Ainsi, celui qui étudie la nature, qui le dimanche néglige de

fréquenter l'église, ou qui est allé au sermon du matin, ce que j'aime

mieux supposer, et entre dix et onze heures arrive au bois, à la plaine

et au camp des Vaches (le nom n'est-il pas harmonieux?), rencontre

des essaims d'oiseaux de fête reçus par la digne ville de Harlem et

partis d'Amsterdam par le _trekschnit_ de sept heures. Les hommes sont

mis en bleu ou en noir, ont de la boue humide à leurs pantalons, des

favoris bien frisés. Ils sont pourvus de longues pipes de terre, avec

lesquelles ils fument, ou qu'ils tiennent négligemment par la tête,

entre les doigts, en laissant d'un air indifférent le tuyau pendre en

bas. Remarquez les parapluies. Les femmes sont vêtues de blanc. Elles

relèvent leurs jupes aussi souvent qu'elles marchent au-dessus d'une

goutte d'eau, et les portent tout à fait relevées par des épingles,

lorsqu'il y a des mares d'eau formées par la pluie du samedi. Elles

mangent continuellement des choses qu'elles tirent de leur sac;

plusieurs ont dans le nombre des langes noués et des vivres. On

rencontre ordinairement, dans les groupes de neuf, deux hommes sur sept

femmes. Ils s'en vont assez loin, jusqu'à Heemstede ou le Glin, mais

passent l'après-midi à traîner les pieds en buvant une cruche de bière

au Faucon-Vert ou à l'arbre des Fraises, pour repartir par le dernier

_trekschnit_ pour Amsterdam, tandis que les langes sont transformés de

bissac en corbeille pour rapporter des fleurs à la maison, lesquelles

pendent, trois semaines, dans un pot au lait en terre et sans anse,

dans un petit coin au haut de l'escalier d'une cave, ici sans lumière,

et là sous les émanations d'une rigole puante, font le bonheur et la

richesse de celui qui vend du fil ou du ruban, ou est en même temps

entremetteur, ou de quelqu'un qui vend de la tourbe ou du bois.

Si l'observateur de la nature poursuit sa route, il voit en passant

d'abord une troupe semblable, qui s'amuse a la vue du pavillon, et dont

les individus, pour se convaincre que ce n'est pas un rêve, s'attachent

des deux mains aux barres de fer de la barrière, ne pouvant, comprendre

comment il est possible qu'il y ait tant de gentillesse et de gaieté

dans le Laocoon, mais tombant d'accord sur ce point, que le frontispice

signifie _Walleen._

L'observateur de la nature déjà nommé quitte l'allée pour partager le

ravissement de ces étrangers, mais va par un petit sentier charmant où

le soleil du matin se joue gaiement dans les grands arbres au-dessus

des maisons. Il dépasse en se promenant une birouchette jaune et un

char à bancs bleu, qu'il voit dételés à l'ombre des arbres, comme pour

attirer là quelqu'un de leurs semblables. Tout est morne et silencieux;

c'est une charmante matinée. Un seul monsieur avec un paletot brun,

un pantalon d'été, des bas anglais tachetés, des souliers bas et un

extérieur éminemment fashionable, est assis à une table de marbre, aux

armes d'Amsterdam, devant la porte, très à son aise à lire un livre. Un

gros monsieur à joues rouges, au ventre proéminent, avec une redingote

noire, lit un journal en s'appuyant sur sa canne, assis sur une chaise

sans table. Une jeune femme, récemment relevée de couches et encore

un peu pâle, est assise à une autre table, sur laquelle est servi un

déjeuner, avec un joli petit bonnet à rubans bleus et une petite jupe

bleu clair, couchée à son aise sur sa chaise et occupée à tricoter;

elle jette de temps en temps un regard sur la bonne d'enfant qui, avec

une cornette d'Amsterdam sur la tête, ou plutôt à la tête, car cette

sorte de bonnets laisse les cheveux à découvert jusqu'à la couronne,

et une robe rose avec un tablier noir et des rubans croisés sur des

souliers de lasting, juste comme madame se promène tranquillement dans

le sentier semé de coquilles, tenant d'une main gantée un enfant de

deux ans, couvert d'un petit chapeau à bords retombants avec des rubans

d'un rose rouge, et de l'autre un de trois ans en lisière; et toutes

les fois qu'elle rencontre quelqu'un à qui elle veut donner une bonne

idée de son éducation et de ses services, elle se hâte de répéter à ces

enfants le solennel Urve[2].

