C'est à la fin de février; dans votre cercle, dans votre société, que

voulez-vous? dans votre maison peut-être, s'est développé un triste

drame, par-dessous le voile de l'étiquette et de l'indiscrétion des

caquets. La belle Emmeline était la reine du bal dans toutes les fêtes

de l'hiver; elle était fêtée, elle était adorée; sa mère était fière

d'elle, elle était fière d'elle-même. À la soirée de madame de W...,

le jeune van Straaten la rencontra et fit extrêmement cas d'elle. Au

concert de...,--nommer ici un des artistes inimitables parmi les dix

mille de notre temps,--il sautait aux yeux qu'il voltigeait autour

d'elle; au bal qui eut lieu chez vous (où l'on s'est amusé d'une

manière si charmante, madame), et au Casino, il la quittait à peine,

était d'une manière incroyable aux petits soins pour elle, et on a vu

ses yeux étinceler comme des yeux de tigre, quand elle valsait avec un

autre. Le jeune van Straaten a un extérieur très-séduisant, un très-bel

avenir devant lui, et une très-respectable famille derrière lui. Quoi

d'étonnant qu'il fit impression sur la jeune fille? Quoi d'étonnant

qu'elle voulût savoir, en boudant un peu, ce qu'il se proposait? Que

fait le monstre, à la dernière soirée à laquelle il assiste avec

elle? Il l'aborde un instant; il lui demande à peine avec une roide

révérence comment elle se porte; quand, sur les instances de tous, à

l'exception des siennes, elle s'assied au piano et chante, elle le

voit dans le miroir tout absorbé dans une conversation,... avec une

autre belle? Non, messieurs; avec un savant, avec un diplomate. Et un

instant après, il prend les cartes d'une vieille dame qui, parce qu'une

autre vieille dame et deux vieux messieurs l'ennuyaient à l'hombre,

l'a prié delà délivrer. Pendant toute la soirée, pas un mot, pas un

regard pour la belle Emmeline; et, le lendemain, le bruit court que son

engagement avec mademoiselle E. de X., qui, dès l'été, était arrêté,

est définitivement conclu. Le cœur de la pauvre Emmeline est brisé ...

non, empoisonné! Dès ce moment le monde entier n'est pour elle que

feinte et dissimulation, tous les hommes ne sont que fausseté. Elle

veut aussi porter un masque et feindre comme les autres. Toutes ses

amies la consolent dans leurs réunions, et, pendant des semaines, elle

n'est connue que sous le nom de la jeune fille qui a été traitée d'une

manière infâme: ce doit être le refuge des conversations languissantes

sur les sofas de velours, et des tête-à-tête animés près des cheminées

de marbre et sur les bancs discrets des fenêtres.

Mais maintenant-je vois mon campagnard faire une visite à un de ses

paysans et s'asseoir à côté de lui pour partager son café et sa tartine

de l'après-dîner, en société avec un marchand qui porte sur son dos un

paquet oblong; et qui souffle son café sans mot dire, tandis que la

femme et les filles songent à ce qui est nécessaire encore. Mais la

file ainée est à la ville, et mon campagnard, qui parle volontiers aux

jeunes filles, trouve la circonstance opportune pour faire quelques

questions:

--Eh bien, Jeannette, est-il vrai ou non que vous vous, êtes mise en

tête de marier votre fille?

--Mais, monsieur, répond-elle, sans ménager le nombre des paroles,

les gens veulent bien le dire; mais ça irait mal si nous voulions

tout croire: je ne dis pas que ce n'est pas; la porte peut être

entr'ouverte; mais quant à se marier, je peux dire: non, on n'en est

pas là.

--Et vous, avez-vous pensé à prendre quelque chose, Trinette? dit le

marchand.

--Oui, dit Trinette, donnez-moi un peloton de fil noir.

--Et à moi, quatre boutons de chemise, dit la femme.

--J'avais entendu dire, l'automne dernier, que vous étiez allée à la

kermesse avec un amoureux, dit mon campagnard qui n'a jamais rien

entendu de cette espèce.

Mais le paysan et sa femme prennent une figure grave, qui donne à

entendre que le toit pèse trop sur la maison; et le citadin s'aperçoit

qu'il faut changer de conversation.

--Est-ce là un petit agneau? demanda-t-il en désignant un petit animal

noir, qui se trouvait agenouillé sur la pierre du foyer à côté d'un

gros chat taché de roux et de noir.

