commission un scandaleux complot ourdi contre sa mise en évidence et
son intérêt. Il lit le _Letterbode_, il lit le _Handelsblad_; jamais il
n'y est fait mention de son œuvre! Ah! quels doux rêves il fait dans la
dernière nuit, quand il a emballé son tableau, l'a muni d'une adresse
détaillée et l'a expédié. Il fera l'admiration de tous les visiteurs.
Le muséum Teylers l'achètera peut-être; la princesse d'Orange voudra
le posséder; un amateur lui offrira de le couvrir d'or. De grands
peintres envieront son pinceau; des étrangers viendront au lieu de sa
demeure pour voir le grand Punter; et quand ils le verront, simple et
humble comme il est, dans sa modeste redingote noire et avec ses hauts
souliers, leur ouvrir la porte et qu'ils demanderont: Le grand Punter
est-il à la maison? quel triomphe de pouvoir dire; «C'est moi-même,
messieurs, pour vous servir.» Hélas! son petit tableau revient,--il n'a
pas été remarqué! Une fois, oui, une lois,--la vérité exige que son
historien le dise,--une fois, il parut avoir fait sensation. Une dame
de condition et amateur des arts l'avait recommandé à un marchand de
tableaux. Le marchand écrivit à Punter et Punter écrivit au marchand.
Que de discussions cette correspondance avait soulevées entre madame
Punter et son digne époux, lorsqu'elle apprit qu'il était trop modeste
pour fixer le prix et quelle lui parut pour la première fois un peu
intéressée! Quelques jours s'écoulèrent avant qu'il reçût une seconde
lettre. Déjà toutes ses demoiselles et toute l'école de dessin de la
ville savaient que le tableau de maître Punter _était acheté pour un
cabinet_, déjà on l'avait félicité dans sa société pour l'encouragement
des arts; déjà, plein de zèle et d'espoir, il avait commencé un nouveau
tableau. Cette fois, ce devait être dans le goût de van Ostade. Deux
paysans avec les petites pipes courtes de van Ostade demandaient par
la fenêtre s'il y avait empêchement. L'un demandait un jeu de cartes,
l'autre une demi-chope de bière. Il en exigerait le double de ce que
lui avait rapporté son premier, et sa femme aurait un livre de prières
avec un fermoir. Ainsi il monterait au plus haut de l'échelle de l'art;
il irait jusqu'à Frans Halz, jusqu'à Van Dyck, voire jusqu'à Rembrandt.
Mais, ô coup du sort, la poste lui apporte une froide lettre. On
s'est trompé de numéro. Le marchand de tableaux est assez poli pour
demander pardon de cette inadvertance. Pardon de cette inadvertance!
quelle inadvertance? Non, il demandait plutôt pardon de l'un des plus
terribles griefs qu'on puisse faire à un simple bourgeois; pardon pour
un coup de poignard, qui perçait son cœur gonflé de joie; pour un coup
de massue, qui faisait crouler mille châteaux en Espagne; pardon pour
un meurtre moral et artistique. Voilà une seule page de l'histoire de
ce petit homme chétif. Étonnez-vous maintenant que sa redingote soit
si râpée, de ce que son visage soit si jaune, de ce que sa bouche soit
si tristement plissée, de ce qu'il perde l'ambition, de ce qu'il ne
fasse couper ses cheveux plats que tous les mois. Le voilà nouveau à
l'exposition. Son tableau,--cette fois il représente une cuisinière
qui nettoie un chaudron de cuivre,--il sera sans doute de nouveau
mal placé, certainement trop haut ou trop bas pour la vue humaine. La
dernière fois, ses admirateurs le cherchaient presque parmi les anges,
maintenant il sera sans doute perdu dans les bas-fonds: _Flectere si
nequeo superos, Acheronta movebo_; il ne soupire pas, car il n'entend
pas le latin. Son père était un peintre de voitures, renommé pour
son vernis qui ne se crevassait jamais; mais le fils avait trop de
génie pour rester dans cette branche. Il chercha avec une apparente
indifférence l'endroit où son chef-d'œuvre était relégué. Cela allait
encore quant à la hauteur; mais dans ce coin il ne tombait pas de
lumière sur le chaudron de cuivre. Ah! tout le monde passe, Apelle est
vainement dans l'attente; ni les sabots, ni le pied de sa cuisinière
ne sont jugés: personne ne dit rien du chaudron de cuivre, sur lequel
sa femme a toujours dit qu'elle croyait pouvoir y mettre son bonnet.
