bruit de la nature inanimée se tait devant toi, vivante voix de l'air!
Tu parles: l'écho des montagnes, le sein des eaux, l'épais feuillage
te répondent. Mais ta voix les domine tous. Tu peux bien t'appeler la
voix du Seigneur. Assurément non: ni le mugissement qui retentit dans
les flancs des rochers, ni la flèche sifflante, ni le cheval ailé, ni
l'aigle volant de ses ailes puissantes ne peuvent te dépasser, tu es la
voix du Tout-Puissant. Ton esprit est un souffle, un puissant murmure.
Le chaos était désert, désert et vide, pas d'ordre, pas de distinction,
pas de lumière, pas de sons. Les ténèbres planaient sur l'abîme. Tout
était morne et sans vie. Mais un puissant et fécond tourbillon de
vent passa sur les profondeurs. C'était le souffle de Dieu courant
sur les eaux. Elles frémirent sous ce, contact; ce frémissement était
la vie. Le silence était rompu. Dès ce moment la force créatrice de
Dieu, l'ordre et la vie se manifestèrent. Dans le murmure de la brise
du soir, Jéhovah se plut à faire apparaître le premier fils de la
poussière; du milieu d'un tourbillon de vent parlant à Job, il lui
apprit à trembler devant sa toute-puissance. Entends-tu ce solennel
rugissement? Eh bien! ce fut un bruit semblable qui remplit l'édifice
où les disciples étaient rassemblés le jour de la Pentecôte. C'était
l'esprit de Dieu descendant sur la terre dans un puissant tourbillon de
vent.
Mais ce symbole de la force de Dieu, si invisible, si formidable,
n'est-il pas aussi une ombre de sa bienfaisance? Voyez, maintenant, il
est violent et destructeur; mais ce n'est pas un dévastateur uniquement
créé pour détruire. Lorsque tout est plongé dans un morne silence,
que le soleil est brûlant, la croûte de la terre fendue, le feuillage
brûlé, les plantes des champs à peine nées, maigres, étiolées et
couvertes de poussière, comme un chancre de destruction, s'apprêtant
à tout dévorer dans l'ombre, fait lever du tiède marais la vapeur
empestée de la mort; alors la mort se réjouit à l'espoir d'une riche
moisson. Mais dans le lointain, vous voyez un petit nuage, pas plus
grand que votre poing, et c'est comme si vous entendiez déjà tomber une
pluie battante; car le messager du Seigneur s'est levé, le vent aux
larges ailes qui vous l'apportera en un clin d'œil. Il vient, le vent
béni! Devant lui fuient les émanations pestilentielles qui flottaient
sur vos têtes, et sous ses ailes il apporte les trésors de la fécondité
et de l'épanouissement, de la santé et de la force. Il renouvelle la
face de la terre. Il emporte la poussière qui couvrait les moissons; il
éveille de son assoupissement la force végétative. Il va rafraîchissant
tout et distribuant partout les bouffées de bien-être et de vie.
Vous rappelez-vous ce délicieux soir d'été dont vous avez si bien goûté
les jouissances? Le jour avait été pesant et d'une chaleur accablante.
Le soleil, ardent jusqu'à la fin, s était couché dans la pourpre,
dans l'or et dans les roses. Les oiseaux ne chantaient pas encore. Un
lourd fardeau semblait peser sur la nature. Mais voilà que s'éveille
un léger bruit, le murmure d'une douce brise! Avec quelle volupté
vous l'aspirâtes de vos lèvres altérées et vous la laissâtes se jouer
dans vos boucles de cheveux humides de rosée! Elle venait en flottant
doucement, chargée des effluves parfumées des feuilles et des fleurs,
et rafraîchissait le feuillage et les brins d'herbe. Elle passait en
battant des ailes au-dessus des eaux tièdes, et les rafraîchissait
en les faisant rider et en murmurant de joie: les cimes des arbres
semblaient murmurer entr'elles; c'était un agréable mélange de sons
doux et paisibles. Il te semblait que tout se confondait en une seule
voix d'amour. Eh bien! c'était la voix de l'amour de Dieu. Ainsi
murmurait-elle aux oreilles du prophète, au sommet de l'Horeb, où il
était debout attendant le Seigneur. Et voyez, le Seigneur passa, et un
vent violent et fort comme celui-ci, déchirant les montagnes et brisant
les rochers, précède le Seigneur. Mais le Seigneur n'était pas dans
le vent; et après ce vent il y eut un tremblement de terre, et après
le tremblement de terre une éruption de feu. Le Seigneur n'était pas
non plus dans le feu; et après le feu, une voix douce se fit entendre.