--Ne parlez-vous pas à monsieur, Georgette? Fi! François, que

faites-vous de vos mains avec ces coquilles?

À l'allée du Cerf, se montrent çà et là quelques couples de jeunes

dames tête nue et dans un costume qu'elles nomment _tout à fait de

campagne_, et particulièrement caractérisé par des tabliers de soie

hauts en couleur; elles sont occupées à donner à manger à leurs _chères

petites bêtes._ Celles-ci sont les heureuses privilégiées, logées chez

Stoffels. À la société, il n'y a encore personne; mais une couple de

garçons, un homme fait et l'autre qui ne le sera jamais, sont l'un

vis-à-vis de l'autre dans la porte centrale vitrée, les mains derrière

le dos, à admirer le talent du veilleur que les messieurs de _la Foi

doit paraître_ ont mis là dans l'occasion, pour voir les vaisseaux

qui traversent le Spaerne. Dans le logement du coin se trouve une

famille de Zaandam, arrivée hier; tous les hommes sont grands, et vêtus

uniformément d'habits bleus, avec des cravates noires et des cois

blancs; les femmes avec la coiffure nationale et des dents noires. Ils

boivent déjà du café et se l'ont instruire par l'hôte, qui prend la

liberté de rester sur la porte, de plusieurs choses dignes d'être sues.

Remarquez-vous contre les piliers, et de plus appuyé sur un bâton, un

homme infirme? c'est moins un mendiant qu'un homme qui attend l'aumône;

un de ces hommes immortels que les plus vieux Harlemmois ont toujours

vus aussi vieux et aussi mutilés. Quelques-uns le soupçonnent d'être

en dessous un rapporteur; je ne le crois pas; mais s'il l'est, c'est

seulement pour rapporter comment les petits enfants dépensent au bois

l'argent de leurs grands-pères.

Le bois reste dans cet état jusqu'à onze heures ou onze heures et

demie; alors l'élite des promeneurs harlemmois y apparaît. Elle se

compose principalement de ceux qui, les six autres jours liés à leur

place ou à leur métier, doivent se dispenser de toute promenade et

par conséquent ont grand appétit le dimanche. Ce sont des petits

boutiquiers avec des redingotes à longues manches; les libraires qui

portent de la ouate; les maîtres de métiers avec de hauts chapeaux et

de longs reins; tous avec leurs femmes et avec leurs filles, vêtues

trois degrés au-dessus de leur condition. Ils ne sont accompagnés de

leurs fils que dans ce cas particulier, c'est-à-dire quand ceux-ci

n'ont pas assez fait leur chemin dans le monde pour avoir honte de

leurs parents; car il y a parmi eux des clercs de secrétaire, des

sous-maîtres et de petits marchands de fleurs; mais si ce n'est pas

le cas, vous pouvez être sûr que le père et le fils se promènent avec

les mêmes rotins. Pour le reste, vous ne remarquez qu'un jeune homme

d'une condition supérieure, soit un clerc de notaire ou un surnuméraire

près du gouvernement de la Hollande septentrionale, lequel, étant sans

valeur, ne sait pas trouver une créature à laquelle il doive rendre une

visite après le service divin; mais il marche vers Stoffels, et surpris

de ne rencontrer personne de sa connaissance, aidé par le chien de

l'hôte, qui témoigne par sa sympathie entraînante que monsieur est un

habitué.

