C'est un grand coron tout neuf, poussé là au milieu des étendues de
betteraves, au hasard de la plaine, mais selon la volonté occulte
des nuits souterraines. A mesure qu'un gouffre se creusait, lui
s'était élevé, symétrique, dans un alignement sévère et discipliné
de cellules. Quatre cents fois, la même basse maisonnette en briques
avec son courtil exigu avait été répété, et cela sur quatre rangs
uniformes tirés au cordeau. Puis quand terminé, lorsque prêt à contenir
l'énergie nécessaire à la nouvelle fosse, on l'avait baptisé _Coron
Saint-Joseph_, car les gros capitaux sont très pieux.
Maintenant il apparaît, ce village artificiel, comme un îlot au milieu
des espaces de betteraves dont le vert acide vient hurler au rouge
cru des briques et des tuiles. Et la grande carcasse du bâtiment
d'extraction, l'énorme ventouse de fer collée sur la blessure qui va
jusqu'aux entrailles de la terre, le domine, se dresse toute noire,
menaçante, avec son étrange belvédère et sa cheminée gigantesque.
Dimanche, tout travail a cessé. Comme le cratère d'un volcan assoupi,
la massive et haute cheminée ne laisse échapper qu'un mince filet de
fumée grisâtre, qui monte un instant tout droit et disparaît bue par
l'atmosphère. On n'entend aucun halètement de vapeur, aucune rumeur
sourde, aucun heurt. Et ce grand calme est une sorte de tristesse, qui
plane au-dessus des petits toits alignés et sur les mornes et monotones
étendues de betteraves.
Dans le coron, le silence a pénétré aussi, car c'est l'heure du repas.
Désertes, les rues et les venelles recouvertes de mâchefer à cause des
longues pluies, semblent sertir chaque demeure d'un listel de deuil.
Parfois une porte s'ouvre, une femme va tirer de l'eau à un puits. On
entend le grincement de la poulie, un bruit aigu qui monte plaintif
vers le ciel gris, un ciel pluvieux des automnes hâtifs du Nord, ou
encore, résonne aux murailles le pas pressé d'un mineur endimanché
qui, en bras de chemise, portant un pot de grès, s'en va quérir de la
bière à l'un de ces cabarets venus se placer au flanc du coron comme
des sangsues.
Partout, ouvriers de la veine, ouvriers de la coupe à terre, haveurs,
galibots, trieuses, sont assis autour des tables pour ce repas qui, par
le chômage, réunit chaque maisonnée--parents et logeurs--pour ce repas
où l'on mâche de meilleurs morceaux et où l'on entonne plus de bière
dans les gosiers, que la houille a encrassés toute la semaine.
Une odeur d'oignons frits et de lard s'échappe de chacune des petites
maisons. Depuis le quartier des Belges jusqu'à celui des Jaunes, l'air
en est imprégné. Il n'est qu'un endroit où flotte une senteur plus
distinguée de gigot cuit au four, c'est là où le coron affecte de ne
loger que des porions.
Car il a déjà ses habitudes, ses manies, tout comme une personne a les
siennes, ce coron né d'hier. Et c'est ainsi que, dans sa partie la plus
rapprochée de la fosse et de l'habitation de l'ingénieur, il ne loge
que des gens paisibles: les surveillants, les gardes-magasins et les
chefs d'un syndicat toujours hostile aux grèves.
On voit souvent Monsieur le curé entrer ou sortir de ces maisons:
Monsieur le curé que la Compagnie a demandé à l'évêché du diocèse et
qu'elle a installé dans un joli petit presbytère, auprès de l'église,
toute en briques dont les vitraux ont été offerts par les pieuses
épouses des gros actionnaires.
Et cette habitude plaît à la Compagnie, car celle-ci aime à voir
rassemblées ses brebis obéissantes.
Mais par contre, voici que là-bas, du côté où sournoisement les
cabarets sont venus se placer, le coron a pris la funeste manie de
grouper les Borains et les Flamands, tous gens brutaux et ivrognes.
Dans ce quartier, on n'aperçoit jamais la douillette de M. le curé,
mais parfois on y rencontre les képis des gendarmes. Les soirs de paie,
on s'y bat, on s'y assomme, et les maisons ont souvent des fenêtres
dont les vitres sont crevées, ce qui leur donne l'air borgne.
