Baptême

Les champs sont dénudés; la terre brune de la plaine s'étend en longues

ondulations comme une houle du large.

Un vent humide et froid souffle. Le ciel gris tout entier glisse

régulièrement comme l'onde d'un fleuve illimité. Et dans ce ciel

aqueux, de tous les points de la plaine, les cheminées des houillères,

hérissant leurs longs cols, dégorgent des spires de fumées noirâtres

qui s'allongent, s'étirent, emportées par le large courant des nues.

A travers les terres labourées, suivant une petite route défoncée par

les derniers charrois de betteraves, trois landaus fermés, sombres

comme des corbillards, s'en vont au pas. Sur le siège de la première

voiture est assis auprès du cocher, un enfant de chœur en surplis blanc

et qui tient à deux mains la hampe de métal d'un grand crucifix.

Les trois voitures cahotées mollement dans le chemin boueux penchent

d'un côté, s'inclinent de l'autre. Parfois elles disparaissent dans le

creux d'une ondulation puis lentement reparaissent un peu plus loin.

Les voici traversant une étendue plane. A droite et à gauche du chemin

gras qui se confond avec la terre des champs, les sillons s'allongent

parallèles, semblables aux rayures d'un tapis immense.

Soudain une glace du premier véhicule s'abaisse et une tête coiffée

d'un chapeau haut de forme émerge de l'intérieur.

[Illustration]

--Cocher, nous y sommes, arrêtez.

Alors la voiture s'immobilise; l'enfant de chœur saute à bas du siège

en faisant un bruit de ferraille avec son grand crucifix et vient

ouvrir la portière.

Apparaît un gros curé revêtu du rochet de dentelles avec dessus l'étole

dorée. Comme son ventre lui cache le marchepied il tâtonne celui-ci

de son soulier à boucle d'argent avant que d'oser faire incliner la

voiture sous le poids de son corps. Ensuite descendent très graves

trois Messieurs gantés, en pelisses de fourrure et chapeaux de soie.

Des autres landaus sont encore sortis de ces hommes d'important aspect

et trois dames. Celles-ci sont d'âge indécis et sont habillées sans

aucune élégance mais elles portent aux oreilles, des perles ou des

brillants énormes, de ces bijoux ostensibles qui semblent vouloir

exprimer le chiffre d'une fortune.

--«Voyez, c'est là-bas», dit l'un des personnages à pelisse en étendant

le bras.

Et tout le monde fixe à quelque cent mètres, un point de la terre

labourée où des piquets de bois sont plantés en rond.

On se met en marche, l'enfant de chœur portant haut la croix comme pour

une procession. Monsieur le curé qui le suit se retrousse comme ces

dames dont l'une en relevant sa jupe découvre d'affreux bas de coton

blanc. Les Messieurs causent entre eux. Ils causent argent; le vent

âpre qui souffle emporte les mots actions, capitaux, hausse, dividende.

Au ciel un vol de corbeaux passe en croassant.

On arrive auprès des piquets de bois. On s'échelonne autour du rond et

l'enfant de chœur se penche comme s'il y avait déjà là le mystère d'un

grand trou profond.

Alors commence en plein champ une cérémonie étrange.

Le prêtre est entré dans le rond avec l'enfant de chœur. Il a tiré de

sa soutane un livre recouvert d'étoffe noire, il s'est mouché dans un

large mouchoir à carreaux et a posé sur son nez des lunettes. Puis

ayant redressé sa taille d'homme obèse en faisant pointer son ventre

en avant il s'est composé une physionomie solennelle. Ses paupières se

sont abaissées, son geste s'est fait évocateur.

Les Messieurs se sont tous découverts.

Et voici que la voix du prêtre s'élève comme contrefaite, sur une seule

note monotone qui à la fin de chaque période s'abaisse dans une sorte

de gémissement doux.

--Nous allons donc procéder au baptême de la nouvelle fosse; nous

allons appeler la bénédiction du Dieu tout puissant sur ces lieux où va

s'accomplir l'ouvrage difficile et plein de périls. Ah! puissions-nous

en invoquant la miséricorde divine, en implorant la sauvegarde de Notre

Seigneur, détourner de ces lieux l'Esprit d'Erreur, l'Esprit de Révolte

et mettre à jamais l'œuvre à l'abri des catastrophes et de la ruine.

Puis sa voix redevenue naturelle et avec des inflexions patelines:

--Qu'il plaise au parrain et à la marraine d'avancer.

Du groupe un monsieur et une dame se détachent et s'approchent du

prêtre qui les place côte à côte comme pour une bénédiction nuptiale.

L'enfant de chœur qui avait abandonné sa croix pour courir jusqu'aux

landaus en revient avec des cierges, un goupillon et l'urne à eau

bénite.

Le parrain prend un cierge en main, la marraine en prend un autre. On

ne les allume point à cause du vent.

Alors la voix sacerdotale commence à psalmodier les _Oremus_. Les

syllabes du latin sonore forment un ronron musical que coupe par

instant le timbre suret de l'enfant qui crie les _repons_.

Les dames ont pris des mines contrites et semblent percluses de

dévotion et d'humilité. Un des hommes en pelisses caresse d'un geste

distrait la nudité de son crâne chauve où quelques poils frissonnent

au souffle de l'air. Un autre détourne un peu la tête pour scruter

du regard, à travers son lorgnon d'or, un coron qui là-bas étend la

carapace de ses toits de tuiles auprès d'une noire élévation de schiste.

