Pour dire la vérité, je mets parmi les sottises de ma jeunesse d'avoir

contracté amitié si souvent avec des étrangers; maintenant que je sais

par expérience à quoi m'en tenir, je conseille à quiconque a un cœur

sensible dans la poitrine, de s'abstenir d'en faire autant: car tôt ou

tard leur heure vient à sonner, et ils partent, l'un plus tôt, l'autre

plus tard, pour les quatre coins du monde, sans rien laisser après eux

qu'un souvenir de tristesse et un feuillet d'album. J'ai des amis en

Angleterre, des amis au cap de Bonne-Espérance, des amis en Turquie,

à Batavia, à Domérary, à Surinam! Avec quelques-uns, les plus chers,

j'entretiens une correspondance régulière; mais que sont des lettres à

de telles distances! Peuvent-elles nous bien éclairer sur les relations

et la position de nos amis! De quelques autres, je n'ai plus rien

appris, depuis la première nouvelle de leur arrivée à bon port. Je ne

reverrai jamais la plupart d'entre eux; sans être morts, ils le sont

pour moi. Beaucoup ne savent pas que je songe à eux avec une ardente

affection; et je voudrais qu'Hildebrand fût renommé dans le monde

entier et que son livre fût répandu et lu partout, pour qu'ils pussent

du moins n'en pas ignorer.

Non, je n'aurais jamais dû me lier avec eux! Quels bons jeunes gens

c'étaient! Comme leur société était pleine de charme, leur conversation

intéressante, leurs manières affables! Quoique mes goûts fussent si

bien en harmonie avec les leurs, j'aurais dû me tenir à distance!

j'aurais dû mieux veiller sur mon cœur; j'aurais dû, lorsque je sentais

se développer en moi le premier germe d'amitié, l'étouffer aussitôt,

et lutter contre mes sentiments, comme ferait une honnête fille de

menuisier, si par malheur elle se sentait amoureuse d'un prince ou d'un

évêque! Je me serais bien des fois moins avancé, pour leur dire mille

bonnes et cordiales paroles: car dire adieu est si pénible! je n'aurais

pas si souvent follement regardé le bateau à vapeur qui démarrait, la

voiture qui partait; je n'aurais pas passé tant de nuits sans dormir,

écoutant avec anxiété la voix de la tempête et songeant aux amis qui

étaient sur la mer,

Qui sur un bois léger sont portés sur l'abîme,

Et pour qui l'ouragan en passant sur leur tête

Imprime sur le sein de la mer écumante

Des signes redoutés qui présagent la mort.

Partout sous eux la tombe et s'ouvre et les menace;

Leur linceul se déploie et flotte devant eux;

Leur glas funèbre sonne à chaque coup de vent;

Seigneur, ils sont perdus, si vous ne les sauvez!

Je ne m'arrêterais pas si souvent, muet, dans les promenades solitaires

et dans d'autres endroits où j'étais accoutumé de voir avec moi un

homme qui aujourd'hui est loin, bien loin, et qui ne reviendra jamais!

Cette pensée jette un nuage sur la beauté de ces lieux.

Cependant je ne puis assez louer ma mémoire pour les services qu'elle

me rend au point de vue de mes amis éloignés. Non-seulement elle

rappelle à mon esprit tour à tour leurs noms et leurs images avec une

scrupuleuse précision, mais elle ramène aussi mille petites scènes

éloignées sur la toile de la _camera obscura_ de la pensée. L'heure

du départ de chacun d'eux, surtout, est devant moi avec toutes ses

particularités; les larmes, la main tendue, la lèvre tremblante, le

sourire contraint, les dernières paroles, le mouchoir se déployant au

loin, le dernier regard avant de disparaître, et la disparition totale.