Ce n'est, qu'au bout de deux ou trois heures que les graves bourgeois

de la ville les suivent. Le fabricant avec sa famille, le notaire avec

la sienne, le libraire avec la sienne, et les enfants du monde du

ministre, sans leurs parents. Viennent ensuite les marchands de fleurs,

des petits marchands du bois avec leur femme et leur postérité. Plus

loin, on remarque les sœurs avec leurs premiers voiles, qui vont à la

rencontre de leurs frères en redingote; puis une seule voiture, celle,

par exemple, du docteur qui va faire un tour avec son meilleur véhicule

et sa femme, et rencontre la voiture du grainetier, à qui son plaisir

ne coûte point d'argent; devant, c'est la demi-fortune d'un petit

rentier, puis la voiture laquée, avec les noirs coursiers, du banquier

en vogue, et la voiture du fils du directeur des écoles gardiennes; le

tout traversé et dépassé par les chars à bancs d'Amsterdam, à douze

personnes, mais où il y en a quatorze avec un enfant, et des calèches

pour trois où il y en a cinq avec une boîte à chapeau; je dois dire que

la plupart de ces derniers détellent en ville.

Il arriva ainsi que nous passâmes à trois la porte du bois et nous

rencontrâmes nécessairement les petits boutiquiers qui revenaient, les

teneurs de livres avec leur Annette, les hauts chapeaux, les longs

corps, etc.; et ils annonçaient l'arrivée des notaires, des fabricants,

des marchands de livres, des apothicaires, des marchands de fleurs, des

sœurs et des frères, etc., qui étaient derrière nous.

--Comme vos concitoyens ont l'air peu fashionable! dit Nurks avec ce

rire particulier que les Anglais nomment _a sneer_, en brisant un

entretien très-agréable et en reprenant immédiatement la parole pour

m'empêcher de répondre.

Quelques arbres plus loin, il me répéta la même méchanceté en s'écriant:

--Je croyais qu'il y avait tant de beau monde dans votre Harlem?

Et il ne me permit pas de dire que toute la bourgeoisie était derrière

nous, laquelle, une heure plus tard, serait remplacée par les

fonctionnaires supérieurs, puis ceux-ci suivis par la haute volée. Je

savais cela tout aussi bien que lui.

Nous prîmes place près de Stoffels. Les impolitesses qui jusque-là nous

avaient été faites à nous deux n'étaient pas encore oubliées qu'elles

étaient déjà remises à notre disposition. Je n'étais pas encore assis

que Nurks s'écriait comme pour le faire entendre aux sociétés voisines:

--Ciel! Hild, quel beau gilet vous avez là! Je ne vous l'avais pas

encore vu. C'est dommage que la façon est de deux modes en arrière.

Le vilain personnage avait clairement vu ce que je me préparais en

regardant de temps en temps avec une fervente bienveillance. Je

fourrai bien vite mes jambes sous la table, car il m'était arrivé

soixante-quinze fois au moins, que, regardant avec curiosité, il avait

aperçu, avec son nez allongé, l'extrémité de mes souliers et m'avait

demandé: «Que laissez-vous faire à ces piétineurs de tourbes?»

D'un bon chien frisé qui était caressé avec effusion pari vieillard, il

disait: «Quelle rosse!» d'une paire de chevaux blancs qui s'arrêtèrent

devant la porte et dont le propriétaire était très-fier: «Vilaines

bêtes!» d'un enfant dans langes qui se promenait depuis six heures

et demie, et qui avait l'air terriblement échauffé: «Si j'avais un

moutard comme cela, je lui mettrais une pierre au cou.» Et tout cela se

disait assez haut pour être entendu par les propriétaires respectifs

de la rosse, des vilaines bêtes et du jeune nourrisson. Il y avait là

un homme d'une physionomie imposante, dont le bonheur était à demi

troublé, parce qu'ayant été voir, le matin, des fleurs à la société

de Flore, son pantalon s'était accroché à un clou en passant le long

d'un grand bac. Il n'y avait pas fait grande attention; mais assis

à fumer tranquillement un cigare au bois, il découvre au milieu de

ses réflexions un petit accroc à son pantalon juste près du genou.

