mortelle soit traitée avec respect, avec intérêt, avec amour, ou
qu'elle repose dans un pays connu et cher plutôt que d'être anéantie
dans les pays éloignés ou engloutie dans les abîmes de la mer. Vous
ne sentez pas ainsi, dites-vous avec un calme sourire. Bien! que
vous importe pendant votre vie ce qui arrivera après votre mort?
Renoncez aux louanges de la postérité dont vous n'entendrez rien,
ni ne sentirez rien, devenu froid et insensible. Ou est-ce plutôt
à vos yeux un aiguillon plus fort pour votre zèle, une consolation
(la seule) que vous ouvre le chemin de la gloire, en présence de
l'ingratitude du temps? Et si vous vous êtes proposé cela, mon cher,
dites-moi franchement: cela vous réjouit-il de penser que votre
portrait tombera entre les mains de l'ami que vous aimiez le mieux?
qu'après votre mort l'anneau que vous portiez au doigt passera à la
bien-aimée, qui le portera jusqu'à ce qu'elle soit roidie par la mort?
que votre fils habitera votre maison et s'assiéra dans votre fauteuil?
que votre famille vous bénira pour l'affectueuse et généreuse façon
dont vous avez disposé pour elle? Endurcissez votre âme d'abord contre
ces émotions, et dites encore que toute communauté entre vous et vos
proches cesse, et qu'il vous est indifférent qu'ils soient à votre
chevet quand vous mourrez et qu'ils enterreront votre corps.
C'est une pensée agréable pour moi,--et il me semble qu'elle adoucira
mon lit de mort,--que d'espérer que la douce main d'un ami fermera mes
yeux et posera bien ma tête; que cet ami; accablé de tristesse dans les
premiers jours, s'approchera de mon chevet _pour me voir encore une
fois_; que plus d'une main tremblante saisira mes doigts glacés et les
laissera retomber avec désolation; que maint visage en pleurs prendra
congé de moi avec désespoir, et qu'on me fera une conduite solennelle
au lieu du repos qui m'est déjà cher, comme lieu de repos de ceux que
j'ai aimés. Oui, cela aussi, je le sens, sera pour moi une consolation,
de penser que, de quelques bras que la mort m'arrache, je vais à ceux
que j'ai pleurés, qu'une tombe les renfermera, eux et moi, et ceux qui
survivront, de sorte que nous reposerons là tous ensemble:--oh! ce
n'est rien, ce n'est rien, je sais que ce n'est rien; mais c'est une
douce pensée, et je prie les sages de la terre de ne pas rire de moi,
mais de me porter envie.
* * * * *
On sait de quelle façon la coutume d'enterrer dans le sanctuaire
s'est introduite dans le monde. D'abord on bâtit les églises sur les
tombes; ensuite on établit les tombes dans les églises. Là on reposait
la cendre des martyrs dont le sang était le ciment de l'Église. Les
premiers chrétiens élevèrent par une respectueuse reconnaissance la
maison de la prière, comme la meilleure colonne d'honneur. Plus tard
on apporta souvent leur chère dépouille, de la tombe ignorée où ils
dormaient, dans l'église où on les enterra sous l'autel. Reposer dans
leur voisinage fut longtemps le vœu le plus fervent des mourants,
et le premier empereur chrétien fut aussi le premier qui désira être
enseveli en lieu saint près de l'église fondée par lui. C'était un vœu
hardi; mais il fut accompli et trouva des imitateurs. Les successeurs
du grand converti défendirent d'enterrer dans le sanctuaire; mais la
chrétienté trouva l'exemple si édifiant et le repos dans la maison de
Dieu trop désirable pour y renoncer. La sépulture dans les églises
devint générale. Chaque confesseur du nom du Sauveur se fortifiait
contre les fatigues et les charges de la vie, par l'idée que le
Seigneur lui donnerait le repos dans sa maison; et il lui parut
encourageant d'attendre là sa résurrection. Chaque dalle du pavé devint
une pierre tumulaire, et la commune trouva édifiant d'entendre la
parole de vie; aussi dans la demeure des morts et entre les vivants et
les morts, s'élevaient les arceaux sacrés sous lesquels est annoncée la
doctrine de celui qui rend la vie aux morts et prédit les choses qui
ne sont pas encore comme si elles étaient déjà. Nos aïeux trouvèrent
là une source de consolations. À l'exception de quelques-uns, pour eux
une tombe dans l'église était une inestimable possession. Aucune preuve
du dommage que les morts pouvaient causer aux vivants ne pouvait les
détourner de leur dessein. Et cependant cela ne pouvait pas être. Notre
siècle était mûr pour faire le sacrifice. Notre indifférence en rendait
la réalisation facile peut-être. Mais si vous rencontrez çà et là
encore un vieux chrétien qui souffre de ce qu'il ne peut reposer dans
la tombe de ses pères, à l'ombre du sanctuaire, où lui et eux adoraient
Dieu, ne le raillez pas, je vous en prie. Frères, il a une respectable
faiblesse.
