Parmi les choses qu'on a coutume de s'affirmer à soi-même, sas y trop

avoir réfléchi, se range entre-autres l'opinion que l'hiver à la

campagne est très-désagréable, tandis que l'été est tout félicité.

Des gens qui ne peuvent pas vivre sans opéra, sans concerts et sans

soirées; des hommes qui ont besoin de voir la société tous les jours;

des femmes qui ne sont pas heureuses si elles ne peuvent faire grande

toilette, du moins une fois par semaine, peuvent se mettre cela

dans l'idée; mais les esprits calmes, qui n'ont que par exception

les plaisirs du monde et qui ont su restreindre le cercle de leurs

plaisirs, que la leçon leur ait été faite avec douceur ou avec

sévérité, trouvent le temps froid non moins agréable que la chaude

saison;--oui, croyez-moi, quand je vous dis que, dans une tranquille

campagne, l'hiver semble infiniment plus court qu'à la ville avec

toutes ses ressources. Mais comme il fait, avec son préambule et sa

suite de sombres jours, une grande et longue saison de l'année, on

doit chercher toutes sortes de moyens passagers pour l'abréger et en

sortir sans trop d'ennuis. À la campagne, au contraire, ce n'est que

le rapide passage d'un long automne à un précoce printemps. Comme il

est court le temps qui s'écoule entre la dernière feuille du chêne

et l'épanouissement du premier bourgeon du châtaignier! Lorsque deux

jours sur sept il fait un grand vent, qu'il pleut et grêle pendant

deux autres jours, les gens de la ville restent dans leurs murs, même

pendant les trois derniers jours de la semaine, pendant lesquels le

soleil traverse les nuages, et jette de charmantes lueurs sur la

nature languissante; car le matin quand ils ont quitté leur lit,

jusqu'à midi, ils ont vu un nuage et ne savent pas que le beau temps

suit ordinairement l'automne, et le sussent-ils, _ils ne peuvent plus

sortir_, ils ne peuvent plus _compter sur le temps_; ils n'osent pas

sortir sans le parapluie, et toutefois, ne veulent pas de ce compagnon

incommode; le surtout, qui leur serait nécessaire, pèse trop à leurs

épaules; ils se répètent l'un à l'autre l'observation usée que ce

_temps est pire qu'un froid fixe_, et qu'ils désireraient un petit

feu contre l'humidité, qu'ils souffleraient très-bien si on était

seulement au mois de novembre. On est à la mi-octobre, et leur hiver

est formellement commencé.

Avec novembre, vient le petit feu, viennent les lattes contre

l'humidité, avec les peaux de mouton, les longues soirées, les

rues boueuses et le froid peu favorable à la dévotion dans les

grandes églises; il faut se surcharger de toutes sortes de vêtements

préservatifs de dessus. Puis vient décembre avec les boas et les

manchons, les almanachs et l'aurore et le crépuscule en lutte

éternelle, et saint Nicolas; c'est le temps où il fait toujours mauvais

pour sortir, dans la crainte d'une bourrasque imprévue de neige, qui

gâte en un jour vingt chapeaux de dames; et les petites gelées de

nuit qui font trembler, non de froid mais de peur. La fête de Noël,

célébrée à la campagne d'une manière si charmante et si respectueuse,

et se rattachant si harmonieusement au silence paisible qui la précède

et qui la suit, donne à la ville le signal d'une agitation et de

fêtes de toutes sortes; et après le glacial jour du nouvel an où des

centaines d'individus sont gelés, un respectable père de famille est

accablé de programmes de concert, qui lui fait contempler avec un

serrement de cœur les têtes de ses filles très-désireuses de sortir;