Il ne l'a pas plutôt vu, qu'il jette par-dessus, avec une grande

dextérité, son foulard de soie, mais trop tard pour échapper à la

remarque de Nurks, qui justement au même instant disait: «J'aime bien

un petit-clair de lune comme cela.» L'amateur de fleurs rougit comme un

_cactus speciosus_, et pour cacher cette rougeur, dans son trouble il

prit son foulard pour se moucher, si bien que la lune perça tout à coup

de nouveau au travers des nuages, à la grande joie d'une société de

demoiselles et de messieurs d'un magasin d'Amsterdam qui, ce jour-là,

auraient bien voulu se faire prendre pour des demoiselles d'honneur et

des chambellans de Sa Majesté le roi.

--Est-ce là un habit de votre père? demanda facétieusement Nurks

au garçon qui lui apportait sa limonade, et qui assurément n'était

nullement gêné dans ses mouvements par le vêtement en question.

--Je n'ai pas de père, dit le pauvre garçon.

Et ce mot m'alla à l'âme.

Le beau monde parut avec toutes ses odeurs et ses couleurs distinguées,

avec tout son luxe de plumes, de châles, de parasols, de mantilles,

d'amazones, de cochers, de voitures et de chevaux de selle. J'avais

eu le malheur d'annoncer d'avance à Nurks qu'il verrait un nouvel et

brillant, équipage. Comme son œil ne l'aperçut pas d'abord, il me

demanda avec impatience:

--Quand viendra donc le bel équipage dont vous m'avez parlé?

