Train-Tramway

La grande faux de la moissonneuse flamboie dans l'or ondoyant des blés.

Les épis tombent comme une vague qui déferle. Parfois, sur les aciers

tranchants, un coquelicot demeure attaché, semblable à une gouttelette

de sang.

Derrière l'outil laborieux, sur le champ rasé où le chaume scintille,

la récolte bottelée s'échelonne. Et une odeur forte et saine, une

senteur chaude s'exhale, haleine du sol.

Les paysans aux bras hâlés, ramassent les bottes avec une mâle lenteur

et forment les faisceaux des moyettes, que le grand soleil allume comme

des brandons, cependant que les femmes, courbées, la croupe tendue,

glanent de-ci, de-là, en faisant rouler sous la cotte leurs hanches

puissantes.

Au loin, dans la mer de récoltes, le village somnolent pointe le

clocher de son église vers la grande coupole bleue du ciel où stagnent,

immobiles et isolés, des nuages semblables à de gros flocons de ouate.

Parfois, un homme s'arrête en son travail, suit un instant des yeux

les chevaux qui avancent lentement enfoncés jusqu'au poitrail dans le

blé fauve, puis se reprend à ramasser les javelles. Ou encore une des

glaneuses se redresse, et de la main essuie, par l'échancrure de la

chemise, ses seins moites de sueur. Et la moissonneuse élargit sans

cesse l'espace ras du chaume, entre des avoines et des seigles.

Dans l'infini silence des champs, on n'entend que les hue-dia criés

aux bons chevaux indolents par celui qui les conduit, et les trilles

aiguës des alouettes, qui s'élèvent ivres de soleil et demeurent en

extase, au-dessus de la vieille terre féconde, lourde de moissons.

Soudain un coup de sifflet strident transperce le calme. Et sur une

voie ferrée que cachent les récoltes, un train accourt, un train tout

noir, dont la locomotive barbouille de fumée la perspective blonde et

claire.

A mesure que dans un roulement rapide il approche, grandit aussi une

clameur étrange. C'est dans la campagne paisible, comme une traînée de

hurlements et de vociférations.

Les paysans ont levé la tête. L'un d'eux a dit:

--V'là ch' train des gueules noires!...

Puis tous se sont remis à brasser les gerbes, dans le sillage élargi de

la faucheuse, dont les râteaux au geste circulaire, semblent peigner

une chevelure d'or.

Le train infernal a bondi derrière une pièce de froment et s'est

arrêté, tout secoué de bruit, toutes les ouvertures de ses wagons

tumultueuses, grouillantes de visages atroces, aux bouches torves,

d'où sortent des jurons et des chansons ivres. D'un bout à l'autre du

train immobile, mais plein de trépignements, c'est une houle de faces

machurées et grimaçantes.

Tous ces hommes tassés, empilés, crient, gesticulent, paraissant

s'exalter entre eux.

Il semble que chez ces lugubres ouvriers des fonds, ce soit une

revanche brutale, de bruit et de mouvement, après les longues heures de

courbature et de silence à quinze cents pieds sous terre. Et peut-être

aussi, parmi ces houilleurs fébriles, qui naguère étaient de placides

gars de village, se trouve-t-il quelques nostalgies exaspérées.

Ils interpellent effrontément les moissonneurs qui ne se détournent

même pas, et ils lâchent par bordées des mots obscènes, qui vont aux

croupes tendues des glaneuses.

Mais un sifflement bref, quelques crachats de vapeur saccadés: le

convoi s'éloigne, fumeux et tonitruant, par la campagne brûlante et

calme.

Dans une sente qui, de la voie ferrée, coule vers le village, une file

d'êtres aux faces mangées de suie, d'êtres aux ossatures pointant sous

la toile grise encrassée de houille, longe les beaux épis mûrs.

[Illustration]

Ils chantent avec des voix rauques, une chanson farouche, apprise

là-bas, dans les bagnes souterrains, où couve la révolte des plèbes.

L'un d'eux, avec une gourde de fer qu'il tient au bout d'une lanière,

imite le geste oublié du faucheur, et cheminant, abat les têtes

de froment gonflées de graines, sans respect pour ce qui vient de la

terre, comme s'il n'était plus déjà d'une race de paysan.

La chanson farouche s'éloigne, noir frisson dans la sereine torpeur

des sèves. Et les silhouettes sombres qui suivent le sentier, semblent

maintenant une loque sale qui traîne sur la diaprure vermeille des

graminées.

Les râteaux ont cessé leur moulinet, les roues dentelées qui actionnent

la morsure des aciers ne font plus entendre leur bruit de cliquet:

toutes les tiges hérissées de fiammettes sont abattues. Le champ n'est

plus qu'une vaste éteule, où les rayons qui ruissellent de la grande

coupole bleue, font luire mille fétus de feu, entre les moyettes que

les moissonneurs toujours impassibles et graves continuent d'ériger.

Et partout, sur la large poitrine tendue de cette plaine, ceux qui

restent attachés à la glèbe accomplissent la saine besogne, la tâche

immuable, aux périodes éternelles, réglées comme la marche silencieuse

des astres.

Là-bas, au village, ils vont fermer leurs yeux de fièvre, les

tape-à-la-veine, sans connaître la douceur de la fin du jour, sans

goûter le calme serein du long crépuscule. Puis en pleine nuit, ils

se lèveront et s'en iront, comme des fantômes, jusqu'à cette voie

ferrée qui, des chantiers monstrueux, s'allonge sournoisement dans les

campagnes vierges, ainsi que la tentacule d'une pieuvre avide de forces

humaines.

[Illustration]

[Illustration]

Les Gueules Noires · 第 10 / 16 题