mon ami, que cet article doit être devenu très-cher et que, par suite,
il doit être affreusement altéré. Je suis convaincu que dans toute
église, y compris le dominé, il y a plus de cent humoristes réunis. On
n'entre pas dans un café, on ne voyage pas en diligence, bien plus,
on ne peut se mettre dans une voiture supplémentaire, sans y trouver
un humoriste. Tout le pays en est empoisonné; humoristes en rimes,
humoristes en prose, savants humoristes, humoristes domestiques, hauts
humoristes, bas humoristes, humoristes hybrides, humoristes fleuris,
humoristes de texte, humoristes du bon mot, humoristes détestant et
caressant les femmes, humoristes, sentimentaux, humoristes inégaux,
humoristes penseurs, humoristes auteurs de livres, de critiques, de
mélanges, de lettres, de préface, de feuille de titre; humoristes qui
injurient les grandes gens et déclarent qu'ils n'ont pas un grain de
sentiment, parce qu'ils ont un domestique avec des galons à l'habit et
une pendule à musique; humoristes qui parlent des mendiants dans les
livres et se font transporter à l'hospice Frédéric par la société de
bienfaisance; humoristes voyageurs, humoristes sédentaires, humoristes
de jardins et de berceaux, dont les femmes sont occupées à autre chose
qu'à humoriser, et enfin les simples humoristes, du plat pays, bien
qu'ils aient perdu un peu de leur simplesse, à tel point que vous
pourriez penser qu'ils sont innocents, mais c'est tout amabilité; je
ne parle pas des humoristes éminemment facétieux, très-infaillibles
et très-insignifiants. O Hildebrand, il y en a de cent espèces, et je
n'en parle pas, car ils sortent de terre, et je ne sais pas bien si,
comme il en est des plantes, on fait mieux de les ranger d'après les
_parties essentielles_, ou d'après _l'habitus_, ou d'après un _systema
naturale_, un _systema artificiale_, ce qui est proprement, quant au
style, actuellement la question à la mode sur laquelle, en français, et
en latin, en style poli et en style acerbe, vous pouvez lire beaucoup
de choses religieuses dites d'un ton suffisant.
Et cependant, je ne puis comprendre comment, avec tant d'humour, il
est possible qu'on n'en vienne pas à en donner au monde une meilleure
définition! Dieu du ciel! nous nageons, dans l'humour, et personne
n'a d'haleine pour dire ce que c'est que cette liqueur. Je commence
à croire nous nous y noierons. Dans ce cas, on ne peut assez tôt
créer une société de sauvetage pour les humoristes ou une société
de suppression, ou au moins de tempérance, sous la devise: _Laissez
reposer votre humour_: Jean-Paul prend le sublime par les jambes,
le retourne avec une force rapponique et dit: «Voilà l'humour! ce
n'est rien autre chose que le sublime, les pieds en l'air[1].» J'ai
tout respect dans les œuvres d'art, mais Jean-Paul était parfois un
humoriste bien obscur. Bilderdyk dit quelque part, et si ce n'est
dans ses livres, je le tiens de sa bouche, que c'est précisément la
_neskheid_: mais _hooft_ et _neskheid_ sont, quoi que _Tesfelschade_ y
puisse faire, des humoristes tellement vieux, que je crains bien que
cette explication de la chose n'éclaire guère la question. Et après
tout, qu'a-t-on en général à faire avec cela? Les humoristes existent
en grand nombre et se multiplient tous les jours. Un beau matin, nous
verrons un haras royal d'humoristes. Qui sait ce qui pourrait en
sortir? Au commencement, une révolution humoristique, et, à la fin,
un ordre humoristique de choses, avec une vieille maîtresse sur le
trône et un cercle de journaliers sentimentaux au ministère. Dans la
salle de réunion sont assis les simples et innocents petits enfants;
l'armée se composera de lâches, au cœur de pigeon, sous le nom sublime
d'âmes compatissantes; l'emploi de juge sera rempli par des hommes
qui se prononceront contre toute punition; personne, s'il n'est déjà
vieux, ne se mêlera d'écrire, d'être poëte ou savant, et ne sera compté
comme l'espoir du pays, à l'exception des humoristes eux-mêmes; chacun
d'eux aura un bon oncle ou un innocent cousin; mais, à l'exception
de ces chers enfants, les jeunes gens seront envoyés hors du pays
connue une mauvaise invention. Plus de noblesse, plus de richesse,
plus de domestiques en livrée, plus de foie gras, plus de cages pour
les oiseaux et plus de modes pour les dames; mais une importation
considérable de paletots de maison, de vieilles pantoufles, de pipes,
de cannes de jardin, de livres pour les enfants, de Mère-l'Oie.
