voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste
drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des
caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes
de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière
d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W...,
le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au
concert de...,--nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix
mille de notre temps,--il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour
d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une
manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine,
était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu
ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un
autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel
avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi
d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant
qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que
fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec
elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide
révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à
l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le
voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une
autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un
instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une
autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre,
l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un
regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son
engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté,
est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ...
non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que
feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle
veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses
amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle
n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une
manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes
sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées
de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.
Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses
paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine
de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un
paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la
femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la
file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux
jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques
questions:
--Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en
tête de marier votre fille?
--Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles,
les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions
tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être
entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est
pas là.
--Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le
marchand.
--Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.
--Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.
--J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la
kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien
entendu de cette espèce.
Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à
entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit
qu'il faut changer de conversation.
--Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal
noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un
gros chat taché de roux et de noir.
--Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le
blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne
veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons
boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures
partout.
--Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur
se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.
--Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des
génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?
--Il est tout noir.
--En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut
jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas
convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez
des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela
no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la
bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir
une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les
mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a
un an, s'est enfuie avec sa couverture.
--Mais, si c'était une génisse rouge?
--Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit
le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise
aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis
tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et
au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.
--Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui
aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et
à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une
excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais
quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il
n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme
sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari
aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que
c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon
et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:--Trine,
danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je
vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous
encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je
pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice
pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais
beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien
meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait
pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose
ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la
main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce
qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être
patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et
lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car
je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien!
soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.
--Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu
vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune
fille est devenue au moins poitrinaire.
--Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement
que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:--Laisse le chagrin
de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à
en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les
traire.
Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de
l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux
d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au
bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et
le campagnard lui pinçant doucement la joue:
--Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une
jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.
--Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas
mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les
commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui
demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop
en avant.
--Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un
regard suppliant, si vous me voyiez par terre.
--J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris,
bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre
voisinage....
--Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.
--Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.
* * * * *
Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige,
de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande
avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois
du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois
est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie
et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et
aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et
va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles
brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la
charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la
moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront
un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers
fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur,
et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de
jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent
gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui
apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà
plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne
vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à
fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent;
une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît
dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le
bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son
chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin
il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus
tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs.
Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de
l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les
arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle
rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid
au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les
vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai....
Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de
la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul
qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction
qu'il est la première primevère du printemps.
X
LE PROGRÈS
Petite fille éveillée,
Que fais-tu dans mon jardin?
Tu cueilles toutes mes fleurs
Et le fais trop brutalement.
(_Vieille chanson._)
Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures,
mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je
voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère
Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette
clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de
la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma
jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit
Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la
lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du
crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait
avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux
affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment
où il mord! Certainement, _Jacob et ses enfants_ est un beau petit
drame, le _brave Henri_ est extrêmement brave; mais j'avais alors
une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en
brillant caractères: _Pour les enfants_; et quant aux titres tels que
_Conseils et instructions_, ils me faisaient comme à tous les enfants;
je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie
collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans
couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché
étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique
leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne
comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur
Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette
terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire
était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour
d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour
d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le
bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait
la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers
la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose
tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore
vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir
encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu?
croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me
former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne
lui donnât pas des aliments?
Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en
sais rien[1]; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas.
Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent
toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses
très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes
qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se
proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon
qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent
en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes
mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les
appelle que _jeunes gens studieux_ et _chers enfants._ On ne sait pas
que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas
d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les
paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous
abaisser[2], mais vous élever,» sont restées une indication incomprise
pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut
s'entendre toujours appeler _studieux_ et _chers?_ Les enfants sont
beaucoup trop modestes pour cela[3].
Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des
hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une
seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de
surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle
raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent
parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture
avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la
cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout
cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de
l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!
Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde
surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine
de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans
maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un
rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule
de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme.
Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos
petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent
à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté
de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à
vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne
déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux
enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire
naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que
vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes
amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si
ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs,
pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir
ses terreurs. Le merveilleux,--comme c'est attrayant! n'est-ce pas
même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des
histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg
que Balthasar Bekker; vous feuilletez les _Mille et une Nuits_ avec
plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial.
Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire
d'un Faust, d'un Samiel et d'un _Cheval de bronze._ Le surnaturel,
l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus
grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à
elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle
la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle,
sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains
railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si
équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi
sages que nous sommes puérils?
Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous
devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre
grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de
la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de
votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être
cruel pour la génération naissante?
Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu
plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche
de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie
beaucoup moins ennuyeuse. L'_heureux temps que celui de ces fables!_
s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti,
le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas
tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos
splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de
forces miraculeuses,--l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de
sorcellerie,--des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle
pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe
d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de
salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant
plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de
licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de
Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes
ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est
comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait
un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: _Néra, ou la dernière
des Sirènes._ La haine de famille entre la race des naturalistes et
les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré
saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur
bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de
diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité
morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre
d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux
parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que
les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du
lion;--ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes
ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques
misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons
croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas
l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre
cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a
classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres
d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles,
leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et
artificielles,--combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux
venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment,
on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec
des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.
Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon
son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les
verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil
et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour
comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous
nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le
tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni
sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres
proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque
chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre,
à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité
que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur.
Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le
microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait
trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le
bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais
mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a
beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette
eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis
m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de
griffes qui combattent[4].
Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à
chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous
déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières
de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce
qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre
peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent
portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que
je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est
insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il
lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de
votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment
petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être,
illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis
de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine?
Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la
force centrifuge,--l'impitoyable science le dit,--nous le défendent.
Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez,
dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,--mais vous avez mangé de
l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour
moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.