On doit encore dire qu'il possède, éparpillées ici et là, quelques
maisons fatales, renfermant en elles un destin inévitable, des maisons
où les premiers occupants à peine installés, la ménagère s'y conduisit
mal aussitôt, recevant des hommes tandis que le sien se trouvait au
fond de la mine. Et la Compagnie sévère et bien renseignée par son
ecclésiastique a eu beau faire maison vide, la nouvelle ménagère, comme
si ce vice suintait des murs, s'est mise peu à peu à recevoir les
galants qui, par habitude, venaient encore rôder derrière le courtil.
Pourtant, celui-ci n'est ni pire ni meilleur que les autres corons,
et si un peu partout ses hommes s'enivrent, si ses gaillettes et ses
moulineuses ont le ventre gros vers leur quinzième année, ce ne sont là
que choses communes à tous les tassements humains du pays noir.
[Illustration]
[Illustration]
--Vlau des gauff'... vlau des belles gauff'...
Et lancé dans le calme, le cri du pâtissier ambulant qui chaque
dimanche, à cette heure, parcourt le coron, ricoche à tous les angles
des petites maisons trapues.
Coiffé d'une toque blanche empesée, l'homme pousse devant lui son
étal: deux roues et quelques planches, sur lesquelles sont rangées ses
gauff', ses belles gauff', que lui, pâtissier famélique, confectionne
on ne sait où, ni avec quoi. «Avec del grasse ed g'vau»--avec de la
graisse de cheval,--dit jalousement la vieille femme qui vend du sucre
d'orge à la marmaille.
Le marchand s'arrête devant presque chaque logis dont il va entr'ouvrir
la porte. Du seuil, apparaît alors la famille attablée. On voit des
hommes aux épaules osseuses, des hommes vidés de graisse, qui promènent
sur ces tables des mains énormes, des mains aux gros doigts noueux
habitués à s'agripper aux blocs de houille pour les faire basculer. Et
il semble, que ce soit dans ces étaux de chair qui harpent les blocs
de schiste descellés par la rivelaine, que réside la force musculaire
de ces êtres. Car leurs visages blêmes et jaunis, accusent l'épuisante
atmosphère des fonds.
Taciturnes, ils ne se préoccupent guère du marchand. C'est la ménagère
qui d'un effort paresseux se lève, molle, toute sa chair tassée au
derrière, à force de se tenir assise en compagnie des voisines autour
des bolées de café, quand les hommes sont descendus au fond. Elle
va jusqu'à l'étal et fait son choix, en disant beaucoup de choses
inutiles, par besoin de bavardage.
Puis le marchand repart, poussant sa voiturette dont les roues broient
mélancoliquement le mâchefer des venelles désertes.
--Vlau chés gauff', chés belles gauff'...
Et la dernière syllabe, poussée sur une note aiguë, ricoche de nouveau
aux angles des basses petites demeures, muettes sous la noire menace du
haut bâtiment de fer dont la masse pesante les domine.
--Ohé, ch' l'homme, venez par ichi.
C'est une grande fille qui, d'un courtil, appelle le pâtissier.
Docile, la voiture fait un détour et s'arrête devant la petite clôture
de bois goudronné.
Et voici que dans le courtil, deux autres filles apparaissent encore et
viennent, auprès de leur sœur, échelonner d'effrontés visages.
Ouvrières du triage, enfants qui grandissent dans le frôlement des
centaines de mâles, elles ont un sourire vicieux. Et ce sourire est
rendu encore plus équivoque par l'étrange expression des yeux qui
brillent entre des paupières restées injectées de charbon malgré les
lavages, des paupières formant un large cerne, une meurtrissure de
volupté, comme chez les prostituées.
[Illustration]
Elles marchandent les gaufres, en criant très haut, par habitude, comme
si toute la machinerie ronflante et crissante du triage était encore
là, couvrant leurs voix. Espiègles, elles se moquent du pâtissier,
et se poussant du coude, pouffent de rire avec des déhanchements
canailles. Mais tout à coup, un formidable juron d'homme impatienté
éclate. Elles précipitent leur achat et rentrent dans la petite demeure
en se bousculant.
La toque blanche empesée s'arrête à droite, à gauche, disparaît, puis
paraît à nouveau, continuant de parcourir le village géométrique.