* * * * *
Mais savez-vous ce que je trouve ridicule et scandaleux? Ce sont vos
armoiries, vos obélisques, vos colonnes d'honneur dans l'églises, vos
vers sur la cendre et la poussière, inscrits sur la terre sous l'œil
de Dieu et dans sa sainte maison. Ce sont les trophées d'un orgueil
insensé, d'une vanité terrestre, d'une richesse qui n'est que néant,
d'une vaine science, de sanglantes guerres, établis là où l'humilité et
la résignation baissent la tête sous l'œil du Seigneur. C est l'hommage
assez souvent exagéré, toujours déplacé dans la maison construite en
l'honneur de Dieu, rendu à toutes sortes de mérites; vraiment il est
étrange, et (laissez-moi le dire) c'est un ridicule spectacle que
cette rangée bigarrée de toutes sortes de vertus et de dons, loués,
appréciés et pour ainsi dire divinisés dans le sanctuaire même. Ce
sont des vertus et des dons pour la guerre, pour la science, pour
le cabinet, pour l'art, pour l'industrie, honorés d'hommages sur la
cendre d'hommes qui ont été doués de tous les instincts, ayant eu les
conduites les plus diverses, plus ou moins de foi et d'incrédulité.
Oh! ce n'est pas ce qui me blesse, que la commune, qui n'est pas juge
en cette matière, leur ait donne une place égale dans son église, mais
ils y sont comme des pécheurs! non comme des grands hommes avec les
titres de _naturœ se superantis opera_, non sous les larges ailes de
la renommée, lion sous les éloges vantards des contemporains et des
admirateurs, mais dans la calme attente du jugement de Celui qui sait
ce que vaut l'homme. Voulez-vous ciseler et dorer les noms de vos
grands hommes, les couronner de lauriers et les entourer de rayons;
voulez-vous leur élever des statues, leur dresser des colonnes;
voulez-vous éterniser leurs vertus devant la postérité, aiguillonner
la jeunesse par l'illustre exemple de leurs vertus et par l'honneur
qui les attend, élevez ces trophées sur les places publiques, dans les
salles académiques, dans les hôtels de ville, sur les escaliers des
palais, et même sur les marchés publics. Là est le sol sacré. Déliez
vos semelles. Ici pas de noms, pas d'éloges qui ne plaisent au ciel.
Ici que Dieu seul et son fils soient loués et leur nom acclamé. Si
vous voulez élever des colonnes ici, faites-le en l'honneur de Dieu
qui vous sauve de grandes inquiétudes et vous préserve dans de grands
dangers. Eben Haëzer, jusqu'ici le Seigneur nous a aidés; mais ici pas
de divinisation de l'homme! ici Dieu seul et la foi!
Je sais que notre doctrine protestante ne considère pas le sol des
églises comme saint; mais je sais aussi que notre humilité chrétienne
nous ordonne de proscrire la superbe au moins dans ses environs. Je
sais que notre sévère conviction: adorer Dieu en esprit et en vérité
par prudence, prenant en considération la faiblesse humaine, ne souffre
pas que nous représentions le Christ et l'image de ses actions sur la
terre, dans nos maisons de prière; mais ces images conviennent d'autant
moins qu'elles détournent notre attention du Seigneur et nous arrêtent
par la grandeur des sujets. Non, non, rien ne doit briser l'unité du
but du sanctuaire, tout doit montrer Dieu..., Dieu seul[1].