Alors le Seigneur parla à Elie. Cela, mes amis, se trouve dans la
Bible, afin que vous le lisiez dans les temps de tempête. Oh! la nuit,
la nuit, lorsque vous êtes couché sans sommeil, et que le vent déchaîné
tourne autour de la maison comme un lion rugissant, qui semble devoir
y pénétrer,--alors un frémissement vous secoue jusqu'au fond de l'âme.
Dites-moi, avez-vous prié Dieu, le Seigneur devant qui les ouragans
et les tempêtes sont comme des serviteurs quand il les appelle? ils
viennent à lui et disent:
--Nous voici! le Dieu qui les envoie et les rappelle comme des
messagers et des esclaves, le Tout-Puissant, doux et aimable comme une
tiède fraîcheur! Endormez-vous, fussiez-vous même de tendres mères dont
les fils sont éloignés, peut-être même sur les vastes mers. Encore une
fois, des prières, et avec cette pensée, il vous semblera que le vent
se tait et que vous êtes entouré du doux amour de Dieu qui vous apporte
le calme. Ne craignez pas,--croyez seulement.
XV
RÉPONSE À UNE LETTRE DE PARIS.
Enfin je l'ai vu, mon ami, vu et admiré! Le monstre de Bleeklo,
l'adoré, le fêté, l'espoir de tous ceux qui ne désespèrent pas encore
du bon goût et de l'esprit droit de l'école de peinture hollandaise,
de tous ceux qui croient encore au délicat coloris de van Dyck et au
puissant pinceau de Frans Hals. Comment vous donner une idée de sa
manière, de son talent, moi qui n'ai pas vu le Vatican, et cela à
vous qui ne savez rien trouver dans les écoles de couture de Bleeklo:
ou, dites-moi, pouvez-vous faire des comparaisons entre les capacités
présumées des époux de différentes couturières, _Blok, over den Kant,
Préveille_ et autres? Non certainement: vous ne savez pas si le mari
de mademoiselle _over den Kant_, ni de mademoiselle _Blok_, ni de
mademoiselle _Préveille_, ni même de mademoiselle _Nautgen op Zoom_[1],
a jamais tenu le pinceau, parce qu'aucune de ces jeunes filles n'a
été échanger l'état de vierge contre l'état matrimonial: et cependant
sur la tête de mademoiselle de _Zoom_ plane le génie, l'espoir de
la patrie, je veux dire son père. Ce n'est pas l'artiste que vous
saluez en lui, c'est l'art lui-même. À peine a-t-il atteint l'âge
de soixante-huit ans; quelle magnifique aurore se lève pour l'école
hollandaise! Hélas! je ne sais comment je dois faire pour expliquer
clairement ce que nous avons à attendre de lui, ce qui caractérise son
talent, ce qui à la hauteur où il est parvenu le fait rester seul, tout
isolé. Et cependant je veux l'essayer: car je veux voler une mouche au
_Messager du soir_ et prendre l'avance sur le _Journal du Commerce._ Je
veux, au cœur de Paris, faire bouillonner d'un noble orgueil votre sang
patriotique; oui bouillonner, même étinceler et écumer. Vous saurez
comment notre Bleeklo est de _Zoom_, dussé-je, pour l'appréciation
esthétique de son talent, sacrifier chaque effusion d'amitié et de
cordialité, dût mon écrit ressembler davantage à un feuilleton ou à
un article du _Messager des lettres_ qu'à une lettre confidentielle,
dût, de la page une à la page quatre, de Zoom, Zoom, Zoom, absorber
complètement votre attention de lecteur!
Je commence par vous dire qu'en qualifiant de _Zoom_ de monstre, je
n'en dis pas trop. Il a, comme je l'ai déjà dit, près de soixante-huit
ans; il n'a jamais eu un maître; la nature le fit naître avec le
sentiment du beau et du sublime, qu'il sait exprimer sur la toile
avec tant de vérité et d'expression. Étant petit enfant, à l'école,
il dessinait déjà son maître sur l'ardoise avec une pipe à la bouche,
et faisait des dessins pour sa sœur qui faisait son apprentissage de
brodeuse. Il illustrait aussi assez souvent les portes des magasins
et des gîtes des veilleurs de nuit avec de la craie blanche et rouge.