Et les portes, un instant entr'ouvertes, montrent partout les mêmes
visages d'hommes au teint jauni, faces que l'on dirait de cire, à cause
des luisances produites par les rudes débarbouillages au savon. Dans
la pénombre des pièces, brillent les mêmes yeux vicieux des petites
trieuses, ou ceux des galibots leurs frères, qui déjà peinent aux
tréfonds. Partout ce sont les mêmes ménagères alourdies de paresse,
et au ras des tables, les chevelures blond filasse, blond étoupe, des
enfants de cette race du Nord.
Il semble qu'elles expriment une phrase sur la vie intime de
chaque maisonnette, ces portes qui s'entr'ouvrent. Et la phrase se
répète, toujours à peu près la même, sans dire ni douleur ni joie,
sans dire aisance non plus que pauvreté, mais la morne existence
impersonnelle--rouage d'un mécanisme géant--et sur laquelle pèse le
grand reflet triste des fonds.
Maintenant la toque blanche s'éloigne, gagnant la plaine, la verdure
acide des betteraves. Elle ne s'est pas arrêtée dans le quartier des
porions, ni au presbytère, car dans ces maisons, on ne mange guère de
gaufres qui sont peut-être fabriquées avec de la graisse de cheval.
[Illustration]
[Illustration]
Deux heures viennent de sonner à l'église, au clocher de briques où
s'encastre une horloge qui obéit à celle de la fosse.
La vie du coron, parquée sous les toits, recommence à s'éparpiller
au dehors. Un mineur, sorti de chez lui, fume tranquillement une
longue pipe de terre, en regardant ses pigeons qui roucoulent sur le
faîtage des tuiles; un autre bêche son petit courtil quadrangulaire,
son jardin étriqué où les légumes poussent mal, salis par une noire
rosée de suie que crache dans l'air la gigantesque cheminée et aussi
par les poussiers de charbon qui s'envolent du triage. Sur le pas des
portes, de grasses ménagères apparaissent et se rapprochent pour des
commérages.
Puis des groupes d'hommes, dans lesquels se faufilent des enfants, se
forment autour des carins: ces poulaillers qui rognent encore un peu le
pauvre carré aux légumes.
C'est que tout à l'heure on va faire battre les coqs, là-bas,
aux estaminets. Chaque «coqueleur» que des amis ou des voisins
accompagnent, choisit en ce moment ses bêtes de combat: de grands
coqs hauts sur pattes, musclés, avec des yeux exaspérés et cruels. Il
les renferme séparément dans des sacs de toile blanche où leurs cris
s'étouffent. Sur son dos il charge un sac, les amis saisissent les
autres. Et les voilà qui s'en vont tous, de leur pas traînard, ce pas
habitué à suivre sans hâte, dans l'obscurité des fonds, la petite lueur
incertaine des lampes.
Bientôt, d'autres mineurs les suivent, ceux-ci portant de grands arcs
et des carquois de fer-blanc contenant les flèches qu'ils vont lancer,
dans la prairie attenante aux estaminets, vers le faîte d'un haut mât
blanc où perche un geai de bois. La flèche, souvent manquera l'oiseau,
mais lorsqu'elle retombera, ce sera presque toujours à pic dans une
chope de bière ou dans un verre de genièvre...
Il semble à présent que c'est une pente de terrain qui, naturellement,
fait couler la population de ce coron du côté où s'alignent les débits
de bière et d'alcool.
Aujourd'hui, c'est à l'enseigne _Aux Fieux de Sainte-Barbe_ que l'on
fera combattre les coqs.
Le camp adverse est déjà là, venu d'un coron éloigné, en petites
charrettes attelées de chiens. Dans les brancards, les bêtes encore
exaltées par la furieuse galopade à travers la plaine, ont de longs
tremblements convulsifs dans les membres et aboient nerveusement, sur
une seule note jetée en un coup de gueule spasmodique d'où gicle une
écume qui leur barbouille le poitrail.
Et cette fatigue surexcitée, vibrante, cette fatigue affolée, est plus
douloureuse à voir, que l'accablement muet d'un animal tombé sur le
flanc.
Les «coqueleurs» étrangers sont dans une cour, au milieu de laquelle,
s'élève d'un mètre au dessus du sol, le terre-plein carré où
s'entretueront les coqs. Ils ont accroché le long d'un mur, leurs sacs
de toile qui s'agitent et se sont assis sur un banc, devant une longue
table, pour vider des tournées de genièvre, en attendant les hommes du
St-Joseph.
