Voilà pour la nature. Et qu'est devenue l'histoire? Là aussi, la

vérité, la froide vérité a été poursuivie avec opiniâtreté jusque dans

les minuties. J'approuve que de nouvelles recherches aient supprimé

Sardanapale et fait des changements non moins importants que ceux du

_médecin malgré lui_, qui déplace le cœur et le porte da la gauche

à la droite de la poitrine; par exemple, le tonneau de Diogène est

devenu une petite cabane, comme si ce tonneau n'était pas plus joli

que la plus petite hutte du monde! De la louve qui allaita Romulus et

Rémus, on a fait une femme ordinaire. David n'était pas si petit, ni

Goliath aussi grand. On a en vue l'hébreu, quand on dit d'Erasme qu'il

avait douze ans avant de connaître l'A B C; les _pannekoeken_ que le

czar Pierre mangea à Zaandam n'étaient pas si vulgairement faites, et

ses travaux de charpentier n'étaient pas si parfaits. Et puis toutes

les villes fondées par des hommes qui n'ont jamais été dans l'endroit

qu'elles occupent, et tous ces beaux dires qui n'étaient pas si beaux

et qui avaient trait à autre chose; et puis ces chants magnifiques

qui n'ont pas eu de poëte; et puis cette minutie à rectifier les

chiffres; Léonidas défendit bien les Thermopyles avec trois cents

Spartiates seulement, mais il y avait encore plusieurs centaines

d'autres combattants qui n'étaient pas Spartiates; sainte Ursule n'a

pas subi le martyre en compagnie de onze mille vierges, il y en avait

beaucoup moins que cela; combien y en avait-il donc? Et puis on rit,

lorsque nous avons pitié du Tasse et de Pétrarque, et on nous dit que

le premier ne menait pas une vie si dure à Ferrare, et que l'autre

n'était pas si amoureux! Si un spirituel écrivain a dit que l'histoire

n'est qu'une fable, sur laquelle on est d'accord, pourquoi y a-t-il

tant de trouble-fêtes qui, avec un odieux sourire, enlèvent, changent,

altèrent quelque chose partout? Je crois que tout cela est utile, mais

cela me donne envie de pleurer! Ah! donnez-moi ce petit livre-là, sur

le bord de ce canapé. Je vous remercie. «Il y avait une fois un roi et

une reine....»

Encore un mot. Savez-vous ce qui m'étonne? C'est que, tandis que notre

temps cherche querelle pour la moindre bagatelle aux anciens historiens

et chroniqueurs, et leur reproche d'avoir faussé les choses, ce même

siècle mette tout en œuvre pour transmettre ce qui se passe sous ses

yeux à la postérité, aussi orné et aussi enjolivé que possible. Nous

qui frappons des médailles à propos de tout, qui faisons des odes

sur tout, qui mesurons tout au plus large et le présentons le plus

pittoresquement possible; nous qui écrivons et chantons, en admiration

devant nous-mêmes, et qui plaçons tout dans le feu d'artifice de notre

enthousiasme; nous qui donnons une teinte romanesque et chevaleresque

à tout ce qui est à nous, nous prenons si gravement à partie les

générations antérieures parce qu'elles ont aidé un peu les héros et

les sages dans leur héroïsme et dans leur sagesse, et parce qu'elles

ont mis ici une petite lumière, là une fleur, ailleurs une perle ou un

rideau: c'est inconvenant!

«Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si tristes, etc.»

1837.

[Footnote 1: Je dois ici rendre justice à la générosité de mon ami

_Baculus_, qui m'a causé une surprise très-agréable, il y a quelques

mois, en m'envoyant un exemplaire de mon ouvrage de prédilection. Le

bonhomme a fait ce qu'il pouvait, mais ce n'était pas ma Mère-l'Oie.]

[Footnote 2: Bible pour la jeunesse, D. 1, part. 3.]

[Footnote 3: Si on leur laisse feuilleter des livres, c'est par exemple

les Fables de Gellert (qui ne sont _pas_ écrites pour la jeunesse);

afin qu'ils puissent apprendre plus tôt à se défier de leurs semblables

et à se moquer des femmes.]

