se mettant en arrêt,
et enfin il sentit quelque chose s'élancer d'une touffe de mousse
épaisse; ce n'était qu'une chétive alouette! Ainsi se passèrent de
lentes heures, et Antoine le chasseur revint sur ses pas en proie à un
abattement encore augmenté par la fatigue et l'ardente chaleur du jour.
Tout à coup une légère brise s'éleva, qui passa rafraîchissante dans
ses cheveux inondés de sueur, et après avoir franchi une haute colline
de sable blanc, il aperçut devant lui la vaste mer.
La mer offre toujours un spectacle imposant; mais lorsqu'on la voit
sur une plage parfaitement solitaire, où rien ne frappe les yeux, que
la dune dépouillée à gauche, à droite et derrière soi, sans chaumière
sur le sable, ni voile à sa surface, alors l'aspect de cette vaste
étendue vide vous saisit doublement. Le sentiment que vous vous trouvez
vraiment à l'extrémité du monde s'empare de vous; vous croyez être
le seul habitant qui reste sur la terre. Antoine le chasseur s'assit
en frissonnant sur le sommet de la colline, mit son fusil au repos,
et regarda les vagues réfléchissant le soleil. Le chien se reposait
haletant à côté de lui; sa langue sortait longue et rouge de sa gueule.
Ici, en présence de la mer, et pas de rafraîchissement!
Antoine le chasseur tira de sa carnassière un morceau de pain et une
couple de pommes, et partagea le pain avec sa compagne de chasse. Il
tira aussi sa gourde pour boire un coup.
--Non, dit-il en l'éloignant de sa bouche. Oh! ce rêve! je voudrais
être quitte de ce rêve!
Il voulait secouer le souvenir du rêve terrible de la nuit précédente,
et qui était la vraie cause de son abattement; mais la vue de la mer
lui en rappelait des circonstances qu'il avait oubliées. Bientôt il se
représenta à lui plus vivement que jamais.
Il se retrouvait, comme dans son sommeil, à la chasse avec les fils de
l'ouvrière de Schoorl: ce n'était pas cependant dans la campagne de
Schoorl, mais dans le bois de Bergen. Il portait un nouvel habit de
chasse, avec des boutons d'or qui brillaient au soleil, et Jeannette
avait planté une plume de faisan sur son bonnet. Tout à coup trois
perdreaux s'envolent devant lui, mais il ne peut les avoir à portée;
chaque fois ils s'abattent comme pour le narguer, et dès qu'il
approche, ils poussent un cri, battent dès ailes et volent plus loin.
Enfin, il voulut faire un effort pour les tirer à distance, mais son
fusil rata et lui tomba des mains. Alors les trois perdreaux crièrent
chacun trois fois, et l'un d'eux vola sur le bonnet du jeune homme où
il se posa.--Puis-je tirer, jeune homme, dit-il. Antoine lui fit signe
de la main que oui. Il visa et le perdreau tomba; mais lorsqu'il alla
pour le ramasser il n'y avait plus ni perdreau, ni seigneur de Schoorl,
mais la tête sanglante de Jeannette gisait par terre et le regardait
avec des yeux mourants; et lorsqu'il l'eut contemplée longtemps, la mer
s'avança jusqu'à eux, la tête se mit à se mouvoir sur les flots, alla
en arrière et disparut, revint au-dessus de l'eau et disparut encore,
jusqu'à ce qu'il s'éveillât. Son coq chantait; la lumière apparaissait
par les fentes et les fenêtres. Il s'habilla pour la chasse.
Et maintenant qu'il a le regard longuement fixé sur la mer, la vision
se répète, et la tête de Jeannette paraît au milieu des rides écumeuses
éclairées par le soleil de la mer du Nord, et monte et descend avec les
vagues.
Il détourna les yeux de la mer et s'étendit en avant sur la pente de
la colline, les bras sous la tête. Bientôt il s'endormit et l'affreux
spectacle se présenta de nouveau à son esprit; mais toute la mer
devint rouge comme du sang, puis de petites flammes et des étincelles
dansaient et tournoyaient tout autour. Soudain, deux coups de feu
retentirent. Il s'éveilla. Veldine avait volé au bruit et descendait au
galop la colline.