Le cabaretier, un gros homme mafflu, au cou apoplectique, saupoudre de
sable blanc la plate-forme dont la terre a été battue et nivelée avec
soin. Il s'assure encore que le petit grillage formant le champ-clos
est suffisamment tendu. Puis il vient trinquer avec les mineurs.
L'un d'eux, a tiré de sa poche une paire d'ergots en acier, des ergots
artificiels imaginés à seule fin de rendre plus sûrement mortelles
les blessures que se feront les coqs. Le coup porté dans l'œil ira
ainsi fouailler le cerveau, le coup porté dans la poitrine, pénétrera
jusqu'au cœur ou crèvera un poumon. Sur une pierre, il aiguise encore
les pointes de ces sortes de longues aiguilles enchâssées dans des
courroies de cuir, où un vide est laissé à l'ergot que la nature n'a
point fait assez meurtrier pour ce jeu.
Lentement, sans passion apparente, dans leur lourd patois, ils causent
de leur plaisir cruel. Le défi est de cent cinquante francs. La somme
serait bonne à gagner. Leurs coqs ne sont-ils pas de bonne race?
descendance de champion? Et pourtant ceux du Saint-Joseph en ont de
bons aussi... Le cabaretier hoche la tête et invite souvent à trinquer,
afin que les verres se vident; lui n'espère qu'une chose, c'est que
l'on boira beaucoup dans les deux camps.
L'homme qui aiguise les ergots d'acier ne parle guère, trop occupé à sa
barbare besogne, mais la mobilité ardente de ses yeux s'avive, dans sa
face pâle, à chaque verre d'alcool.
Parfois, un cocorico solitaire jaillit d'un sac, tandis que sur la
route les jappements douloureux des chiens s'apaisent. Et le ciel
gris, le ciel morne et inerte, semble regarder cette cour avec une
indifférente tristesse.
Ils s'abordent sans gestes et les préparatifs du jeu sauvage commencent.
Agenouillés, les deux coqueleurs bandent tout d'abord, avec de la
charpie, le tarse à la hauteur de la protubérance cornée. Afin que le
linge qu'ils enroulent soit adhérent, de temps à autre ils envoient
dessus un jet de salive qu'ensuite ils étalent avec le pouce. Lorsque
les tendons sont ainsi matelassés, ils appliquent la bande de cuir dans
laquelle est enchâssé l'éperon.
Chacun alors opère plus lentement, palpe les muscles, étire la patte,
la replie, car il doit rechercher la direction favorable à donner à
la pointe. Enfin, quand il a certitude de l'avoir trouvée, il fixe
la courroie, en se servant d'un fil enduit de poix, qu'il croise et
entrecroise sur la charpie. Puis, les deux pattes se trouvant armées,
le coqueleur enfonce dans un morceau de liège l'extrémité de chaque
éperon, afin que ceux-ci ne le blessent ou ne s'émoussent.
Maintenant, autour de la plate-forme de terre, ils se tassent sans
se bousculer, ces hommes habitués à être en troupeau. Ils ont un
petit coup naturel de l'épaule pour évoluer dans leurs rangs, comme
lorsqu'ils se pressent à la remonte, à la descente, ou à la paie.
Aux angles opposés du terre-plein, deux coqueleurs se sont placés,
tenant en main leur bête de combat.
Un signal est donné. Alors, ils enlèvent les morceaux de liège qui
préservent les éperons et déposent doucement les coqs dans le champ
clos.
L'un est noir, avec des tâches grisâtres, l'autre est fauve, avec
des tâches feu. Immobiles, très droits et raidis, tous deux la tête
arrogante, se scrutent d'un regard de côté, le regard fixe d'un seul
œil et tous deux, en même temps, fientent sans broncher.
Quelques mots en murmure ondulent dans les rangs pressés des
houilleurs. Mais, celui qui dirige le combat crie «silence» avec aussi,
un juron. Les houilleurs, se taisent, on n'entend plus que le roulement
d'un train, très loin dans la plaine, et les voix des archers réunis
dans une prairie que cachent les murs de la cour.
Tout à coup, dans un volètement érupté, le coq noir a traversé le
parc et foncé sur le coq fauve. Par un bond celui-ci l'a évité, mais
lui-même, devenu aussitôt agressif, s'élance avec un large battement
d'ailes et de ses deux pattes aux froides luisances d'acier, porte un
coup dans le corps de son adversaire.