et il se fait dans la ville un bavardage et un mouvement de parties

de dames, de comédies, de soirées musicales, de soirées littéraires

et d'autres soirées encore, qui ne sont pas telle ou telle chose

déterminée, mais qui sont extraordinairement roides, ennuyeuses et,

disons plus, affreuses. Et l'on se rassasie si bien des plaisirs de

l'hiver, qu'au bout de quatre semaines on en a assez. Ajoutez encore

que règnent le froid et la misère, la glace dans les fossés et la

mendicité sur les écluses. Pendant deux longs mois, chaque matin on

consulte le thermomètre et on compte en murmurant le nombre des jours

d'hiver. Et avant qu'on n'ose mettre le nez à la porte, il faut que les

arbres soient verts; pour qu'on fût content de sa petite promenade, il

faudrait au moins être au cœur de mai. C'est donc un hiver qui dure de

la mi-octobre jusqu'au mois de mai. Et alors l'homme de la ville qui

arrive aux champs, éprouve une surprise telle que s'il s'était fait une

soudaine décoration; car il n'a rien vu de tous les préparatifs d'éveil

de la nature; il ne l'a pas contemplée dans la marche lente de ses

progrès. Il lui a manqué la joie que l'homme de la campagne a savourée

lorsque sa première poule a pondu, et que ses perce-neige ont apparu

toutes nues sortant du sol durci. Il n'a pas vu partir les oies et les

sansonnets, les pinsons disparaître, et trois jours avant que lèvent ne

vînt du sud, le fermier de son jardin lui avait prédit la chose.

Celui qui a une campagne et qui est forcé d'y passer l'hiver, ou est

assez sage pour le faire sans contrainte, se lève avec le soleil.

L'heure est assez favorable, car le soleil lui-même, dans cette

saison, n'est pas fort matinal. Mais ne nous en faisons pas accroire

mutuellement: citadin et campagnard sont du même avis, et pour tous

deux le moment du lever est la grosse affaire de la journée; car le lit

est chaud, la chambre froide, l'homme paresseux; de plus, l'eau peut

être gelée dans l'aiguière, et le penchant à _se retourner encore une

fois_ est inné à notre race. Mais a-t-on une fois triomphé, alors on a

du moins à la campagne la satisfaction personnelle de voir réellement

le soleil, tandis que les messieurs et les dames de la ville sont

condamnés à lire toujours ce gigantesque mot MANUFACTURE sur la façade

de leur vis-à-vis, ou le nom moins agaçant _fourniture de bureau_; et

si ce vis-à-vis est un hôtelier, vous avez tout au plus la chance de

contempler l'image dorée du flambeau du ciel, avec des rayons gros

comme le pouce et des yeux louches. Que vous êtes à plaindre si vous

demeurez non loin d'un fossé d'où vous ne voyez que de la glace noire

avec des tas de cendres et d'ordures, précisément jetés dehors pour

votre récréation au moment où vous quittez votre couche! Que vous êtes

à plaindre encore si vous habitez une chambre de derrière, et que votre

vue se borne à un étroit jardin qui est dominé par les murs sombres de

hauts magasins dont toutes les fenêtres sont fermées et condamnées!

Mais venez à cette fenêtre qui s'ouvre à l'orient, regardez cette

prairie que le givre semble couvrir d'une couche de plumes grises,

l'horizon couleur de cuivre, avec ce disque d'un rouge de sang, à

demi levé, à demi couché encore, qui, si nous étions à la fête de

Noël, jetterait sur la neige un reflet rouge, mille fois plus beau que

les plus beaux feux du Bengale sur les héros chanteurs du cinquième

acte d'un opéra, ou sur les collines de toile d'un ballet. Ou bien,

regardez par cette autre fenêtre qui donne sur le couchant, et voyez

ces verts sapins enveloppés d'un voile léger et scintillant, et la

foule majestueuse des vénérables hêtres dépouillés de leurs feuilles

(une tête chauve est toujours respectable!). Là, derrière la cime

cachée dans un nuage, vous voyez ce pin dont le tronc est arrosé par

des gouttelettes résineuses; ceux-là auront aussi à Noël leur éclatant

manteau de neige, espérons-le. Tout cela est beau, dites-vous, mon

cher lecteur, mais on ne peut pas, durant toute la journée, regarder

le soleil et les arbres. Que fait l'homme de la campagne? De quoi

s'occupe-t-il? Comment s'amuse-t-il?