Et il en était ainsi pour tout, au grand dépit de Boerhave, qui

cependant était sans gêne dans ses allures, mais dont le cordon de

montre était affreusement fixé par Nurks, si bien qu'il croyait à

chaque instant qu'il allait recevoir un trait, et qu'il finit par

fermer sa redingote. Je ne me rappelle que deux désagréments que Nurks

fit subir à mon bon médecin. Voici l'un: nous parlions des malheurs

qui peuvent arriver en nageant. Par une chaude journée d'été, c'est

une volupté que de parler d'eau. Boerhave raconta un trait éclatant

d'abnégation de soi-même d'un nageur, trait assez extraordinaire pour

mériter toutes les médailles de la société _Tot nut van Algemeen_[3],

si celle-ci n'avait pris pour règle de ne les accorder en récompense

qu'à ceux qui ne savent pas nager, mais du moins assez extraordinaire

pour ne pas émouvoir vivement même un cœur de pierre. Cependant Nurks

l'entendit avec la plus parfaite indifférence; il s'occupa même pendant

le récit de toutes sortes d'autres choses. Ainsi, par exemple, il

semblait s'occuper avec ardeur à former artistement des cercles de

fumée de tabac; puis il soufflait tout à fait, dans l'attitude d'un

homme qui n'a absolument rien autre chose à faire, la cendre de cigare

de son genou et même de la table, puis il semblait accorder toute son

attention et tout son intérêt à son col toujours malade et qui avait

à chaque instant des accès de faiblesse, multiplicité d'occupations

qui, à la longue, flatta peu mon ami qui bâillait d'enthousiasme. Il

fut tout aussi malheureux avec le récit d'une anecdote toute nouvelle

sur le compte de trois habitants de Leyde, de laquelle j'avais ri aux

larmes avec toute ma famille, au grand péril de nous étouffer avec du

pain chaud; mais ce naufrage total eut lieu sur l'inflexibilité de fer

de monsieur mon cousin qui, cette fois, tomba dans un autre extrême,

et se mit à écouter très-patiemment avec une grande attention et qui

persista lorsque le récit fut fini. Il attendait toujours le trait qui

devait finir et que, à en juger par son visage, on aurait dit devoir

être encore à venir. Il m'a été néanmoins assuré de bonne source que

le susdit cousin, dès le même soir en diligence, raconta à son tour le

généreux sauvetage et l'aventure des trois Leydois; le lendemain il

sut aussi amener les deux récits à point, à sa table, à la société de

la Doctrine, et à celle de la Monnaie, et dans le cours de la semaine,

il sut la faire passer à deux concerts, dans cinq cafés (si bien que

je suppose qu'il en réjouit aujourd'hui les sœurs des Indiens). A

quiconque ne trouvait pas la première _surprenante_ et la seconde _à

mourir de rire_, il savait dire immédiatement quelque chose de piquant

sur le point sensible des favoris et des cravates en corde.

Il vint de la musique. Trois femmes avec de longs réseaux, des rubans

rouges au bonnet, des mouchoirs oranges au cou et des tabliers à poches

profondes et à coulisse. Une large Sapho, plate comme une lentille

au milieu, et tenant une harpe qui lui ressemblait, et deux femmes

basanées qui, les mains pleines de diamants, lesquels avaient un

grand air de famille avec le verre, jouaient du violon. «Le trio des

Grâces!» dit Nurks en riant et assez haut pour faire rire avec lui un

long clerc de procureur qui était beaucoup plus loin de lui que les

Grâces en question. Le concert commença. Nurks se fourrait de temps en

temps les doigts dans les oreilles, ce qui ne pouvait être encourageant

pour les trois artistes, qui savaient bien d'ailleurs que les mélodies

qu'elles écorchaient n'étaient rien moins que séduisantes, et qui ne

demandaient qu'un doublon ou un stuiver à chacun des auditeurs, et un

peu de patience. Les violons s'arrêtèrent avec un rude égratignement

des cordes, et la joueuse de harpe entonna d'une voix rauque et pour la

vingt-troisième fois depuis ce matin mémorable, la mélodie alors aussi

peu neuve qu'aujourd'hui, mais toujours aussi entraînante:

Fleu--ve du Ta--ge, etc.

--Bah! qu'elle est laide quand elle chante, dit, à travers les paroles

touchantes de la romance, la bouche peu polie de Robert, à qui il

n'était certainement jamais venu en tête qu'une pauvre femme pût avoir

de la vanité.

La romance s'acheva sans autre encombre, puis le réticule s'ouvrit

pour livrer passage à la sébile qu'on eût dit faite de laque rouge à

bord brillant. J'aurais voulu donner an florin si la chanteuse n'avait

rien demandé à Nurks; mais il n'y avait pas possibilité de l'en

empêcher et je ne donnai qu'un doublon. Elle s'approcha de Nurks.

--Combien d'octaves savez-vous chanter? demanda-t-il en ricanant, mais

en mettant une pièce de cinq stuivers dans la sébile.

Il était ainsi.

On doit dans le commerce aussi prendre l'argent sale.

--Merci, monsieur, dit la harpiste en baissant les yeux.

Et elle alla au monsieur au pantalon déchiré.

Sur ces entrefaites, le long clerc de procureur avait changé de place

et se trouvait par hasard à une table que la virtuose avait déjà

dépassée.

Les violons, pendant ce temps, avaient gaiement joué; je ne sais si

on en donna plus généreusement ou plus chichement. Puis on exécuta un

très-court et très-rapide trio, et toutes les dames, les yeux baissés,

remuèrent toutes les lèvres, s'inclinèrent et partirent. Alors je vis

un clarinettiste ambulant, sans chapeau, se préparer à nous faire

apprécier aussi son talent.

--Une succession de mauvaise musique! remarqua Nurks.

--Mais je trouve cela assez gai, dis-je d'un ton conciliant.

--Oui, dit-il en me regardant fixement dans les yeux et en buvant une

bonne gorgée de limonade, oui; mais, pour dire la vérité, je crois que

vous n'êtes pas très-musicien.

