Le jour se lève, blême dans le brouillard qui enlinceule la plaine. Et
dans cette lourde vapeur qui flotte sur le sol noir et gluant, s'épand
un meuglement sinistre comme en clament tristement les gros vapeurs
perdus dans la brume.
Confuses et vagues dans le brouillard qu'elles semblent déchiqueter,
des silhouettes humaines se meuvent, avec un piétinement sourd.
Et cette exode d'ombres s'avance de partout, vers l'étrange appel.
A travers un champ labouré, écrasant de leurs sabots les lourdes mottes
humides et luisantes de la terre éventrée, une bande de trieuses
se hâte dans une marche trébuchante. Frileuses sous leurs robes de
cotonnade bleue parsemée de pois blancs, elles vont les bras croisés,
les mains cachées sous les aisselles, en faisant un gros dos sur lequel
flottent les jolis plis du mouchoir de percaline dont elles s'entourent
coquettement la tête. Elles ne causent guère, mais lorsqu'un sabot
reste englué au fond d'un sillon, ces fillettes jettent de leurs voix
claires, des jurons comme les hommes.
Elles ont atteint une petite route pavée qui passe au bout du champ et
leurs sabots font entendre maintenant, sur les grès, un clappement sec,
presque joyeux, dans ce jour lugubre où plane le rugissant appel à la
peine.
Tout à coup surgi de la brume, un homme sur la route les croise. C'est
un grand gars vêtu de toile grisâtre, maculée de houille, avec un
foulard de laine rouge enroulé autour du cou et dont la face apparaît
très pâle sous la barrette de cuir noir.
Une des trieuses, une maigre fillette aux joues creuses, qui suivait
les autres à l'écart, s'est brusquement arrêtée devant l'homme. Tous
deux se sont reconnus et se considèrent un instant en silence tandis
que le clappement des sabots s'éloigne.
Alors, craintivement le petite interroge:
--«Eh bien Honoré, te vlà? T'es mi donc descendu au fond a ce matin?»
--«Ah non, pour sûr! Et puis j'y descendrai mi demain non plus, ni
après-demain, ni les autres jours non plus, vu que j'en on quasiment
soupé de l' Compagnie.»
Il a répondu cela nerveusement, avec l'entêtement exalté d'une ivresse
d'alcool qui a dû commencer hier, aussitôt après la remonte: ribote qui
sans doute a duré toute la nuit dans quelque estaminet avoisinant les
fosses, puisqu'il porte encore son bourgeron de travail.
La petite demeure passive, habituée aux propos qu'ont les hommes dans
leurs soûleries, habituée à ces idées de révolte qu'ils ont tous ici
quand ils ont bu.
Lui, détourne la tête, d'un pressement de lèvres fait gicler sur le sol
un jet de salive, et, du revers de sa main fébrile, essuie sa fine
moustache de joli blond. Puis il reprend:
--«Ah! ben que non! j'y descendrai plus dans les fonds de par ici. J'on
retiré min livret, je vas m'embaucher en Belgique, dans le Borinage.
Demain à l'heure d'aujourd'hui j'aurons passé l' frontière ».
Très raide, sans tituber, mais le regard fou, il a fait un geste ivre
qui indiquait les au-delà de la plaine.
La petite reste encore silencieuse, mais maintenant son maigre visage
se crispe. Ses paupières battent un instant sur ses yeux devenus fixes
et troubles, et deux larmes coulent sur ses joues. Pour les cacher,
elle baisse la tête et se met à tourner d'un gauche va-et-vient le
talon de son sabot dans la terre molle.
Elle reste muette devant lui, toute petite et chétive, avec un air
souffreteux et soumis, le dos voûté, tournant toujours gauchement le
talon de son sabot dans la terre.
Mais, l'homme qui grelotte, les mains dans les poches, pendant que
l'alcool le brûle sous la peau, brusquement s'écrie, piétinant à
reculons, pressé sans doute à présent de regagner les corons:
--«Allons la Marie, je te dis adieu, et aussi bonne chance . . . . . . »
Elle le regarde s'évanouir dans la brume et ses yeux semblent
s'agrandir et son regard s'affoler, comme si la plaine voilée
l'entourait d'un espace immense et vide, un vide qui lui donnerait le
vertige.