C'est le mois de décembre; son bois doit être abattu, et il fait la

ronde avec son surveillant, pour désigner les arbres qui doivent tomber

sous la hache, et quel bois taillis a atteint l'âge d'être coupé. La

chasse n'est pas encore fermée, et il charge son fusil avec du gros

plomb en guise de plomb fin, car le lièvre a pris, comme vous, sa

pelisse d'hiver; et lorsqu'il a porté jusqu'à la nuit la carnassière

sur l'épaule droite, le sac à dragées sur l'épaule gauche, et le fusil

à la main, et que de plus il rapporte une couple de lièvres et autant

de bécasses de bois pour les amis de la ville, au souper, il mange

comme un loup, et aussi bien que vous, monsieur, bien que le poêle de

votre comptoir brûle encore et que vous vous soyez tant animé à la

Bourse! Le soir, il est beaucoup trop fatigué, pour s'ennuyer, il

se met à l'aise dans sa robe de chambre et ses pantoufles, et songe

à la peine qu'il a eue avec le lièvre qu'il a blessé à la patte et

qui criait comme un enfant, le lièvre qu'il jette dans la chambre et

qui gît là, roide mort; puis, il songe à cet autre dont il a vu voler

les poils, qui a fait culbute sur la tête, a repris ses jambes à son

cou pour aller mourir dans quelque coin inconnu; ou bien, s'élançant

sur le char des hypothèses, il se demande où est allé celui qui s'est

levé dans la plaine et où se sont abattues les bécasses sur lesquelles

son fusil a raté. Sa famille et ses voisins, rassemblés autour du

foyer, écoutent avec intérêt les vieilles histoires de chasse, des

trois poulets et des deux canards tués d'un seul coup. Les paysans ne

viennent-ils pas aussi payer et expliquer leurs affaires domestiques?

Le dominé ne vient-il pas faire une partie d'échecs? Et n'écrivez-vous

pas vous-même, dans les murs de la ville, assez de livres pour lui? Et

ne reçoit-il pas deux fois par semaine tout un paquet de journaux, où

il lit, à sa grande édification, les visites des rois et des princesses

dans la capitale? les tabliers de diamants et les toilettes d'or des

acteurs qui excellent dans leur nouveau rôle; le nom des grands, plus

grands, infiniment grands virtuoses; des salles combles à étouffer?

n'y voit-il pas les brillantes coiffures de femmes, les plaisirs

artistiques qui ne trompent pas; le plombage de dents creuses dont il

n'a pas besoin; de la _source de vie_ à un florin vingt-cinq cent. la

boîte qu'il trouve encore à meilleur marché à la campagne; puis les

chicanes et les querelles de ceux qui écrivent des livres, sorte de

péché dont il est bien innocent; le jeu du violon auquel il se livre

uniquement pour son propre plaisir; les attestations des rédacteurs,

par lesquelles il juge qu'ils n'ont pas coutume d'agir ainsi; ce qu'il

peut remarquer lui-même dans ce tas de journaux qu'il a devant lui?

Il a aussi ses jours de fête. Ce sera, par exemple, le lundi perdu,

un jour où, chez vous, à la ville, les ouvriers imprimeurs courent

les portes en mendiant honnêtement; dernier appel à une générosité

qui a déjà dû pourvoir auparavant à l'avidité des domestiques, des

sacristains, des placeurs de poêles, des allumeurs de lanternes, des

éteigneurs d'incendie, des veilleurs des tours, des garçons de la

société _tot Nut Van Allgermeen_, et de Dieu sait qui encore. Nous ne

connaissons ici personne dans ce genre que le garde forestier, qui

vient nous offrir son almanach vert, et auquel nous recommandons à

nouveau, dans cette occasion, les voleurs de bois. Car, pour dire la

vérité, ce sont avec les innombrables corneilles, nos seuls malheurs

de l'hiver. Mais je voulais parler du lundi perdu. Nous avons, par

exemple, ce jour-là, la grande vente de bois, une solennité publique

infiniment plus amusante qu'une grande parade; vous pouvez m'en croire.