Ce que je vous supplie de ne pas faire, Hildebrand, c'est de vous
rallier aux humoristes.
[Footnote 1: «L'humour est le romantique comique, le rebours du
sublime, ou le fini sur l'infini, l'intelligence est tournée sur
l'idée.»]
VI
LE TREKSCHNIT, LA DILIGENCE, LE BATEAU À VAPEUR ET LE CHEMIN DE FER.
On est occupé, dans ma patrie, à établir des chemins de fer. Il a fallu
bien du temps avant qu'on y arrive. Les plans reposaient toujours chez
nous sur le _trekschnit_; la ligne se brise au moins six fois avant
d'arriver à sa destination; enfin, on arrive! Mais ciel! que cela dure
longtemps avant que l'on ait ses bagages; avant que la chaufferette,
la haridelle et le parapluie soient remis aux mains du brouettier.
Quant à moi, je suis un Hollandais de vieille souche; mais j'ai, entre
autres vices non patriotiques, une impatience qui n'est rien moins que
hollandaise: bien que je puisse me rendre cette justice, et déclarer
qu'il n'y a personne au monde qui tire d'embarras, avec plus de calme,
une jolie femme et un tricot de coton ou de soie. Quant au reste,
c'est tout autre chose. Pour faire tout ce qui doit être fait, j'ai la
plus admirable patience; j'ai du respect pour les choses qu'il faut
faire lentement: mais ne rien faire m'ennuie terriblement; je ne puis
attendre: cela me fait souffrir. La vie est trop courte, et mon sang
coule vite. _Festina lentè, recté, sed festina._ Quant aux chemins de
fer, en particulier, je les attends depuis des années, non pas que
j'y aie quelque intérêt commercial ou financier, mais à cause d'un
pari que j'ai fait, et uniquement parce qu'il n'y a encore aucun moyen
de transport qui me plaise, excepté pourtant ma propre voiture et des
chevaux de poste, dont, pour certaines raisons graves, je ne pouvais
que rarement faire usage.
Pour ce qui est du _trekschnit_, j'ai déjà laissé voir mon sentiment.