Pour dire cette dernière impertinence, on n'as besoin d'être Robert

Nurks. Pour cela, selon mon expérience, chaque amateur se croit

autorisé, qui joue chez lui un premier et unique violon, et dans

quelque orchestre un second, et qui en jouerait un troisième s'il en

existait un; j'ai connu des timbaliers qui étaient des plus criminels

sur ce point. Oh! si l'on est homme qui dans un concert sait poser sa

main avec une certaine majesté sous le menton, et cligner des yeux avec

un profond sentiment, pour ne les ouvrir tout grands, en touchant, qu'à

un point d'orgue, comme si on venait d'un autre monde (du monde de

l'imagination, par exemple), où l'on frappe soi-même, avec une certaine

sagesse, la mesure avec l'affiche ouverte ou avec l'index sous un gant

glacé; où l'on laisse échapper, au retour du thème principal dans un

grand morceau, un petit sourire, ce sourire fébrile qui dit avec une

clarté télégraphique: «Nous voici chez nous!» où l'on a seulement la

capacité requise pour déclarer qu'une chanteuse qui a généralement

plu, avec un sourcil froncé fatalement et un hochement de tête

très-significatif, _n'a pas de méthode_; ou le tact de distinguer la

musique classique de la musique romantique, et dire: «Je préfère Lafont

et Bériot à Eichhorn et à Ernst;» je dirais même, quand on a seulement

copié une page de musique; et, tranquillisé par ces qualités musicales,

on se croit la compétence de regarder tout le reste avec dédain et de

déclarer en face à toutes les créatures, dès qu'elles s'enhardissent à

loucher à l'art divin, qu'elles ne sont pas musicales. Les exécutants

ont cette effronterie, les donneurs de cor, les joueurs de musette et

les batteurs de tambour, vis-à-vis des artistes des autres branches.

Je crois que pas un peintre, quand vous venez dans son atelier et que

vous dites telle chose de sa peinture ou de celle d'un autre, que

cela soit juste ou moins juste, n'aurait l'impolitesse de dire: «Je

crois que monsieur n'a pas un œil d'artiste.» Pas un auteur, devant

qui un homme comme il faut exprime sa pensée sur un roman, un poème ou

une scène, n'osera lui demander s'il a du goût ou un jugement sain.

Mais les musiciens, ils se sont habitués à avoir, sur leur art, cette

impolitesse, qui était innée chez mon cousin Nurks, et j'ai rencontré

des jeunes gens des cercles les plus distingués, de vrais gentlemen,

qui, sur ce point, étaient tout à fait insupportables.

Je crois que je ne dois plus revenir sur mon cousin. Lorsque j'y pense,

je sais à peine d'où m'est venue la témérité de vous le présenter.

Je ne vous raconte pas comment nous dînâmes à table d'hôte aux

_Armes d'Amsterdam_; comment il murmurait à demi-voix sur l'économie

d'une couple de gens simples qui, contre le règlement, commandaient

une demi-bouteille pour eux deux, et ensuite s'exposaient à une

indigestion en mangeant du bouilli qui fut servi après la soupe, comme

s'ils avaient été convaincus qu'il ne viendrait plus d'autre viande

après;--comment ses regards plus tard s'arrêtaient sur le bras paralysé

d'un vieux monsieur à la tête poudrée, qui découpait, sans adresse,

naturellement, une poule coriace avec un couteau ébréché;--comment il

regardait en face une petite demoiselle qui n'avait pas encore beaucoup

vu le monde et qui était assise vis-à-vis de lui; son regard était

tellement ironique qu'elle crut d'abord qu'elle mangeait beaucoup trop,

et commença à remercier pour tout, et par suite de la ferme conviction

qu'elle devait s'être salie, elle faisait tout son possible pour

pouvoir jeter un coup d'œil dans le miroir, pour savoir comment elle

était assise;--comment, après le dîner, quand nous parcourûmes encore

l'allée du Cerf, je subis mille angoisses de peur de recevoir un coup

de parapluie d'ouvriers endimanchés, d'ouvriers beaux comme des Adonis

dans leurs blouses bleues, qui se promenaient bras-dessus bras-dessous

avec des servantes aimables, aimantes et aimées, parées de chapeaux de

soie noire et de châles à palmes brunes, qui marchaient à grands pas.