Un instant, le ronronnement sonore s'arrête; le curé tourne les pages

du livre en mouillant son pouce. Puis, ses lèvres se reprennent à jeter

au vent les paroles sacramentelles, comme s'il voulait éparpiller là

tout autour une pieuse semence.

Au loin, un convoi de houille qui sans doute passe sur le pont

métallique d'un canal, fait entendre un sourd grondement; après quoi,

la sirène d'une houillère, pour quelque signal, se met à beugler

tristement.

Tout à coup l'enfant de chœur, qui sournoisement s'était mis les doigts

dans le nez, lance un _Amen_ perçant comme un cri d'oiseau et, ayant

saisi l'urne qui contient l'eau bénite, présente au curé le goupillon.

Alors celui-ci fait avec lenteur le tour des piquets de bois en

aspergeant la terre labourée, le sol sous lequel gît l'or noir.

Les assistants ayant reçu pendant l'aspersion quelques gouttes du

liquide sacré, chacun d'eux croit convenable de se signer: les dames

d'un grand geste croisé, les messieurs en ébauchant un petit signe

vague.

La courte cérémonie est terminée. Comme le comédien qui a fini de

jouer son rôle, chacun a repris sa physionomie naturelle. Les dames

ont quitté leurs mines contrites, les hommes leur attitude à la fois

solennelle et respectueuse. Quant au gros curé il a posé sur sa tête

une petite calotte, ronde comme sa tonsure, et se frotte les mains en

avouant «qu'en vérité le fond de l'air est glacé».

Un cocher vient d'apporter une bannette d'osier dont il retire du

vin de champagne et des coupes de cristal. Mais une coupe heurtée

se brise avec une petite vibration claire. Aussitôt les trois dames

glapissent:--Ça porte bonheur!--Ça porte bonheur!

Enfin comme les bouchons encapuchonnés d'or ont sauté et que le vin

mousseux a été servi à la ronde, un des messieurs à mine importante

lève sa coupe.

--«Je bois à l'avenir, à la prospérité de notre nouvelle fosse qui

va désormais porter le nom de sa gracieuse marraine. Vive la fosse

Sainte-Eudoxie».

On choque les coupes et l'on boit: Monsieur le curé, les lèvres

tendues, la main gauche appuyée sur sa poitrine pour ne pas salir son

étole.

Maintenant, les hommes se sont rassemblés en conciliabule et le vent

emporte encore les mots capitaux--actions--hausse--dividende. Des

lambeaux de phrases s'envolent aussi quand ils élèvent la voix...

évidemment, il faut détruire l'action des syndicats... salaires

onéreux... faire venir des Belges... l'économie surtout...

Les dames se sont accaparé d'un long jeune homme pâle tout de noir

vêtu, d'un aspect sévère.

--Eh bien Monsieur l'ingénieur, quand commencera-t-on les travaux?

--Oh! incessamment Madame. Ils seraient déjà entrepris si nous n'avions

eu quelques difficultés quant aux expropriations.

Et ce sont ensuite des questions puériles, des questions ignorantes

auxquelles le jeune homme sévère répond avec respectueuse

condescendance.

L'une de ces dames s'étonne de ne point voir trace de forage.

Elle demande avec inquiétude «si l'on est bien sûr de trouver la

houille». L'ingénieur lui fait comprendre que c'est un calcul précis,

mathématique, qui a déterminé cet emplacement. Et il ajoute:

--A cent quatre-vingt-quatre mètres le puits rencontrera une galerie

d'allongement de la fosse Sainte-Clotilde, cette fosse dont vous

apercevez d'ici les cheminées et le coron. Nous prévoyons même qu'à

une certaine profondeur il nous faudra traverser une poche d'eau

importante; mais cela se fera aisément grâce à notre méthode de

congélation. L'eau sera extraite par blocs solides.

Alors la dame rassurée pousse des petits cris d'enthousiasme--c'est

extraordinaire--c'est merveilleux.

Une fois encore les coupes sont remplies. On les vide en portant un

toast à l'ingénieur qui va exploiter la nouvelle fosse.

Le jeune homme sévère se confond en remerciements balbutiés... très

honoré, Monsieur le directeur... distinction... assurance profond

dévouement...

L'un après l'autre les messieurs en pelisses lui serrent la main. Et

chacune de ces poignées de mains est éloquente. Elle semble exprimer à

la fois de la crainte et un grand espoir; elle paraît aussi signifier

de façon pathétique une ultime recommandation.

A présent, on s'en va à la débandade, les dames sautant les sillons

comme des ruisseaux, le curé en se retroussant si haut, qu'il découvre

ses mollets tremblants de graisse. Et la croix portée par l'enfant de

chœur, à qui on a versé un fond de bouteille, brimbale à droite, à

gauche, titube dans l'air, ayant perdu toute dignité.

Un instant le noir convoi des landaus qui s'éloigne se profile sur

l'horizon; puis il disparaît dans le creux d'une large vague de la

plaine.

Le vent âpre s'est adouci. Un ample souffle d'air tout tiède

d'exhalation humide de la terre passe sur les sillons. Et cela semble

un long soupir de tristesse.

Le grand champ labouré a reçu une monstrueuse semaille. Au brûlant

soleil des moissons, ses blés ne tendront plus leurs aigrettes d'or.

Comme des fleurs colossales, sur lui, le fer et l'acier vont s'élever

pesants. Et là-dessous éventrant son tréfonds, s'ouvrira une nuit

vorace où râleront de ténébreux parias de la houille.

[Illustration]

[Illustration]

Les Gueules Noires · 第 12 / 16 题