--Oh! mon Dieu! nous en avons deux, un blanc et un noir que voilà: le

blanc est fort et pousse bien, mais le noir laisse à désirer. Il ne

veut pas téter, et il faut le tenir pour l'y forcer; nous le laissons

boire dans un petit pot. Mais le pis, c'est qu'il fait des ordures

partout.

--Oui, dit le paysan. Monsieur ne veut-il pas voir les veaux? Monsieur

se lève et le suit à l'étable, où ils se trouvent.

--Tenez, en voilà trois: deux génisses et un bouvillon; l'une des

génisses est venue aujourd'hui. Vilain poil, n'est-ce pas, monsieur?

--Il est tout noir.

--En effet, monsieur, mais savez-vous ce que je dis: il ne faut

jamais mépriser une bête pour son poil; je pense que cela n'est pas

convenable, et il peut y avoir une bénédiction en elle. Vous avez

des gens qui sont si difficiles sur ce point! mais je dis que cela

no convient pas, et j'élèverai la génisse noire aussi bien que la

bigarrée; et savez-vous ce que je pense? Il vaut encore mieux en avoir

une toute blanche, car celles-ci sont terriblement tourmentées par les

mouches et sont aussi très-méchantes; en voilà une, là-bas, qui, il y a

un an, s'est enfuie avec sa couverture.

--Mais, si c'était une génisse rouge?

--Alors, je ne la garderais pas; je n'aime pas la couleur de feu, dit

le paysan, si tendre pour les animaux, et qui veut qu'on n'en méprise

aucun pour sa peau, mais pour qui ce préjugé est trop puissant. Puis

tout à coup, reprenant le premier entretien, il va aux deux génisses et

au bouvillon, qu'il laisse tour à tour baver sur sa main.

--Tenez, vous êtes instruit; écoutez: Elle avait mis son idée sur lui

aussi, je puis le dire, mais cela ne nous allait pas, à ma femme et

à moi, et voilà pourquoi cela n'a pas abouti; car Trinette est une

excellente fille, cela n'est pas douteux; c'est une belle fille, mais

quoi qu'on en dise cela ne pouvait être mieux, et le maître dit qu'il

n'en a jamais vu de pareille et d'aussi bien; et Trine est la femme

sans pareille pour nettoyer, frotter, balayer; celui qui sera son mari

aura en elle une excellente femme. Je voulais donc dire seulement que

c'est une bonne fille, par la raison encore qu'elle tenait à ce garçon

et qu'elle s'est mis la chose hors de la tête. Je lui dis:--Trine,

danse au son du violon avec Jean, mais que ce soit la dernière fois. Je

vis bien qu'elle regardait sèchement, et elle me dit: Que voulez-vous

encore savoir? Mais voilà comment vont les affaires, monsieur, et je

pense que vous m'avez compris; dans mon jeune temps, j'ai eu un caprice

pour Joséphine, qui est maintenant la femme de Tak, mais j'étais

beaucoup trop mal monté pour m'établir, et j'ai dans Marie une bien

meilleure femme. Je vous dis donc que pour Trine et Jean, cela n'aurait

pas bien été, et je dis à ma femme: Tu peux encore voir, mais la chose

ne doit pas se faire. Ma femme pensa que le mieux était de mettre la

main à l'œuvre et qu'on ne pouvait pas le renvoyer uniquement parce

qu'il était catholique romain, car le dominé dit que nous devions être

patients vis-à-vis des romains, mais la femme alla trouver le maître et

lui expliqua l'affaire. Marie, lui dis-je, ce garçon doit partir, car

je veux rester le maître à la maison. Ma femme me répondit; Eh bien!

soit, puisque vous pensez que cela vaut mieux pour Trinette.

--Et que dit Trinette de la chose? demanda le campagnard qui, ayant lu

vos derniers romans, ô messieurs de la ville, doit croire que la jeune

fille est devenue au moins poitrinaire.

--Eh bien! Trinette fit ce que nous voulions. Je vis au commencement

que cela lui faisait quelque chose, mais je lui dis:--Laisse le chagrin

de côté, ma fille, le garçon est parti et ne reviendra plus. Songe à

en choisir un autre, et veille aux vaches au moment où il faudra les

traire.

Tout à coup le loquet de bois de la porte est levé, et l'héroïne de

l'histoire apparaît, le front serein encadré dans les plis gracieux

d'une cornette, avec une jaquette jaune et un panier de pêcheur au

bras; la gaieté et l'espièglerie sont peintes dans ses yeux bleus, et

le campagnard lui pinçant doucement la joue:

--Je disais à votre père, Trinette, que je ne comprenais pas qu'une

jolie fille comme vous ne fit pas encore l'amour.