[Footnote 1: Il me semble aussi que les églises ne devraient pas être
humiliées par des collections de curiosités. Je connais une ville,
d'ailleurs, remarquable par le prix qu'elle attache à ses maisons de
prière, où entre autres, sur un des piliers de la cathédrale, est
indiquée la taille d'un géant renommé et d'un nain non moins célèbre
qui ont vécu dans la ville. Cependant, il faut tolérer qu'on transforme
les sanctuaires en une sorte de grands entrepôts, où les seaux et
les échelles d'incendie sont appendus au mur! Quant à l'ensemble, il
pourrait y régner plus d'ordre, de simplicité et de convenance Un
apôtre a dit: Faites toutes choses honnêtement et avec convenance.]
Mais bien que ce vieil abus (du moins il l'est à mes yeux) n'ait pas
cessé complètement avec la sépulture dans les églises, il a cependant
considérablement diminué; tous, nous pouvons reposer sous le ciel, et
quoi qu'on puisse élever et écrire sur notre tombe, cela ne blessera
aucun chrétien consciencieux. Oh! cette idée a quelque chose de bien
beau, de bien doux, de bien heureux, de reposer dans une agréable
contrée, au milieu de la nature que nous avons aimée, dans une douce
tombe autour de laquelle tout fleurit et verdit, sur laquelle passent
de douces brises et brillent les magnifiques étoiles de la nuit.
Je ne puis cependant dire que les lieux de sépulture éminemment
romanesques de nos jours me plaisent beaucoup. Un grand nombre sont
beaucoup trop gracieux, trop fleuris, trop artistiques, trop riches,
trop chargés de symboles poétiques. La mort est pauvre et a sa poésie
propre. Là où la nature rend la sépulture pittoresque, c'est bien;
ce que l'art fait trahit l'aspiration de l'homme à trop parer toutes
choses. Il y a, entre ces deux manières d'orner, la différence de la
fleur sauvage à la couronne tressée. On ne doit pas planter un rosier
sur chaque tombe; un saule pleureur ne doit pas pleurer sur chaque
pierre tumulaire. Cependant ils sont là tout prêts comme pour attendre
les morts. Ce n'est pas la tristesse et l'amour qui les plantent sur le
lieu de repos de ceux qui leur sont chers;--c'est une idée du fossoyeur
qui sait comme il convient que les choses soient, qui les destine par
anticipation à chaque mort et prend de l'avance sur l'amour et l'estime.
J'aime mieux nos vieux cimetières de village, parce qu'ils ont moins
l'air d'un jardin. Nos vieux cimetières de village, sans sentences
prétentieuses, ni texte sacré qui vient de soi-même au cœur de chacun
sûr la porte; sans arrangement artificiel, sans luxe, sans poésie
apportée du dehors; où la troupe des morts forme un large cercle autour
de la maison de Dieu, dans l'enceinte de laquelle on prêche que _vous
êtes poussière_ et dont le clocher montre le ciel! Ils annoncent la
mort et la résurrection avec plus de vérité, de gravité, d'énergie,
d'éloquence, sans ornements empruntés. Ils sont naturels; le goût
n'y est pour rien! L'herbe haute, la fleur qui pousse spontanément,
les simples signes de souvenir, la pauvreté du tout est en harmonie
avec les pensées qui remplissent mon esprit. Aussi aucun enterrement
solennel ne fait sur mon âme une impression aussi forte que ceux qui
ont lieu chez nous dans le plat pays. La vieille cloche du village
retentit au haut du clocher, et le petit cortège s'avance lentement.
Pas de fonctionnaires, pas d'invités au visage compassé; seulement les
parents, les amis, les voisins. Pas une autre voiture que celle qui a
servi au défunt pour gagner honorablement sa vie, à lui et aux siens,
ne le conduit au tombeau, et cette voiture est trainée par le cheval
qu'il aimait, le compagnon de son travail. Le visage couvert de grands
capuchons noirs, les femmes sont assises sur le cercueil même. Près de
là est le maître d'école, ami de tous, qui prononce quelques paroles;
le cercueil est descendu, les proches jettent dessus les premières
pelletées de terre; et le dimanche suivant, on passe au-dessus de la
fosse pour aller à l'église entendre des paroles de consolation. Car
dans le cercle restreint d'une commune rurale on trouve satisfaction
pour tous les besoins.
De tout cela on voit bien que je ne tiens pas beaucoup aux
enterrements à cérémonie, aux longs convois funèbres, _magna funera._
Il est souvent affreux de voir une pareille mascarade avec un
costume de deuil d'emprunt et un visage triste également d'emprunt.