Le meuglement sinistre s'est tu; mais au loin, dominant de sourds
roulements et des heurts profonds, s'élèvent des sifflements
mélancoliques et les lamentations sonores du fer.
Avec une hâte convulsive, comme une bête blessée, la fillette suit de
nouveau la petite route pavée qui s'enfonce là-bas, vers l'inconnu en
rumeur.
[Illustration]
[Illustration]
Elle n'avait pas quinze ans lorsqu'il la posséda un soir. Elle s'était
laissée entraîner à l'écart par celui-là, parce qu'il avait des yeux
très bleus et très doux. Il l'avait possédée sans lutte, car dans
l'ombre, lorsqu'elle avait senti sur ses lèvres la bouche du gars, elle
avait aussitôt sur lui refermé les bras passionnément.
Presque toutes commencent d'abord par une recherche vicieuse dans un
coin, avec un galibot de leur âge. Après, par une veulerie d'âme et
des sens, par lassitude aussi de se défendre, elles abandonnent leur
corps au hasard, parmi les centaines et les centaines de mâles. Mais
la fillette s'était donnée par un coup de cœur, et, comme l'amour est
une chose forte et saine, dès ce soir-là, elle repoussa brutalement
le frôlement des autres gars. Ce fut chez cette enfant la fidélité
farouche de la femme qui aime.
Mais à quoi bon cette fidélité! Marie n'existait pas plus pour
Lui--moins peut-être--que les autres filles qu'il culbutait au hasard
des rencontres, dans une frénésie fouettée par l'alcool, qui rendait
son acte semblable à un viol. Et lorsqu'il la trouvait sur son chemin
et qu'il était sans désirs, il passait, sans lui adresser une parole,
indifférent au doux regard qui longtemps le suivait.
Alors que l'homme demeurait la brute aveugle et insensible, cette
fille du peuple, abêtie par atavisme et les trop hâtifs labeurs de la
mine, était initiée par son cœur à tout ce que la passion fait naître
de sentiments complexes et douloureux. Dans sa raison frustre survint
un idéal, une aspiration vers un bonheur imprécis mais soupçonné, et,
au milieu de ses pensées vulgaires, habita la rêverie. Elle souffrit
de ne pas se sentir entièrement possédée, de ne pas lui appartenir
davantage, de ne jamais voir la douceur menteuse des yeux très-bleus
s'éclairer pour elle d'une lueur d'amitié. Sa laideur aussi la tortura,
car elle pensait que celle-ci était la cause de cette indifférence,
et cela rendit son amour encore plus craintif et dissimulé. Elle eut
les navrantes coquetteries des filles laides. Puis, pendant les rares
instants d'étreintes, elle essaya de lui exprimer tout ce qu'elle
ressentait. Mais il ne fut point encore touché par tout ce que cette
passion fit vibrer pour lui du lourd et grossier patois.
Une fois, le hasard voulut qu'elle le surprit caressant une moulineuse
entre les piles de madriers servant aux boisages de la mine. Lui se
redressa, furieux, croyant que la petite était venue là pour les épier.
Il ramassa une pierre et la lui lança à toute volée. Elle ne fut pas
atteinte, mais elle reçut un choc douloureux au cœur, comme si la
pierre y avait fait une blessure.
Rongée par un désespoir silencieux et par une jalousie sans révolte,
elle a vécu jusqu'à maintenant une existence de fièvre et de misère
à travers les jours et les mois, avec seulement un peu de bonheur
longuement espacé pour la soutenir: ces minutes brèves où il la tient
brutalement sous lui.
Le désir de mourir lui était pourtant venu dans un moment de plus
grande détresse et de découragement.