[Footnote 4: Depuis qu'on a commencé à civiliser le monde des insectes

dont M. Bertolotto a donné un sublime exemple, nous avons du moins un

rayon de consolation. Et quant à la société de l'amélioration morale et

à la société de tempérance, il faut s'attendre a ce que le microscope

nous offre dos scènes plus pacifiques!]

XI

L'EAU

Non, je reviens de mon idée, qu'en dépit de Newton et d'Herschell,

un changement a eu lieu dans notre système du monde. Mon barbier me

l'avait presque persuadé. La commère de Halley, avait-il dit au moins

dix fois, n'a pas été loyale,--et lorsque les hivers s'adoucirent, et

qu'il fit plus froid en Italie que chez nous; lorsque les mois de mai

amenèrent un temps de novembre; lorsque le samedi avant Pâques (et

Pâques tombait tard cette année-là), on cueillait trois violettes au

bord de la chaussée,--alors je commençai à ajouter foi à l'homme à la

longue redingote bleue et aux boucles d'oreilles en argent, qui avait

toujours à raser et à jaser, et je lui dis:--C'est la commère de Halley

qui l'aura fait.

Mais maintenant les choses semblent s'être rétablies sur l'ancien

pied, et s'il est vraisemblable que nous avons fait un pas de côté,

nous sommes certainement rentrés dans la voie ordinaire, nous nous

retrouvons chez nous. L'hiver règne de nouveau en janvier. Ma

grand'mère était fière de l'hiver de 95, alors qu'il n'y avait pas

encore de poêle, et; m'enorgueillis du froid de 1830, lorsque de

quarante petits garçons, sept seulement revinrent de l'école, dont

j'étais un; et l'éloge que cela me valut de la part du maître s'adressa

à un nez gelé, pour ne pas parler de la carte d'application et de zèle

que je reçus, parce que mes mains étaient beaucoup trop rouges et trop

froides pour faire une belle écriture moyenne, au-dessus et entre la

ligne, avec de belles liaisons et sans grossir les traits. Hélas!

je n'ai jamais été loin en écriture, et c'est pour cela que je fais

imprimer aujourd'hui!

J'aime une vue d'hiver. Tous les peintres de paysage commencent par des

vues d'hiver, d'où il résulte qu'une vue d'hiver est une chose facile

et simple. Il y a dans la sobriété de la nature pendant les mois froids

quelque chose d'attrayant, de solennel, de calme et d'élevé. Si ces

vitres gelées voulaient bien le permettre, quelle vue étendue j'aurais!

Vraiment, c'est beau! Un air serein, bleu, toute clarté, comme si

le soleil voulait compenser ce qu'il donne de moins en chaleur. Un

magnifique jour du Nord,

Un rejeton du soleil en robe de neige.

Mais la neige est peu de chose encore. Comme elle repose gracieusement

en couche légère sur les branches toujours vertes des sapins! Tous

les autres arbres l'ont secouée; mais la longue allée de hêtres, avec

sa ligne de branchage a perte de vue, produit aussi une certaine

impression. Et le lointain horizon, comme il est distinct! comme ce

toit de roseau se détache nettement sur le ciel d'azur!... mais il

y a une chose qui gâte pour mon âme toute la beauté de ce tableau

d'hiver... C'est... dois-je le dire? c'est la glace!

Un beau jour du Nord, froid et serein, a donné à l'homme la conscience

de sa force, et le fait jouir avec volupté du sentiment qu'il a de

sa santé. Le froid donne un noble courage; il fortifie l'âme comme

les muscles. On sait aussi quels hommes et quels principes le Nord a

produits; quelles saines, pures et sereines idées sont sorties du Nord

glacé; quelles nobles forces le rude Nord a déployées; quels géants

habitués à sentir les flocons dans leur barbe et le cliquetis de la

grêle sur leur cuirasse,

Avec des faits dans les poings,

sont sortis du Nord au sol durci par la gelée! C'est pour cela que

j'honore le froid, le vent pur et sain, la neige éclatante d'une

blancheur sans tache,--mais la glace! oh! permettez-moi de la haïr!