Un passant le surprit dans cette occupation et admira la vigueur de
ses esquisses. Le passant était un artiste. Lui était peintre en
bâtiment et vitrier. Bientôt il lui ouvrit les secrets de l'art et
l'initia à ses mystères. Il ne tarda pas à être assez habile pour
peindre des enseignes. Il apprit d'abord à peindre des cafetières
et des théières; puis on lui confia l'exécution même d'un verre de
bière. Ce qu'il y avait de plus remarquable dans ce dernier travail,
c'était l'écume. Jamais on n'en avait vu une pareille. C'était plus
que l'écume de bière, c'était de l'écume de champagne. Imaginez-vous,
mon digne ami, quelle puissance d'imagination chez le jeune fils d'un
marchand de couleurs, dont le père était fabricant de paniers, et qui,
selon toute probabilité, n'avait jamais vu écumer de champagne. Peu
à peu son maître lui laissa aussi peindre des armoiries: et ce fut
là surtout que son bon goût brilla. Avec une audace sans exemple, il
ramenait tout au naturel; tous les lions jaunes avec des crinières
noires, comme les vrais lions de Barbarie; il n'en connaissait pas de
rouges, ni de bleus, ni de noires. À celui qui lui parlait de _sable_,
il offrait de le rouer de coups, et il serait presque mort de rage
lorsqu'on lui disait que certaines armoiries avaient représenté des
aigles rouges au bec bleu et aux serres bleues. «Car, disait-il, un
aigle est brun.» Et il avait raison. Sur ces entrefaites, il était
arrivé au sommet le plus élevé de l'art, jusqu'à peindre les animaux;
il pouvait déjà dépasser son maître, et déjà il avait parfaitement fait
l'esquisse _d'un cœur altéré_, lorsque les malheureux troubles de ce
temps, entre 1785 et 1790, entraînèrent aussi le jeune de Zoom dans
leurs torrents. Il disparut pour un certain temps de la scène et on
n'entendit plus parler de lui. On parlait d'une gravure satirique qu'il
aurait faite sur le prince et dont l'idée principale était: _Un grand
souci mordu au pied de sa tige par un chien-loup_, et d'une autre sur
la nation anglaise: on avait oublié ce qu'elle représentait. Quoi qu'il
en soit, on eût presque oublié de _Zoom_, s'il n'avait reparu l'année
dernière avec son chef-d'œuvre: _C'est un tour pur monter._ L'idée
n'est pas neuve. Un grand cheval est tout harnaché, tout sellé, et un
très-petit homme se prépare à le monter; ce qui, grâce à l'exiguïté
de sa taille, semble fort difficile. Tout dans ce tableau respire la
vie et le mouvement. Les efforts du cavalier nain _qui ne peut monter_
ressortent admirablement par la veste de chasse qu'il porte,--on le
voit directement dans le dos et par tous ses muscles. Le peintre a
représenté avec beaucoup d'esprit ses bottes et ses éperons, sous
une forme si lourde et si colossale, que l'on doit sentir que c'est
un empêchement pour monter à cheval. La chose la plus saillante du
tableau, c'est le cheval lui-même, dans la représentation duquel on
pourrait dire que le génie de _Zoom_ a atteint l'apogée de sa force.
Avec une audace sans exemple, il a triomphé des difficultés de son plan
et a merveilleusement bien su dominer et équilibrer les proportions;
avant tout, la hauteur de la rosse; et par conséquent la difficulté de
la monter n'est pas peu de chose. L'animal est ici représenté en même
temps comme un cheval, comme un éléphant et comme un lévrier; mais
les caractères de ces trois espèces d'animaux différents jouent si
bien leur rôle dans la peinture, qu'on peut dire que le génie créateur
du peintre a créé un nouvel être. Je ne parle pas de la largeur avec
laquelle la garniture de la tête et le pantalon de cheval rayé du
cavalier sont peints, ni du paysage au-dessus duquel est suspendu un
nuage chargé d'éclairs, éclairé par une lumière magique qui semble
sortir de terre. Mon plan me défend de m'étendre davantage sur ce
point. Aussi bien, ne l'exigez-vous pas. Ce que j'ai dit de _de Zoom_
vous fera voir suffisamment que ce jeune talent laisse derrière lui et
surpasse facilement tous les autres talents de notre patrie.