Venez voir à dix heures, dix heures et demie! Alors les paysans

arrivent par troupes à travers le bois; un paysan connaisseur n'a pas,

sauf pour la foire aux fromages, plus de hâte pour arriver de façon à

avoir une bonne place. Peu à peu, ils s'approchent tous, l'un les mains

derrière le dos, l'autre les mains dans les poches de son habit, de

l'endroit où se trouvent les parcs et les arbres de haute futaie qui

sont désignés à la mort par une blessure de hache et un numéro, et l'on

recherche, des premiers aux derniers, les numéros; chacun des acheteurs

cache son plan, son envie d'acheter et son intérêt calculé, sous le

plus complet laconisme.

--Ainsi, Gaspard, dit l'un, vous voudriez aussi avoir un lot?

--Mon Dieu oui, je viens un peu voir.

--Maintenant,--les paysans commencent presque toutes leurs phrases par

ce mot,--maintenant, il y a là-bas beaucoup de beaux parcs, mais il y a

aussi une partie de fins acheteurs.

--Oui, dit un autre qui a envie d'acheter plusieurs lots, et avant que

je ne les aie à la maison...

--Ainsi, Jean Splitter, une couple de nouvelles chaumières, dit un

autre propriétaire de ce nom qui a envie d'acheter un parc dont il

prend note; cela va commencer. Jean Splitter va faire enchérir tout.

--Un beau petit temps, remarque un cinquième, qui est surpris à

regarder un hêtre dont il évalue le rapport, un très-beau temps; mais

il y a encore beaucoup de vent en l'air; j'aimerais mieux qu'il fit un

peu sec.

--Cela devrait être, frère, dit un petit vieux paysan en allumant sa

pipe et en remplissant à l'instant l'air de nuages à la forte odeur.

--Il y a aussi des marchands de la ville, à ce que je vois, dit un

pauvre paysan qui craint que ces citadins ne l'empêchent d'acheter.

--Voyez-les avec leurs bottes fines, dit un jeune garçon a cravate

rouge de sang, qui prend mieux son parti de la présence des gens de la

ville; ainsi, boulanger, vous voudriez faire un bon coup?

Le boulanger fait une figure embarrassée, et fait semblant de ne pas

avoir entendu; mais il réfléchit, tire sa tabatière, prend sa prise

avec une vraie gloutonnerie de boulanger, et répond;

--Oui, je voudrais bien avoir ma petite part.

Sur ces entrefaites, le propriétaire est, avec les fils de la maison et

le maître du bien, près d'un foyer où se brûle un bloc de bois de la

grosseur d'une côte de bœuf; c'est un arbre de l'année dernière et qui

a tellement profité au maître du bois, qu'il a regagné son argent avec

le menu bois, et que le tronc lui est resté pour rien. Là est aussi le

secrétaire de la commune avec son bâton d'épine, des mitaines vertes,

une tête grise, et un employé de la ville qui va acheter une partie

considérable du bois. Une petite conversation, une tasse de café; puis

l'encan s'ouvre et on se rassemble autour du numéro un.

En ce moment, les conditions de la vente sont lues avec de terribles

menaces contre ceux qui n'auraient pas payé comptant dans les six

semaines, ne fermeraient pas convenablement les trous, et lors de

l'arpentage amèneraient des chiens dans le bois; menaces qui, à défaut

de moyens de contrainte, n'ont que la force de prières bienveillantes.

Alors commencent la presse et l'agitation. Plusieurs achètent au

commencement, parce que _cela sera meilleur marché_; plusieurs

diffèrent leurs enchères dans l'espoir que la plupart des gens se

retireront tout doucement et que les meilleurs marchés se feront à la

fin. Le secrétaire fait de son mieux pour vendre au plus cher, et en

même temps pour mettre les acheteurs, autant que possible, à même de

débourser sur-le-champ te moins d'argent. On échange toutes sortes

de gentillesses, et d'autant plus à mesure que les abatteurs de bois

circulent plus gaiement avec le baril, et que les petites boutiques

établies partout dans le bois taillis ont plus à faire.