Il est vrai qu'on peut y lire, y jouer aux dominos, aux dames, et, si
le batelier a de l'encre à bord et que vous ayez emporté une plume
avec vous (car la sienne est toute noire de la tête au pied), vous
pouvez même écrire, quoique la petite table se trouve au _roef_, un
peu éloignée du siège. Mais avec tout cela, si vous assurez que vous
êtes assis à votre aise, je vous tiens, avec votre permission, pour
une créature contrefaite, ou pour un petit être pas plus haut que
mon genou; et assurément vous n'êtes point un gaillard de cinq pieds
sept pouces, comme votre humble serviteur. Puis il y a quelque chose
de douloureux dans le mouvement du _trekschnit_ qui rend ennuyeux
le livre le plus amusant et vous ralentit dans votre ardeur pour le
jeu; mais surtout il y a dans le _trekschnit_ un génie de bavardage
d'une misérable espèce. Les conversations qui s'y engagent sont
toutes composées des mêmes ingrédients et tombent toutes dans le
même ton monotone. Les anecdotes du _trekschnit_ sont parfaitement
insupportables; ajoutez-y cette affreuse question souvent répétée:
«À quelle distance sommes-nous, batelier?» et l'éternel: «Allons, il
faut payer,» quand l'homme vient chercher son argent. Ne condamnez
pas légèrement les passagers, si vous arrivez à un tel abaissement
d'esprit. Dès que la tombe s'ouvre devant nous, on ne rougit pas d'une
seule faiblesse. On sent du plaisir et de l'intérêt à parler du son
des cloches, du prix des vivres et de cette grave question: «Vaut-il
mieux aller se promener après midi ou faire un petit somme?» On a
besoin de raisonner et de barguigner sur des frivolités. Oui, le démon
de l'endroit vous domine tellement, qu'il vous réduit souvent presqu'à
vous faire additionner la des avantages du _trekschnit._ Vous entendrez
toujours somme aussi vos compagnons de voyage prêter l'oreille avec
attention au nom de _trekschniten_ et de diligences qui font le
trajet en un jour. La triste et pénible impression dont Vous souffrez
s'aggrave encore par la lecture du tarif, par la vue d'un bougeoir en
cuivre, par le petit crachoir triangulaire en fer-blanc, et le reste
du petit mobilier. Puis vous êtes frappe de la gravité prudente avec
laquelle le batelier tire d'abord une clef de sa poche, ouvre le petit
tiroir de la table, et enfin en tire une longue pipe. Je ne crois pas
que personne ait jamais eu une pensée spirituelle dans un _trekschnit._
Au contraire, le _roef_ est l'atmosphère naturelle de tous les
préjugés, le lieu où se conservent scrupuleusement toutes les vieilles
idées, l'école de tous les laids et vils défauts. Il y a des exemples
d'hommes qui, pour avoir été trop en _trekschnit_, sont devenus lâches,
rampants, avares, entêtés et importuns.
En général, le _roef_ est consacré aux gens qui en font le personnel
ordinaire. Là sont les ouvriers fashionables qui ont un métier qui
traîne, comme les tourneurs en ivoire, les horlogers, bonnes gens
qui vont recueillir un héritage, la femme avec un petit pain dans le
ridicule, l'homme avec une tabatière à musique; de jeunes fabricants
de pain d'épice, qui ne veulent pas paraître ce qu'ils sont, avec une
sorte de constellation sur la poitrine, consistant en trois boutons de
chemise ciselés et une éclatante épingle de cravate, avec une pierre
jaune taillée à facettes, beaucoup trop grande pour être authentique;
de petits rentiers de cinquante à soixante ans, qui ont le couvercle
de pipe en argent, avec des glands en bois de palmier; d'honorables
libraires qui ont trôné vingt-cinq ans derrière le même comptoir, et
montrent pour preuve une tabatière d'argent avec inscription; des mères
avec des enfants endormis, et qui en ont laissé un petit à la maison,
lequel à huit ans connaît déjà le français; des ménagères qui disent
_urvé_ et _ikh eeft_; des caméristes qui veulent se faire passer pour
leurs maîtresses, et qui parlent de notre campagne où un pont doit être
construit, et où, à leur grande honte, un garçon jardinier les a reçues
avec un baiser; de demi-malades qui vont consulter un _profester_; des
demoiselles qui passent pour une pièce de treize sous et demi; des
mauvais plaisants qui ont l'esprit de parler des dangers terribles
qui caractérisent les voyages en _trekschnit_, et les malheureux qui
ne pourront arriver chez eux à moins qu'ils n'arrivent à temps pour
l'autre _trekschnit_ de huit heures. Je ne vous parle pas des vers,
sorte d'insectes affreux qui prennent leur vol au mois de septembre sur
toutes les chaussées qui aboutissent aux villes académiques.