_De Zoom_ n'est pas grand de taille; son visage est plus flétri que
joli. Ordinairement il porte un bonnet de nuit bleu à bord blanc; il
prise et fume à la fois. Il porte depuis cinq ans un paletot, acheté
à demi usé chez un fripier. C'est en pareil costume que je l'ai vu
devant moi, occupé à faire le portrait d'un de ses amis. Il mettait
la dernière main à la chevelure pour passer ensuite au front; car
il n'appartient pas à ces écervelés de peintres, sans s'être donné
la peine de compter combien de rides vous avez au front, de jeter
brusquement sur la toile six ou sept grandes raies, cric, crac! vous
voilà bien! et après cela ils vous ramènent peu à peu à la vie comme
s'ils vous retiraient d'un fumier. On doit travailler avec ordre,
dit-il, maint peintre a gâté un portrait pour avoir commencé par les
favoris avant d'avoir donné aux sourcils ce qu'il leur fallait. «Ces
cheveux, me dit-il, vous semblent un peu roides; mais le modèle porte
une perruque, ajouta-t-il, et je dis toujours qu'une perruque doit
rester perruque.»
D'où, ô mon ami, éclaircis-moi cette énigme,--d'où un fils de fabricant
de paniers tient-il ces idées audacieuses? Oh! le génie! le génie!...
Il faut que je brise là.
Conserve bien cette lettre. Je veux la faire imprimer plus tard.
17 janvier 1839. HILDEBRAND.
_P.S._--Essuie de tes yeux les larmes sur la mort de Schotel.
[Footnote 1: Le petit morceau suivant, inséré ici pour que ce volume
soit complet, n'est qu'une plaisanterie. C'est la parodie d'une
lettre adressée à Hildebrand par son ami Baculus, lettre dont le
contenu consistait simplement dans un éloge, au reste bien mérité et
très-éloquent, du génie de la célèbre tragédienne Rachel.]
XVI
ANTOINE LE CHASSEUR.
Le dernier village quelque peu pittoresque, sur la côte occidentale
de la Hollande, c'est sans doute le pauvre hameau de Schoorl. Il
est situé au pied des dunes, à l'endroit où celles-ci sont les plus
larges, pour cesser soudain à Kamp, et retirer leur protection au pays
jusqu'à Petten, et laisser là la grande ouverture qui rend nécessaire
la célèbre digue de Hondsbossche, pour l'entretien de laquelle il
faut tant de pilotis et de banquets! Comme à Bergen, qui y touche, le
promeneur trouve ici l'agréable spectacle de hauts talus de dunes,
couverts d'épais taillis et de frais bocages, et de la seigneurie qui
compte parmi ses anciens possesseurs les Borselens, les Brederodes et
les Nassans. Jusqu'à notre petit hameau de Schoorl on suit un agréable
sentier qui serpente, dans le sable, en décrivant de gracieux contours,
ombragé des deux côtés par l'épais feuillage des chênes, des ormes,
des bouleaux et de toutes sortes d'autres arbres, aux pieds desquels
la limpide eau des dunes se fraye un passage en petits ruisseaux au
cours capricieux, et au milieu desquels se montrent des deux côtés, de
distance en distance, les petites chaumières des habitants, souvent à
demi enterrées dans la dune, couvertes de mousse grise et fleurie et
d'agaric rugueux.
Au bout de cet agréable sentier, le petit clocher vert de Schoorl
dresse sa pointe dans les airs pour contempler le village lui-même et
les nombreux champs de grain où l'on récolte un gruau qui appartient
aux denrées renommées du marché d'Alkmaar. Celui qui a parcouru ces
charmants bocages et qui, après s'être rafraîchi d'abord sous le frais
ombrage, puis dans quelque auberge du village, veut remonter plus haut
vers le nord, doit renoncer à l'espoir de trouver encore des arbres,
car il n'aperçoit plus que le _Hondsbosch_ qui, malgré son nom, n'est
point un bosquet, puis la _Lype_, la plus grande plaine desséchée
artificiellement de la Frise occidentale, puis le désert de l'_Herbe
des vaches_, jusqu'à ce qu'il s'arrête au Helder, dans le Marsdien,
regarde vers l'orient et voie poindre l'île de Texel, où les voyageurs
assurent qu'il y a un charmant petit bois entre le Burcht et le
Schilde, reste insignifiant de son ancienne et magnifique forêt.
