Voyager pour son plaisir! O rêve! ô illusion qu'on se fait à soi-même!

Est-il donc si peu de gens qui sachent combien il est difficile d'avoir

du plaisir en voyage? Non, l'homme n'est pas un oiseau voyageur; c'est

un animal domestique, et le cercle naturel de ses sensations de plaisir

ne s'étend pas plus loin que ses pieds ne peuvent le porter. Dans le

mouvement et l'inquiétude, en s'éloignant du sol où il est attaché, des

relations auxquelles il est habitué, il ne peut trouver le bonheur. La

nature se venge de cette prétention insolente. Eux, des voyageurs pour

leur plaisir! À chaque jouissance qu'ils savourent, ils s'imaginent

que ce n'est pas encore le plaisir pour lequel ils sont sortis de chez

eux: c'est pourquoi ils se réjouissent chaque fois qu'ils arrivent

aux lieux respectifs de leur destination, bien qu'ils voyagent pour

s'éloigner; et cette chasse continuelle à la poursuite d'un plaisir

imaginaire qui doit encore venir, fait que leur temps s'écoule en

agitations, en déceptions, en contrariétés. Tout passe devant eux; ils

ne jouissent de rien. Mais, arrivés chez eux, ils remarquent qu'ils

ont dépensé une forte somme d'argent, et, comme ils en sont honteux,

ils s'efforcent de faire accroire à eux-mêmes et aux autres qu'ils

ont fait un charmant, magnifique et très-intéressant voyage. Oui, si

l'idée qu'on se fait et la réalité n'étaient pas dans de tels rapports,

des milliers de passe-ports de moins seraient délivrés chaque année

aux malheureuses victimes d'un rêve que leur inspire le démon des

voyages et qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Oh! dans les belles

soirées d'été, pendant les grandes vacances des universités qui sont

aussi la période la plus tranquille du commerce, lorsqu'on sent qu'on

peut goûter avec un calme parfait les délices de la vie intérieure,

tous les chemins de la patrie sont pleins de jeunes gens qui quittent

leur chambre bien-aimée, leur commode maison paternelle, leur riante

campagne, leur cercle social, leurs plus chères relations, leurs

plus utiles liaisons, livrés à cette fièvre exaltée d'aller faire un

petit voyage de plaisir. Ils reviennent avec une figure basanée, une

paire de moustaches, les vêtements fatigués, un tas de linge sale

et une bourse vide; le souvenir des pieds lassés par la marche, des

mauvais lits, des punaises, de la poussière, des Anglais, et des

voleurs. Mais les magnifiques, poétiques et émouvantes impressions

qu'ils avaient espérées, les plaisirs indicibles et transportant

l'âme qu'ils avaient rêvés pendant le voyage, et avec cela les belles

Allemandes dont ils auraient dû être amoureux, ou la piquante baronne

avec laquelle ils auraient dû avoir une aventure; l'intéressant savant

connu dans le monde entier qui devait les prendre en amitié; le lord

riche à trésors auquel ils devaient sauver la vie, tous ces projets

qui se confondaient à leur horizon, dans leurs rêves et dans leurs

rêveries,--où étaient-ils?--L'écho répondait: «Où étaient-ils?» Arrivés

à la maison, fatigués de corps et d'âme, il leur faut quinze jours

encore pour reprendre une vie réglée, sans anecdotes de voyage, sans un

cœur plus poétique et plus grand que celui avec lequel ils sont partis,

sans être le moins du monde intéressants; uniquement remarquables

par une casquette de forme baroque, comme on en porte dans telle ou

telle ville étrangère, ne rapportant que quelques monnaies de cuivre;

c'est joli, à titre de souvenir! Ils ont conservé une pierrette du

Rolendseck, une feuille desséchée de Nounnenwerth, et une cinquantaine

de: «Que c'est joli et indescriptible!» Et: «Vous devriez y avoir été

vous-même: ici une montagne, là une vallée, et ces arbres, et ces

rochers!» Tout cela dit pour vous éblouir, pour se justifier à ses

propres yeux, et, par une sorte de vengeance, se faire illusion à

soi-même, sauf à retomber ensuite dans le même désenchantement.