* * * * *
Le personnel de la diligence a un tout autre caractère: en général, il
est plus à la hauteur de son siècle. Il a plus d'actualité, mais en
même temps il y a plus de différence. En diligence, vous voyagez avec
des personnages politiques, avec des étudiants, avec des messieurs qui
vont à une audience, avec des inspecteurs d'écoles et des membres des
commissions provinciales, avec des hommes de bourse, des marchands de
chevaux et des entrepreneurs en large redingote de drap bleu, avec des
commis voyageurs au doigt desquels brille un large anneau, le plus
souvent une améthiste; ils voyagent dans le dernier compartiment, sont
très-familiers avec les conducteurs, connaissent les chevaux par leur
nom et comparent les services relatifs des diverses entreprises de
poste avec des poëtes qui vont faire une _lecture_; de nobles dames qui
regardent comme au-dessous de leur condition de voyager en diligence
et se vengent de cette humiliation par leur mine rébarbative; avec
des jeunes filles qui sont embarrassées et qui prennent en mal qu'un
monsieur étranger soit poli envers elles; avec des tantes bienfaisantes
qui sont surveillées jusqu'au lieu de leur destination par une douzaine
d'enfants qu'elles ont gâtés depuis des années; avec des capitaines
de navires marchands fumant de longs cigares de Curaçao; avec des
chasseurs qui font plus d'attention à leur arme qu'à la pointe de vos
pieds; avec des personnes fort remuantes qui sont éternellement entre
les roues, et vous additionnent combien elles ont vu de pays dans une
semaine; avec un monsieur scrupuleux qui, par obéissance, doit occuper
le numéro 1; avec un gros monsieur à l'ample poitrine qui veut que tout
soit ouvert, et avec un monsieur maigre et allongé qui ouvre le collet
de sa redingote, se blottit dans son coin, parle du méchant temps et
veut vous laisser étouffer; des individus qui n'aiment à parler que des
viandes qu'ils aiment le mieux, et trouvent partout des connaissances;
des mécontents qui maugréent contre tout; souvent avec un entant qui
paye demi-place ou un chien dont vous avez trop peur, et souvent,
très-souvent avec un homme trop peu poli. Tel est, d'ordinaire, le
contenu d'une diligence.
De tous ces gens, il y en a beaucoup qu'il faut compter parmi les
inconvénients de cette manière de voyage, et je propose de les partager
en trois classes, savoir:
Les dormeurs,
Les fumeurs,
Les bavards.
Les dormeurs sont pour moi au plus bas degré de l'incommodité. Les
désagréments qu'ils vous causent sont aux trois quarts négatifs, mais,
voyez-vous, ils ronflent parfois, et ils sont insupportables, quand
on doit passer devant eux pour entrer ou sortir aux lieux de relais,
et enfin ils ne cessent de s'allonger et de prendre leurs aises. Leur
postérieur, leurs coudes, leurs genoux, tout s'étale; et j'ai voyagé
avec des compagnons de route endormis qui, dans un trajet de moins de
quatre heures, avaient doublé de volume. Du reste, il faut bien que
je les trouve supportables, attendu que, la plupart du temps, j'ai
l'honneur de faire partie de leur classe. Suivent les fumeurs! Il y a
bien longtemps de cela, mes amis, que les pipes de Gonda étaient encore
comme il faut, les étuis à cigares en fer-blanc et les pipes d'argent
encore à la mode; pas un homme bien élevé, pas un commis voyageur,
pas un gamin même (race la plus impudente qu'il y ait au monde) n'eût
allumé une feuille de tabac sans demander respectueusement: «Cela ne
dérange-t-il personne?» ou au moins «Cela ne dérange-t-il pas ces
dames?» Bien que l'intérieur des chambres fût consacré à la pipe (qui
avait reçu l'épithète de patriotique), en dehors de la maison, on
ne fumait qu'avec l'assentiment et l'approbation de toutes les voix,
et, si on pouvait l'obtenir, on en faisait usage avec discrétion; on
fumait avec une certaine délicatesse, de petits nuages. Cela n'a plus
lieu présentement. Je vois les plus civilisés, les plus galants de
nos jeunes gentilshommes, les plus timides et les plus craintifs de
nos messieurs de la bourgeoisie, les plus maniérés de nos clercs de
comptoir, avec gilet et sous-gilet, franchir sans façon le marchepied
de la voiture avec une pipe en feu ou un cigare allumé, et, après
avoir fumé pendant une dizaine de minutes, demandant à peine: «Cela ne
dérange-t-il pas?» et sans attendre la réponse ni se laisser émouvoir
par la toux de la plus aimable fille du monde, si elle a le malheur
de ne pas être jolie, et continuant à infecter tout le monde. Nos
dames--débonnaires comme elles le sont--n'osent jamais dire non...