[Illustration]
C'était un soir d'hiver, elle longeait le canal; les rafales qui
galopaient par la plaine rase hululaient aux gibets de fer et
aux câbles électriques du chemin de halage; l'eau morte était
immobile. L'idée lui vint pour en finir, pour dormir toujours, pour
ne plus sentir cette plaie vive au cœur, de s'ensevelir-là entre ces
berges, dans cette chose d'épouvante comme le vide. Elle s'arrêta
et s'approcha, mais soudain elle eut un recul de terreur comme si
elle avait vu une chose affreuse et elle s'enfuit jusqu'au coron en
sanglotant.
Ce ne fut qu'un spasme de désespoir qui jamais ne revint. Souffrante et
résignée, elle continua à l'aimer, sans que nul soupçonnât que, sous
l'enfant laide et chétive, il y avait une amoureuse au cœur exalté,
sans entrevoir l'amour fanatique, l'amour navrant qui la faisait
taciturne dans la horde bruyante de ses compagnes.
[Illustration]
[Illustration]
Courbant sa maigre échine, elle se hâte. Maintenant elle longe un grand
talus, quelque chose de haut et de vague, très sombre; et cette immense
tâche noire du terri, lui semble le reflet de son âme. Elle traverse
des voies ferrées, passe entre des files de wagons vides, puis devant
elle, se dresse une forme géante qui s'allonge confuse dans le jour
embrumé et livide, en une sorte de beffroi.
Jamais, elle ne lui est apparue aussi triste, cette grande carcasse
de fer qu'empanachent au rythme de leurs râles crachotants les tuyaux
de vapeur, ni plus angoissant ce ciel d'automne bas et délavé,
qu'endeuillent encore les lourdes torsades de fumée noire vomie par une
cheminée massive.
Sur la bâtisse sombre, une inscription en grosses lettres blanches se
détache: _Fosse Sainte-Marie-Madeleine_. Oh! l'ironie de ce doux nom
mystique donné à cette chose noire et sinistre!
Comme elle gravissait la dernière marche de l'escalier qui aboutit à la
salle de triage, le surveillant du carreau lui pointa une amende. Elle
eut un juron, un mot ordurier entre les lèvres, et vint se ranger parmi
celles de son équipe, au bord de l'une des longues glissières aux fonds
mouvants, sur lesquelles le charbon passe comme un lent ruisseau.
Ses mains se mirent aussitôt à happer au passage les pierres mauvaises
et à les jeter dans une manette. Le geste continu, le geste monotone,
cette houille qui passe et passe interminablement de son cours
uniforme, peu à peu cela lui fascine la pensée, enveloppe sa raison
d'une abrutissante torpeur.
[Illustration]
[Illustration]
Elle ne pense plus. Le souvenir a sombré dans le cours de ce ruisseau
de houille où il faut puiser et puiser toujours les pierres brillantes.
Mais, aujourd'hui, pour la première fois, tous les bruits du triage
irritent ses nerfs: grondements des berlines sur les armatures de
fer, crissements des engrenages, et chaque conversion fracassante des
culbuteurs la fait tressaillir. L'odeur moite et grasse du charbon
l'écœure, l'embrun de poussière fuligineuse, au miroitement métallique,
qui s'élève des cascades venues des berlines déversées, gêne sa
respiration. Elle étouffe..... Sa manette lui échappe des mains, un
râle rauque sort de sa gorge et elle tombe à la renverse, toute roide,
les yeux révulsés. Les trieuses se précipitent et la transportent
jusqu'à l'ouverture béant sur la plaine, qui se révèle hérissée de
bâtiments sombres. Le surveillant accourt, et, bourru, les renvoie
toutes au travail.
[Illustration]
Une seule fille est restée; penchée, elle dégrafe le corsage. Mais la
petite exhale un long soupir et ses yeux se rouvrent, un peu égarés.
Puis aussitôt, sans une parole, avec un geste frileux de pauvre enfant
chétive, elle reboutonne sur sa poitrine creuse le corsage entr'ouvert.
Debout, elle refuse de retourner au coron comme le lui conseille le
contre-maître.
--Mais oui!... que t'es bête! retourne chez ti, puisque t'as tombé du
haut mal, insiste la fille qui l'aide à rajuster son béguin.