Le froid nécessite le mouvement et rend la paresse impossible, à moins

que ce ne soit la paresse du lit. Toute effort, toute activité, toute

fatigue est récompensée par le plus grand bien-être qu'on puisse goûter

en hiver: avoir chaud. Et le foyer, le cher foyer. O toi, centre de

tous les plaisirs de l'hiver! ardent objet de l'ardent amour des hommes

et des animaux de la maison! gage et autel de la domesticité même!

combien tu perds de tes charmes, de ta valeur et de ton autorité, dans

les hivers fades, humides, timides, pleins d'eau! On te délaisse avec

dédain, on t'oublie, on parle mal de toi. Deux fois par semaine la

cheminée refuse de tirer, six fois en quinze jours le bois est trop

humide pour brûler; tous les jours tu es une pomme de discorde dans les

familles, lorsque l'un te trouve trop chaud et l'autre pas assez. Mais

maintenant tu deviens un mal nécessaire, un indescriptible bonheur, une

princesse fêtée par un domestique aux petits soins. On t'encourage,

on te prise, on t'exalte, on t'admire; tu es adoré! On veut rester des

heures à te contempler fixement. Tu es l'idéal du bonheur de l'hiver!

Oh! être assis devant tes joyeuses flammes, le livre d'un écrivain

favori à la main et la perspective d'un copieux dîner d'hiver pour

midi, ou d'un punch généreux qui réveille le soir, et jeter de temps en

temps un regard sur le paysage gelé du dehors, savourer la sérénité du

ciel, de la terre et du foyer,--comparer le scintillement de la neige

blanche avec les flammes jaunes et oranges ... c'est un vrai bonheur!

Mais la glace, la glace! Pourquoi la glace?

Oui, la glace est pour moi un objet d'horreur. L'hiver devrait pouvoir

être sans glace. J aime l'hiver,--je sens que l'hiver m'est nécessaire;

j'ai beaucoup moins à dire contre les jours courts que contre nos

automnes humides et maigres; mais le verre d'eau que je mets chaque

soir sur ma table de nuit ne devrait pas geler, non plus que le vaste

et cher étang sur lequel j'ai l'intention ... enfin je ne veux pas que

mon microcosme, ni mon macrocosme se couvrent de glace. Et pourquoi

pas? Ah! vous ne feriez pas la question, si vous saviez combien l'eau

m'est chère, l'eau limpide et vivante!--Quelles émotions elle éveille

en moi, quelles pensées elle reflète pour moi,--comme je l'aime

tendrement!

Cooper parle quelque part d'un marin qui ne voyait pas pourquoi la

terre est nécessaire, sauf une petite île pour y prendre de temps en

temps de l'eau douce. Ma passion ne va pas si loin. C'est la terre

ferme qui me fait estimer l'eau davantage; mais je l'aime aussi avec

une ardeur que ne pourrait éteindre le liquide qui remplit toutes les

mers et tous les fleuves.

Voyez la cascade écumante se précipiter de la hauteur dans la

vallée avec un bruit retentissant. C'est une vue magnifique, un

vacarme majestueux. Les sept couleurs de l'arc-en-ciel s'y voient

distinctement; l'air retentit et le vent emporte de tous côtés la

blanche et floconneuse écume. Le roc puissant tremble, et d'énormes

blocs en sont arrachés; le torrent né d'hier les emporte comme de

légères plumes, et les précipite dans le fond où lui seul peut les

soulever. Eau, tu es le plus fort, le plus puissant, le plus noble

des quatre éléments! La terre est muette, morte et immobile; mais la

voix ressemble au tonnerre, ton langage a mille intonations diverses;

tu vis, tu es animée; tu te meus dans toutes les directions comme

un serpent aux ondoyants replis, comme une gracieuse beauté, comme

un coursier impétueux, qui évite la pierre d'achoppement et ne voit

pas la barrière qui ferme la route. L'air est invisible, mais toi tu

brilles comme un noble métal, avec une virginale pureté! Ta surface

élastique renvoie les rayons du soleil et fait danser ses ondes sur ta

mesure. Le feu a besoin d'aliment et d'air; mais toi tu es libre et

tu le suffis à toi-même, tu anéantis même le feu, à où il prétend à

la domination sur tous les éléments. Précipite-toi, royal torrent de

la montagne! précipite-toi et règne; remplis les vallées, fends les

collines, raille-toi, avec fierté et confiance en toi, de la vaste

matière. Dirige ta course où tu veux! Roule écumant, large et orageux.