Je sens encore tout cela: et alors je revois autour de moi les visages

indifférents de ceux que ce départ, auquel ils assistaient, a laissés

impassibles; et je sens de nouveau l'émotion qu'on éprouve, après avoir

dit le dernier adieu, à suivre d'un œil fixe celui qui s'éloigne, et à

rentrer dans le monde des affaires, au milieu de la foule de la rue, à

la maison, en présence de visages qui semblent vous dire: «Qu'est-ce

que cela me fait?» d'une société où chacun a ses amis à lui et suit son

propre chemin! Digne B..., toi qui aujourd'hui, à l'angle méridional

de l'Afrique, tâtes le pouls à trois races différentes, et qui, à ce

que j'apprends, as déjà fêté le mariage de la fille de ta femme (car tu

as épousé une très-jeune veuve avec trois charmants enfants, et, dans

le pays où tu es, les filles se marient à quatorze ans), le spectacle

entier de ton départ de Leyde est encore sous mes yeux, lorsqu'il y

a quatre ans, au mois de juin, tu devais mettre à la voile avec le

_Colombo._

Il était dix heures du matin lorsque vint la grande voiture qui devait

te conduire à Rotterdam.

Je vois encore vos chambres dans cet état de désordre irréparable

du départ d'une personne qui emporte tous ses meubles et tout ce

qui garnit sa maison. Le parquet est couvert de malles, de paniers

à cadenas, de valises. Ici, c'est la nourrice qui habille la chère

petite Wilhelmine, à peine, éveillée, qui, étonnée d'être troublée si

tôt dans son repos, promène autour d'elle ses petits yeux bruns encore

pesants de sommeil; là, c'est votre femme arrangeant devant la glace

sa magnifique chevelure; et plus loin, vous-même agenouillé devant un

petit sac de toilette qui se trouve sur un coffre, et faisant votre

barbe; puis c'est petit Jean (comme il doit être devenu grand!), tout

habillé et prêt beaucoup trop tôt, avec un sabre en fer-blanc, une

giberne en papier, un fusil de bois au bras (les enfants font tout en

riant), prêt pour le grand voyage. Mimi et Jeannette (c'est sans doute

elle qui est mariée?) tiennent doucement votre petit Louis; notre

ami F. (il est mort, l'excellent garçon!), toujours haletant, suant,

s'évertuant au travail pénible de transporter les bagages, et votre

meilleur ami, Bram, qui avait perdu la moitié de sa gaieté ordinaire,

et qui vous accompagna jusqu'à Rotterdam. Je vois encore toutes ces

caisses ouvertes, et sur les planches ça et là quelques objets de trop

peu de valeur pour être emportés, une cafetière, une écuelle et un

plat fêlés, une vieille poupée, un mouton mutilé, sur trois pattes;

là, une paire de pantoufles; plus loin, une boucle; ailleurs, un

tambour brisé de Jean; au portemanteau, un vieux pantalon qui fut le

vôtre, et dans un coin, le masque que vous aviez porté à la mascarade,

à Berlin, et que Bram prit, en voiture, pour entretenir la gaieté

des enfants. Un sofa couvert de manteaux, de chapeaux, d'habits. La

confusion, le mouvement et l'agitation qui régnaient dans cette chambre

nous distrayaient de notre émotion; mais, lorsque vous fûtes tous

en voiture, et derrière le voiturier qui ne comprenait pas que vous

alliez au Cap, et que vous partîtes avec votre chère femme et vos chers

enfants,--alors mon cœur devint tout gros; je restai longtemps encore

plongé dans mes pensées, après que la voiture eût disparu à mes yeux,

et, lorsque je les promenai autour de moi, je pris très-mal que les

maçons, une grosse pipe à la bouche, allassent à leur ouvrage, et que

les laitières sonnassent partout avec le plus grand sang-froid, et que

les chariots commençassent à circuler; mais partout, partout c'était la

kermesse, et partout des boutiques. Pourquoi ne revenez-vous pas aussi

vous, comme Antoine?

* * * * *

Le père d'Antoine est Italien d'origine, mais naturalisé hollandais, et

occupe un haut rang à notre ambassade auprès de la Porte. Comme tel,

il réside depuis longues années à Péra. Antoine était venu enfant à

Marseille et y a reçu sa première éducation. Encore enfant, il fut

placé dans un pensionnat de ma ville natale; et nous apprîmes à nous

connaître dans l'heureuse période de quatorze à dix-sept ans et nous

nous vouâmes réciproquement une fidèle et chaude amitié de jeunesse.

