La salle enfumée est pleine de houilleurs, assis autour du poêle,
serrés sur des bancs le long des murs ou debout devant le comptoir. Au
relent épais et fade de la bière, dans l'atmosphère empestée par l'âcre
fumée du tabac de contrebande, se mêle la senteur vineuse de l'alcool.
Et le patois grossier, le lourd patois du Nord, sort comme mâchonné des
bouches où s'accrochent les pipes en terre.
Bécu s'assied près de la porte, au bout d'un banc.
Mais dans le fond de la salle, un homme s'est dressé, émergeant du
remous des carrures.
--Hé Désiré? Viens par ichi nom de Dieu!
Lui, s'est levé docile, et sa grosse tête dodelinant, va s'asseoir à
côté de celui qui l'a appelé.
Au comptoir, le cabaretier, une main sur le levier de la pompe, remplit
les chopes que sa femme et la servante à la tignasse de lin vont porter
sur les tables. Ou bien, d'un broc d'étain, il verse du genièvre dans
les verres. Parfois, il sort du comptoir pour aller boire avec les
clients. Il a l'air satisfait, réjoui, et là où il va vider une chope,
il lâche des plaisanteries et donne de grosses tapes amicales sur
les épaules boueuses, comme s'il voulait donner du courage pour les
tournées à venir.
[Illustration]
Les houilleurs vident leurs chopes avec des gestes traînards, des
mouvements déformés de leurs corps devenus à l'image de leur vie. Et
les pensées qui roulent dans le vacarme des voix semblent être tirées
avec effort, comme à coups de pioche, des fronts durs.
Bécu, lui, ne parle pas; il écoute le camarade qui pérore.
Silencieusement il boit et mâchonne une chique de tabac. De temps
à autre, il lance sur le carrelage un long jet de salive jaunâtre.
Lorsque vient son tour de faire la politesse d'une tournée, il demande
d'une voix sourde qu'on remplisse les énormes chopes. Puis il s'efface
dans le silence. Trente années de fond et vingt ans pendant lesquels
cet homme a tremblé devant une épouse terrible, ont fait de lui un être
timide et triste.
Parfois, dans le brouhaha, un juron du rude patois se détache et
isolément va résonner aux murs où sont accrochés les chromos violemment
enluminés qui représentent les députés-mineurs.
Mais on boit ici, simplement histoire de se laver le gosier, avant
d'aller au coron se décrasser dans les cuvelles et manger la soupe.
Ou bien encore, pour certains, avant de prendre le train-tramway qui
reconduit au-delà du pays noir, dans les villages agricoles, ceux qui,
pour les salaires de la mine, ont abandonné les champs. Les uns après
les autres, les hommes boueux et aux visages lugubres se lèvent. Il a
beau sourire le gros cabaretier, il a beau donner des tapes amicales,
les gros souliers aux semelles cloutées font crier le sable blanc semé
sur le carrelage. Quelques mineurs vont décrocher, dans un corridor qui
mène à la cour du cabaret, des vieux pardessus qu'ils ont habitude de
remiser en cet endroit avant d'entrer à la fosse. Ce sont là d'étranges
vêtements rapiécés, de vieilles guenilles qui ne craignent pas le
contact des loques de fond. Et ceux qui les endossent prennent un
aspect de bandits, dont le visage serait barbouillé pour un guet-apens.
Le camarade aussi s'est levé, enroulant autour de son cou, un large
cache-nez rouge qui lui donne un air louche d'émeutier. Et comme il
discute politique avec un houilleur qui s'achemine vers la porte, il
oublie là Bécu.
Oh! celui-ci n'est guère pressé de retourner au coron. Il lui importe
peu d'aller savonner le charbon collé à sa peau et au sortir de la
cuvelle, après avoir passé du linge propre, d'avaler la «_dréchure_».
Il a une autre pensée en tête que celle de changer sa loque de fond, et
dans l'estomac, il a une autre fringale que celle d'une soupe au lard
frais.
Au travers de la toile noircie de son bourgeron, il palpe la pièce
d'argent que lui a remis le comptable. Il la palpe avec la joie
sournoise d'avoir trompé celle qui aux jours de paie, épie la remonte
non pas avec une timidité éplorée comme les autres malheureuses, mais
farouchement, en haute et robuste femelle.
Et il pense que de cet argent, il faut en tirer du plaisir jusqu'au
bout. Or, prendre du plaisir, pour lui, c'est boire, s'abreuver jusqu'à
l'inconscience.
Dans cette existence de labeur sombre et grossier où il va tête
basse, lourd et stupide comme le bœuf à l'attelage, dans cette vie
sans espoir, sans but, qui ne sera jamais que la misère supportable,
l'ivresse que donne l'alcool est devenue la seule lueur et la seule
secousse rompant la longue monotonie, dans laquelle se confondent les
nuits, les jours, les années obscures des fonds...