Non, elle ne veut pas; le visage fermé, elle regagne son poste.
Le surveillant, une main accrochée à la lanière de son sifflet de
commandement, est debout sur une passerelle d'où il enveloppe le triage
de ses regards soupçonneux.
Toutes les trieuses sont redevenues muettes dans le vacarme grondant
et criard des machines, que semble animer une cruauté froide qui veut,
qu'à leur contact, s'usent des générations. Elles sont attentives,
leurs gestes actifs happent le schiste; et voici que les robes bleues
à pois blancs, les gracieux mouchoirs aux plis flottants, tout cela a
repris, sous la discipline, l'aspect d'un uniforme de bagne.
Le travail a de nouveau absorbé la fillette. Ses mains vont et viennent
régulièrement de la glissière à la manette qu'une trieuse remplace par
une autre lorsque les pierres en débordent. Elle n'a plus conscience de
sa vie, elle fait partie de toute cette machinerie, de tous ces outils
qui pivotent et trépident avec précision; la voici devenue une pauvre
chose, semblable à une de ces petites poulies qui tournent en grinçant
plaintivement.
Et les heures passent, lentes et monotones, charriées semble-t-il, par
le lent ruisseau de houille.
[Illustration]
[Illustration]
Le bourdonnement sonore d'un timbre électrique a retenti à la recette,
à l'orifice du puits d'où émergent brusquement, entre les montants de
fer, les cages qui contiennent les berlines. Le langage cynique du
mineur nomme cela «la sonnerie à la viande» parce qu'elle est pour le
machineur chargé de régler la marche des cages, le signal de la remonte
des ouvriers.
Un coup de sifflet répondant à la sonnerie de la recette a vrillé le
hall du triage; la source qui l'alimente va tarir, jusqu'à ce que ceux
qui ont saigné les veines noires de la terre soient remontés. Avec une
gaieté bruyante, une exubérance de jeunesse qui a été opprimée par
la discipline, les trieuses se bousculent, enjambent les glissières,
sautent les degrés des gradins de criblage, ce qui fait vaciller,
sous la cotonnade, les pointes de leurs seins. Les plus impatientes à
atteindre le carré libre de machineries où elles vont toutes prendre
leur repas, pincent les croupes de celles qui les précèdent et qui se
retournent alors en criant des mots abominables.
Assises sur le carrelage, le dos appuyé contre le mur ou contre des
civières pleines de schiste, elles retirent les chanteaux de pain hors
des musettes de toile. Les dents qui mordent avidement, apparaissent
très blanches, dans les faces souillés par la poussière noire et les
yeux, largement cernés de bistre, ont un éclat étrange.
Un gros bidon de fer-blanc passe de main en main. Chaque trieuse
fait pisser de très haut, dans son gosier tendu, la bière blonde qui
glougloute dans le goulot. Et un grand rire les secoue toutes, lorsque
une voisine ayant poussé celle qui boit, le liquide lui inonde les
cheveux ou le visage.
La petite souffreteuse n'est pas avec ses compagnes; elle est restée
à l'écart, cachée derrière un culbuteur. Accroupie, la tête entre les
mains, les coudes sur les genoux, elle songe. De l'endroit où elle
s'est blottie, ses yeux mornes voient les cages qui, soudainement
sorties de l'abîme et encore toutes trempées d'ombre, s'accrochent
avec un bruit saccadé aux verrous. Ils voient les moulineuses attirer
les berlines d'où bondissent, comme des diables, des hommes
effrayants, aux faces noires dans lesquelles roule le blanc des yeux,
et qui s'en vont pressés.
[Illustration]
Elle songe aux autres remontes qu'elle venait épier jusqu'à ce que,
d'une berline, ce fut Lui qui surgit, ce qui lui donnait un petit choc
au cœur, doux et nostalgique. A présent, autour d'elle, c'est le vide;
elle se sent seule, toute seule, malgré le grouillement humain de la
fosse.
Là-dessous, dans les entrailles de la terre, c'est le vide aussi: le
chantier souterrain où souvent descendait sa pensée n'est plus qu'un
amas de nuit.