Qu'on me pardonne cette digression uniquement faite par philanthropie,

pour consoler une quantité de jeunes filles et de jeunes amateurs

de notre pays qui voient d'un œil d'envie d'autres jeunes filles et

d'autres jeunes garçons se mettre en voyage dans les beaux mois d'été,

bien qu'ils doivent se trouver partout beaucoup plus mal qu'à la

maison; pour consoler un grand nombre d'hommes comme il faut, auxquels

leurs affaires urgentes défendent de s'occuper d'autres choses que de

leur commerce, et un grand nombre d'autres, surtout de jeunes mariés ou

de jeunes gens qui se marieront l'année prochaine et qui ont déjà un

plan dans la tête pour la prochaine saison (et quel charmant plan!)

Voir un peu partout, pouvoir parler de tout, après avoir passé quatre

semaines hors de la maison! On voyage si vite maintenant! C'est,

dis-je, pour les avertir très-sérieusement, de la misère dans laquelle

ils s'exposent à tomber.

Mais revenons à notre bateau à vapeur; D'abord cela va bien; on

arrive joyeux et content, et disposé à goûter à bord toutes sortes de

plaisirs. On reste sur le pont jusqu'à ce que la ville d'où l'on part

ait disparu à notre vue. On trouve plaisir à contempler la rive gauche

et la rive droite. Puis on s'en va tranquillement en bas; on trouve la

cabine très-jolie, très-commode et le sofa excellent; c'est un vrai

bien-être que de s'asseoir sur un pliant. Oh se dispose en groupes,

ou commande le déjeuner, on bavarde, on rit, on a des anecdotes; des

nouvelles de la ville et de la politique. On joue avec intérêt une

partie d'échecs, on est à son aise. Mais, une heure plus tard, vous

voyez de temps en temps, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, venir

passer la tête sur le pont; ce n'est pas encore l'ennui, mais c'est

l'impatience qui le précède. On veut savoir où on est dans le monde,

on veut être à l'air, on ne veut pas perdre de beaux points de vue, on

reste un instant en haut, regardant devant et derrière soi, à droite

et à gauche, et le scepticisme dit: «Est-ce que je m'amuse?» Et la

bourse répond: «Je l'espère.» Pour varier ses plaisirs, on redescend.