La jeunesse n'est vraiment pas mauvaise pour l'amitié, car il est bien

connu que celle-ci aime le bonheur. Oui, je serais tenté de regarder

ce temps comme un des plus favorables pour l'éclosion d'une sympathie

mutuelle. La dernière jeunesse peut être encore désintéressée et aussi

indépendante des distinctions sociales de rang, d'état, et de bien

d'autres, mais elle est déjà trop réfléchie. On se connaît alors trop

bien, de trop près, on a trop vu l'homme intérieur. Un jeune homme est

tout à l'extérieur. On a appris plus tard à se rendre compte de son

affection, à l'étudier, à l'examiner, à la soupçonner; on a aussi tant

de besoins moraux et on exige tant d'un ami! On l'aime plus prudemment,

on s'ennuie l'un l'autre plus vite, on se refroidit plus facilement,

on se blesse plus tôt. Les adolescents ne connaissent rien de tout

cela. Le titre de _bon garçon_ suffit pour donner droit à celui de

_bon ami_, et on ne demande pas d'autre sympathie, sinon que tous deux

aillent volontiers se promener, allumer bravement un feu d'artifice, se

baigner, et, quand ils sont plus âgés, être habiles à rencontrer les

demoiselles d'un pensionnat et à ne pas bien faire les thèmes latins.

Tout le but de la sympathie réciproque est atteint quand on s'amuse

bien de concert et qu'on goûte sans trouble les jouissances d'une bonne

entente. Et, si cette bonne entente est parfois brisée par une petite

jalousie ou une petite infidélité, il y a toujours des deux côtés

deux poings pour frapper, deux pieds pour délier les jambes; et puis

tout est fini, on continue à naviguer tous deux de conserve, à fumer

tranquillement son cigare, et on montre les poings et on délie les

jambes à quiconque conteste la sincérité de votre réconciliation. Voilà

l'amitié de cette époque de la vie.

Antoine et moi, nous nous entendions à merveille, surtout quand,

par exemple, nous étions amoureux tous deux de la même jeune fille,

situation dans laquelle nous nous sommes trouvés très-souvent. Nous

recherchions alors à l'envi les marques de sympathie de notre belle,

et ne trouvions rien de plus amusant que d'être à la fois rivaux et

confidents.

Vous auriez voulu nous voir, lecteur, lorsque nous étions occupés

tous deux dans nos promenades à graver le même nom sur un arbre, ou

que nous arrêtions le plan d'écrire une tendre lettre d'amour. Je

me rappelle encore très-bien la particularité qu'à une kermesse de

village nous nous fîmes tirer notre horoscope, et que tous deux nous

reconnûmes absolument le portrait de notre épouse future, bien que

nous fussions nés sous des planètes différentes et que la sonnette lui

annonçât quatorze enfants et à moi onze seulement. Dans le tableau qui

me fut tracé de ma destinée future, il y avait: «qu'une voilure me

menacerait d'un malheur dont je serais préservé par un bon ami,» et

j'aurais juré dès lors que ce bon ami n'était autre que mon Antoine

aux boucles noires. Et cependant, par quelle distance nous voilà

séparés! Et quelle possibilité y a-t-il que, si jamais je me trouve

en contact avec des voitures, ce soit son bras fidèle qui me sauve?

Oh! quand nous y regardons de près, comme nous devons souvent changer

le personnel qui intervient dans nos rêves, nos perspectives à longue

distance et nos châteaux en Espagne! comme nous devons fréquemment y

renoncer et couvrir de nuages la scène de notre avenir, avec ceux qui

dans nos rêveries se sont trouvés si souvent en d'étroites relations

avec nous que sans eux nous ne pouvions comprendre notre avenir, et

comme dans le spectacle de notre vie tel où tel rôle était attribué

à une autre personne qu'à celle à laquelle nous avions pensé! Alors

seulement nous remarquions bien de quelle façon merveilleuse l'urne du

sort est agitée, et avec quelle mobilité toujours nouvelle se meuvent

les rouages de la société; et quand nous nous abandonnions à nos

rêveries et à nos prévisions de l'avenir, à quelles futilités ne nous

abandonnions-nous pas, comme de nous faire tirer notre horoscope, de

sonner la sonnette, et de regarder de la lunette l'image de notre chère

bien-aimée!