--Avez-vous conservé votre argent? dit le secrétaire avec une

admiration peu dissimulée pour la parcelle de terrain qu'il touche avec

l'extrémité de sa baguette. Mes amis, quels arbres! Vous pouvez en

faire du feu pendant deux ans! Combien pour ce parc? Qui met à prix sur

douze florins? Ah! vous voulez en donner six! vous voulez plaisanter,

mes enfants! Il vous les faudrait pour trois...

--Haussez donc, dit un instant après le même magistrat à un paysan qui

semble disposé à enchérir et qui, dès qu'on lui adresse la parole,

s'enfuit comme s'il craignait qu'on ne s'en fit son plastron; voyons,

Jeannot, haussez pour Jean le marchand de bois. C'est une honte,

Jeannot!

--Voyons, celui qui aura ce lot en aura cinq avec lui, plus un

gâteau de la boutique et la bouteille par-dessus le marché, dit-il

en plaisantant et en s'approchant d'une parcelle où une joyeuse

vivandière, couverte d'un épais manteau, est en train de se chauffer

les mains au petit pot à feu où les paysans viennent allumer leurs

pipes; j'en donne moi-même sept florins, sept un quart, et trois

quarte... Bon! une fois, deux fois, personne de plus que huit florins

pour cette jolie femme? Huit et demie!--Bah! Antoine, n'avez-vous pas

assez d'une femme, mon brave? Huit et demie! neuf ... pouvez-vous

donner l'eau-de-vie, compère? Encore un quart, une demie; neuf et

demie; une fois, deux fois, trois fois; je vous félicite; c'est un beau

lot, compère! Quel est votre nom?

--Jean van Schoten.

--Vous vous appelez Jean van Schoten? Vous n'avez donc pas de bois chez

vous, compère? Et se tournant vers le maître du bois, il dit;

--Est-ce fait, maître? Que devons-nous décider? Après cette pièce-là,

le morceau qui touche à le terre de Simon, n'est-ce pas? Approchez,

enfants: que dira Simon, si nous tombons tous là-dessus, toute une

bande, comme sur des _pannekoeks?_ La femme pourra cuire à la maison

pendant cinq jours.--Allons, mais procédons bien en besogne. Numéro

cent et trente; qui en donne cent trente et un florins? Cent trente et

un cents, c'est un bon commencement pour mieux arriver...

--Deux ont mis à prix; qui a parlé le premier?

--Moi.

--Comment vous appelez-vous?

--Je m'appelle Pierre de Wit.

--Bon, je vais écrire cela en bonne encre noire.

Voilà des gentillesses, non pas de la plus fine espèce, et qui sont

bien au-dessous de tous les bons mots et calembours qui circulent

en ville, mais qui procèdent d'une joyeuse disposition et qui font

parfaitement leur chemin dans le pays des paysans, et qui le feront

aussi longtemps, pour employer le style nécrologique, que, les

gentillesses des paysans seront appréciées à leur juste valeur dans la

Néerlande.

Au milieu de tout cela, les hommes, les femmes, les enfants suivent

en criant à travers le bois, avec de la boisson, du pain d'épices et

des plats de friandises, et étendent partout leurs tentes portatives,

et intriguent de toutes leurs forces, comme si tous ceux qui sont

présents étaient soumis à l'obligation de consommer quelque chose chez

eux:--À qui le tour?--Vous avez déjà demandé depuis longtemps une

petite goutte, voisin?--Henri! Henri! comme votre gosier; est sec! Ne

risquez vous pas le voyage? Six par-dessus et deux en dessous.--Voici

Kees, voici Kees, vous n'avez rien à payer? Il ne paie pas non plus

au boulanger de gâteaux! Et tous souhaitent pour la soixante-dixième

fois de toucher le premier argent reçu de la vente du jour; et les

petits paysans boivent avec les enfants du dominé et du chirurgien, et

de la grande maison, et trottent à travers la foule dans toutes les

directions, pour jouer, pour se réfugier dans les cachettes derrière

les parcs, pour sauter comme de jeunes acrobates d'un tronc sur

l'autre, ou ils se font payer parle maître du bois un schelling de

gâteaux, et celui-ci les laisse aller pour son compte jusqu'à ce qu'il

en soit pour un florin.