On prend un journal ou un livre; mais on ne s'est pourtant pas mis en

voyage pour lire des journaux ou des livres. On doit avoir d'autres

plaisirs qu'à la maison. Le vilain ennui commence, et tel passager

veut faire paraître le temps plus court à l'autre. Les sofas ne sont

pas assez commodes; on n'est pas bien assis sur les pliants, peu à peu

vous voyez l'un, puis l'autre, arriver sur le pont. «Comme on s'ennuie

en bas!--Oui, c'est toujours le cas à bord d'un bateau à vapeur--Les

cabines sont basses.--Vous ne sauriez croire quel effet désagréable

produit le papillonnement de la lumière sur les vitres.--C'est

dommage qu'il fasse tant de soleil et tant de vent.--Je ne vois pas

qu'on dresse jamais la tente.» On s'assied à la lanterne, puis à la

balustrade, puis sur le siège du pilote, puis on court çà et là, puis

on ôte et on remet son habit. Puis c'est une descente et une montée

sans fin, et de l'ennui à forte dose! De désespoir, on déroge à sa

règle de vie et on se rend malade avec du chocolat et du bouillon,

des amers et des liqueurs, comme si on se sentait l'estomac rempli de

matières équivoques. En bas, les voyageurs s'étendent sur les sièges,

courent en haut, en tous sens, et vous pouvez être sûr que chacun va

à son tour à la roue du gouvernail pour jeter un coup d'œil sur la

machine à laquelle il ne comprend rien, en disant: «C'est pourtant

une belle invention!» Plus les heures se multiplient, plus elles sont

traînantes. Les montres sont consultées à chaque instant, à chaque

instant on fait le calcul du nombre d'heures que durera encore la

traversée. On passe ainsi une longue journée pendant laquelle l'heure

des repas abrège seule un peu le temps. Mais les mets sont presque tous

mauvais. Bref, et pour ne pas vous ennuyer trop longtemps avec nos

voyages, une bonne demi-heure avant que la barque arrive, lorsque le

lieu de votre destination n'est encore qu'en perspective, vous pouvez

voir tout le monde se préparer, les habits, les manteaux et les bagages

à la main, pour être prêt à temps et quitter le plus tôt possible le

navire hautement vanté. Arriver _plus tôt_ c'est le dernier, mais non

le moindre martyre pour l'esprit impatient.

Ainsi, le bateau à vapeur promet plus qu'il ne donne.

* * * * *

Mais vous me prenez, je le vois bien, après la lecture de tout cela,

pour un homme mécontent, grondeur, incommode à vivre, pour un misérable

pessimiste, avec lequel il n'y a pas une broche à gagner, qui ne

voyage qu'avec le mal du pays et la jaunisse, qui décolore et altère

pour lui chaque objet qu'il rencontre. Je dois être équitable envers

moi-même et déclarer que j'ai un tout autre caractère. Au contraire,

j'appartiens à la classe des créatures de bonne humeur, s'amusant bien,

et m'arrange en tout de façon à chercher un côté qui prête à rire et à

m'y étendre en plaisantant. Je vais plus loin: je puis vous assurer que

j'ai fait, une couple de fois, une très-agréable partie de _smousjas_

en _trekschnit_, qu'il y a des circonstances, des pensées et des

perspectives avec lesquelles j'aime à être assis en diligence; que je

me suis maintes fois très-bien amusé en bateau à vapeur, entre autres

en dessinant mes compagnons de voyage; que j'ai voyagé avec beaucoup,

mais beaucoup de plaisir. Oui, quand je suis assis ici dans mon large

fauteuil de cuir, dans mon ample robe de chambre, près de mon joyeux

foyer, en paix et en bon accord avec le monde entier, je me sens la

force de serrer cordialement la main à tous les bateliers, à tous les

conducteurs de diligence et à toute la société des bateaux à vapeur, et

enfin la perspective fondée d'avoir des chemins de fer me réjouit, me

caresse et m'enthousiasme tellement, que d'avance je suis déjà heureux

et consens à supporter tous les modes de locomotion et de navigation

sans murmurer.

* * * * *

Chemins de fer! magnifiques chemins de fer! on ne fumera pus chez vous,

car il n'y a pas d'haleine.

On ne dormira pas chez vous, car il n'y a pas de repos.

On ne bavardera pas chez vous, car il n'y a pas de temps.

S'il y a donc lieu chez vous à se lamenter sur d'autres désagréments,

ils n'auront pas le temps de nous atteindre, et nous n'aurons aucune

occasion de nous en apercevoir.

Mais venez, venez, magnifiques chemins de fer! descendez comme un

réseau de rails sur nos provinces.

Anéantisseurs de toutes les grandes distances, ne dédaignez pas les

petites distances de notre petit royaume.

Oui, laissez chanter nos poëtes bientôt enthousiastes.

Le chemin de fer vient! le chemin de fer vient!

Laissez les mouchoirs des belles dames se déployer, les médailles de

notre monnaie se rouler au-devant de vous.

Alors, lorsque la nation hollandaise, sur vos lignes unies, sera

traversée tous les jours comme par une navette, le bien-être, la

prospérité, la vie et la célérité régneront dans notre chère patrie.

VII

JOUISSANCE DE PLAISIR

(_Extrait de la correspondance avec Augustin._)

«Si j'ai été à la kermesse de Rotterdam? Le ciel m'en garde! comment

pouvez-vous avoir une telle idée? Quel est le méchant calomniateur qui

m'impute une telle tache? Qui s'est plu à noircir aux yeux des hommes

mon âme si pure et qui hait tant les kermesses? Ne sais-je donc, pas

que déjà, en 1833, le jour ou ma ville natale trouvait bon de fêter sa

kermesse, le son des cloches accompagnait cette improvisation:

«Pour moi, pas de fête de kermesse,

Pas de jeu d'enfant d'un nom pompeux orné,

Pas de folie sur son char de triomphe.