Et l'enterrement par la ville, comme il a lieu de temps en temps,
n'inspire aussi que de froides idées. Non, ce sont les voisins qui
doivent enterrer, et non pas un préposé à la chose qui, sur un ordre
d'en haut, vient réclamer votre cher mort comme s'il était devenu
propriété publique, et l'enlever, tandis que la coutume lui défend
ordinairement d'y prendre part. Mais l'indifférence en certains
endroits va si loin que, si vous êtes pauvre et que vous n'ayez pas de
quoi faire donner une sépulture honorable à votre père, à votre mère, à
votre chère femme, à un enfant bien-aimé, on ne vous dispense des frais
qu'en inscrivant sur le drap funèbre: _Pour les pauvres._ C'est bien
dur et cela ôte tout le mérite du bienfait!
* * * * *
J'ai dit un mot de la façon de porter le deuil; je voudrais à cette
occasion exprimer mes idées sur ce sujet. Je sais bien que parfois,
en considération de l'état de gêne dans lequel se trouve une famille
nombreuse qu'on abandonne, on prescrit que personne ne portera de
vêtements noirs. Mais là où cette raison ou quelqu'autre plus valable
encore n'existe pas, ne prescrivez pas, mes amis, l'abstention du
deuil. Ne vous faites pas de cela un caprice que vous pensez qui vous
sied bien, ni un principe dont vous ne voulez pas revenir. Vous ne
savez pas avec quel amer bonheur on porte le deuil de parents qui
vous furent chers; combien il est doux de rendre ce petit hommage,
aux yeux du monde, à un mort bien-aimé. Cent démonstrations néant des
manifestations extérieures, cent preuves que le vêtement de deuil ne
prouve rien, cent exemples d'hypocrites qui le déshonorent ou de gens
légers qu'il ennuie, tout cela n'ôte rien au sentiment à la fois doux
et douloureux avec lequel celui qui est sincèrement affligé le revêt.
Et puis, je sais qu'au fond de votre âme est le désir que votre mort
ne passe pas inaperçue et qu'on ne craigne pas de faire trop en faveur
de votre mémoire. Mais votre raison combat ce désir? Ne soyez donc
pas si austèrement raisonnable,--soyez naturel, soyez simple, soyez
humain, surtout ne soyez pas cruel vis-à-vis des autres. Voyez-vous!
je voudrais que toutes les idées des philosophes et des étudiants
n'eussent qu'une tête pour pouvoir la faire disparaître du monde d'un
seul coup!
* * * * *
Le petit village d'O... est si peu étendu qu'il n'a pas même d'église;
mais y a-t-il un endroit si petit qu'il n'ait pas besoin de lieu de
sépulture? Là, c'est une jolie colline sablonneuse du haut de laquelle
on voit les bois et les fermes et dans le voisinage brillent les
blanches dunes. Quelques habitants de la ville voisine y ont des
tombes. C'est là que je fis mon premier sacrifice à la mort. C'est là
qu'on a porté un de mes premiers et de mes meilleurs amis. J'avais
alors dix-huit ans. C'était un jour serein, et le soleil brillait
doucement sur le paisible paysage et sur le petit cimetière. Toute la
scène, dans tous ses détails, est encore vivante clans mon esprit. Avec
quelques proches connaissances et un autre ami du défunt, j'attendais
le corps. Je vois encore les premiers porteurs du cercueil apparaître
sur la colline, courbés sous le poids. D'abord il fut déposé sur des
planches, puis descendu avec précaution sur celui d'une sœur,--une
jeune femme que le même mal avait précipitée dans la tombe. Ce n'était
pas une fosse, c'était un caveau. Depuis ce moment, j'en veux aux
caveaux. Il me semble qu'ils sont si glacés! la terre maternelle
n'étreint pas assez le mort pour qu'il mêle sa poussière à la sienne;
mais il reste abandonné à lui-même; cela donne lieu à des pensées
désagréables. Aussi bien on n'enterre pas le mort ici,--on le cache.
Le soleil lance ses rayons sereins dans tout le caveau, et le blanc
cercueil avec ses anneaux de cuivre brille sous cette suprême lumière.