Lorsque la file mobile des spectateurs qui cependant s'arrête devant de
pires croûtes, approche de son œuvre, elle paraît soudain avoir perdu
la vue et la parole:
Le silence mord beaucoup plus que l'injure.
Son attention persistante, à lui, n'éveille même l'attention de
personne. «Et il faut encore qu'ils gâtent le cadre, disait-il, un
cadre de douze florins!» car la dorure avait reçu un accroc dont il
était encore humide, lorsqu'il emballa son tableau et l'envoya un mois
trop tôt. Il s'éloigna désolé, pour calmer son âme, en contemplant le
portrait d'un caniche dont l'oreille droite était mal dessinée; mais
voici qu'il entend quelque chose dans le coin de son tableau. En effet,
une jeune dame bien vêtue et son jeune mari sont occupés à regarder,
penchés sur la peinture. Ainsi quelqu'un au moins la juge digne d'être
regardée! Ah! comme ils s'arrêtent longtemps; ce sont sans doute des
amateurs, mais incontestablement des connaisseurs! Mais quel sourire
comprimé, maintenant qu'ils s'éloignent. Juste ciel! ils font une
figure comme s'ils avaient vu le plus joyeux Jean Steen, au lieu de sa
vénérable cuisinière, et il reprend encore les paroles qu'il venait de
dire: Cela a plus d'un chien! Ce reproche rappelle, pauvre artiste, le
petit chat de votre premier plan, qui n'est pas beaucoup plus grand,
je l'avoue, qu'un mouton de la plus petite race! Le petit chat pour
lequel son propre chat lui avait servi de modèle; le petit chat que
vous avez dessiné le soir pendant que votre tendre épouse chauffait
son bonnet de nuit sur le poêle. Et pour comble de dépit, voilà que
ce même jeune couple exprime bruyamment son admiration pour ce même
caniche dont l'oreille est mal dessinée. «C'est-à-dire, disent-ils, que
c'est comme s'il vivait.» Le nom est tout, dit-il, et il consulte sa
montre d'argent, la montre d'argent de son vénérable père, célèbre par
son vernis brillant qui ne se crevassait jamais. L'heure est sonnée.
Il doit donner leçon! Va, infortuné martyr, va trouver mademoiselle
C***, et raconte-lui pour la centième fois qu'elle doit cependant faire
les lignes principales; elle l'a encore oublié et tout le dessein est
de travers; va et songe encore, chemin faisant, si vous oseriez bien
risquer de représenter le fait héroïque de van Speyck dont il ne manque
pas de représentations. Continuez vos leçons d'heure en heure et de
jour en jour! Avec un peu plus de talent, vous arriveriez peut-être, et
avec un peu moins, certainement à être heureux.
N° 2. _Un tableau de famille._ C'est un monsieur et une dame d'un
âge moyen, un jeune homme et une jeune demoiselle dans la fleur de
l'adolescence, et un petit garçon d'environ sept ans. Je ne décris
pas leur costume; il n'a rien de remarquable. Ce sont des gens de
la haute classe moyenne, bonnes gens, non pas de La Haye, mais
vêtus à la façon d'une petite ville. Je jette un regard sur leurs
physionomies. Monsieur, me semble-t-il, a l'air un peu de mauvaise
humeur. En demandez-vous la raison? Ces gens viennent de la ville
voisine dans une calèche où ils s'étaient installés eux tout seuls.