Par décret de la ville et au son des cloches

Et pendant dix jours,

Qu'est-ce qu'un brave homme peut avoir contre?

«Oh! laissez mon âme en paix;

Qu'un autre le fasse, l'envie me manque

De voir tant d'hommes, singes titrés,

Vraie race d'hommes semblables aux singes,

La bouche béante dans la rue et sur le marché,

Comme si ces plaisanteries étaient choses rares!

«Savez-vous ce que c'est qu'une kermesse, Hildebrand? C'est un affreux

échec des plaisirs publics, la parodie et la charge de la joie des

fêtes, l'idéal d'un enthousiasme à propos de rien, le contraire de

ce qui est harmonieux et convenable. Savez-vous ce que c'est qu'une

kermesse, Hildebrand? C'est une fête de bacchantes dans les temps

modernes, c'est la divinisation de la démence, c'est un seul grand

jeu de marionnettes où nous nous ennuyons et salissons nos habits.

Croyez-moi, les singes dans l'Inde, les chameaux de la sérieuse Arabie

qu'on promène chez nous, sont stupéfaits de notre rage hollandaise,

devant laquelle ils oublient tous deux l'avarice et la pauvreté;

l'esprit se hâte, la moralité risque sa vie, le sang-froid bout et

le rire le plus insensé se marie avec le masque le plus raisonnable.

Pour nous, nous avons toujours, autant que possible, évité et craint

l'atmosphère empestée, des kermesses., nous préférons notre argent et

notre bon sens saufs, et nous n'en n'avons jamais, eu assez à dépenser

pour en jeter même un peu dans ce bourbier des triviaux. Nous nous

sommes toujours imaginés que les porte-faix, trouvant peu d'autre chose

chez nous, nous voleraient notre dignité et que les tireurs d'horoscope

déploieraient nos quant à moi; que les escamoteurs nous subtiliseraient

une partie de nos goûts populaires dans leur sac, tandis que peut-être

nous laisserions le manteau de notre dignité pendu au Vaux-Hall, et que

notre raison serait recrutée par un danseur de corde.»

Quant à ce dernier point, mon cher Augustin, vous courez grand danger,

au moins si vous continuez à écrire dans ce style. Vraiment, il y a là

dedans quelque chose de très-acrobatique! Le mouvement élastique de la

corde et le costume du danseur le dit. Et puis tous ces sauts sur une

largeur qui n'est pas plus grande que mon rotin! Vraiment, vous êtes

plus propre à la kermesse que vous ne le pensez, et j'aurais plaisir

à vous y conduire et à vous montrer à tous les citoyens, comme mon

ami Augustin long d'une aune sept palmes, âgé de vingt-six ans, homme

parfaitement fantasque, mais de l'espèce peureuse. Ce singulier animal

s'imagine ne prendre de plaisir nulle part où un autre s'amuse; il

connaît le latin et le grec, lit tous les livres possibles, n'en trouve

aucun de bien, mange énormément, mais ne veut pas le savoir; est bon de

cœur, mais de très-mauvaise composition quand on veut l'amuser; il a

sept fois changé de caractère et il en changera sept fois encore.

En effet, mon digne ami, vous devez prendre la vie simplement; cela

serait mieux, et la vie vous plairait davantage. Vous avez là la

kermesse de Rotterdam, elle est peut-être un peu trop folle, je le

crois volontiers. Comment! vous osez m'écrire:

«Au besoin, je prendrai place dans les carrousels et m'occuperai des

écureuils et des souris blanches qui _doivent_ bien tourner. Je me

livrerai comme un fanatique a bourreaux et je m'écrierai: «Je suis

aussi un martyr.»

Écoutez, mon sublime écrivain de lettres, regardez bien dans les yeux.

