d'un pas rapide l'escalier.--C'est qu'_il_ dit aussi, dit Gerrit en
montrant son fouet.--En deux heures à Harlem, ordonna un autre, en
boutonnant étroitement son paletot.--Si nous ne faisons pas le chemin
en sept quarts d'heure, dit Gerrit, cela ne sera pas gentil, et il
cligna des yeux.--Il ne faut jamais marcher, Gerrit, dit monsieur
François, pas même dans le sable, et il prit place.--Ils devraient être
morts de honte, reprit Gerrit.--Fais claquer ton fouet â ébranler la
rue, dit joyeusement M. X... en tirant la portière à lui; la réponse du
fouet fut: Clic! clac! clic! et les corneilles s'envolèrent eh poussant
de grands cris, et la voiture roula et fit trembler tous les carreaux
de la _Bréestraat_ dans leurs rainures, jusqu'à là porte de Rhynsburg.
On s'arrête pour se rafraîchir à _l'Homme savant_,--Vous n'avez pas
très-bien marché, Gerrit.--Il faut défaire les jarretières, dit l'homme
en ôtant son surtout parce que le soleil commençait à lui peser et
se montrant dans une blouse bleue à courts pans, un gilet jaune et
un pantalon en velours dont les jambes sur le côté étaient garnies
d'une foule de boutons d'os. Les étudiants, Gerrit, et les chevaux
prirent leur _prandium._ Tout est déjà prêt de nouveau.--Attendez, crie
François, il nous faut une farce. Duin, allumez les lanternes.--Les
lanternes en plein jour, demanda Duin en pâlissant.--Soyez-en sûr, dit
Gerrit du haut du siège et en clignant des yeux avec la plus grande
gravité; vous ne savez pas, il suffit souvent d'une petite cause pour
amener un grand malheur. Hip! hi! hâte-toi un peu, Duin.
On arrive à Harlem, les lanternes allumées. La course a duré deux
heures.--Les cloches sonnent, dit Gerrit. On le convainc du contraire
avec sa propre montre.--On a couru trop fort pour pouvoir retenir les
chevaux. Nouveau clin d'œil. Et le long fouet va à droite et à gauche,
et l'air retentit sous les coups, et les chevaux trottent dans la bonne
ville, si bien que les épiciers disent derrière leurs comptoirs que
c'est un scandale.
On sort par la porte Neuve, on monte la chaussée; on tourne la porte du
Sable; Bloemendaal; le sable...
--Vous ne marchez plus, Gerrit? lui crié-t-on.
--Le cheval de devant sous là main a perdu un fer, et le cheval de
derrière a marché dans les clous de celui de devant, messieurs.
Mais, malgré ces accidents, dès qu'on approche de la barrière de
Zomerzorg, le fouet retentit: Clic! clac! clic! on passe au grand trot
devant la maison, on longe le pont, la voiture tourne court et s'arrêté
net devant la porte.
--Jolie manœuvre, fou! crièrent les messieurs d'une seule voix, et l'on
dit unanimement que personne ne s'entendait mieux à conduire que Gerrit
le fou. Celui-ci moissonna son triomphe en adressant un clin-d'œil
répété au garçon d'écurie qui attendait.
Un quart d'heure après, les chevaux sont au râtelier, et Gerrit, les
manches retroussées, prend avec la pincette un petit charbon du foyer
de la cuisine pour le mettre sur sa courte pipe.--Eh bien, Katjen,
dit-il a une grosse cuisinière rien moins que jolie, je n'ai pu
rester plus longtemps loin de vous. J'ai dit à ces messieurs: Nous
poursuivrons le voyage jusqu'à Zomerzorg, je veux savoir si Katjen n'a
pas encore d'amoureux.--Qu'est-ce que cela vous fait? cit l'aimable
maritorne; vous avez une femme à la maison.--Une femme, répondit
Gerrit, et à ce souvenir il ôta respectueusement son chapeau luisant;
une femme comme deux, Katjen, et elle vous fait ses compliments.
Demandez à ces messieurs; je leur ai dit: Messieurs, aidez-moi à me
souvenir que je dois faire à Katjen les compliments de ma femme.
Les messieurs sont à table. Les premiers moments sont passés.
_Conticuere, rumor,_ etc. Ce sont des acclamations, des éclats de rire,
des toasts sans fin. Monsieur un tel, avec des petits yeux brillants,
à demi plus petits que d'ordinaire, arrive derrière, à la cuisine, et
s'écrie:
--Gerrit, avez-vous du vin?