C'était dans les derniers jours de septembre 183., un matin, de
très-bonne heure, le soleil n'était pas encore levé, la petite porte
de l'une des chaumières que nous avons mentionnées tout à l'heure,
adossée à la dune près de Schoorl, s'ouvrit, et sur le seuil apparut
un jeune homme qui s'assura attentivement de l'état de l'atmosphère et
de la direction du vent. Un beau chien couchant, taché de brun, avait
sauté au-dessus de la porte inférieure dès que la porte supérieure
avait été ouverte, et se roulait dans le sable avec une sorte de
volupté, aux pieds du jeune homme, ou sautait contre ses genoux; il
se coucha ensuite un instant, la tête appuyée sur ses deux pattes de
devant, pour se relever bientôt avec vivacité, en jappant doucement,
poussant des cris et faisant toutes les gentillesses d'un chien de
chasse satisfait. Au reste, il n'y a pas d'animal qui trouve plus
facilement du plaisir et qui soit moins vite blasé; son maître n'a
besoin que de prendre son fusil, et ce mouvement évoque à l'instant
les plus brillantes perspectives de jouissance et de bonheur devant
l'imagination enflammée du chien, et je suis convaincu que les
démonstrations de joie dont je parle ne sont que de faibles preuves
du sentiment qui gonfle sa poitrine vêtue! Pourtant il sait très-bien
que tous les plaisirs de la journée consisteront à courir, à tomber
en arrêt, à apporter toujours, sans jamais nourrir le moindre espoir
d'avoir quelque part au butin.
Le jeune chasseur,--car c'en était un,--était à dessiner avec sa blouse
verte usée, avec sa vieille carnassière et son vieux sac à plomb croisé
sur ses deux épaules, le pantalon dans les bottes, le bonnet de cuir
vert mis de côte, et un court fusil double avec un cordon vert, sous
le bras. Il était grand et robuste, un blond fils des Celtes, et son
visage bruni par l'ardeur du soleil faisait d'autant plus ressortir
le bleu limpide de ses yeux; mais en ce moment, consultant d'abord
l'atmosphère, puis regardant autour de lui, ses yeux avaient une
expression d'abattement.
--Assez, Veldine, s'écria-t-il, comme s'il était ennuyé des sauts
joyeux de l'animal, qui n'obéit pas et continua à caresser ses genoux
d'une manière aussi folâtre, si bien qu'il ferma la porte en donnant un
coup de pied à Veldine.
L'animal s'enfuit, la queue entre les jambes et en criant.
--Viens ici, Veldine, reprit le chasseur repentant. Et lui caressant la
tête, il ajouta.
--Faut-il que tu souffres parce que ton maître a fait de mauvais rêves?
Il prit le chemin qui conduisait vers le village.
Si la jeunesse de Schoorl eût vu son _Antoine le chasseur_, car tout
le monde l'appelait ainsi, se mettre en route d'aussi bonne heure,
elle en aurait à peine cru ses yeux. Car jamais elle n'avait vu son
œil aussi triste ni aussi baissé vers la terre; jamais son pas n'avait
été si traînant ni si indifférent. Il était connu pour le caractère
le plus gai du village, et soit qu'il fit accroire aux enfants et aux
petits garçons curieux de merveilleuses bourdes de chasseur, soit qu'il
laissât tomber dans le mouchoir de cou des jeunes filles de froids
grains de plomb, soit qu'il amusât les vieux, près du rouet, par ses
joyeuses saillies, tout cela semblait toujours venir du cœur, d'un
cœur content, léger et sans souci. Et cependant Antoine le chasseur
appartenait aux caractères chez lesquels la gaieté est moins une
qualité qu'une puissance de l'âme, et sous le ruisseau limpide de sa
bonne humeur, où rien ne semblait se refléter que la lumière et les
fleurs, il y avait un fond de gravité et de mélancolie. Il n'était
pas rare qu'il s'abandonnât à ce dernier sentiment dans la solitude,
et il suffisait d'une bagatelle pour le mettre dans cette disposition
d'esprit. Alors il était découragé et abattu. Il pensait, sans
transition sensible, à sa mère et à son père, qu'il avait vus mourir,
et aux petits arbres verts du cimetière; puis il ne voyait devant lui
d'autre horizon que la misère et le besoin, jusqu'à ce que la présence
des hommes le tirât de sa rêverie et qu'il redevînt le joyeux et
facétieux Antoine le chasseur de toujours. La chasse était son plaisir
et sa vie, et de la moitié de septembre au premier janvier, il s'en
donnait à cœur joie. Chaque matin il se mettait en campagne avant le
lever du soleil, avec le plus gai visage du monde; mais il lui venait
de singulières pensées, à la longue, dans ces promenades solitaires,
n'ayant autour de lui que sa fidèle chienne Veldine. Aujourd'hui il
semblait avoir des préoccupations tristes pour sa tête et pour son
cœur, car dès le début son allure était lente et abattue.