Les éperons ont dû pénétrer la poitrine, car la bête a éprouvé une
sorte de haut-le-cœur. Pourtant elle ne titube point, elle n'a pas
cette sorte de vertige qui indique une blessure mortelle.
A présent, têtes baissées, bec contre bec, les plumes du cou dressées
en forme d'auréole, les voici qui se fixent, les yeux dans les yeux,
comme en une commune hypnose.
Ils vont à droite, à gauche, ils avancent, reculent, et cela avec une
fureur concentrée dans ces regards qui paraissent les avoir soudés l'un
à l'autre.
Mais ce lien soudain se brise. Ils ont échappé à leur fascination
mutuelle. Avec des bonds d'oiseau qui s'envole, ils se ruent l'un
contre l'autre, se harpillent du bec et se fouaillent mutuellement
la poitrine de leurs pattes. Les éperons s'entrechoquent; les ailes
s'ouvrent et se referment comme pour étreindre. C'est un bruissement
soyeux de plumes, un sifflement étoupé, auquel se mêle le cliquetis de
l'acier.
Après une série de chocs, ils se reprennent à se fixer, ayant
toujours quelque chose de magnétique dans le regard et comme s'ils
se pénétraient l'un l'autre d'un fluide de haine. Puis, un brusque
reflux de rage, les fait se ruer à nouveau dans un ébouriffement, un
retroussis de plumes, dont les couleurs luisent, chatoient, s'irisent
et semblent s'aviver de toute cette fièvre de fureur.
Autour du parc, les faces jaunies et plus maladives sous le jour terne
qui tombe du ciel délavé, forment sur les vêtements noirs du dimanche
comme des chapelets de points pâles. Seuls deux petits fantassins,
revenus en permission au pays, détonnent dans la note bêtement criarde
de leurs uniformes. Et la même attention à suivre le jeu barbare,
l'émotion collective, donnent à tous ces visages presque la même
expression, avec le même regard immobile et le même froncement des
sourcils.
Mais voici que l'on s'agite, on se pousse des épaules. Ceux qui sont
debout sur des chaises, au dernier rang, se penchent en avant, et de
lourdes exclamations vont en brouhaha. C'est que le coq fauve, après
avoir chancelé, après avoir fait quelques pas titubants, vient de
tomber.
Et maintenant, c'est l'atroce, qui va se dérouler pour l'inconsciente
cruauté de ces hommes.
Sur ce petit corps palpitant et convulsé, le coq demeuré debout,
méchamment s'acharne, fait des entrechats qui piquent l'acier au
hasard. A ces coups d'éperons, il joint des coups de bec, déchirant la
crête qui s'ensanglante et que le blessé secoue par souffrance. Puis,
avec des boitillements d'oiseau de proie, des allongements de col
d'oiseau rapace, il se met à tourner autour de cette tête qui l'évite.
Il tourne avec gaucherie, avec embarras, car sa rage à présent,
voudrait éteindre le regard qui y brille encore, et qui lui apparaît,
comme le point où s'est réfugiée la vie de ce corps inerte.
Quelques bonds d'essai, puis un autre avec un rapide reflet de l'acier
et l'éperon a pénétré dans un orbite, crevant l'œil, dont la substance
se met à couler. Mais comme l'arme demeure engagée dans la cavité
osseuse, la patte doit faire, pour l'en retirer, des efforts horribles.
A cette douleur suprême le blessé se relève, et dans un dernier
jaillissement de vitalité, se met à fuir par le parc, en ronds
éperdus, se cognant au grillage, buttant aux angles.
Aussitôt, le coq sombre le poursuit dans cette fuite trébuchante et
le bouscule. Pourtant, il semble que lui-même perde ses forces. Lui
aussi est pris de vacillements, et à plusieurs fois, ses enjambées se
ralentissent dans une boiterie où les éperons le gênent et le font
trébucher. Quelque blessure reçue au début du combat, s'aggrave sans
doute d'un interne épanchement de sang.
La partie est redevenue incertaine. Il y a des remous dans les rangs
pressés, et des mots brefs s'échangent. Puis revient le silence dans
lequel expirent des bruits très lointains de la grande plaine rase.