Un nuage bleu de fumée s'éleva majestueusement derrière la dune
voisine, et une nombreuse compagnie de perdreaux passa effarouchée
devant lui. Antoine rappela son chien et suivit les perdreaux des
yeux. Ils s'abbattirent doucement de l'autre côté de la colline, puis
partirent de nouveau avec le vent vers le midi. Un moment un homme
parut au sommet de la dune et regarda où se trouvaient les perdreaux,
mais ils s'étaient déjà abattus. Alors il chargea avec précaution son
fusil, et Antoine le chasseur le vit fourrer dans sa carnassière une
couple de jolis perdreaux, après les avoir, considérés un instant avec
complaisance.
C'était Dirk Joosten, le seul homme dans tout Schoorl qui ne pût
le souffrir et qu'il ne supportait pas davantage. Car Dirk Joosten
unissait le métier de braconnier à celui de chasseur, et Antoine
l'avait un jour surpris occupé, à une heure avancée de la nuit, à
tendre des pièges pour les lièvres, passion qui a donné un mauvais
renom aux habitants de Schoorl. Au reste, c'était un mauvais chasseur,
et même avec l'aide du braconnage il ne rapportait pas, dans une saison
de chasse, la moitié de ce que tuait le double Antoine, comme disait
Krelis, ce qui l'ennuyait beaucoup.
Dès que Dirk aperçut Antoine le chasseur, il lui cria d'un ton
demi-impératif:
--Où sont-ils allés, Antoine?
--Vous devez le savoir! dit celui-ci.
--Puis-je regarder par-dessus la montagne? grommela Dirk Joosten.
Avez-vous quelque chose?
--Ni poil ni plume! cria Antoine le chasseur, à haute voix.
--Cela va mieux pour moi, dit Dirk en souriant: et il tira un lièvre et
trois perdreaux de sa carnassière, et les éleva triomphalement en l'air.
--Chacun son tour, Dirk! cria l'autre.
--Oui, s'écria Dirk, et si tu n'avais-pas de tour aujourd'hui, enfant
du diable!
Alors il descendit la dune et continua son chemin en se dirigeant vers
le nord.
--Allons, maintenant au champ, de derrière, Veldine! dit Antoine le
chasseur à son chien, et un rayon de courage brilla de nouveau dans ses
yeux, un joyeux sourire illumina son visage bruni. Il but un petit coup
de sa gourde et se dirigea vers le midi.
Il avait bien remarqué l'endroit où les perdreaux s'étaient abattus.
D'après tous ses calculs, c'était une plaine à lui bien connue qui a
l'air d'une exploitation manquée, et ça et là parsemée de bouquets de
genêts, de saules rampants et d'aunes nains. Cependant il prit encore
plus au sud, comme s'il dépassait la place pour tirer les perdreaux
contre le vent. Alors il s'approcha de la plaine; mais les perdreaux
étaient devenus sauvages. Bien loin avant qu'il ne fût à portée, ils
prirent leur vol, et firent une bonne traite vers le sud-ouest où ils
s'abattirent de nouveau.
--Patience! pensa Antoine, et après avoir vainement exploré la plaine
pour s'assurer qu'il n'était rien resté en arrière, il prit la même
direction pour poursuivre la compagnie.
Il répéta cette manœuvre encore trois ou quatre fois, cette manœuvre
dont il avait rêvé; chaque fois les perdreaux gardaient l'avance: il ne
perdit pourtant pas patience: la vue des perdreaux à l'horizon, toute
vexante qu'elle fût, le faisait continuer. Mais son âme était tellement
préoccupée des perdreaux qu'il me semble qu'un lièvre, aurait pu lui
couper le chemin sans que, tout bon chasseur qu'il fût, il l'eût aperçu
à temps! Après une couple d'heures de chasse, il se reposa encore une
fois dans un endroit où son chien trouva de l'eau de source. L'animal,
non content de se désaltérer, entra dans l'eau jusqu'au ventre, et
parut après ce rafraîchissement aussi alerte et aussi vif que le matin.
Antoine imita cet exemple, puis poursuivit la chasse.
Déjà il avait dépassé le bois de Bergen. Tout à coup, il vit la
compagnie se lever et s'abattre aussitôt. Il se hâta de marcher dans
cette direction. Déjà il approchait de la place où elle devait être!
le chien tenait le nez avec la plus grande attention contre le sol.