--Du vin, monsieur, demanda Gerrit avec le plus innocent visage du
monde, en se versant un verre de bière.
--Par les dieux! s'écria monsieur _un tel_, Gerrit n'a pas de vin, et
courant en avant, il revient avec une bouteille à rabat. Lorsqu'il a
quitté la cuisine, Gerrit cligne extraordinairement de l'œil, et est
transporté de contentement.
Les messieurs se remettent en voiture. Ils sont surexcités. L'un
veut aller en voiture, l'autre veut rester en arrière. Le troisième
veut avoir le fouet. Le quatrième déclare qu'il consent à donner
dix _stuivers_ à Gerrit, s'il fait en sorte de les verser.--J'ai de
l'argent, assez, monsieur, répond Gerrit; j'aime mieux mourir demain
qu'aujourd'hui.
Il est ferme sur son siège, fait claquer son fouet, cligne des yeux,
répond par des plaisanteries, et ne fait pas un pas de plus qu'il ne
lui convient.
Il est tard dans la nuit, lorsque Gerrit arrive à la maison. Le garçon
d'écurie ouvre la porte et l'éclaire en face avec sa lanterne.
--Tu as un peu chaud, hein? dit Gerrit; moi je tombe du sommeil que
j'ai abrégé ce matin.
--Un bon pourboire? demanda le valet d'écurie en frissonnant, dans sa
casaque de toile, de froid, de sommeil et de désir.--Une poupée de
l'homme, André!--C'est une honte, Gerrit! de tels pourboires quand vous
traînez toujours à rentrer.--Allons, dit Gerrit, laisse-moi gagner mon
lit, et que je n'aie plus à me soucier de rien.
[Footnote 1: Leyde, où se trouve la principale université de Hollande.]
V
LA JEUNE FILLE DU BRABANT DU NORD.
Par une belle matinée du mois d'août de l'année 1839, deux jeunes
gens suivaient le fatigant mais beau chemin de Heide vers Oosterhout.
Ils étaient descendus de la diligence au premier de ces endroits et
devaient dîner dans le second. Le soleil brillait splendidement sur les
champs fertiles couverts de seigle et de sarrasin, qui s'étendaient des
deux côtés du chemin, mais en même temps ne tombait pas moins brûlant
sur leurs chapeaux de paille et leurs havre-sacs, et comme le frais
taillis qu'ils longeaient et les petites sapinières qu'ils traversaient
de temps en temps étaient trop bas pour donner beaucoup d'ombre, ils
commençaient à s'apercevoir qu'un voyage à pied peut avoir aussi ses
désagréments.
--Cette diable de tour, dit le plus jeune en s'arrêtant et en appuyant
le pommeau de sa canne sur le côté pour respirer un instant, cette
diable de tour est tantôt à droite et tantôt à gauche, et nous
n'avançons pas.
--C'est cependant le bon chemin, répliqua le plus âgé qui portait la
décoration de la campagne de dix jours[1], je le connais bien. Voilà
là-bas, à droite de la tour, le moulin où nous avions un poste.
--Est-ce un joli endroit? demanda le premier en se remettant en marche.
--Joli, tu verras. Le roi Louis en fit une ville, mais ce n'est pas
cela qui le rendit charmant. Il y a une place de marché; une vaste
église avec un autel sculpté représente le mont du Calvaire; une jolie
ruine, et nombre de charmantes maisons neuves. Mais ce qu'il y a de
plus joli, c'est Ketjen. Nous allons chez Ketjen. Tu verras comme elle
nous recevra cordialement.
--J'espère, dit l'un d'un ton de doute, qu'elle sera digne des peines
que nous donne ce fatigant chemin; car je n'aime pas beaucoup tes
servantes d'auberge. Elles sont assez jolies dans les chansons et
dans les voyages; mais pour moi je n'en ai jamais rencontré que de
grossières, prudes et mausades. On ne peut les regarder amicalement
sans qu'elles pensent qu'on va les corrompre. Si on leur adresse
quelques galanteries, elles vous regardent bouche béante sans vous
comprendre, ou vous disent monsieur! avec un rire si stupide qu'on en a
assez d'une fois.