--Faire l'amour? dit Trinette, je ne sais pas ce que je n'aimerais pas

mieux faire; et elle sauta légèrement plus loin, demanda à sa mère les

commissions, aida au marchand ambulant à charger son paquet, et lui

demanda s'il pourrait bien se lever, parce qu'il penchait un peu trop

en avant.

--Me viendriez-vous en aide, Trinette? demanda le marchand avec un

regard suppliant, si vous me voyiez par terre.

--J'y réfléchirais d'abord, dit la joyeuse Trinette. Adieu, Doris,

bon voyage; mais prenez bien garde de tomber, si je suis dans votre

voisinage....

--Eh bien! quoi donc? demanda le marchand avec un sourire sentimental.

--Venez ici, je vous aiderai. Bonjour, voisin Doris.

* * * * *

Le mois de mars règne à la campagne avec ses alternatives de neige,

de tempête et de pluie. Toute la ville tousse et éternue, et demande

avec indignation ce qui a valu à ce mois le nom si peu mérité de mois

du printemps. Le campagnard ne le demande pas, car pour lui ce mois

est riche en phénomènes encourageants, en preuves d'une nouvelle vie

et d'une nouvelle force de la nature. Quand, dans les jours sereins et

aux heures sereines du jour, il prend son bâton de frêne à la main et

va se promener, il voit partout les champs en jachère remplis de belles

brebis et de joyeux agneaux, qui paissent sur le chaume; il voit la

charrue retourner le chaume d'autres champs qui doivent produire la

moisson de l'année. Dans ses étangs sont venus des canards qui feront

un nid sous les branches basses du sapin sur le rivage; les coudriers

fleurissent; son jardin potager est mis en ordre depuis la Chandeleur,

et bientôt il plantera ses pois précoces; encore une quinzaine de

jours, et le taureau commencera sa tournée, et déjà les merles chantent

gaiement dans son bois encore dépouillé. Avant la fin du mois on lui

apporte les premiers œufs de vanneau, et ses choux-fleurs sont déjà

plantés. À peine l'inconstant avril est-il arrivé que la cigogne

vient poser ses longues pattes sur son toit; ses pêchers commencent à

fleurir; son parc de violettes est tout bleu; ses poussins éclosent;

une légère teinte verte se répand sur ses arbres, et la verdure croît

dans ses champs; la fleur du châtaignier sauvage se montre déjà dans le

bouton, et le dix-huit ou le dix-neuf, le gai rossignol annonce par son

chant qu'il est là pour chanter la chanson du printemps. Chaque matin

il apprend à son déjeuner des nouvelles de ses arbres qui sont devenus

tout verts, et à chaque promenade, il rencontre de nouvelles fleurs.

Dans le jardin, se montre déjà au-dessus du sol le verdoyant espoir de

l'été; les tourterelles sauvages et les pigeons bleus volent dans les

arbres avec de petites branches dans leurs becs rouges; l'hirondelle

rase l'eau et vole à l'intérieur de l'étable pour suspendre son nid

au-dessus du râtelier; le jeune bétail mugit dans la prairie, et les

vaches laitières pourront être envoyées aux champs au mois de mai....

Et le dimanche, les chemins sont remplis de promeneurs qui viennent de

la ville contempler toutes ces merveilles; parmi eux on en voit un seul

qui a mis le pantalon blanc d'été, dans la bienheureuse, conviction

qu'il est la première primevère du printemps.

X

LE PROGRÈS

Petite fille éveillée,

Que fais-tu dans mon jardin?

Tu cueilles toutes mes fleurs

Et le fais trop brutalement.

(_Vieille chanson._)

Des revenants! oh! j'ai tout respect pour nos lumières supérieures,

mais cela me peine terriblement qu'il n'y ait pas de revenants! Je

voudrais, y croire, aux revenants et aux fées. O Mère-l'Oie, chère

Mère-l'Oie! Bottes de sept lieues! Tache de sang ineffaçable sur cette

clef fatale! Et vous, torrents de roses et de perles qui sortez de

la bouche de la plus jeune fille du roi! comme vous avez réjoui ma

jeunesse! Ma grand'mère savait si bien raconter l'histoire du Petit

Chaperon-Rouge! Le samedi soir, quand elle venait aider à plier la

lessive, avant qu'elle entreprît cette grave besogne, à l'heure du

crépuscule, le plus petit de nous était sur ses genoux et jouait

avec son tire-bouchon d'argent en forme de marteau. Comme ses yeux

affaiblis brillaient encore lorsqu'elle imitait le loup au moment

où il mord! Certainement, _Jacob et ses enfants_ est un beau petit

drame, le _brave Henri_ est extrêmement brave; mais j'avais alors

une aversion pour les livres sur le titre desquels on voit écrit en

brillant caractères: _Pour les enfants_; et quant aux titres tels que

_Conseils et instructions_, ils me faisaient comme à tous les enfants;