Son espoir n'avait pas encore été aussi vif de toute la journée. Mais
tout à coup le poteau de la chasse réservée du seigneur de Bergen lui
tomba sous les yeux; son domaine s'étend encore de quelques verges au
delà du bois. Déjà le chien l'avait dépassé eu reniflant. La tentation
était grande. Il n'avait encore rien fait après une chasse de tant
d'heures. Bien plus, il s'était vanté de rapporter des perdreaux. Et
puis Jeannette lui refuserait le baiser promis, et pis encore, comme
elle se raillerait de lui! Son nom ne serait plus Antoine le chasseur.
Le garde du bois de Bergen était à Alkmaar. Ah! comme les perdreaux
en s'élevant l'avaient provoqué! il avait marché vers le nord. Et là,
à une quarantaine de pas peut-être, se trouvaient les objets de son
désir, non, de son besoin, les beaux perdreaux, fatigués d'un long vol,
et reposant, Dieu sait de quel profond repos, dans la haute mousse!
Il se sentait agité; son cœur battait dans sa poitrine. Le chien allait
de nouveau reniflant. Il leva les yeux et soupira profondément. Un
instant, il réfléchit et il rappela le chien qui obéit à contre-cœur.
«Je ne veux pas me nommer Antoine le voleur de gibier, à mes propres
yeux!» dit-il en soupirant.
Il tourna le dos au poteau et à la chasse du seigneur de Bergen, et
tout à coup, comme pour le récompenser, un fort sifflement se fit
entendre! une couple de perdreaux s'envolaient juste devant lui, des
retardataires qui n'avaient pu suivre la troupe. Au même instant son
doigt fut sur la gâchette et les deux coups retentirent. Un perdreau
tomba comme du plomb; l'autre alla un peu plus loin, tourna sur
lui-même en l'air, et tomba également. Tandis que Veldine s'emparait du
premier, il alla pour ramasser l'autre. Il vivait encore et s'efforçait
de se cacher dans la mousse, mais Antoine le saisit. Il le regardait
tristement et d'un air plaintif avec son petit œil rond où la lumière
était à demi éteinte. Il le laissa retomber. C'est d'un œil pareil
que Jeannette l'avait regardé dans le sinistre rêve. Toute la vision
reparut devant son esprit. Et, ramassant de nouveau le perdreau, le
petit œil rond était déjà couvert de la paupière grise!
Le fatal souvenir est passé, et Antoine le chasseur fait joyeusement
le reste de son chemin. Il a ce qu'il désirait: les deux perdreaux
desquels dépendait la conservation de son nom étaient suspendus à sa
hanche. Il n'a pas perdu le baiser de Jeannette! Le fusil chargé de
nouveau lui semble léger. Il marche ainsi à travers la haute bruyère et
les genêts. Un quart d'heure après, un lièvre bondit et tombe presque
au même instant, «_arrêté dans ses bonds agiles par le plomb rapide_,»
comme a chanté le plus poétique chasseur de la Hollande.
--Plus on arrive tard au marché, plus il y a de beau monde! dit Antoine
le chasseur. Et, content de sa chasse, il se dirige tranquillement vers
Schoorl.
Il était déjà tard, et il avait, encore une forte hauteur à gravir,
puis une longue promenade, bien que la distance ne fût cependant pas
comparable à la largeur du ciel; mais que lui importait la fatigue? Il
allait arriver triomphant avec sa chasse sous les yeux de Jeannette.
--Puisse-je porter le lièvre, Antoine? demanda, un petit garçon aux
cheveux jaune paille et aux joues d'un brun de cale qui sortait du
taillis sur la dernière dune de Schoorl; il y avait coupé un bâton
lorsqu'il avait vu les pattes velues sortir du filet de la carnassière.
--Oui, frère de Krelis, dit joyeusement Antoine le chasseur, je vais te
le donner; mais il ne faut pas l'escamoter, entends-tu?
Il s'assit par terre, et ouvrant la carnassière, il la vida d'abord des
perdreaux qu'il avait mis au-dessus. Le petit garçon en prit un et le
considéra.
Eh! qu'il est gras! et de jolis petits yeux d'ouate! dit-il en ouvrant
par un badinage d'enfant un des yeux du perdreau et le mettant devant
Antoine.