--Tu ne connais pas Ketjen! répliqua l'autre avec une emphase affectée,
par tous les dieux, tu ne connais pas Ketjen! Tu n'es pas digne de
contempler son visage. Ketjen, le plus fin et délicat brin de fille
de tout le Brabant du nord que j'aie vue. Ketjen, avec sa jolie
petite figure, ses charmants petits pieds, ses petites mains avec des
fossettes à chaque doigt; ce petit visage au teint de neige, ces grands
yeux bleus, ce regard pénétrant. La spirituelle, jolie, joyeuse Ketjen,
qui parle si bien et rit si gracieusement...
--Et qui donne de si doux baisers? demanda le plus jeune, car, si elle
est comme tu la décris, elle doit être légère, affectueuse, et alors je
dis avec le vieux poëme:
Une jolie fille dans une auberge doit être honnête.
--Charles, dit l'autre du ton le plus théâtral possible, ne me force
pas à commettre un meurtre au milieu de cette belle nature. Encore un
mot au détriment de Ketjen, et j'abats la tête déloyale, comme ces
moissonneurs les épis mûrs là-bas. Puis, reprenant un ton naturel, il
poursuivit. Je n'avouerais pas volontiers, mon ami, combien de fois, au
temps où nous étions à Oosterhout, je l'ai tourmentée et suppliée pour
qu'elle me donnât un baiser. Si j'ai réussi trois fois à en obtenir un,
c'est beaucoup, et dans le nombre il y en a un qu'elle m'a accordé lors
du départ. Toute la compagnie était amoureuse d'elle. C'était Ketjen
par-ci, Ketjen par-là; tous rêvaient d'elle; chacun voulait se promener
avec elle, aller avec elle à Raamsdonck en voiture,--il y en avait
même, je crois, qui voulaient l'épouser...
--Et elle était à tout le monde, remarqua Charles, et elle écoutait les
plaintes de chacun?
--Pas du tout: elle était trop intelligente, et plus encore trop
honnête pour cela. Il fallait la voir aller à l'église, avec la large
faille noire suspendue sur ses épaules avec beaucoup plus de grâce, par
exemple, que ma cousine ne porte sa mantille, puis, en franchissant
la porte, la mettre sur sa tête, ce qui allait on ne peut mieux à sa
petite figure dévote; mais laissons cela. Il n'y avait personne qui
pût se vanter d'avoir obtenu une faveur d'elle; il n'y avait personne
qui la traitât brutalement ou la mit en colère; elle restait si bonne
et si affectueuse envers tous que, tous pensaient être sur un bon pied
avec elle. C'était sot de recevoir les mêmes confidences de six ou sept
hommes, reposant sur les mêmes niaiseries...
--Elle jouait la coquette, dit Charles, juste comme le village ou la
petite ville, qui, quand on croit y être, se cache chaque fois derrière
les arbres; elle jouait la coquette, mon brave, et avait ses doigts
pleins de bagues et sa malle pleine de présents de toutes sortes...
--Pas un seul: je t'assure qu'elle n'acceptait rien. Oh! si tu savais
comme elle pensait sur ces choses-là. J'étais toujours son confident.
Et elle parlait beaucoup avec moi.
--Et tu tombais dans les termes de ces heureux dont tu parlais
tout à l'heure, qui croyaient qu'ils avaient à eux seuls ce qu'ils
partageaient avec six ou sept?
--Tu ne seras pas convaincu avant que tu ne l'aies vue et entendue
parler, misérable! dit l'autre, mais tu aurais dû la voir jolie, comme
moi; ses beaux yeux pleins de larmes après une proposition inconvenante
de van der Krop, qui avait trop bu; comme elle avait les nerfs
douloureusement agacés!
--Et ce van der Krop était-il un beau garçon? demanda l'impitoyable
compagnon de voyage.
--Bien loin de là. Pour moi, je le nommais un monstre, et Ketjen aussi.
Il y en avait beaucoup qui avaient fait plus d'impression sur son cher
petit cœur...
--Toi, par exemple, n'est-ce pas?
--Oui, mais dans un autre sens; j'étais son ami; mais notre ami Évrard
était trop-haut prisé par elle. Je ne serais pas étonné qu'elle eût
pleuré au départ de celui-là.
--Allons! cela devient trop émouvant! dit Charles; plus un mot sur
Ketjen jusqu'à ce que nous la voyions.