* * * * *

Revenons à Antoine. Il était destiné au commerce, et dès que son

éducation préparatoire fut achevée, il fut envoyé à Anvers pour

l'étudier. Ce fut là notre première séparation, mais adoucie par la

prévision que je le reverrais parfois, et qu'un jour il choisirait

Amsterdam pour son domicile. Les événements de 1830 le chassèrent

de la ville de l'Escaut, et je le vis un beau soir arriver dans la

maison de mon père, après avoir fui les murs menacés. Il me parut

alors très-intéressant, surtout lorsque je pensais qu'il avait laissé

derrière lui tout ce qu'il possédait, y compris une chemise de nuit

que je lui avais prêtée, il y avait quelque temps, ce qui me parut

très-aventureux et très-romanesque. J'étais cependant contrarié qu'il

n'eût pas reçu une balle morte ou une honorable blessure. Peu de

temps après, il fut mandé à Constantinople par son père. Il partit

avec beaucoup de répugnance. Il était attaché à la Hollande. Il ne

connaissait pas son pays; il ne se souvenait pas de son père: sa

mère était morte, et au lieu d'elle il trouverait une belle-mère à

peine plus âgée que lui. Il partit en 1831, et nous nous fîmes de

tristes adieux. Je lui donnai Un plan de ma ville natale, où il avait

marqué de points rouges tous les endroits pour lesquels il se sentait

quelque sympathie. Il l'a fidèlement conservé comme souvenir. Je lui

adressai une lettre à Marseille, et bientôt j'en reçus une de lui de

Stamboul, laquelle, à ma grande joie, était percée de plusieurs trous

et répandait une forte odeur de vinaigre. Il avait fait en vingt-sept

jours le trajet de Marseille à Constantinople. La peste et le choléra

y commençaient leurs ravages à son arrivée; Péra venait d'être brûlé

et la maison de son père avait été réduite en cendrés. Eh apprenant

cette nouvelle, il se rendit à ce faubourg extérieur. Personne ne

l'avait reconnu. Il s'était présenté à son père lui-même comme un ami

de son plus jeune fils qu'il était lui-même, et dont il apportait des

nouvelles. Il était naturellement très-bien renseigné. À table, il fut

mis à la place d'honneur, à côté de sa belle-mère. Ses sœurs étaient

là, et son père trouva qu'il était un peu familier avec elles pour

un étranger. Au dessert, il s'était fait connaître par un toast mêlé

de larmes. Il ne me faisait pas un tableau fort séduisant du pays:

c'était beaucoup trop beau pour les Turcs; les Français étaient fiers

et hautains; les filles paresseuses et pas plus jolies qu'ailleurs,

grossières, et ne parlant que de cuisine; sacrifiant de temps en temps

à l'amour, et abandonnant leurs enfants dans la rue. Il regrettait la

Hollande et ses amis. Je le consolai par une lettre qu'il n'a jamais

reçue, et notre correspondance en resta là. Tout à coup, au bout de

cinq ans, il se retrouva devant moi le même et cependant tout autre.

Il avait visité la Russie, l'Allemagne, la France, la Belgique et

l'Angleterre aussi bien que le Levant, mais il était resté Antoine; son

visage et son caractère n'avaient pas changé. Italien de naissance,

Turc de patrie, Français de langage, Hollandais par l'éducation,

catholique par la foi, et bon garçon par le cœur. Mais comme il était

devenu riche en vues nouvelles, en connaissances, en cosmopolitisme,

en découvertes! Il parlait à demi français, à demi hollandais, comme

jadis, puis toutes les langues des pays qu'il avait visités. Nous

nous entretenions le plus souvent en anglais et en français, car il

n'avait pas bien retenu son hollandais, et puis il avait à dire tant de

choses auxquelles on n'a jamais pensé en hollandais! Son vocabulaire

hollandais n'était pas plus riche que celui d'un jeune homme de

dix-sept ans. Il en avait vingt-deux. Il s'était assis aux côtés de

pachas turcs et avait fait la cour à des princesses russes; il avait de

l'huile de roses, des bijoux, de l'opium et des pastilles achetés à un

juif polonais; il avait dansé avec des comtesses allemandes, joué avec

d'incroyables français et porté des toasts dans la compagnie de gros

lords anglais; il avait parcouru les mers, volé sur les chemins de fer,

par le chaud et le froid, fait des quarantaines, comme l'amour, évité

la peste et vu la mort en face; mais je le trouvais tout à fait le

même, assis dans le pavillon de notre jardin; même cordialité, même bon

vouloir, même urbanité, même amitié que lorsque j'avais écrit cinq ans

auparavant dans son album:

Pas de grands mots ici, pas de serments jurés,

Car ils sont superflus, du moins pour la plupart;

Mettons mon nom tout seul à cette place à part,

Il te rappellera notre sainte amitié.