Il ne put s'empêcher d'appliquer à la toilette de ces braves gens les

noms de douteur et de pur drap.

Après toutes ces désolations, nous mîmes à la diligence, à la _Cloche_,

le bon, excellent, aimable et amical Robert Nurks. Il passa encore

la tête parla portière pour nous crier: «Pas trop d'affaires!» ce

que la société de voyage peut, pour de bons motifs, s'appliquer. Il

partit. Nous nous promenâmes ensuite hors de la porte, car je nomme

toujours de ce nom la barrière, avec tous les Harlemmois qui ont connu

la porte. Et lorsqu'en regardant le champ des Lièvres, nous vîmes le

soleil descendre d'un rouge sanglant et communiquer sa belle teinte aux

petits nuages écumeux, qui, comme de petits voiles légers, flottaient

dans l'air, j'osai prédire à Boerhave un beau lundi, et il oublia bien

vite, dans la perspective de l'aristoloche-clématite en fleurs et de la

laque d'arbre vivante, l'aimable parent dont je lui avais fait faire la

connaissance.

1839

[Footnote 1: _Felix meritis_, une des principales sociétés d'Amsterdam.]

[Footnote 2: Formule de politesse.]

[Footnote 3: Société pour le _Bien-être général_, puissante association

philanthropique qui étend son réseau sur toute la Hollande.]

V

Humoristes.

L'armée part pur milliers, puissante, la plus

grande de celles que le pays d'eau a jamais

mises eu campagne, la Kennemer, la Frise, la

Zélande et la Hollande réunies.

(_Vondel_, Gyselbert van Aemstel.)

(Extrait d'une lettre de Melchior,)

Cher Hildebrand.

J'apprends avec un certain plaisir que vous faites de temps en temps

imprimer quelque chose; car nous avons été à l'école ensemble. J'avais

toujours pensé alors qu'il y avait quelque chose en vous, mais je ne

savais pas ce qui en sortirait. Mon père dit toujours qu'il avait

présagé cela, ce que je ne me rappelle pas; mais je sais bien que j'ai

eu trois fois une remontrance à propos de vous, parce que mon père

prétendait que vous étiez un modèle du bien, et cependant je savais

qu'il vous arrivait quelquefois de faire des tours de chat. Songez

un peu à la porte qui se fermait d'elle-même du _Veau bigarré_ qui,

tous les matins à neuf heures et demie, et chaque après-dînée, à trois

heures, était ouverte; que la sonnette se mettait en branle pendant un

quart d'heure, et que la prière française était depuis longtemps lue

à l'école; mais laissons cela, mon ami; j'entends dire que vous avez

quelque chose sous presse, et vous voudrez bien, en m'en donnant une

pleine connaissance, me permettre de vous offrir quelques conseils. Je

connais des gens qui font cela de préférence, par des critiques, dans

les journaux: c'est là que la copie la plus irréprochable et le livre

imprimé trouvent les appréciations les plus folles; mais je ne suis pas

cette méthode et j'aime mieux vous donner mon conseil d'avance.

Je voudrais d'abord vous demander tout rondement si vous êtes un

humoriste. Je le pense à demi, quoique le contraire soit furieusement

à l'ordre du jour. Voyez-vous, Hildebrand, si vous étiez un humoriste,

cela me causerait un grand et vilain dépit, je dirais presque que mon

cœur s'en briserait; si vous êtes un humoriste, Hildebrand, déposez

trois _sirivers_, achetez une corde, etc.;--mais vous n'êtes pas un

humoriste, mon digne ami; dites que vous ne l'êtes pas.

La chambre obscure · 第 3 / 18 段