Monsieur a des affaires importantes pour lesquelles on ne peut se
passer de sa présence; il regarde toutes les digressions comme autant
de montagnes et il ne tient pas à aller en voiture. Mais Madame était
folle de voir l'exposition; toutes les dames la visitaient. Il devait
reconnaître qu'il le lui avait promis dans un moment de faiblesse. Je
pense bien que c'était le soir d'un jour où il n'avait pas envie de
voir le monde; aussi bien les enfants n'avaient jamais été à La Haye,
et le bois de La Haye _était si magnifique_! Le lendemain matin, la
voiture arriva. Il faisait passablement beau, il faisait même beau
temps. Mais dès que les chevaux eurent atteint le bois de La Haye
qui _était si magnifique_, des nuages parurent se condenser dans le
ciel, et l'hôtel du prince Frédéric n'était pas encore en vue qu'il
tomba une averse. Dans le plan tracé il était convenu qu'on visiterait
le champ du Tournoi sur le Doel, qu'on y descendrait et qu'on se
restaurerait à son aisé. Monsieur tient à sa règle de vie. Mais on
n'a pas de parapluie!--et puis les rues! On trouve donc préférable de
se diriger vers l'exposition. Depuis que le premier nuage noir est
arrivé et que la première ride a paru sur le front du papa, maman a
mis tout en œuvre pour entretenir une conversation animée. Elle était
inépuisable en récits de plaisirs dont elle avait joui dans sa jeunesse
dans le bois de La Haye. Mais on ne prononce pas un mot, pour ainsi
dire, depuis que la première goutte de pluie est tombée, et le: _Nous
allons tout attraper_, est tombé des lèvres de l'estimable chef de la
famille. Madame qui a pressé pour qu'on entreprît le voyage, la petite
fille qui a ennuyé son père de la fête par son babil anticipé, et le
jeune garçon qui a juré que le beau temps continuerait, se sentaient
vraiment responsables de chaque goutte de pluie qui tombait, qui
tomberait ou qui pourrait tomber, et ils se regardaient les uns les
autres avec inquiétude.--Allons donc à l'exposition! avait dit le
papa. Mais dans la disposition où il se trouvait, il repoussa l'idée
d'acheter un catalogue pour chaque personne de sa famille, sauf le
petit. Mais madame! son regard triomphant me cria:--Nous voici! et le
plus aimable sourire remplaça, dès qu'elle se sentit dans la salle,
la crispation d'anxiété qui, dans la calèche, déformait sa bouche.
Sur ces entrefaites, cette chère famille est arrivée trop tôt. Il n'y
a encore presque personne; cela contrarie un peu la dame légèrement
mondaine: personne pour être vue; personne pour voir sa chère fille.
Celle-ci a vraiment une jolie figure, et elle me semble la plus
heureuse de tous; une joie sans affectation se peint sur son visage,
maintenant qu'elle aperçoit les lignes bigarrées des tableaux. Mais
elle s'était cependant représenté tout plus grand, plus joli et plus
frappant. Dix salles pareilles et un millier de chefs-d'œuvre! Elle
compte à peine seize ans! Monsieur son frère a un an de plus, et se
trouve par conséquent dans cette intéressante période de la vie où
l'on croit être pris pour quelque chose de bien, quand on prend une
apparence du mal que l'on ne connaît pas. Il a tous les airs, tous les
mouvements d'un vrai pédant insupportable, et semble encore hésiter
dans cette alternative, s'il sera de préférence un fat ou un rustre.
Il s'imagine avoir des connaissances en fait d'art, et, pour en donner
des preuves, il est toujours d'un avis opposé aux autres. Tous les
tableaux qui font s'arrêter de ravissement sa bonne mère enthousiasmée,
il les déclare peints d'une manière infâme, mauvais de couleur, vides
de pensée, plats, sans profondeur; bref, de vrais boucs émissaires
qu'il charge de tous les défauts de toutes les mauvaises peintures. Il
force sa sœur à admirer de grossières et farouches têtes d'étude de
bandits et de pourfendeurs, peintes d'un large pinceau, _où il y a du
génie_, dit-il, et qui doivent absolument plaire davantage à la jeune
fille que le plus beau tableau religieux du monde. Il est toujours
d'un tableau ou deux en avant, cherche en cachette les numéros dans
le catalogue, et montre sa supériorité sur son père en l'attirant
dans des pièges, en l'engageant à faire des paris fous sur l'auteur
vraisemblable de tel ou tel tableau dont le catalogue lui a révélé le
nom: et après avoir prouvé qu'il reconnaît l'auteur de tel tableau à
la distribution de la lumière, de tel autre à la manière, au procédé,
d'un troisième aux étoffes, d'un quatrième à l'ordonnance générale, il
fait faire, de temps en temps, une malheureuse figure à son père qui
n'est déjà pas de bonne humeur. Madame a un triste défaut de méthode
dans sa contemplation. Tantôt elle est dans telle partie de la salle,
mais tout à coup sa curiosité l'emporte au côté opposé; tantôt elle est
attirée par telle ou telle couleur éclatante, tantôt elle est séduite
par une manie innée de trouver des ressemblances.--Vois donc, mon ami,
ne trouves-tu pas que ce petit garçon a quelque chose de notre Pierrot?