Mais bientôt on pousse la lourde pierre sur l'ouverture, et la lumière
est peu à peu exclue du sombre séjour. Je sais bien que cela me fit
une singulière impression, et que je vis, avec une attention pleine
d'intérêt, l'ombre noire se glisser de plus en plus sur le cercueil
jusqu'à ce qu'elle eût dévoré le dernier rayon de lumière. Mais cela
devait être ainsi. Lorsque je quittai la tombe, j'étais en proie à un
étrange sentiment. Il était clair pour moi que j'avais pris part à une
triste cérémonie; mais que ce fût _lui_ que j'eusse vu enterrer, lui
que j'avais tant estimé et tant aimé, que j'avais veillé tant de nuits,
lui que j'avais contemplé si souvent après sa mort, alors qu'il était
étendu tranquillement sur son lit avec un joyeux sourire et le front
serein: qu'il eût maintenant disparu pour toujours à mes yeux dans ce
sombre caveau,--je ne pouvais y croire!
Je n'ai jamais visité ce petit village depuis, sans visiter la
tombe. Jamais je n'ai conduit personne dans les environs de cette
petite colline avec ses pierres bleues et ses verts gazons, sans la
lui montrer et sans lui dire:--Là repose un de mes amis; c'était le
meilleur des hommes!
Je finis comme j'ai commencé;--Mes amis, on nous enterrera tous! Oh!
puissions-nous tous, comme, ceux-là, réunir autour de notre tombe ceux
qui nous pleureront; puisse notre mémoire rester bénie dans les cœurs
de tous! Et que notre poussière dorme ensuite dans le sein delà terre,
jusqu'à ce que vienne le grand et terrible jour du Seigneur!
XIII
UNE EXPOSITION DE TABLEAUX.
Mon ami Baculus a écrit un petit livre sur la décadence de l'art, où
il gronde un peu. Comme cause de cette décadence, il dit, entr'autres
choses, que l'art est placé en dehors de son but et qu'il n'est pas
apprécié à sa juste valeur. L'art est une jeune fille, d'après lui, qui
devient laide par défaut d'adorateurs. Il démontre que l'art en général
n'est rien moins qu'adoré, mais qu'il est exposé à la vue et en vente,
comme quelque chose de singulier et de joli, comme une curiosité. Il
me semble qu'il y a là-dedans beaucoup de vérité, et cela peut se lire
dans son livre en élégant français. En effet, il me semble de plus en
plus que le grand art est tellement rapetissé qu'on fait avec lui le
tour des kermesses comme avec un nain. Vous comprenez que cette petite
vie lui fait prendre de mauvaises habitudes et l'humilie à ses propres
yeux. Aussi ne peut-on le défendre depuis longtemps de vices et de
goûts populaires. Il est de temps en temps hardi et impudent, chicaneur
et entier. Il aime les ornements bigarrés, crie trois tons trop haut et
est un peu libre en paroles; puis il a pris aussi un cruel sang-froid.
Et que pensez-vous des expositions de tableaux? Baculus s'élève avec
violence contre elles, et quand on regarde les choses un peu de
haut, on tombe certainement d'accord avec lui; mais alors on court
risque de devenir fantastique, comme le disent les gens de l'enquête;
c'est pourquoi regardons-y de plus bas, et nous accorderons que les
expositions annuelles ont une grande utilité à beaucoup de points de
vue. Mais il est ennuyeux de parler toujours d'utilité; mille lecteurs
font cela par mois dans mille lectures, et pour un amateur de peinture,
une petite heure de tête-à-tête dans une chambre à l'écart, vis-à-vis
d'un portrait de Kruseman ou d'une marine de Schotel, vaut plus que
toute la salle pleine d'or et de couleurs, où les œuvres d'art sont
entassées et où l'arc-en-ciel papillotte comme les fils de soie sur les
sacs de nos grand'mères.
Quelles piqûres d'épingle; non, quels coups de poignard pensez-vous
qu'une âme douée de quelque sens esthétique se sente donner lorsqu'elle
voit une chandelle de Van Schendel représentant un vieux mendiant (de
grandeur naturelle) tenant un chandelier suspendu entre deux paysages
vert d'herbe, de je ne sais qui, avec mille arbres qui sont aussi
grands chacun que la chandelle du vieillard, et au-dessus peut-être
un bouquet de Bloemers, flanqué du portrait d'un officier de hussards
brodé d'or, et de la représentation manquée d'un cabillaud ouvert au
milieu d'une société de raies et d'écailles de moules.