Ce Borinage? Eh bien, oui, elle voudrait le suivre jusque-là,
humblement, de loin, comme un chien suit, désolé et craintif, les pas
d'un maître qui veut le perdre. Mais elle n'a pas l'âge d'agir à sa
volonté; et puis, elle est si lasse!....
C'est fini à jamais. Elle ne pourra même plus l'aimer par le regard,
elle ne pourra plus rôder autour de Lui comme jadis; sa chair ne
connaîtra plus l'anxiété frémissante de l'attente, l'attente d'une de
ces possessions si brèves, mais qui, malgré tout, la rendait heureuse
jusqu'à ce que l'éternel inassouvissement la rongeât de nouveau
sourdement.
En cet instant elle se sent encore plus laide et misérable et rompue
aussi, comme si les engrenages l'avaient happée, broyée, puis rejetée
sur les dalles de fonte.
Les cages qui remontent des mineurs ne redescendent plus à vide;
d'autres travailleurs se tassent dans les berlines qu'on repousse
sur les barreaux. Ceux-là vont déblayer les terres, dégager la veine
pour la saignée du lendemain. Ils tombent dans le vide, et, à leur
suite, le large câble qui se dévide du haut du beffroi, défile avec un
bruissement d'aile.
Et longtemps encore la petite demeure immobile, les regards hantés,
si frêle parmi toutes ces choses de fer pesantes et farouches qui
l'entourent.
Un nouveau signal: la gueule de ténèbres a fini de vomir et d'avaler
des hommes. Et voici que la machinerie compliquée du triage reprend
ses mouvements rythmés. Les raclettes crissent, les arbres ronronnent
dans les coussinets, les pignons grincent des dents, tous les muscles
durs et noirs pivotent, virent, et des tuyauteries s'élève une buée
qui semble la sueur du fer et de l'acier qui travaillent. Du haut
des tréteaux, les culbuteurs, en chavirant les berlines emboîtées,
déversent des cataractes de houille sur les cribles en gradins, et les
cataractes deviennent des cascades, puis des ruisseaux lents qui se
perdent enfin là-dessous, dans le hangar où s'entrechoquent des wagons
et où respire puissamment une locomotive.
Les filles-outils ont repris la monotone, l'abrutissante besogne. Et
la petite désespérée s'est remise elle aussi à remplir des mannettes.
Mais parfois son geste s'arrête, ses traits se contractent et ses yeux
demeurent étrangement fixes. Puis soudain, elle recommence à puiser
dans la trémie au fond mouvant, le visage devenu sérieux et calme comme
si elle venait de prendre une forte et froide résolution.
[Illustration]
[Illustration]
Le soir tombe, il bruine sur la plaine. Les bâtiments d'extraction
qui barrent sombrement, par endroits, sa perspective étalée et qui
balafrent de leurs cheminées géantes et de leurs beffrois la cernure
livide de l'horizon, s'éclairent intérieurement de lueurs mystérieuses,
ainsi que des châteaux fantastiques, et leurs noires silhouettes
s'évanouissent lentement. Les longues files massées des corons trapus
sont déjà des plaques uniformes et sans relief. Tout ce qui se
hérissait sur la plaine, s'aplatit, se confond peu à peu avec elle.
Les rumeurs du travail s'apaisent, et, dans la fin du crépuscule, un
train qui roule, rapide, met un bruit solitaire et mélancolique.
Le long du canal qui déroule son ruban clair, tout droit, comme une
route, une petite ombre glisse.
Mais voici qu'elle s'est arrêtée et demeure immobile sous le voile
triste de la pluie fine et glacée.... là, tout près de l'eau morte,
au-dessus de laquelle flottent des vapeurs blanchâtres qui semblent un
suaire....
Puis, brusquement, la berge est déserte: la petite ombre immobile a
disparu. Mais l'onde blême se plisse de rides, qui, de la rive, vont
s'élargissant comme un rictus mauvais et mystérieux.
[Illustration]
[Illustration]