Les deux amis arrivèrent à Oosterhout et virent Ketjen. Ils entrèrent
dans l'auberge et la trouvèrent à la fenêtre occupée d'un ouvrage
de couture. Les grandes barbes plissée du bonnet brabançon, où deux
bandeaux plats de cheveux noirs apparaissaient, tombaient sur un
mouchoir fond rouge foncé avec des carreaux verts, qui couvrait ses
épaules et son sein jusqu'au cou, et contrastait merveilleusement
avec son petit menton de neige. Elle leva la tête pour regarder, et
son grand œil bleu fit une telle impression sur le plus jeune des
voyageurs, qu'il augmenta à l'instant le nombre de ses adorateurs.
--Resterez-vous éternellement jolie, Ketjen? dit le plus âgé en lui
tendant la main; il y a neuf ans déjà que nous étions bons amis et vous
êtes toujours la même.
--Je suis cependant de huit ans plus vieille, dit Ketjen en riant
amicalement et en montrant une rangée de dents les plus régulières qui
aient jamais brillé entre deux lèvres roses.
--Monsieur! reprit l'autre, ne me connaissez-vous plus? Songez aux
chasseurs de Leyde.
Ketjen fronça son joli front pour réfléchir.
--Je crois, dit-elle en hésitant, je crois que c'est monsieur van...
der Krop.
[Footnote 1: Campagne des Hollandais en Belgique en 1831, qui se
termina par la bataille de Louvain.]
VI
LE VOITURIER LIMBOURGEOIS
--Bonjour, messieurs, dit Christophe Hermans en attelant son gros
cheval à la charrette couverte d'une banne, qui devait nous conduire
quelques lieues plus loin, bonjour, messieurs!
Ce dernier mot lut pour nous une déception. Quelque misérable que
fût notre extérieur, quelque sales que fussent devenues nos blouses
brabançonnes à la suite d'un voyage de quelques semaines; quelque
lâches que tombassent les bords de nos chapeaux; quelque humblement
que, la veille au soir, après avoir jeté nos sacs, nous ayons posé
les pieds sur la plaque du foyer commun, et avec quelle simplicité et
quelle adresse de gens du commun nous avions aidé la vieille grand'mère
à couper des haricots pour la provision d hiver, nous n'avions pas
réussi à passer pour des marchands ambulants ou des aventuriers; nous
étions des messieurs! et devions, nonobstant le triste état de nos
finances, préparés à payer, outre notre soupe au lait de la veille au
soir, notre logis de la nuit, notre déjeuner du matin, le titre de
messieurs!
Christophe Hermans était occupé, ai-je dit, à atteler son gros cheval
à la charrette, et se livrait à cette besogne dans une petite cour
intérieure où ses poules et ses dindons lui couraient dans les jambes,
en s'entretenant continuellement avec le cheval.
--Attention, aujourd'hui, sais-tu! tu auras ton filet à mouches neuf
sur le dos, et les sonnettes neuves aux oreilles. Recule un peu,
camarade; ne vois-tu pas que tu vas marcher sur la patte du chat?
Vois-tu, nous mettons un bon tas de foin dans le sac. Aussi faudra-t-il
bien marcher, etc.
Pendant cette allocution encourageante, la colossale bête était
brillamment parée d'un grand filet à mouches, mêlé de nœuds du rouge
coquelicot le plus ardent, dont la partie antérieure était tirée dans
la courroie de la têtière, et l'arriéré nouée à la queue; tout autour
il était garni d'une frange légère de même couleur, et deux gros nœuds
rouges à l'extrémité du timon.
Il est merveilleux combien d'accessoires se rattachent au harnachement
d'un cheval limbourgeois, auxquels on peut imaginer une utilité
possible, et qui tous, de l'aveu même du voiturier, ne sont là qu'à
titre d'ornements. À cette catégorie appartiennent un grand nombre
de courroies et de cordes qui vont de la têtière au collier, tandis
que la bête n'est dirigée que par la voix (par _hot_ et par _her_) et
par le fouet; ajoutez à cela une couple d'instruments de cuivre en
forme de larges et grands peignes à cheveux, desquels le collier ne
pourrait manquer, bien qu'ils y soient tout à fait sans but. Ajoutez
encore une lourde chaîne de fer le long du timon du chariot et une
guirlande de sonnettes autour de la nuque du cheval, dont la première
est une raillerie évidente de la grande douceur de l'animal, et dont
les autres sont d'une parfaite inutilité sur de larges routes où on se
voit venir à une lieue de distance.