À peine arrivé en Hollande, il s'était hâté de gagner la ville que

j'habitais, qu'il nommait le _paradis de sa jeunesse_, et il s'empressa

de rendre visite à son vieil ami Hildebrand. Je le possédai pendant

deux jours.

* * * * *

Je ne sais si vous avez éprouvé l'état dans lequel vous met une

semblable rencontre. D'abord on a une attitude très-sotte; on fait

une étrange figure. On vole avec une joie naïve dans les bras l'un

de l'autre; mais on a terriblement peur d'être théâtral, et on ne se

contente pas soi-même de cordialité. Les femmes sont dans un pareil

moment, plus naturelles, et s'abandonnent davantage à leur sentiment.

Elles crient, suspendues au cou l'une de l'autre: c'est bien chez nous,

si cela va jusqu'à une larme qui encore veut se cacher derrière un

sourire. Ah! quels que nous soyions, et quelle que soit la quantité,

lait ou sang qui coule dans nos veines, nous sommes toujours dans une

certaine mesure sous l'influence de ceux qui sont plus passionnés que

nous, et nous avons beaucoup moins peur de paraître insensibles que

ridicules. Ainsi nous comprimons souvent nos ardents sentiments dans la

cuirasse de la force, où nous tremblons et frissonnons, et cachons les

plus doux traits de notre tendresse sous un dur ricanement, afin d'être

avant tout roides et comme insensibles. Lâches! n'allez pas trop loin

avec cette hypocrisie! Dieu nous en demandera compte aussi, de même que

du sentiment que nous aurons renié, et aussi des larmes que nous aurons

étouffées par couardise.

Quant à nous, nous étions seuls, et j'en connais qui nous auraient

traités d'enfants; et pourtant je ne me plaisais pas à moi-même.

Et lorsque la première poignée de main et les premières salutions

furent échangées, nous nous trouvâmes le nez devant une montagne de

joie, devant une montagne d'admiration, chacun avec une montagne de

communications derrière nous, et toute une chaîne de montagnes de

questions à droite et à gauche, et tellement paralysés et empêchés de

tous côtés que nous ne pouvions remuer une nageoire! C'eût été pour

un froid spectateur un spectacle comique, que de remarquer comme nous

tâtonnions maladroitement dans ce chaos confus du passé, pour nous

remettre mutuellement sous les yeux le _tempus actum_; comme nous

ouvrions et fermions maladroitement les livres des révélations pour en

donner une idée; comme nous éprouvions souvent le besoin de raconter et

de demander quelque chose sans le savoir! Qu'était-ce donc, vraiment?

et quelles niaiseries nous nous jetions à la tête! Toujours est-il que

je sentais un vif mécontentement du peu de chose que j'estimai d'abord

valoir la peine d'être raconté, preuve évidente de l'insignifiance

des événements de la vie humaine, qui, lorsqu'ils sont passés, n'ont

souvent pas plus d'intérêt que les colonnes d'un vieux journal.

Mais insensiblement la lumière se fit dans ce chaos, et tout s'ordonna

peu à peu. Le besoin de faire des récits, de confesser des expériences,

et de nous étonner à l'envi cessa. Le cœur et le souvenir firent

régulièrement leurs fonctions, et l'état anormal dans lequel nous nous

trouvions se détendit. Rarement j'ai goûté d'heures plus douces que

celles qui s'écoulèrent tandis que nous déroulions loyalement le cours

de notre vie, et que nous faisions la magnifique découverte qu'après

un long espace de temps et une expérience de plusieurs années, nous

trouvions toujours une grande ressemblance entre nos principes et nos

sentiments, et que nous étions restés les mêmes.