[Illustration]
Dans un angle du parc, où leur faiblesse les a fait échouer, ils sont
de nouveau bec à bec, mais devenus comme loqueteux car leurs ailes sont
tombantes et traînent. Le coq noir, les yeux troubles, presque vitreux,
regarde l'autre, sans voir peut-être, et celui-ci le fixe d'affreuse
façon avec son orbite vidé. Tout en tâtonnant leur équilibre, ils
essaient encore de se porter des coups d'éperons, lançant leurs pattes
en demi cercle, sans forces, et en faisant de vains efforts pour
bondir. Ils ne s'atteignent guère, mais leurs ergots s'accrochent
l'un à l'autre. Alors, pour ne pas tomber, ils se soutiennent sur leurs
bouts d'ailes, comme sur des béquilles.
Et voici venue l'agonie.
Ils se sont entraînés tous deux dans la même chute, entremêlant leur
plumage. Ce ne sont plus que deux petits tas de plumes immobiles,
au-dessus desquels à intervalles qui s'espacent, une aile se met à
battre en un grand geste mourant.
L'homme qui dirige le combat proclame alors: Partie nulle.
Aussitôt, toute la masse pressée autour du parc, se désagrège et
fourmille dans la cour.
Les coqs sont retirés du champ clos par leurs propriétaires. On
retrousse leurs plumes, on examine et juge les blessures. Après leur
avoir enlevé les éperons, on les achève en leur cognant la tête contre
le mur.
Cependant que les coqueleurs arment de nouvelles bêtes, on se met à
boire. Partout, dans la cour, dans le cabaret, les grandes chopes se
vident, se remplissent, et les longues pipes en terre s'allument.
Réunis par petits groupes, les houilleurs causent lourdement, dans
ce patois empâté qui semble déformer les bouches, les agrandir pour
laisser passer les traînements gras des syllabes. Ce ne sont plus là
tes loqueteux effrayants, surgis des abîmes souterrains, avec des faces
couvertes d'un masque noir immobile, où roule le blanc des yeux. Et
pourtant quelque chose de farouche, d'agressif, se dégage encore de ces
hommes. Leurs regards ont parfois une acuité étrange: regards aigus où
passe de la haine avec un sombre reflet de révolte sourde.
En parlant, quelques houilleurs soudainement s'animent, leurs gestes
deviennent saccadés et ils ont des tremblements de mains qui font
penser à l'alcool. L'un surtout, long garçon maigre dont le visage est
dans sa pâleur coupé de sillons bleuâtres, de tatouages incisés par les
éclats de charbon, furieusement élève la voix. Il cause de grèves avec
les deux petits soldats devenus pensifs, et ses grands bras véhéments,
mettent en joue un fusil imaginaire.
Par de là le mur, on aperçoit le faîte du mât blanc au haut duquel
perche le geai de bois. Les flèches des archers, continuent à monter
autour de lui comme des fusées, puis virent dans l'air et retombent.
Mais auprès du terre-plein, l'arbitre vient de reprendre sa place,
ainsi que, aux angles, deux coqueleurs qui portent les bêtes aux pattes
éperonnées.
Les houilleurs se hâtent de vider une dernière chope, débourrent leurs
pipes, en les frappant contre le talon de leur bottine, avant de les
renfermer dans les longs étuis de bois. Les parieurs conviennent d'un
dernier enjeu: une tournée de bistouilles ou une pièce blanche. Et de
nouveau on entoure le parc en se serrant les épaules.
D'abord, même attitude expectative des deux coqs. Puis le courage
défaillant de l'un, devant l'attaque de l'autre qui est forcé de le
poursuivre pour l'obliger enfin à lui faire tête et à combattre. Et ce
sont encore de larges battements d'ailes, des froissements de plumes,
des chocs cliquetants, que suit l'immobilité d'une mutuelle fixité des
yeux, pendant laquelle, l'exaspération fait autour des cous se dresser
les plumes en forme d'auréole.
Un long temps elles se battent avec rage, les pauvres petites bêtes;
avec furie, de leurs ergots, elles se poignardent. Puis, viennent les
défaillances, la même douloureuse et triste fin de combat, qui montre
toute la cruauté froide, la cruauté lente de ce jeu.
Enfin l'un tombe et expire avec des soubresauts convulsifs. Et sous le
ciel gris, devant les hommes blêmes, le coq qui est resté seul debout,
jette un lamentable cri de victoire, un cocorico qui gargouille dans
le sang de son petit gosier qu'un éperon a transpercé.