Lorsque tous ces enjolivements furent convenablement mis en ordre,
et un grand tas de foin jeté dans un filet suspendu entre les roues,
une grosse botte de paille fut posée en travers de la charrette, sur
laquelle _Vlerk_ et Hildebrand prirent place; les portes de la cour
furent ouvertes, et Christophe Hermans, gaillard de six pieds, avec
une belle blouse bleue, marcha en avant avec le fouet de roseau
tressé, légèrement appuyé sur le coude, et il montra le chemin à son
cheval. Le filet rouge à mouches se mit en mouvement, comme un ondoyant
torrent de sang, les sonnettes retentirent, la chaîne fit entendre son
cliquetis et les deux lourdes roues du char s'ébranlèrent avec bruit.
Nous chassâmes le coq qui était venu se percher sur la banne, et notre
expédition commença, tandis que Christophe Hermans en bleu et le gros
cheval en rouge, rivalisèrent à qui ferait les plus grands pas.
--Combien de temps croyez-vous qu'il faille pour arriver à
Quaadmechelen, voiturier?
--Laissez voir, dit-il; il peut y avoir trois lieues de marche; cela
fait quatre heures et demie avec la charrette.
Remarquez que la charrette à banne est un excellent moyen de transport
pour les gens: quand ils passent en voiture auprès de quelque chose,
leurs yeux ne voient confusément que du jaune et du vert. En effet, je
puis la recommander à tous les voyageurs à pied, parce que pour voir
le pays elle n'offre aucun obstacle, pourvu qu'on rabatte la banne.
C'est aussi vraiment le mode de voyage le plus agréable pour ceux qui
deviennent un peu roides à force d'être assis, attendu qu'il n'y a
rien de plus facile que de se laisser glisser de temps en temps à bas
de la charrette, pour se dégourdir les jambes; tandis que le cheval
continue à marcher, on se promène à côté des roues sans que cela cause
de retard dans le voyage. Ajoutez à cela que, d'après tous les calculs
humains, nul danger qu'il vous arrive un malheur, puisqu'il n'est pas
possible qu'une courroie se rompe; quant à l'échappement d'une roue, je
suis convaincu que cela n'entraînerait aucun embarras; les jantes, en
effet, sont si épaisses que je suis sûr que l'équipage peut rester en
équilibre aussi bien sur une roue que sur deux. Comptez encore que ce
mode de locomotion n'est pas cher, et que, sauf un verre de bière au
voiturier qui en a besoin de temps en temps, il n'entraîne pas d'autres
frais, puisque le cheval a son râtelier sous la charrette qu'il
conduit, et qu'il est loin d'être aussi délicat et aussi gastronome que
nos beaux chevaux hollandais qui ne peuvent courir plus d'une heure et
demie, sans souffler, manger du pain et boire.
Si de plus vous trouvez un voiturier comme Christophe Hermans, un
bon et cordial gaillard, riche de communications et de récits de la
campagne, l'ennui de la route sera singulièrement abrégé pour vous.
Il aurait fallu que vous lui entendissiez raconter l'émeute que
les étudiants de Leyde avaient faite à Quaadmechelen; comment une
demoiselle, dans la bagarre, avait reçu dans la poitrine une balle qui
était ressortie par derrière, ce-qui ne l'empêcha pas néanmoins de
devenir grosse et grasse; comment les puissances de la Hollande, le
prince d'Orange et l'autre prince lui avaient rendu son salut quand
il leur avait ôté son chapeau, et comment il avait conduit sur cette
même charrette le cadavre d'un soldat de Son Altesse le prince de
Saxe-Weimar, lequel soldat avait eu la tête fendue de la propre main
de celui-ci, parce qu'il commençait à piller, à voler, et avait dit à
un Limbourgeois: _Ote ton pantalon, car le mien est en pièces._ Et si
votre voiturier est hollandais ou limbourgeois-belge, vous reconnaîtrez
avec plaisir que, par la langue, le caractère et la manière de vivre,
il appartient aussi bien à la Hollande que vous et moi.
VII
LE PÊCHEUR DE MARKEN.