Sois craint et respecté. Et va te perdre enfin paisiblement dans le

sein large océan; lui seul est digne de toi, et toi de lui! Vous vivrez

tous deux jusqu'à ce que la terre soit roulée comme un vêtement et que

toutes les choses matérielles soient consumées par le feu.

Salut, salut, fleuves rafraîchissants, limpides rivières! Vous

parcourez la terre, artères vivifiantes, comme le sang parcourt les

membres, des enfants des hommes! Malheur à qui vous dédaigne! Là il

y a désert, épouvante et famine! Bénis sont les pays purifiés par

vous, nourris, enrichis, ornés et rendus heureux! Vous pouvez bien

refléter le ciel et ses merveilles. Les semences des plus belles

fleurs peuvent tomber sur vos rives; les branches les plus luxuriantes

des plus beaux arbres étendent leur feuillage au-dessus de vous, et

les parfums des herbes les plus odoriférantes vous entourent de tous

côtés; la cime des ormes se mire dans votre cristal limpide; le lys

se penche avec amour sur vos fraîches rives, où il verdit et fleurit,

grâce à vous. Les vignobles sur vos bords nourrissent par vous leurs

grappes rafraîchissantes, et l'automne aux teintes d'un jaune doré

n'imite le fracas de vos flots, que comme un hommage qu'il vous rend.

Vous parcourez la terre en faisant le bien, et dans les lieux que vous

embrassez avec amour naissent le bien-être et la fertilité, belles

filles à leur tour mères de la paix et du bonheur!

J'aime à m'arrêter sur ce rivage et à jouir du magnifique spectacle.

Comme la rivière aux flots bleus se courbe gracieusement dans son

lit, et comme elle arrose ses bords verdoyants, heureux de cette

bienfaisante humidité! Le soleil l'inonde de sa lumière; mais c'est

comme s'il ne faisait qu'y tremper ses rayons, et il se retire

timidement en laissant après lui un scintillement de feu et de

diamants. L'humble saule avec son tronc rugueux et creux, le svelte

penalier agité par la douce fraîcheur, le haut et épais roseau secouant

ses feuilles aiguës et ses plumets noirs; la petite maison de laquelle

monte joyeusement et lentement un petit nuage bleuâtre de fumée qui

va se perdre dans l'air; la vache bigarrée, jusqu'au genou dans l'eau

et prenant un bain frais sur ce banc de sable, là-bas;--tout est

fidèlement représenté par l'eau limpide, et son léger vernis jette sur

tous les objets un éclat plus brillant. Pouvez-vous résister à l'envie

d'entrer dans cette barque? Tendez-moi la main et je vous conduirai au

centre de ce charmant spectacle. Pendant un instant le clapotement des

rames rompra le doux silence, un instant la surface unie de la rivière

sera troublée, puis nous nous laisserons aller au courant. O volupté!

se balancer, flotter, se laisser aller! Détaché de la terre pesante;

comme une vague sur les vagues, s'abandonner au bienveillant esprit

des eaux, dont l'invisible main vous pousse sur son domaine! Voyez, le

ciel est au-dessus, au-dessous et, autour de nous, et vous vous sentez

vous-même l'heureux centre d'une volière de beauté et de délices. Si

vous aviez votre luth avec vous, la mélodie est plus douce sur l'eau.

Les douces notes y tombent comme du duvet, et l'eau se gonfle comme

le sein d'une femme; elle adoucit et fortifie, comme si le contact la

rafraîchissait; le ton s'étend de flot en flot, de ride en ride et

porte aux deux rives les sons harmonieux. Vraiment l'eau a des organes

et de la sensibilité; elle aime le beau, les sons harmonieux, les

douces couleurs, les doux parfums. On ne voudrait ni agiter violemment

la rame, ni jeter une émotion inutile dans un élément si émouvant et si

doux. Oui, la noble eau fait vivre la terre; elle réjouit le paysage;

c'est le plus bel ornement du riche vêtement de la création.