Moi, je maudis ce _non_ dont je me suis chargé et dont je vais me
charger encore en racontant le fait ici aux messieurs, mais surtout
aux très-jeunes messieurs; j'en connais un qui est terrible. J'ai,
un jour, dit _non._ C'était entre Harlem et Leyde; la vérité est que
tous les carreaux étaient fermés et que nous devions respirer à douze
personnes six cigares et rester en vie; mais comme je fus maltraité par
l'homme qui était assis à côté de moi et avait toujours quelque chose
à dire tantôt sur mon chapeau, tantôt sur mon parapluie, puis sur mes
pieds, sur mon manteau et puis sur rien du tout! vraiment je n'étais
pas sûr de ma vie. Aussi lotit le monde est-il mis aujourd'hui sur le
pied du tabac à fumer; cet art appartient tout à fait à la vie publique
et tout son matériel est devenu aussi portatif que possible; chaque
voiture est une ambulance à tabac, toutes les élégantes longueurs
de l'art de fumer ont été abrégées; plus de classique et oblongue
tabatière en laque de Chine, avec la signature du propriétaire sur la
couverture, mais des sacs à tabac faits d'une dégoûtante vessie de
porc et suspendue par une petite courroie rouge à la boutonnière. À
dire vrai, toutes les poches d'habit sont des sacs à tabac, et, quand
vous voyez réunie une société de messieurs comme il faut de divers
calibres et de divers mérites, vous pouvez toujours compter que, l'un
dans l'autre, ils valent de six à huit _stuivers_, uniquement par les
cigares qu'ils portent sur eux. Plus d'élégant porte-cigares, droit ou
recourbé, où la fumée est distillée; non, l'affreux petit rouleau tel
qu'il sort des sales doigts de l'apprenti marchand de tabac, et tiré
d'un petit sac de papier et mis directement dans la bouche; et y a-t-il
rien d'équivoque comme la jouissance qu'il vous procure! Ajoutez à cela
que de temps en temps il est souillé et manié par les mains du premier
venu qui vous emprunte un feu impur. Plus de propres et blanches pipes
de Gonda, armées d'un prudent couvercle, mais un tuyau grossier, en
forme de serpent, puant, imbibé de saleté; puis les allumettes à la
nouvelle mode, qui font sauter un homme en arrière quand elles éclatent
et qui dégagent un oxygène qui vous fait tourner le cœur. Oh! quand
toutes ces effrayantes images me viennent à l'esprit, quand ma pensée
s'épanche dans la pure atmosphère de ma chambre d'étude, où, depuis
que le feu a bien brûlé dans l'autre, il n'y a que la proportion de
vingt et une parties d'oxygène et soixante-dix-neuf parties d'azote
(nouveau calcul); lorsque, dis-je, ma pensée s'enfonce dans toutes ces
affreuses idées et que je songe que souvent encore, très-souvent en
ma vie, je devais braver l'immersion dans un bain de fumée d'herbes de
toute qualité, vraiment mon cœur se serre et je déplore la cruauté de
mes semblables, moitié à cause de la faiblesse de mon estomac, moitié à
cause de la délicatesse de mon palais, qui ne me permettent pas, comme
disaient nos pères, de _sucer du tabac._ Car de même qu'on doit prendre
des voleurs avec des voleurs et des menteurs avec des mensonges, il
faut aussi, dit-on, fumer pour pouvoir supporter des fumeurs.