Au dernier lot, il y a un peu de remue-ménage, et au dernier

numéro,--c'est un petit vieux arbre tout maigre, mort au sommet,--on

hausse de cinq cents, et un petit homme de la ville, qui est beaucoup

trop exalté pour calculer, demeure adjudicataire, à la joie générale.

Et la cérémonie est terminée, sauf pour le maître du bois et pour les

magistrats qui ont assisté à la vente et qui sont invités à manger un

morceau de bœuf rôti.

* * * * *

Mais, nous voici à la fin de janvier, et votre barbier vous fait chaque

matin de terribles tableaux des pouces de glace qui ont gelé dans les

fossés de la ville. Maintenant vous arrivez avec une fête populaire,

et vous me parlez de votre plaisir sur la glace! Votre plaisir sur

la glace? J'ai bien l'honneur de vous saluer: je ne tiens pas à la

glace et j'aime mieux ne pas m'y risquer, parce que je suis déjà à

moitié fou sur l'eau liquide et vivante. Votre kermesse de l'Amslet, ô

Amsterdammois, votre kermesse de la Mense, ô Rotterdammois, offrent un

singulier aspect, et vos journaux tien peuvent assez parler; lorsque

vous vous promenez, vous allez en voiture, vous chevauchez eu galop,

vous jouez à la crosse, au billard, vous vous abreuvez d'amer et même

vous vous aventurez sur la glace, où tous les états se livrent au

même plaisir, le personnage de haute naissance dans sa polonaise et

le passeur d'eau dans sa blouse de batelier; c'est comme un accord de

croassements réunis de milliers de patineurs hollandais, anglais et

frisons, qui remplissent l'air, tandis que les babioles retentissent et

que les vivandiers cherchent à les dominer, en vendant leur eau-de-vie.

Lorsque tout cet éclat de douillettes doublées et bordées, de pelisses

et de châles, est éclairé par un austère soleil d'hiver, et qu'une

société qui ne vit que de luxe semble vouloir opposer l'excès de sa

richesse à la sobre avarice de la nature, on ne pense pas qu'à la

campagne, si nous n'avons pas le plaisir de la glace, nous avons celui

de la vente, l'honnête vente, et nous voudrions bien que vous l'eussiez

aussi.

Je suppose que vous-même êtes propriétaire d'une petite campagne

voisine d'un petit village; vous pourriez aussi avoir le plaisir de

la glace, et si vous avez des enfants, cela vous ravira. Les grandes

personnes dédaignent cette petite mare, mais le petit Wilbert aux

grands yeux court prendre ses patins, dès qu'il entend dire que les

jeunes messieurs du château voisin vont se risquer dessus, et il emmène

avec lui son frère plus jeune qui commence à traîner timidement les

pieds sur la glace. Bientôt se rassemble de toutes les demeures une

jolie troupe de petits paysans de petites paysannes, qui se nomment

les uns les autres par leurs noms, et qui sont très-familiers avec les

petits messieurs et les petites demoiselles du château, qui ont mis

leurs patins avant de sortir de la chambre; et qui, avec des pantalons

bouffants tout rouges et des joues plus rouges encore, viennent se

mêler au cortège. Là, la gaieté monte à son comble: la petite troupe

glisse, traîne les pieds, tourbillonne et tourne en commun, tombe tout

d'un coup, se jette mutuellement des boules de neige, et les jeunes

gens mettent les jeunes filles sur leurs patins et leur escamotent

leurs petits chapeaux de dessus la tête, sans que pour cela elles

prennent aucun rhume; ils s'avancent en triomphe sur la pointe de

leurs patins, et le traîneau va et vient avec toute une cargaison de

petites filles et avec toute une bande de jeunes gens par derrière,

tourne et retourne si terriblement que tous jettent les hauts cris.