Très-bien! et laissez-moi maintenant vous dire que vous ne pensez rien

de ce que vous dites. Qu'avez-vous fait, homme bizarre, durant ces huit

jours qu'a duré la kermesse de Rotterdam? Rien qui en valût la peine:

lu des livres, écrit des lettres et ri de la kermesse. Vous devriez

savoir que la kermesse a ri devons aussi. Si vous l'aviez su! Vous

avez deux jolies et charmantes nièces, joyeuses et alertes filles,

de véritables saute-aux-champs. Les jeunes filles de Rotterdam sont

joyeuses. Vous avez dû parcourir les boutiques avec elles; vous avez dû

leur acheter toutes sortes de petites bagatelles. Les colifichets en

lave sont maintenant ce qu'il y a de mieux. Vous avez dû les trouver

jolies, puisque moi et d'autres les trouvons ainsi. Peut-être ne les

trouverez-vous plus, l'année prochaine, dignes d'attention. Elles n'en

seront pas moins ce qu'elles sont, mon ami. Il y aura alors autre

chose qui nous plaira: l'affaire n'exige pas tant de gravité, et elle

appartient aux plaisirs de notre vie, puis-qu'elle nous rend joyeux.

À l'heure fashionable, lorsque le beau monde se réunit, vous avez dû

conduire vos nièces à la ronde et ne pas vous fâcher du tout de ce que

tant de gens leur parlaient, et de ce que vous entendiez dire trop

souvent que telle boutique était la plus belle. Et puis il a dû y avoir

de la vie et de l'intérêt dans votre visage. Vous n'êtes pas trop

grand pour cela, Augustin; personne n'est trop grand pour s'occuper

de bagatelles et de petites choses. Je ne veux pas vous conseiller

au même point de regarder les jeux, ou il faut que ce soient des

jeux où on vous mène par le nez d'une façon grossière, une tromperie

de paysan, vous savez, une très-jolie chose pour un homme qui a lu

beaucoup de livres. Quant aux ménageries, vous connaissez mon opinion.

Mais ce que j'ai dit contre elles a peut-être un cachet d'exagération,

mon ami, lorsqu'on veut prendre à la lettre... Mais, nous ne sommes

pas des valets de lettres et encore moins des héros de lettres. Vous

entendez encore plus de grec, Augustin, que vous n'en connaissez. Nous

pouvons bien passer par-dessus, pensé-je quand le thème est bien conçu

et profondément senti, et quand une pensée attire l'autre, et nous

allons ardemment et joyeusement. À ce compte, je consentirais à écrire

une partie de votre philippique contre les kermesses. Rien n'est si

puéril, si laid et si inhumain que de vouloir faire de l'esprit en

disséquant les facéties d'un autre. Cela appartient beaucoup trop aux

plaisirs désagréables de nos jours; mais je ne veux pas agir contre

ma conscience et pour cela je n'ai rien à redire à votre _fête des

bacchantes_, et à votre atmosphère empestée; mais seulement je trouve

vous méprisez trop les kermesses.

La joie est une jolie chose, mon bon ami! non-seulement à goûter,

mais aussi à voir. Vous devriez une fois assister à une kermesse de

paysan. L'après-dinée, tout le village et les hameaux voisins sont sur

jambes; cent voitures de paysans, cent paysans aux joues rouges avec

des agrafes d'argent au pantalon et des boutons d'or à la cravate, qui

étendent un gros gras de jambe contre l'arbre du timon, et les petites

paysannes coquettement mises en vert clair et en rouge sombre avec des

rubans flottants à leurs chapeaux de paille, avec tout l'or qu'elles

ont à la tête et au bord de la robe, pas plus bas que les épaules.

Alors on dételle et on s'assied aux longues tables étroites sous les

hangars de la petite auberge: _le Cerf altéré ou le Dernier Stuiver_,

ou on flâne le long des petites boutiques, ou on se groupe autour de

petites loteries de carafes et de coupes peintes, d'étuis de bois et de

fourchettes d'acier. Et puis il faut voir les mines réjouies des petits

paysans avec leurs cheveux blonds et leurs dents blanches, occupés

à savourer un gâteau, et fourrant leur gain dans la poche de leur

pantalon, dans celle de leur pourpoint et jusque dans leur casquette;

ou les petites paysannes groupées autour d'une brouette avec des

anneaux d'or à un _cent_[1] la pièce, toutes avec une amande cassante

entre les dents et des noix muscades à la main. Ce n'est là que le

commencement.