J'en viens aux bavards et aux babillards par excellence. Ils sont pires
que les fumeurs, parce qu'ils blessent ce qu'il y a de plus noble en
vous, la tête et le cœur, ce que ces derniers ne font point, à moins
qu'ils ne vous rendent grognon,--mais j'espère toujours que vous êtes
un philosophe. Les fumeurs vous rendent malade, les bavards malheureux.
Il est vrai, vous n'avez pas besoin de les écouter; mais comment se
résigner à passer pour un rustre complet? Vous pouvez faire semblant de
dormir, souvent même ils ne vous adressent pas une fois la parole, mais
ils n'en parlent que plus haut à votre voisin ou à votre vis-à-vis.
Oui, ce sont eux qui, par leur voix criarde, sont parvenus à dominer le
bruit des roues les plus bruyantes et des portières les plus jaseuses.
Oh! que dans un pays où les chaussées sont si excellentes, on fasse
et on tolère de si mauvaises diligences! Mais ici, je rends hommage
à qui de droit, nobles Van Gend et Loos, Veldhorst et Van Koppen,
chauds amis de l'humanité! Dans vos voitures, on est assis sur de
larges bancs; vos places sont amples, vos coussins et vos dossiers
bien bourrés, vos caisses profondes, vos ressorts flexibles, vos
roues larges; vos portières bien fermées, vos vitres modestement
silencieuses, et vos quatre chevaux toujours au trot régulier. Mais
beaucoup de vos collègues nous mettent dans une boîte cahoteuse,
étroite, retentissante, sale, humide, qui vous fait tourner la tête;
une sorte de grande patraque bruyante sur quatre roues; dans les unes,
nous n'avons pas de place pour nos cuisses; dans d'autres, pas d'espace
pour nos genoux; de celle-ci nous sortons les pieds gelés, de celle-là
la nuque roidie; nous nous rendons malades, nous gagnons mal à la tête,
nous croyons devenir fous du bourdonnement qui assiège nos oreilles et
de l'ébranlement continuel de nos pieds; et souvent, au bouleversement
de nos entrailles, nous nous demandons avec inquiétude lequel serait le
plus heureux, d'en sortir mort ou vivant!
Mort ou vivant ! oui, c'est là le danger! Dans un pays où la police ne
surveille pas les harnais des chevaux ni les essieux des roues, et où,
dans la plupart des lieux, le bagage que l'on charge n'est ni pesé ni
compté, comment se fait-il qu'il n'arrive que si peu de malheurs?
* * * * *
Le bateau à vapeur,--me dis-je à moi-même,--améliorera et surpassera
tout, et je pris une place de Rotterdam à Nimègue: il me donnera les
moyens de transport et me réconciliera avec les voyages, le rapide,
vaste, commode, gracieux, sociable et riche bateau à vapeur. N'est-ce
pas une île flottante de plaisirs, un palais à vapeur enchanté, un
paradis sur l'eau? Oui, c'est un café ambulant, dît-on. Pour de petites
distances, rien de plus agréable qu'un bateau à vapeur. Mais c'est
pour les grandes qu'on en a besoin. Ne dites pas: «On y est aussi bien
qu'à la maison.» Il est vrai qu'on y est assis sur de larges bancs avec
de doux coussins, à de belles tables luisantes; on peut y avoir tout
ce qu'on désire et y faire tout ce qu'on veut. Mais ce choc sec comme
celui d'un cheval qui prend le grand trot, rôdeur mélangée d'huile et
de charbon, la cherté des vivres, les prétentions du maître d'hôtel, la
mauvaise nourriture et l'ennui, voilà toutes choses qu'on n'a pas à la
maison. Je dis ennui; car en quel lieu du monde rencontre-t-on plus de
gens qui voyagent pour leur plaisir qu'à bord des bateaux à vapeur? et
qu'y a-t-il de plus ennuyeux que leur société?