Cependant son visage se rasséréna tout à fait, quand il s'arrêta non
loin d'une petite maison à demi cachée dans la verdure, à sa main
droite. Il écoula à la fenêtre fermée. Un instant il parut hésiter;
mais il se décida et frappa deux ou trois fois contre le vieux volet.
Un bruit à l'intérieur, comme le déplacement d'une chaise, répondit au
signal.
Il sourit.
--Ce sera elle! dit-il tout haut.
--Oui! répondit une harmonieuse voix de femme qui semblait venir du
fond de la maison.
Il attendit encore un instant, le sourire disparut lentement de ses
lèvres, et son visage reprit sa sombra expression d'auparavant. Il leva
la tête et fit signe au chien.
Il siffla doucement. Veldine était plus près de lui qu'il ne l'avait
cru, et bondit de l'épais feuillage sous lequel se dissimulait près de
la chaumière une petite source venant de la dune.
--Diable de chienne! Faut-il toujours que tu boives? grommela-t-il d'un
ton mécontent. Mais changeant sur-le-champ, il se dit à lui-même à
demi-voix: «Si Jeannette savait que je me suis fâché contre Veldine!
Je mérite d'être malheureux aujourd'hui.
Triste prévision pour celui qui va en chasse!
Antoine le chasseur pressa le pas et atteignit bientôt le village. La
chienne sembla regarder les terres labourées comme sa destination et
s'éloigna à droite. Antoine la rappela.
--Ici, Veldine! dit-il d'une voix affectueuse, il faut monter, ma
chère. Ils n'ont pas encore besoin du chaume; il y a encore assez à
paitre sur la dune. Et il tourna à droite.
--Allez-vous là-haut, Antoine? dit Jean, qui était déjà levé et en
campagne aussi et qui parut tout à coup en blouse grise avec des
boutons de chasse, un bâton à la main et un chapeau avec ruban vert.
--Oui, Jean, répondit le chasseur, ils sont encore trop occupés sur la
brande[1].
--Vous dites vrai, répondit le garde du bois de Bergen, car c'était
lui. Ne voulez-vous pas allumer? dit-il, et il lui tendit amicalement
sa pipe.
--Merci, Jean, répondit Antoine, je n'ai pas encore gagné mon tabac
aujourd'hui. Vous êtes levé de bien bonne heure. Vous êtes sur la trace
d'un braconnier, peut-être?
--Non, camarade, répondit le garde. Je vais à la digue de Schoorl; je
dois me rendre à Alkmaar et je ferai la route avec Jeppie. Bonne chasse!
--Merci! dit l'autre. Et suivi du chien, il s'approcha de la dune, et
se fraya un chemin à travers le bois taillis humide de brouillard, d'où
s'envolèrent mille vauriens de moineaux effrayés, et il commença à
monter.
Lorsqu'il eut atteint le sommet de la colline, il se retourna vers le
petit village. Le soleil allait atteindre l'horizon et lançait déjà
au-dessus ses premiers rayons. La brume d'automne commençait à briller
de toutes ces teintes colorées qui la font ressembler à l'arc-en-ciel
descendu sur la terre; la croix au haut du clocher commençait à
étinceler, et les gouttes qui tremblaient à l'extrémité des feuilles
avaient une poétique ressemblance avec les plus brillantes pierres
précieuses. Son œil chercha la place où la chaumière de Jeannette se
cachait sous le feuillage. Nul signe de vie, et dans le village aussi,
tout était encore plongé dans le calme et dans le silence: un seul coq
chantait, un seul chien se glissait lentement hors de sa niche; mais
on n'apercevait pas un être humain en mouvement. Seulement, on voyait
sur le sentier qui conduisait à la digue de Schoorl le garde, qui
poursuivait son chemin d'un pas rapide.
--Tout dort encore, se dit le chasseur à lui-même, et Jeannette est
sans doute aussi rendormie. Rêveraient-ils tous? Folie! poursuivit-il,
et il tira sa gourde, et comme s'il buvait à sa chienne: «Allons,
Veldine, au premier perdreau tué!»
À ces mots il arma les deux chiens de son fusil et commença à parcourir
le terrain de chasse.