Plusieurs parties se sont encore succédées, espacées par le temps
nécessaire pour fixer les éperons. Chaque fois, un petit corps
frémissant de vie ardente s'est immobilisé lentement dans un
larmoiement de plumage.
Le dernier combat a été décisif pour ceux du camp étranger.
L'arbitre monté sur le terre-plein, a proclamé leur victoire et leur a
remis les cent cinquante francs de l'enjeu. Ils ont recompté la somme
d'écus et se la sont partagée. Puis ils ont offert une tournée générale
d'eau-de-vie.
On trinque, et dans quelques gros poings les petits verres tremblotent.
Mais voici qu'une dispute brusquement éclate, violente, entre deux
parieurs, deux hommes du coron Saint-Joseph.
La face plus pâle encore, les yeux vagues d'un commencement d'ivresse,
ils se lancent tout ce que le patois a d'injures, des mots énormes,
des mots comme pesants de sens abject. Finalement, l'un donne un coup
de poing à toute volée entre les deux yeux de l'autre, qui se met à
saigner du nez, la tête penchée en avant, les jambes écartées pour ne
pas salir ses vêtements du dimanche. Il regarde couler son sang, très
occupé à ne se point salir, mais en même temps il menace d'une voix
sourde celui qui l'a frappé. Il parle d'un coup de rivelaine dans les
reins, d'une sombre revanche qu'il prendra là-dessous, en quelque coin
perdu des fonds.
Les houilleurs restent indifférents à cette rixe. Ceux qui parlent
lourdement, d'une voix épaisse, où ceux qui s'animent à leurs propres
paroles, ne s'interrompent pas un instant. Quelle violence, quelle
brutalité pourraient encore les émouvoir, ces âpres ilotes?...
Maintenant, les coqueleurs étrangers, nouent leurs sacs qui ne
s'agitent plus. Ils vont regagner leur lointain coron par les chemins
qui serpentent parmi les larges étendues de betteraves, guidés par les
noires émergences des terris, par les jalons colossaux des cheminées
géantes et la nuit venue, par les incendies des hauts-fourneaux.
Peu à peu, on déserte la cour, où l'homme saignant du nez demeure seul
avec un autre houilleur, qui déjà très ivre, le contemple avec une
attention profonde et stupide.
Devant le cabaret, les chiens qui somnolaient se redressent en voyant
apparaître leurs maîtres et tous se mettent à japper.
Les coqueleurs équilibrent leur poids dans les petites charrettes. Et
ce sont des jurons, des coups de pieds aux chiens qui s'impatientent.
Puis les casquettes s'agitent.
--Ahue..... diau... hi.....
Les traits se tendent, et voici la file des petites charrettes qui
s'ébranle, aux coups de reins en saccades des chiens fous.
Les houilleurs venus sur la route pour assister au départ des
camarades, les regardent s'éloigner, puis tous rentrent dans le cabaret.
Au ciel, vers le couchant, une tache fauve vient d'apparaître.
Lentement elle grandit, et devient une sorte de lueur qui, s'infiltrant
peu à peu dans le ciel compact, révèle un chaos de nues amoncelées.
Les contours de gros nuages se dessinent frangés d'or, et entre leurs
échancrures, se forment des profondeurs caverneuses, où de sourdes
incandescences s'irisent.
Mais le soleil bientôt est las de son effort pour percer ce ciel lourd;
la lueur un instant plus vive, s'éteint doucement. Les grands nuages
apparus, se soudent, se confondent à nouveau, en l'uniformité d'un
gris sévère et triste. Et sur la grande plaine, le jour se meurt dans
un crépuscule de cendre.
Là-bas, du dernier estaminet, sort un air de polka que joue un orgue
de barbarie. Les sons mélancoliques flottent, ondoient mollement,
puis se perdent sur la nudité rase des alentours, comme les vagues se
déroulent, s'étalent, et expirent sur la nudité de la grève.
C'est qu'elles tournent à présent les petites trieuses, les filles
blondes aux yeux vicieux et bistrés, elles tournent au bras de leurs
amoureux.
Lorsque la nuit sera venue, si noire, si épaisse que ses ténèbres
donneront au visage la sensation d'un frôlement, quand elle aura
enseveli les petites maisons basses et leurs listels de deuil, des
couples iront s'étreindre, dans le grand lac d'ombre, où seul brillera
comme un astre monstrueux, le fanal électrique de la fosse.
[Illustration]
[Illustration]