--Laissé ses yeux fermes, méchant bambin! dit Antoine le chasseur avec
vivacité, et un nuage reparût sur son front.
Alors il suspendit le lièvre en sautoir par les pattes sut le bâton de
l'enfant: celui-ci, fier de sa charge et se sentant plus grand que tous
les enfants de paysans réunis des seigneurs de Schoorl, Groet et Kamp,
descendit rapidement avec l'animal.
Mais Antoine cacha les deux perdreaux dans l'intérieur du sac de la
carnassière, si bien que la moindre plume n'en dépassait pas.
--Je serai malin, se dit-il à lui-même, et je vais voir d'abord ce
qu'elle va faire.
Ainsi il traverse le village et suivit le chemin de sable; calculant
s'il était vraisemblable que Jeannette fût ou non à la maison à cette
heure de la journée. Il était encore à cinquante pas de sa chaumière.
Le bois tressaillit à sa droite, et Jeannette s'élança en poussant un
grand cri pour l'effrayer. Le sourd-muet la suivait lentement.
Antoine le chasseur s'effraya plus que Jeannette n'avait pu s'y
attendre. Un frisson glacial lui parcourût les membres. Mais il se
remit sur-le-champ.
--Sac plat! lui cria-t-il en riant.
--Cela n'est pas vrai, dit la joyeuse fille, car j'ai vu le garçon avec
le lièvre. Mais où sont les perdreaux, Antoine?
--Je n'ai pu en atteindre, dit Antoine, qui sentit que son visage
le trahissait. Mais non, Jeannette, ajouta-t-il, la jeune fille le
regardant avec incrédulité.
--Voyons, camarade, dit-elle; et elle saisit la carnassière pour se
convaincre.
Mais il tira celle-ci de la main chérie et la repoussa brusquement vers
son côté droit. La jeune fille sourit et sauta devant lui pour tacher
de voir dedans. Un coup retentit: le chien aboya. Jeannette gisait
sanglante à ses pieds.
Dans son brusque mouvement pour jeter la carnassière de l'autre côté,
il avait engagé le chien de son fusil dans une des petites mailles du
filet, et en relevant l'arme, le coup était parti.
Antoine le chasseur et les deux petits garçons étaient pétrifiés. Mais
l'enfant sourd-muet revint le premier à la conscience de la situation:
il s'élança furieux sur Antoine et le mordit au bras. Le fusil était
tombé par terre. Tout à coup le malheureux chasseur se baisse et le
saisit par la crosse; mais une main vigoureuse saisit la gueule du
canon et lui arrache l'arme. C'était un paysan qui étant accouru
déchargea le fusil en l'air. La moitié du village accourut et se pressa
autour du cadavre de Jeannette et autour de l'infortuné, qui désire
retrouver son fusil et lutte avec une rage muette contre les assistants.
* * * * *
Il n'y a pas de secours à porter à Jeannette. Chacun sait qu'un coup
de plomb à bout portant fait une blessure mille fois plus dangereuse
qu'une balle; car chaque petit grain en fait une particulière et la
quantité des plombs est infiniment plus lourde. Mais aussi le coup
avait frappé la charmante enfant, droit au-dessous du cœur. Pleurée
de tout Schoorl, elle alla reposer sous les petits arbres verts du
cimetière. La vieille grand'mère et l'enfant sourd-muet avaient tout
perdu.
L'infortuné Antoine le chasseur fut saisi d'une violente fièvre dans
laquelle il ne cessait pas d'être furieux. La nuit après l'enterrement
de Jeannette, il échappa à son gardien qui avait succombé au sommeil et
monta sur la fenêtre. Le garde du bois de Bergen qui s'en retournait
tard à la maison, le vit au clair de lune travailler en chemise au haut
de la dune.
--Que faites-vous là, Antoine? cria-t-il d'une voix forte en le
saisissant par le bras,
--Seigneur, dit l'infortuné effrayé et à voix basse, je l'enterre. La
mer va venir tout à l'heure.
Et il couvrit de sable un des perdreaux, pour lequel il avait creusé
une tombe avec ses doigts.
Le soir suivant, il avait rendu l'âme!
[Footnote 1: Terres en friche ou incultes.]
FIN DE LA CHAMBRE OBSCURE.
TYPES HOLLANDAIS.
I
LE BATELIER.