Mais le soir, lorsque les fraîches filles et les mères encore

florissantes sont devant le violon avec des paysans et des domestiques,

et exécutent une danse pour quatre dutes:

Connaissez pas trois Écossaises?

Ne pouvez-vous donc pas danser?

et doivent s'embrasser, tandis que le joyeux musicien joue dans un coin

en raclant derrière le chevalet.

Il faudrait voir cela, Augustin; cela est beaucoup plus beau que d'être

blasé et philosophe, et vous verriez par là qu'on s'amuse d'autant plus

à mesure qu'on est plus simple de cœur et de sens. Mais il ne faut pas

y aller avec un visage de commissaire de police qui vient voir si tout

va bien et conformément à l'ordre; il ne faut pas non plus ce sourire

de pitié avec lequel certaines gens se l'ont faire leur portrait; vous

êtes au fond beaucoup trop bon pour vous le permettre; il ne faut

pas non plus prendre un air d'amabilité calculée, comme si ce devait

être pour les gens présents un grand honneur que vous leur faites en

venant les voir. Croyez-moi, le paysan remarque et sent par instinct

ce qui est blessant pour lui et ne vous confond jamais avec ce qu'il

appelle un homme commun. Non, il faut y venir avec un franc et ferme

sourire sur la bouche, comme si vous vouliez faire votre partie dans

la fête. Je vous promets que vous ressentirez plus de penchant pour

la chose que vous ne voudriez le croire. La joie est contagieuse;

mais il faut des dispositions pour cela, et l'on ne doit pas venir

à une kermesse hollandaise avec une aspiration vers l'Italie, où le

ciel est toujours bleu, etc., et ne pas non plus faire de pédantes

remarques comme celles-ci, par exemple, qu'un paysan hollandais est

d'une tout autre figure qu'un paysan normand, breton ou piémontais.

C'est pourquoi, ne pensez ni à la Normandie ni à la Bretagne, ni au

Piémont, mais uniquement aux Colins et aux Lubins de vaudeville avec

leurs chemisettes d'une blancheur de neige, des bretelles rouges, des

chapeaux sur l'oreille, garnis de précieux rubans, de fines mains,

de jolis visages et de tendres sentiments. La poésie, Augustin, est

partout; mais celle que l'on observe directement dans la réalité,

vaut mieux que celle qui est acquise ou survient à l'improviste,

comme un coup de vent. Beaucoup de gens comparent ce qu'ils trouvent

h ce qu'ils lisent au lieu de comparer ce qu'ils lisent à ce qu'ils

trouvent. Insensiblement et à la longue, ils se sont tellement pénétrés

des impressions de livres ou de scènes sous lesquelles leur âme

s'est exclusivement formée, qu'ils jureraient que c'est leur propre

expérience. Pas le moins du monde; cela fait justement qu'ils n'ont

jamais d'expérience personnelle, qu'ils n'en chercheront ni n'en

trouveront jamais, que jamais ils ne sauront étudier ni eux-mêmes,

ni leur temps, ni les hommes, et n'auront de toute chose qu'une idée

négative. «Ce n'est pas cela, ce n'est pas cela, comme dit maint

critique en lisant le titre d'un livre: ce serait mieux comme ceci, ce

serait bien comme cela, plutôt que de demander: «Qu'est-ce que c'est?»

«Ce n'est pas ma belle,» dit quelque autre; et il laisse là la belle

Gertrude. Mais la charmante Lisette, donc?--Pas davantage; mais la

blonde Barbe, Élisabeth ... mais tout l'alphabet? Rien de tout cela.