Et, en effet, il dut se souvenir souvent de moi, car il n'avait

rien oublié. Il savait rappeler toutes sortes de riens, de petites

circonstances qu'il n'eût pas retenues s'il ne m'eût pas tant aimé.

La mémoire des petits plaisirs que nous avons savourés (et même des

grands) est souvent gâtée, détruite et gaspillée dans le tourbillon

de nos distractions, de nos occupations, de nos études. Le feu de nos

passions les consume dans notre cœur, ou la glace de notre retenue les

éteint; le monde les emporte sur le flot sans repos des émotions et des

expériences, ou notre légèreté, notre orgueil et ce que nous nommons

en nous la croissance, les anéantit et les dissipe, tandis que nous

savourons le baume et le goût exquis de notre amour.

* * * * *

Le jour suivant fut particulièrement consacré aux joies du souvenir.

Nous allâmes nous promener. Nous avions goûté en plein air la plupart

de nos plaisirs; nous nous étions égarés au bord des clairs ruisseaux,

des profondes forêts, et surtout sur les dunes brillantes. Et ces

scènes n'avaient pas subi le moindre changement. Nous arrivions bien

ici et là, et nous n'y retrouvions plus les choses comme autrefois:

ici, nous ne reconnaissions plus un plan qui était changé; là, nous

ne retrouvions plus un pont sur lequel nous nous étions assis en

balançant nos jambes au-dessus de l'eau, ou un bois abattu par la

hache, avec les noms de nos belles sur tous les arbres,--et quelle

désagréable déception! J'avais presque honte de mes compatriotes qui

y avaient apporté ce changement. Et cependant je veux parier que mon

ami eût été moins satisfait s'il eût trouvé tout dans l'état où il

l'avait laissé. Car certainement il l'aurait, même dans ce cas, trouvé

autrement qu'il ne se l'était imaginé. Nous autres, hommes, nous ne

pensons pas en notre absence aux choses que nous avons laissées loin de

nous, d'une façon si stéréotypique, et, surtout si nous réfléchissons

que nous-mêmes sommes fort mobiles et enclins à changer, portés à

abattre et à réédifier. Il y a aussi quelque chose de répugnant pour

notre nature à ce que tous les lieux, les monuments, les choses en

général, ne restent pas parfaitement comme elles étaient, lorsque nous

sommes absents ou loin d'elles, et cela excite en nous une indignation

peut-être hors de propos, qui me s'applique ni à l'existence ni à

l'absence des choses, et qui est beaucoup plus constante et mieux

affermie que nous-mêmes; une indignation qui ne ressemble pas mal à

celle qui s'empare plus ou moins d'un cercle d'amis devant un convive

aviné.

S'il est de mes amis lointains qui lisent ceci et ne le croient pas, je

ne sais rien de mieux pour eux que de venir s'en convaincre.

Qu'en est-il au fond de leur cœur? Je l'ignore; mais j'erre souvent

en esprit et en réalité, et je visite les places que nous avons vues

ensemble et me rappelle maintes heures fortunées, maints entretiens

intimes, maint aveu brûlant et mainte confession déclarée. Je parle de

ceux que j'ai connus, et je voudrais éveiller chez tous ceux qui me

sont chers l'envie de les connaître; je feuillette leurs livres favoris

et je reconnais les pages que nous lisions ensemble, dont plusieurs

me rappellent des particularités qui ne sont pas sur le papier; je

retrouve ainsi de petits souvenirs qui sont pour moi d'une haute

valeur; je cherche leurs noms dans mon carnet. Ma pensée les réunit

tous dans un éternel lien. Frères, nous sommes éparpillés bien loin les

uns des autres dans le monde; des montagnes et des mers nous séparent

et continueront de nous séparer, mais il y en a un seul d'entre vous

que je voudrais revoir dans la joie de mon âme; pour les autres, j'ai

abandonné ce doux espoir. Chacun de nous a sa propre carrière devant

soi, et ceux qui lui sont chers autour de lui, et maint nouvel ami qui

a pris la place des anciens; et au-dessus de nous tous, à l'orient et à

l'occident, au nord et au sud, s'étend la voûte du même ciel et veille

la même Providence. Je bénis chacun de vous. Souvenez-vous de moi!

IX

L'hiver à la campagne.

La chambre obscure · 第 6 / 18 段