Mais le soir, lorsque les larges ombres descendent sur ton sein;

lorsque la lune fait trembler sa lumière consolante sur ta surface

unie, si bien que les étoiles semblent y doubler d'éclat, alors,

magnifique rivière, une voix s'élève de ton lit, qui parle avec une

séduisante émotion à mon âme. Alors le bonheur est de s'arrêter à

la dernière extrémité du rivage, en s'abandonnant à de douces et

mélancoliques pensées. Et chaque fois qu'une légère brise s'élève et

forme un pli dans la nappe d'eau, la voix séduisante devient plus émue

et plus entraînante. Et le soleil suit ta surface jusqu'à ce qu'elle

se confonde dans un mystérieux crépuscule, et des milliers de pensées

et de souvenirs s'attachent à chacune de ses rides: c'est une vraie

volupté.

Ainsi ai-je passé maint soir d'été sur ton bord, chère rivière; tu

sais si je t'aime. Maintenant ... (hélas! j'écris tout cela auprès

d'un grand feu de houille), je vois que tu es triste; tu es devenue

une masse de glace; tu es roide, immobile, morte. Il y a peu de jours,

j'ai vu encore le pâle soleil d'hiver luire sur tes flots, et les verts

sapins du côté gauche, les groupes dépouillés de feuillage d'acacias

et de hêtres se refléter dans ton miroir; et mon œil se reposait avec

plaisir sur cette petite place pleine de soleil, que les poules et les

pigeons ont coutume de choisir pour se rafraîchir à ton onde. Hélas!

qu'es-tu devenue? comme tu es changée! qu'es-tu à présent, que

Le cadavre difforme d'une beauté morte.

Oh! que la glace est dure et insensible! Matière froide et

inanimée, matière, comme la terre fatiguée. Shakspeare nommait l'eau

_fausse_, mais il calomniait; l'eau est aussi loyale que transparente;

elle ne flatte personne de l'impossibilité du danger quand on risque

de s'aventurer dans son sein; c'est la glace qui est fausse et

traîtresse. La glace! Oh! elle est équivoque, c'est une bâtarde, c'est,

un mot que je dois à nos dignes professeurs d'université et qui est

une sentence terrible de condamnation: la glace est un _hybride._ Je

voudrais la même scène d'hiver, mais sans cette misérable couverture,

sur ce que la nature a de plus aimable et de plus animé. Mais en

quelque lieu que je tourne les yeux, je ne découvre nulle part l'objet

de mon amour; il gît sous cette épaisse, envieuse dalle tumulaire

bleue, et de vains esclaves du plaisir patinent sur la tombe.

Non, insensible, inébranlable croûte, image d'indifférence et de froide

cruauté! non, misérable imitation du verre! mon pied ne te foulera pas!

Je ne garnirai pas, comme un jeune évaporé, la plante de mes pieds de

souliers de fer pour t'honorer, et pour profaner le lieu de repos de

mon eau bien-aimée. Repose en paix et mêle-toi au précieux sang de la

terre. Mais, malheur à toi, hypocrite, qui par fausse honte renie ton

origine et veux passer pour moins que tu n'es. Vante-toi de ta force

et de la puissance! Ces fers seront brisés. Je te le dis, il dégèlera.

Lorsque soufflera le vent du printemps, le chant de triomphe de la

liberté retentira; et la belle fille de la nature brisera sa prison et

brillera de nouveau à la face du soleil.

Faisons encore un peu de feu maintenant.

XII

ENTERRER!

Mes amis, on vous enterrera tous!