je ne comprenais pas l'utilité de l'utile. Mais j'avais une très-jolie

collection de la Mère-l'Oie, demi-française, demi-hollandaise, sans

couverture, sans titre, et dont les feuillets par-dessus le marché

étaient comme déchirés par la dent d'un chien de chasse. De la poétique

leçon de morale imprimée en cursive, à la fin de chaque récit, je ne

comprenais rien. Mais je comprenais merveilleusement le terrible: «Sœur

Anne! sœur Anne! ne vois-tu rien venir?» Oh! la Barbe-Bleue, cette

terrible, cette affreuse, cette magnifique Barbe-bleue! Si son histoire

était pour moi la plus belle de toute la collection, je tournais autour

d'elle avec une certaine crainte désireuse, comme une mouche autour

d'une chandelle. Je lisais d'abord les autres, enfin je tombais sur le

bourreau de femmes et je dévorais son histoire. Mon intérêt qui m'ôtait

la respiration, mes joues pâles, ma chair de poule, mes regards vers

la porte, mes vives terreurs, quand dans ces moments quelque chose

tombait de la table, ou que quelqu'un entrait! tout cela est encore

vivant dans mon esprit: oh! je voudrais pouvoir le sentir et en jouir

encore aujourd'hui comme alors! Croyez-vous que ce temps fût perdu?

croyez-vous qu'une telle heure ainsi employée ne contribuât pas à me

former? que cela n'étendît pas, ne fortifiât pas mon imagination et ne

lui donnât pas des aliments?

Et maintenant, qu'est devenue ma Mère-l'Oie de ces jours-là? Je n'en

sais rien[1]; mes jeunes frères et sœurs n'en ont pas fait tant de cas.

Je ne l'ai jamais vue dans leurs mains. Les enfants de nos jours lisent

toutes sortes de choses sur l'utile; sur la science, toutes choses

très-ennuyeuses. Ils lisent des choses écrites sur de grandes personnes

qu'ils ne comprennent pas, et sur des enfants qu'ils n'oseraient se

proposer d'imiter: ce sont de petits anges en jaquette et en pantalon

qui donnent leurs épargnes à un pauvre homme, bien qu'ils pensassent

en acheter des jouets; puis, ils lisent l'histoire des grands hommes

mise à leur portée qu'ils comprennent à peine. Et puis; on ne les

appelle que _jeunes gens studieux_ et _chers enfants._ On ne sait pas

que si mainte grande personne désire être encore enfant; il n'y a pas

d'enfant au monde qui ne s'entende volontiers donner ce titre. Les

paroles sensées de van der Palm à la jeunesse: «Je ne veux pas vous

abaisser[2], mais vous élever,» sont restées une indication incomprise

pour la plupart des auteurs qui ont écrit pour les enfants. Et qui veut

s'entendre toujours appeler _studieux_ et _chers?_ Les enfants sont

beaucoup trop modestes pour cela[3].

Mais tout change. Nos petites merveilles en pantalon sont devenus des

hommes faits. Pour eux, dès le giron de leur mère, il n'y a plus une

seule pieuse tromperie de permise, plus de joyeux badinage, plus de

surprise. Ils n'écoutent plus la Mère-l'Oie; ils savent que ce qu'elle

raconte est impossible; qu'il n'y a jamais eu de chats qui sussent

parler, qu'il n'y a jamais eu moyen de faire au monde une voiture

avec une citrouille; ils savent que saint Nicolas ne vient pas par la

cheminée, que celui qui croit à l'Homme Noir n'a pas d'esprit, que tout

cela, doit se faire naturellement, avec les mains, ou s'achète avec de

l'argent. C'est beau, c'est sensé, c'est mieux!