_Ultima Thule._
Au commencement de chaque année, le public de la rue, à Haarlem, est
invité à jouir du spectacle amusant de cinq ou six jeunes géants qui
se montrent dans les rues avec un vieux géant, surtout à la hauteur
du palais du gouvernement et du _Doel_, où ils sont fort regardés
et poursuivis avec autant d'intérêt par les gamins de la rue qu'un
juif polonais mendiant avec une longue barbe et un bonnet pointu, ou
aux environs de la Kermesse, un arménien de Paris, avec des habits
parfumés et un turban à fleurs. Le personnel des jeunes géants change
chaque année, car ils ne sont pas admis dans cette expédition s'ils
ont déjà fêté le dix-huitième anniversaire de leur naissance et n'ont
pas encore atteint le dix-neuvième. Mais le vieux géant qui marche
à leur tête reste le même, et est seulement chaque, fois plus vieux
d'un an. Ces géants sont tous vêtus absolument de la même manière.
Ils portent,--pour commencer par ce qui frappe le plus les yeux,--des
pantalons courts d'une largeur effrayante avec de profondes poches
dans lesquelles ils tiennent continuellement leurs mains cachées, et
des pourpoints à peine fermant autour du corps, sous lesquels se montre
un gilet en damas ou en coton bleu, selon la situation financière du
propriétaire. Pourpoint et pantalon sont d'une grossière étoffe brune
et non en drap. Sur leur petite tête, ils portent un chapeau rond à
larges bords, et leurs gros mollets sont vêtus de bas gris. Comme
ornements de luxe, quelques-uns portent, et le vieux au moins, de
petits boutons ronds, en or ou en argent, dans leur cravate à carreaux
rouges, aux manches de chemise et sur le devant du pantalon. Ils ont
le front et les arcades temporales osseux et saillants, au milieu
desquelles sont cachés leurs yeux gris-pâle et tout affectueux; ils ont
de larges bouches, de petites dents blanches, et de rares et minces
cheveux de vraie couleur celtique, qui chez le vieux géant commencent à
pâlir un peu. Tels qu'ils se montrent ainsi dans les rues de Haarlem,
ils font partie du contingent de l'île de Marken pour la milice
nationale, avec le noble et estimable bourgmestre de cette île à leur
tête.
Connaissez-vous l'île de Marken? Elle offre la preuve convaincante
que la sobriété et les privations peuvent produire et conserver la
plus robuste race d'hommes. Marken est, dirait-on, un las de boue au
milieu du Zuidersée; mais non, avec un peu d'herbe çà et là pour un
maigre cheval, et du reste pas de vie végétale, sinon de l'éteule et
un peu de cochléaria, remède contre le scorbut. À Marken il n'y a pas
l'ombre d'un seul arbre; à Marken, pas d'apparence ni rien qui ait
l'air d'une moisson; à Marken même, pas de boulanger. Le pain que
mange cette race de géants, qui prospère sur ce sol marécageux, est
préparé à Monnikendam, et quand la barque qui l'apporte, chaque jour,
ne peut entrer dans le mauvais port, les géants ont faim. Et cependant
c'est là que s'est conservé vraiment le type de nos premiers ancêtres.
Dans ces hommes de plus de six pieds, avec des épaules comme des Atlas
et des boucles d'or; et le curieux qui met le pied chez ce simple
peuple de pêcheurs, y trouve les maisons, les habitudes, les mœurs,
les idées d'il y a deux siècles; bien qu'il ne faille pas méconnaître
que les levées du service militaire et la chute des grandes et des
petites pêcheries, ont fait aussi de l'habitant de Marken un saleur
d'anchois: c'est ce qui l'a quelque peu fait sortir du cercle restreint
dans lequel il était renfermé. J'y allai un jour avec un vieillard
de soixante-dix ans, au gouvernail, qui croyait aussi fermement aux
revenants et aux sorciers qu'à la sainte Trinité; j'entendis un sermon
religieux où il était parlé des Voétiens et des Coccéiens, comme
ces querelles étaient encore à l'ordre du jour, comme si messieurs
Voétius et Coccétus continuaient leurs disputes encore tous les jours
avec un zèle ardent. J'étais assis chez le bourgmestre à sécher mes
habits, près d'un feu dont la fumée n'avait d'autre issue que par le
toit, et cependant on me donna à choisir entre un verre de _parfait
amour_ et de _rose sans épines_, selon mon bon plaisir; puis l'homme
du logis me raconta que le gouverneur avait servi à sa table du _vin
qui crache_,--il désignait ainsi le champagne,--lorsqu'il avait fait
son tour dans tes îles. Je dois ajouter, pour lui rendre justice, que
lui-même ne daigna honorer ni vin, ni gouverneur du contact de ses
lèvres de bourgmestre.