Regardez votre corps; il est sain, il est fort, agile, obéissant à

votre volonté, bien nourri, fêté, habillé, paré! Il viendra un temps

où il sera étendu--sur un lit, je l'espère, inanimé, froid, roide,

renfermé dans une étroite boîte sous un long drap blanc,--comme une

pierre. C'est encore le vôtre; il ne sera plus vôtre alors. Il ne sera

plus une personne, mais une chose. On est près de lui; l'amour et

la sympathie sont près de lui, et si elles ne peuvent le voir qu'en

pleurant, s'en séparer qu'en pleurant, elles ont presque honte de tant

de sensibilité, de faire tant d'honneur à une chose de rien, que la

raison et la religion leur apprennent à peu estimer. Mais non, ils

n'ont pas honte,--l'humanité protesterait contre eux; l'amour voit

encore dans son cadavre celui qu'il a aimé: puissant amour! On vous

étend respectueusement et avec précaution. Si on vous touche pour voir

si vous êtes déjà froid, oh! comme vous êtes froid! on vous ferme les

yeux; on le fait avec douceur, comme si vous dormiez, comme si on

craignait de vous éveiller. On ne parle qu'à voix basse dans la chambre

mortuaire. Oh! pour qui vous aimait tendrement, c'est un besoin de

donner encore une fois votre nom à cet insensible cadavre. On vous

transporte à votre dernière demeure avec ménagement et respect. On vous

conduit à la tombe avec solennité. On se découvre pour voir descendre

le cercueil. On jette dessus avec une gravité solennelle la pelletée

de terre: alors seulement on a fini avec le corps du défunt. Mais non!

peut-être on écrit sur votre tombe des paroles d'amour et d'estime, on

plante de vos fleurs favorites sur votre gazon, on y vient de temps en

temps voir comment on vous y a posé et se souvenir de vous à la place

où vous n'êtes pas, mais où ce qui y repose a longtemps tenu à vous, où

l'humanité vous a dit adieu!

Je sais bien qu'il convient aux _intelligents_ de nos jours de trouver

tout cela mesquin, ridicule et inutile. On a lu tant de livres! Je sais

bien qu'on prouve un esprit fort, quand on a le courage de dire: Cela

m'est parfaitement indifférent de savoir ce que mon corps deviendra

après ma mort, je ne le sentirai pas; qu'il soit déposé où l'on voudra,

je n'en serai pas moins mort pour cela; cela ne peut intéresser que ma

famille qu'on me fasse des funérailles honorables; mais que m'importe

à moi? Je sais qu'on admire l'Anglais qui voulait, dans l'intérêt

général, qu'on fit des boutons avec ses os et des cordes avec ses

entrailles; mais cela me fait horreur! Je sais que le principe de la

libre pensée est si fort qu'il a déjà influé sur nos institutions

publiques, et l'affaire des morts moins embarrassante est faîte. Je

comprends que le laisser-faire général en cette matière est en rapport

avec le deuil et qu'on fait preuve de virilité en disant: Je ne veux

pas qu'on s'occupe de moi quand je serai mort. Mais je plains les

hommes qui sont si sages, qui se rendent toute bonne pensée impossible,

et dont toute la vie, par leur propre faute, est une lutte entre la

tête et le cœur, et je dis: Malheur! à l'adresse des grands hommes qui

ont fait le monde ainsi. Mais la première faute incombe à ceux par qui

toute cette sagesse a été égarée; à ceux qui traitent les affaires de

sentiment de telle façon que l'intelligence s'en irrite. Lorsque nous

avons longtemps pleuré dans un cimetière où nous n'avions rien à faire,

et regardé les étoiles, les vers et les fleurs languissantes, alors

viennent les antipodes, et les démolisseurs, les railleurs et les gens

de prose, et ils agissent autrement; le ver est écrasé; le séraphin

renvoyé chez lui; les dalles tumulaires sont vendues pour être brisées;

les longs mouchoirs blancs sont vulgaires; on fait à peine attention à

ses propres morts, et nous avons A--B--C. Le thermomètre descend de la

chaleur du sang à la gelée. Il neige de grandes idées. Il faisait un

froid glacial, désagréable à la longue.

Quant à ce qui regarde les grandes idées, je permets encore aux grands

hommes de les émettre. Byron pouvait, en génie indépendant qu'il était,

et après ce qu'il avait enduré, dire encore une fois:

Je ne veux pas que la nouvelle de ma mort

Vous gâte un instant de joie,

Ni ne demande que l'amitié, moi mort,

Vienne trembler sur ma bière.

bien que je lise avec plus de plaisir ses douces stances:--O loi!

ravie dans la fleur de la beauté, etc.... Mais, que chaque maître

d'école ou écolier veuille s'élever à cette grandeur d'âme, voilà ce

que je trouve un peu fort et en même temps ridicule et malheureux. Et

lorsqu'on ose altérer la doctrine de l'immortalité, telle que nous

l'enseigne la divine révélation, pour me prouver que mon sentiment

humain est insensé ou coupable, alors je plains profondément ceux qui

comprennent si mal la doctrine de la Bible.

La chambre obscure · 第 9 / 18 段