Puis-je savoir quelle est la belle de monsieur? La belle de monsieur

est un idéal indécis, flottant, vague, composé de vingt diverses

gravures anglaises et de cinquante lithographies de Grévedon avec

cinquante descriptions de jolies actrices, ou de charmantes maîtresses,

puisées dans les feuilletons et les mémoires. Il eût été mieux et

plus agréable de voir le beau hollandais sur un visage hollandais, le

plaisir hollandais dans le rire hollandais, le caractère hollandais

dans le cœur hollandais, et la poésie hollandaise dans les formes, les

situations et les faits hollandais: cela vaudrait beaucoup mieux que

ces gronderies, ces chagrins, ces afféteries par lesquels on semble

faire une figure, mais celle-ci manque tout à fait du véritable sens

philosophique ou poétique.

Ainsi en est-il surtout de la jouissance des plaisirs. Il est bien

rare, Augustin, que les choses qui ont été attachées à notre berceau

telle année, tel jour à titre de plaisirs, et qui, depuis cette année

et ce jour, ont été acceptées comme telles, manquent tout à fait

leur destination et soient complètement impuissantes à réjouir et à

rendre heureux les hommes à bonne conscience.--Pour d'autres, oui,

dites-vous, mais pas pour moi! Et pourquoi pas? La faute en est à

vous. C'est le bonheur des enfants de n'examiner ni rechercher s'il

y a un côté chagrin à ce que l'on présente comme plaisir. Il suffit

qu'ils soient satisfaits. Laisser envoler un papillon, c'est avoir du

plaisir; avoir un sac plein de chiques,--plaisir; faire une promenade

en voiture, un jour de vacance, assister à une veillée au lieu d'aller

au lit,--plaisir. Voilà leur philosophie. Quand on devient plus vieux,

on est sans cesse à examiner si telle ou telle chose, en tout ou en

partie, en ce qu'elle a, de trop et de trop peu, de vrai ou d'apparent,

est un plaisir, une véritable joie, une jouissance--ou si tout n'est

qu'illusion. Cela ne doit pas être: c'est bon quand on est vieux. Qui

vous donne, à vous et à vos égaux, le droit de tout embrouiller, et de

raisonner sur les plaisirs de la jeunesse avec votre caractère d'homme

mûr, comme si, à cet âge, on n'enviait pas toujours ses plaisirs au

jeune homme! Voilà le malheureux homme de vingt ans,--je le sais, mon

cher ami,--tout à coup _trop grand pour une terre_ qu'il ne connaît

pas, _trop délicat dans ses sentiments_, pour des plaisirs dont il

ne fait qu'entrevoir la grossièreté; puis, il renverse la coupe

rafraîchissante qui l'eût soulagé; puis il vit d'une vie retirée et

poétique, fait peut-être de mauvaises escarmouches de mots vides de

sens, et rimées, où il fait profession de _mépriser la matière, et sur

les ailes de l'aigle, de regarder le soleil en face_; et toutes sortes

de visions que jamais bon poëte n'a eues et, pendant ce temps-là,

la vraie poésie qui est en lui, est condamnée à un sommeil de mort.

Augustin, veillez-y! et acceptez cette lettre comme un petit cadeau de

kermesse.

Votre affectionné,

HILDEBRAND.

1839.

[Footnote 1: Monnaie qui forme la centième partie du florin, et

équivaut environ à _deux_ centimes.]

VIII

Les amis éloignés

C'est une sensation indéfinissable et un plaisir tout particulier que

de revoir, après une longue séparation, un ami des pays lointains.

Je l'ai goûté dans toute son intensité. Il m'est venu, tout à fait à

l'improviste, un de ces amis-là, auquel j'avais dit adieu en versant

beaucoup de larmes, cinq ans auparavant, et duquel j'avais eu, depuis,

peu de nouvelles. C'était Antoine, de Constantinople. Respectable

distance, d'ici à l'Hellespont! lecteur, et qui, je l'espère, vous

remplira de respect pour nous deux; il me semble au moins que cela

me rend très-intéressant, d'avoir un ami si loin, et pourtant je

préférerais voir tous mes amis à l'intérieur des frontières de la bonne

Hollande.

La chambre obscure · 第 5 / 18 段