Le tableau dont elle parle est le portrait d'un charmant enfant, la
tête penchée en avant sur celle d'un épagneul, et peint par un de
nos premiers maîtres (une vraie petite figure de séraphin, dont, en
passant, je félicite la mère). Pierrot est un petit garçon de sept ans
que je ne vous ai pas encore décrit; Pierrot est un malheureux petit
être, souffrant d'une hydrocéphalite, avec une grosse tête triangulaire
pâle, très-pâle! Dans ses yeux ternes ne brille qu'une faible étincelle
de vie. Je ne sais pas s'il a un mouchoir de poche, mais on n'a négligé
dans son costume ni goût, ni frais, ni temps. Les enfants de nos jours
sont habillés de la façon la plus poétique et la plus théâtrale. Un
bonnet carré de hulan avec une houppe d'or; une petite blouse écossaise
à carreaux, dont les larges plis sont retenus par une courroie en cuir
laqué encore plus large, et fermée par une énorme boucle, embrasse
ses membres délicats. Les carreaux en sont si grands que le dos de
l'enfant représente parfaitement un écusson écartelé. Puis un col
finement plissé qui lui pique les oreilles et qui est retenu, dans les
ondulations extravagantes qu'il pourrait faire, par une cravate de soie
turque avec, un très-large nœud. Un pantalon en cuir anglais blanc,
qui, à la grande douleur de la maman, a été sali en descendant de la
calèche, revêt ses petites jambes qui vont finir dans des bas blancs et
des souliers bas. «Ne trouvez-vous pas que ce petit garçon a quelque
chose de notre Pierrot?» dit la mère aveuglée. Mais quel n'est pas son
étonnement, lorsqu'en relevant la tête pour demander une réponse, elle
aperçoit non plus son mari, mais Dieu sait quel grand monsieur de La
Haye avec une décoration et des moustaches! «Excusez-moi, monsieur!»
dit-elle en rougissant comme le feu, et elle s'éloigne, en traînant
après elle son légitime conjoint, du portrait du gentil petit garçon
_qui ressemble tant à Pierrot._
On a passé une heure ainsi. Monsieur croit que la visite est
suffisamment longue; le pédant affirme qu'il n'y a rien de _vraiment_
beau; la jeune demoiselle a une folle envie d'avoir son portrait, le
cou nu avec une chaîne d'or, et madame trouve qu'on ne doit pas s'en
aller avant d'avoir encore un peu vu les gens de La Haye. La voiture
qui est de retour attendra bien pour cela. Mais les gens de La Haye
ne viennent pas encore; le beau monde ne se hâte pas de venir. On
flâne encore une petite demi-heure, et voyez, le soleil commence à
briller. Il faut profiter du beau temps et aller au bois de La Haye
qui est si magnifique. La famille se réunit à l'entrée du salon. «Mon
Dieu, dit madame, nous n'avons pas vu le tableau de Ko, nous devrions
bien aller le voir.--Oh! laisse-là le tableau de Ko, dit monsieur en
soupirant.--Ce sera du beau, dit le pédant.» Mais madame n'oserait
paraître devant la mère de Ko, sans avoir vu le tableau de Ko. Ko est
un cousin de la famille, un enfant gâté qui ne dessine pas mal; c'est
pourquoi sa mère a voulu qu'il fit de la peinture, et comme il pouvait
produire quelque chose de supportable, elle lui fit envoyer quelque
chose à l'exposition.--Oh! ces petites vaches, on dirait qu'elles vont
mugir! Et l'on rentre dans la salle. Et monsieur cherche sérieusement
dans le catalogue, madame cherche au hasard, mademoiselle fait semblant
de chercher, et le pédant ne cherche pas du tout le tableau de Ko. Le
tableau de Ko ne se trouve nulle part.--Quelle grandeur peut-il avoir?
Il ne doit certainement pas être très-grand. Enfin on trouve un tableau
avec des vaches de Ravenswaai ou d'un autre:--Oui, ce sera cela, c'est
bien sa manière,--et sans ouvrir le catalogue de peur d'être détrompé,
monsieur entraîne sa famille parfaitement satisfaite du tableau de Ko.
Ils partent. Sur ces entrefaites, il a recommencé de pleuvoir. Toute
l'atmosphère semble découpée dans une immense feuille de papier gris;
ils s'en vont visiter le bois de La Haye qui est _si magnifique_ et
dîner aux bains de Scheveninque, ce qui est _très-distingué_, pour
reprendre ensuite le chemin de la maison, monsieur avec la certitude
qu'il devra travailler le double le lendemain; madame, seulement à demi
satisfaite: elle a vu si peu de gens! la jeune fille de seize ans, avec
le vœu sans espoir dans le cœur, d'être peinte décolletée et avec une
chaîne d'or; et le pédant, condamné pendant toute la roule à avoir le
petit ange écossais assis sur ses genoux.