Et puis vous verriez le maître de la campagne lui-même se donner la

fantaisie de jouer le vivandier et de restaurer la joyeuse jeunesse

avec du gâteau et un petit verre d'eau-de-vie avec du sucre; alors

s'élève un cri de joie, et les enfants des paysans n'ont jamais rien

goûté de si bon; mais l'ouvrier qui a nettoyé la glissoire n'est pas

non plus oublié, et glisse du haut en bas et du bas en haut avec son

balai sur l'épaule, fait des folies avec les petits polissons et reçoit

à l'improviste une boule de neige sur l'oreille, si bien qu'elle en

tinte; puis le polisson qui a lancé la boule de neige la ramasse et la

jette bien loin sur la glace; là-dessus, un autre polisson, qui est

déjà deux fois tombé sur le nez, ne se sent plus de plaisir. Mais une

déchirure se produit dans la glace, sous le poids des patineurs, si

bien que le petit polisson, monté sur une paire de patins rouillés et

qui agite en l'air ses gros bras enfermés dans un étroit pourpoint,

ose encore avancer et détache doucement ses patins; mais les hommes

qui ont une expérience de deux ou trois ans parlent de poutres qui

viendront par-dessous, et tout est agitation, acclamations et bonheur.

Garçons et filles ne savent rien de plus magnifique que quand il gèle

fort et que le lendemain il y a de nouveau un pouce de glace dans le

trou qui s'était produit la veille, et ils n'ont rien de plus pressé

que de venir, le matin, vous en montrer les preuves jusque dans votre

lit. L'obscurité seule met fin à la joie à laquelle le dîner n'apporte

qu'une légère interruption. Mais, laissez venir le clair de lune,

la glace se durcira encore, et il y aura un plus grand nombre de

patineurs; voilà pourquoi, le soir, les autres eaux sont trop éloignées

ou trop pleines de danger; et si vous n'avez pas envie de prendre part

au plaisir, vous pouvez le voir, assis à votre foyer, qui projette ses

lueurs sur le visage de votre bien-aimée femme et de vos charmantes

filles, avec ces flammes de charbon de terre qui prennent surtout un

plus brillant éclat lorsque vous fendez la motte avec la pointe du

tisonnier; puis l'heure intime du crépuscule amène avec elle une foule

de doux souvenirs et provoque une quantité de bavardages familiers. Et

peut-être l'entretien porte-t-il votre attention sur quelque beau poème

ou quelque livre intéressant qui orne votre petite bibliothèque; et le

soir, quand tout est calme dans la maison et au dehors, vous faites une

lecture à votre petit entourage, en savourant un verre de punch chaud

ou d'excellent chaudeau; et vous ne songez pas qu'en ce même moment,

dans une des salles de conférences de la capitale, une jeune victime de

son amour-propre et d'un secrétaire d'une société savante, toute vêtue

de noir et le visage pâle, est amenée au milieu d'une imposante réunion

d'hommes estimables, pour lire entre six bougies, devant un nombre

considérable de gens, décorés ou non, et de dames en belle toilette,

une dissertation somnolente, ou un poème lugubre sur un homme qui par

erreur épouse sa sœur, ou sur une jeune fille qui se lamente au haut

d'une tour et finit par s'en précipiter.

Voulez-vous encore un autre contraste? Permettez-moi encore celui-ci:

Vous n'aimez peut-être pas les oppositions: mais, grâce encore pour

celle-ci; elle sera frappante. Il faut vous imaginer maintenant que

vous êtes citadin, et que vous habitez Amsterdam ou La Haye.

La chambre obscure · 第 7 / 18 段