Et cependant, je crois que cette exclusion complète du monde

surnaturel, cette limitation absolue des idées de l'enfance au domaine

de ce qui est physiquement possible, a son mauvais côté et pose dans

maintes jeunes âmes les fondements d'un scepticisme ultérieur, un

rationalisme ou au moins une certaine froideur à propos d'une foule

de choses qui sans cela ont coutume de faire impression sur l'âme.

Vraiment on rend la jeunesse trop insensible aux impressions. Nos

petits hommes sont trop intelligents, trop raisonnables. Ils apprennent

à se fier trop aux phrases et aux membres de phrase, et la volonté

de voir et de toucher persiste chez eux. Vous apprenez trop tôt à

vos enfants à parler d'un cher seigneur qui voit et entend tout; ne

déployez pas trop de zèle contre les récits de la chambre faits aux

enfants; avec quelle croyance s'accorde beaucoup mieux votre histoire

naturelle précocement imprimée? Mais vous craignez; dites-vous, que

vos enfants ne deviennent peureux, timides, lâches. Eh mon Dieu! mes

amis, s'ils ont cela dans leurs nerfs, ils le deviendront toujours; si

ce n'est pour des revenants, ce sera pour des bêtes, pour des voleurs,

pour des brigands de grands chemins. Une âme d'enfant veut avoir

ses terreurs. Le merveilleux,--comme c'est attrayant! n'est-ce pas

même un plaisir pour vous de lire des histoires de revenants ou des

histoires merveilleuses? Pour moi, je lis plus volontiers Swedenborg

que Balthasar Bekker; vous feuilletez les _Mille et une Nuits_ avec

plaisir; un de nos premiers hommes les lit depuis un temps immémorial.

Vous allez voir des ballets fantastiques; vous êtes la dupe volontaire

d'un Faust, d'un Samiel et d'un _Cheval de bronze._ Le surnaturel,

l'incompréhensible vous caresse. Eh bien! cet attrait est encore plus

grand chez les enfants. Laissez à la jeunesse ses enchantements; à

elle tout l'éclat d'une riche parure, à elle Brise-montagne, à elle

la Belle au bois dormant, à elle le Pays de Cocagne; à vous la pâle,

sèche et vraie réalité, à vous nos petits grands hommes, nos vilains

railleurs, et notre pauvre monde où l'on n'a rien gratis; cela est si

équitablement partagé! voudriez-vous que les enfants fussent aussi

sages que nous sommes puérils?

Poëtes, écrivains, peintres, entre nous, ne croyez-vous pas que vous

devez beaucoup, infiniment, à votre nourrice, à votre bonne, à votre

grand'mère? Vous êtes-vous surpris vous-même recevant une impression de

la chambre d'enfants? Ne pouvez-vous vous figurer que le beau monde de

votre idéal est placé là, qui est tout peuplé... et vous pourriez être

cruel pour la génération naissante?