N°.... mais non, je renonce aux numéros; je ne connais rien de plus
ennuyeux ni de plus inquiétant que les chiffres; je crois qu'ils
donnent la fièvre dans certaines circonstances. Je ferme donc mon
catalogue, et j'aime mieux vous prier de vous placer avec moi au milieu
de cette foule variée de spectateurs, maintenant que l'heure du bon
ton a sonné et que la salle est remplie. Quel bourdonnement! quelle
foule! quelle cohue! mais une cohue douce et polie, une cohue de soie
et de velours! Voyez cette vieille baronne appuyée au bras de son
fils le chambellan. Elle est contente de pouvoir se fâcher de ce que
quelques bourgeois sont restés dans la salle. Voyez cette brillante
modiste avec son or faux et sa robe de soie lâchée, se donnant les airs
d'une demoiselle de race, et d'une langue bien effilée avec le parfait
accent de La Haye; puis en mauvais français jugeant les tableaux avec
cet aplomb de la dame de la plus haute naissance. Regardez cette
charmante fille de la bourgeoisie, victime de l'ambition de son frère
qui est commis dans un ministère, et qui porte des lunettes et du drap
beaucoup plus fin que son père, le marchand de rubans: il ne voulait
absolument pas venir à l'exposition avant l'heure _fashionable_; et
maintenant sa jolie petite sœur, qui a dû se régler d'après lui, est
dans des angoisses continuelles, n'ose se risquer dans la foule et se
hasarde à peine à se placer devant la _vieille femme lisant la Bible_
dont elle a tant entendu parler; elle l'atteint enfin, mais ne la
considère que d'un regard timide, et prête à prendre la fuite devant
la première grande dame qui paraît diriger sa lorgnette sur elle! Ah!
elle sent si profondément et si souvent qu'elle n'est qu'une _petite
demoiselle!_ Pour son grand bonheur, l'arrivée du chef de son frère la
sauve de toutes les douleurs de cette salle de torture. Donnez-vous
la peine de comparer le regard de muette admiration de cet homme
simple, le regard d'indifférence de ce monsieur indifférent, avec
le regard de ce jeûne homme de quarante ans qui a _tant vu dans sa
vie et dans ses voyages!_ Faites attention à ce malheureux Narcisse,
heureux de son gilet bigarré et de ses gants jaune paille, qui, suçant
le bout de son jonc, se tient lui-même pour l'ensemble de toutes les
beautés viriles; qui accorde plus d'intérêt aux dames qu'à tous les
portraits de savants, d'officiers de cavalerie et de marins qui se
trouvent dans la salle, et qui est digne par toutes les courbes dans
lesquelles il se meut d'être peint pour faire l'admiration de toutes
les expositions. Jetez les yeux sur ce spectateur affairé, qui vole
en quelque sorte à travers la salle, et dont le visage grave crie
chaque lois tout haut _qu'il a bien autre chose à faire dans la vie
que de courir après des tableaux_;--sur cette jeune dame qui peint
elle-même et qui, un lorgnon à la main, n'a pas de répit qu'elle
n'ait vu les tableaux de son peintre favori, _car le reste lui est
indiffèrent_;--sur cet étudiant qui va étouffer s'il ne vient bientôt
quelqu'un à qui il puisse raconter qu'il a vu la dernière exposition
de Dusseldorf.--Mais quel est ce jeune homme, demandez-vous, avec ce
chapeau bas, à larges bords, avec ces cheveux ébouriffés, cette grosse
canne, ce paletot très-court, ce large pantalon à carreaux?--C'est un
peintre, un jeune peintre.--Vous vous trompez, c'est l'ami d'un homme
qui porte un chapeau encore plus bas et à plus larges bords, avec de
longs mais beaux cheveux frisés, puis une canne plus grosse mais aussi
plus belle, un paletot plus court mais en velours et un pantalon encore
plus bariolé. C'est celui-là qui est un peintre! celui-ci est son
_alter ego_, son inséparable, son chacal, son admirateur, sa copie,
son ombre. Il se promène avec le peintre, il fait des tours à cheval
avec le peintre, il déjeune avec le peintre, il va avec le peintre au
spectacle, il fume, il jure, il joue au billard avec le peintre; mais
il ne peint pas avec le peintre. Tous les jours il vient le trouver
dans cette salle; car c'est un admirateur passionné de la peinture et
des peintres. Si vous croyez lire sur son front, à cette distance, le
mot _artiste_, vous le rendrez le plus heureux des hommes. Aussi _son_
peintre lui doit-il plus d'une idée, et s'il voulait..., oui, s'il
voulait...