Et cependant je ne néglige pas de visiter l'exposition et j'y puis
même passer quelques heures avec un véritable plaisir. D'abord je
fais le tour des tableaux, et acquiers autant de science qu'il est
nécessaire pour parler en société _des plus beaux de tous_, fermement
résolu d'avance à être d'accord avec la dame et la charmante fille
de la maison; pour comparer ensuite les expositions de La Haye et
d'Amsterdam, ce en quoi ma position géographique aide mon jugement;
pour vanter les portraits de monsieur et madame A. B. C., en soutenant
cependant avec force qu'ils ne sont pas flattés du tout; et enfin, au
besoin, pour rire avec les jeunes dames de la toilette de mauvais goût
de telle ou telle qui, imaginez-vous, a voulu être représentée en robe
verte, lorsqu'elle est tout à fait blonde, et pour murmurer à l'oreille
des messieurs qu'elle a employé trop peu d'étoffe pour le jupon vert;
ce que je complète en dernier lieu par la dissection complète d'un
très-mauvais morceau, et la contemplation en détail du _petit tableau_
devant lequel on peut s'arrêter une heure, tant il est petit.
Mais alors je me détourne, fatigué des couleurs et des teintes de la
dorure et du vernis, des numéros embrouillés et des morceaux venus
après l'ouverture, pour la contemplation de ceux qui sont arrivés avec
moi, afin de juger de ce qu'on met sur la toile dans cette saison de
l'année. Des petites figures luisantes, douces, polies; des cadres,
des têtes d'hommes en chapeaux; des tableaux de genre à la muraille
aux tableaux de genre sur le parquet; et je pourrais passer plusieurs
heures à contempler l'aspect du flot sans cesse grossissant des
visiteurs des œuvres d'art. Je m'étonne qu'il n'y ait pas là de peintre
pour faire des études. J'y ai trouvé toute une collection de tableaux.
Voici quelques numéros de mon catalogue:
n° 1. _Un maître de dessin contemplant son œuvre._ C'est un nomme court
et malingre, un peu gris de teinte, avec de petits yeux gris aussi,
et un menton pointu. À son entrée, il regarde dans la salle, dans les
quatre directions, avec l'œil d'un connaisseur, et ne s'avance d'un
pas de plus qu'il n'ait mis ses lunettes. Il est vêtu d'une redingote
noire, grasse et usée, et d'un pantalon _décent._ Une cravate en forme
de corde, de sa façon, lui sert le cou, et il porte une chemise de
coton à petits plis sur la poitrine. Il compense l'absence complète
de gants par la longueur extraordinaire des parements de ses manches,
qui lui viennent jusqu'à la seconde phalange des doigts. Il a déjà
ouvert le catalogue dans le corridor et le referme en entrant. Il
s'appelle Égide Punter. Le P. brille sur la première page. Il est
occupé maintenait d'un certain manuel, propre uniquement aux maîtres
de dessin, et tire de la poche de son gilet un crayon de mine de plomb
avec une longue pointe aiguë. Voulez-vous en savoir davantage sur lui?
Oh! ce n'est pas difficile de reconnaître en lui un de ces malheureux
martyrs de l'art qui ont été _méconnus_ et dont les dons brillants ne
sont appréciés que par les jeunes dames qui copient leurs modèles. Il
lui manque les encouragements et le temps, sans cela il serait l'un
des plus grands peintres du pays. Alors il aurait un ordre chevalerie,
il serait en Italie, il serait cité dans une nouvelle édition de la
grande _Histoire des peintres_, mais personne ne prend garde à lui. Il
croit parfois qu'il est un chrétien trop zélé, un citoyen trop exact
pour pouvoir se faire un nom de peintre. Au reste, quand il parle de
l'art, il emploie les mots, le ton, la force, l'esprit, la chaleur, les
teintes complémentaires et bien d'autres choses, aussi bien que le plus
illustre de la confrérie. Son principal mérite consiste dans une noble
intrépidité qui le fait se risquer dans tous les genres. Il dessine
des églises, il dessine l'histoire, il dessine le paysage d'après
nature; il fait, si vous le désirez, votre portrait à l'aquarelle ou
au crayon; il fait tout ce que vous voulez... Mais chaque année il
envoie un tableau à l'exposition. Il fait l'admiration de sa femme, de
sa servante, de tous ses élèves et de tous les membres d'une société
d'encouragement des beaux-arts, de laquelle il fait partie.