Voilà pour les enfants. Mais en vérité, notre sort à tous est devenu

plus triste depuis qu'on est allé avec tant d'ardeur à la recherche

de la réalité. L'enjolivement est beaucoup plus beau, la tromperie

beaucoup moins ennuyeuse. L'_heureux temps que celui de ces fables!_

s'écriait Voltaire; et il serait à désirer qu'il l'eût mieux senti,

le vilain railleur! Il n'en aurait pas tant dévoilé! Il n'aurait pas

tant aidé à briser nos beaux châteaux en Espagne et à dévaster nos

splendides Eldorados. Pauvre temps! Au lieu d'animaux merveilleux et de

forces miraculeuses,--l'histoire naturelle et la physique! Au lieu de

sorcellerie,--des manuels d'escamotage! Combien la poésie n'a-t-elle

pas perdu à tout cela! Plus d'oiseau-phénix se consumant dans sa tombe

d'ambre et de bois odoriférant, et renaissant de ses cendres; plus de

salamandre respirant dans le feu; plus de cèdre croissant d'autant

plus qu'il est plus comprimé! En dépit des armes d'Angleterre, plus de

licornes! Plus de dragon volant, plus de basilic! Monsieur le comté de

Buffon et beaucoup d'autres amateurs de sa trempe ont extirpé toutes

ces races-là; l'envie et le meurtre soufflant sur des illusions: c'est

comme si on avait fait un grand festin de tous ces animaux. Ce serait

un beau sujet de roman intéressant que celui-ci: _Néra, ou la dernière

des Sirènes._ La haine de famille entre la race des naturalistes et

les nobles habitants de la mer pourrait y être décrite d'une maniéré

saisissante. Et comme nous sommes mieux instruits que nos pères sur

bien des points! Les crapauds ne sont point venimeux et n'ont pas de

diamant sur le front (c'était pourtant une belle allégorie, une vérité

morale); la baleine n'est pas un poisson et Jonas a été dans le ventre

d'un requin; les autruches n'emportent pas, comme Enée, leurs vieux

parents sur leur dos; les éléphants ressemblent plus aux hommes que

les singes; on ne doit pas croire que les chacals épient la proie du

lion;--ces messieurs nous ont appris tout cela, et, au lieu de toutes

ces belles bêtes merveilleuses, ils nous ont jeté à la tête quelques

misérables mammouths, ichthyosaures et mastodontes, dont nous devons

croire tout ce qu'il leur plaît de nous raconter. Je ne conteste pas

l'utilité de ces sciences. Mais ne refroidissent-elles pas notre

cœur? La belle nature reste à peine la belle nature, lorsqu'on l'a

classée et anatomisée avec tant de sang-froid. Ouvrez-les, ces livres

d'histoire naturelle avec leurs classes, leurs ordres, leurs familles,

leurs genres, leurs espèces, avec leurs classifications naturelles et

artificielles,--combien souvent y chercherez-vous en vain un mot pieux

venant du cœur ou une parole d'admiration et d'enthousiasme! Vraiment,

on a trop déchiffré la merveilleuse nature, on l'a trop poursuivie avec

des compas, des scalpels, des tableaux et des verres grossissants.

Goëthe (ou un autre, mais je crois que c'était Goëthe) a parlé selon

son cœur quand il a lancé son anathème contre les microscopes et les

verres grossissants. Notre œil, pensait Goëthe ou l'autre, notre œil

et notre sentiment de la beauté ne sont organisés et disposés que pour

comprendre et saisir la beauté de ce monde, telle qu'elle tombe sous

nos sens. C'est pourquoi nous ne devons pas nous faire à nous-mêmes le

tort de nous rendre dans un monde pour lequel nous n'avons ni sens ni

sympathie, et qui doit nous paraître laid, à nous, habitués à d'autres

proportions et à d'autres fermes. Et, en effet, il y a pour moi quelque

chose d'ingrat, d'indiscret, dans la possession de cette grande terre,

à poursuivre ce qui se trouve au delà de notre souveraineté; curiosité

que nous expions ordinairement par le dégoût, l'épouvante et l'horreur.

Ne sentez-vous pas un mélange de ces trois sensations, lorsque le

microscope vous montre les horreurs d'une goutte d'eau et nous fait

trembler devant les monstres affreux qui s'y meuvent? Pour moi, le

bonheur que j'éprouvais le matin quand, le visage joyeux, je prenais

mon aiguière, pour jeter une eau fraîche et limpide sur mes mains, a

beaucoup perdu de son charme, depuis que j'ai appris à voir que cette

eau claire est le véhicule de ces horreurs; depuis que je ne puis

m'empêcher de penser à ces monstres à queue de scorpion et armés de

griffes qui combattent[4].

Chers semblables! quel est votre sentiment quand vous pensez qu'à

chaque pas vous commettez mille meurtres, qu'à chaque soupir vous

déplacez mille corps d'armée, que vous engloutissez des bandes entières

de créatures, que le baiser de l'amour en écrase des milliers, et, ce

qui est plus, que vous exercez ces meurtres dans chaque pore de votre

peau, auprès de laquelle celle de Hatem, dont la tente avait cent

portes, n'est rien? Quant à moi, je voudrais bien ne pas savoir que

je suis si généreux. Vraiment, mes amis, cette vie universelle est

insupportable. Songez-y donc, peut-être en ce moment un tournoi a-t-il

lieu dans les coins de votre bouche ou une bataille sur le bord de

votre oreille. Peut-être, mademoiselle, le menu fretin des infiniment

petits fête-t-il une bacchanale sur votre cou sans tache; peut-être,

illustre savant, une bande de ces animaux danse-t-elle dans les plis

de votre menton. Bah! c'est affreux! Comment secouer cette vermine?

Comment échapper à ce fourmillement? Hélas! la force d'attraction et la

force centrifuge,--l'impitoyable science le dit,--nous le défendent.

Heureux temps que celui où vous ne le saviez pas! Alors vous pouviez,

dans vos pensées, vous croire beau, pur, seul,--mais vous avez mangé de

l'arbre de la science, et vous êtes devenu en horreur à vous-même? Pour

moi, j'aime mieux croire à la sirène d'Encknis.

La chambre obscure · 第 8 / 18 段