Voulez-vous attendre encore jusqu'à ce que vous voyiez paraître les
derniers représentants du beau monde, qui trouvent déjà la salle
vidée par leurs pareils et envahie de nouveau par le _peuple qui a
déjà dîné?_ ou nous en allons-nous, dans la crainte que tel ou tel
observateur ne nous dessine comme des caricatures, d'insupportables
coureurs qui se donnent des airs de connaisseurs?
1838
XIV
LE VENT.
La tempête gronde au dehors: l'en tendez-vous, mes amis? La tempête! Le
vent est horrible: la bourrasque suit la bourrasque. Il rugit sur votre
toit, il siffle par chaque ouverture, par chaque passage. Il ébranle
vos portes et vos fenêtres. C'est un temps effroyable.--Ne dites pas:
«Animons-nous, rassemblons-nous, mangeons et buvons et parlons si haut
que nous n'entendions pas le vent.» C'est une lâcheté épicurienne. De
même que, par un temps doux et agréable, vous jetez mille fois les yeux
par la fenêtre, et contemplant l'aimable nature dans sa calme beauté,
vous vous écriez chaque fois: C'est magnifique! ainsi il convient que,
dans un jour comme aujourd'hui, vous écoutiez au moins une seule fois
l'ouragan, que vous voyiez sa rage, que vous pensiez à la commotion
universelle, et que vous disiez: C'est formidable! Cela est digne
d'un homme, me semble-t-il. Je crains que ceux qui ne veulent pas le
faire, ne cherchent à échapper aux tempêtes de la vie avec la même
pusillanimité. Non, ce n'est pas eux, certes, qui, dans les malheurs
et les catastrophes, dans l'infortune et la détresse oseront avoir la
conscience de leur état, et relèveront la tête au milieu de la tempête
et de l'adversité, en disant:--Me voici! Ils ferment les yeux devant le
danger; la pensée seule les effraie. Ils se fortifieraient le cœur en
exerçant leur force d'âme; mais ils ne tirent aucune utilité de leurs
souffrances: ce sont des lâches. Écoutons la tempête!
Le vent, le terrible vent, d'où vient-il? Où va-t-il? Vaines questions
emportées et dispersées par sa puissante haleine! L'invisible, le
puissant, le présent partout! Le géant du mystère! Haut, bien haut
au-dessus de la terre, il lutte contre le flanc des montagnes, il s'y
tord et les fouette; il pénètre dans les fentes des rochers, et les
parcourt avec un sifflement aigu; il pousse de sourds grondements dans
l'abîme; dans le désert solitaire où aucun autre son que sa voix ne
se fait entendre, il soulève le sable en immenses tourbillons; il se
promène dans la solitude avec une violence sauvage et bruyante; il
parcourt la mer immense! N'est-il pas plus grand qu'elle? Il est son
frère, son formidable compagnon de jeu, son adversaire furieux.
Il est indépendant; il souffle où il veut. Quand vous l'attendez à
l'orient, il s'élève au nord. Vous croyez qu'il dort au midi, il est à
l'est. Comme il s'éveille vite, comme son cri est effrayant, comme ses
coups sont irrésistibles! Il est fort; parfois il se joue et folâtre;
mais malheur! malheur, quand cela devient sérieux. Car avant que la
lutte commence, son triomphe est déjà assuré. Il traverse la forêt
comme l'armée de Sennachérib fut parcourue par l'ange exterminateur du
Seigneur. Les eaux s'agitent, bouillonnent et brûlent. Lui, il découvre
leurs lits, et arrache le rocher de son piédestal. Il brise les rangs
des vagues, et joue avec leur écume comme si c'étaient des plumes
blanches, arrachées à leurs cimes cuirassées. En vain la mer se lève
comme une possédée, folle de rage, rugissante de colère. Il la saisit
et la secoue, jusqu'à ce qu'elle s'affaisse impuissante et en proie à
des convulsions, et ceux qui se confient à son sein, qui se risquent
sur ses dangereuses profondeurs, Seigneur, protégez-les! Ils vont périr.