Ayant craché la chique qu'il avait logée dans un coin de sa bouche,
il se lève et s'approche du comptoir. Dans un faisceau de pipes qui
sortent d'une chope, la tête en l'air, il en choisit une d'un sou.
Il rompt le bout du tuyau qui lui paraît trop long. A ce moment, le
cabaretier lui tend sa blague à tabac.
--Tiens bourre t' pipe.
Alors, pour remercier, Bécu commande deux chopes. On les tire en deux
coups de levier pendant que lui, allume sa pipe avec des aspirations
longues et bruyantes, au «couvé» de cuivre dans lequel sommeillent les
braises.
Ils trinquent.
--Écoute Bécu, c'est mi pour t' faire tort, mais tu me dois encore
quarante sous de l' semaine passée.
Celui-ci pose sa chope, s'essuie la bouche du revers de sa grosse
patte, délayant ainsi la poussière de charbon d'un peu de bière blonde
et demeure balourd. Ça lui donne un petit choc au creux de la poitrine,
le rappel de cette dette, qu'il va falloir payer aujourd'hui, où il
aurait voulu boire tout son saoul. Il ne se souvenait plus de celle-ci,
sans cela assurément, il serait entré dans un autre estaminet. Car,
Bécu ne se presse guère à payer ses petits comptes arriérés. Il ne les
acquitte que lorsqu'on l'interpelle du seuil des portes, parce que sa
timidité alors s'affole.
--Oh tu ne m' fais mi d' tort, ce qui est dû, ça est dû.
Il reprend sa chope et la vide en se penchant en arrière, d'un petit
coup brusque, afin de bien en sucer le fond.
Puis, il fouille dans sa loque de fond et en retire la pièce de cinq
francs qu'il pose gravement sur le comptoir, en la suivant d'un long
regard qui la voit disparaître.
Le cabaretier, ayant retenu le montant de la petite dette et celui
des tournées offertes, replace devant Bécu une poignée de sous, que
celui-ci ramasse tristement, comme si c'était là les miettes de la
belle pièce d'argent qui serait brisée.
[Illustration]
Il a quitté l'estaminet.
Sur la route, il suit la direction opposée à celle du coron et ayant
dépassé le dernier cabaret il s'arrête.
A droite, la vue est encore barrée par la palissade qui entoure la
fosse, une clôture formée par d'anciennes traverses de voies ferrées
que l'on a taillées en épieu et badigeonnées au goudron.
Mais à gauche s'étend la plaine, la plaine immense qui ondule sous
la neige éclaboussée, sous la neige machurée par places de pustules
noirâtres, de plaques sombres qui sont des corons et des fosses,
jusqu'au mur gris et vague de l'horizon. Les lignes ferrées serpentent,
s'entrecroisent sur des remblais, en minces rubans noirs, comme
un réseau d'araignée; et l'on devine des routes et des canaux aux
squelettes échelonnés des arbres. Sur l'immense étendue rase, des
rumeurs roulent sourdement et des sifflements s'élèvent comme des
fusées. Des innombrables cheminées géantes, les fumées sortent lourdes
et se traînent toutes dans un même sens horizontal, en longues stries
parallèles sur le ciel, où passent des bandes de corbeaux planant sur
la tristesse muette des choses.
Le regard embrassant l'immensité décolorée, toute de blancheur et de
noir, comme un paysage d'eau-forte, Bécu hésite, car un chemin, devant
lui s'enfonce dans un champ ainsi qu'un profond sillon.
Enfin il se décide à quitter la grand'route. Et le voici, les mains
fourrées dans les poches, les coudes serrés au corps, marchant vite à
cause de l'air froid qui commence à lui mordre la peau.
Les deux talus de l'étroite route encaissée et sinueuse cachent le
paysage brutal. Et la voilà qui semble perdue, loin de toute chose,
cette petite route solitaire qu'oppresse la morne grisaille du ciel
d'hiver: perdue et solitaire, comme celle qui, là-dessous, s'en va
mystérieuse, oppressée par un ciel pesant de ténèbres éternelles. Mais
à un tournant, la plaine reparaît; et là, dans un large pli onduleux,
se révèle une fosse que l'on ne voyait pas auparavant. Les quatre rangs
successifs de son coron évoquent, par leur alignement discipliné, un
souvenir de caserne ou de prison.
A la droite de la cité ouvrière se dresse le bâtiment d'extraction
surmonté de son beffroi, à sa gauche, s'élève l'église toute en brique.
Mais la petite route ne va pas de ce côté; elle suit la pente
contournante d'un vallon et conduit à une fabrique de sucre, laquelle
attend, en un aspect de ruine et d'abandon, la prochaine récolte de
betteraves, la récolte qui sortira des champs environnants, des champs
déjà fécondés par les semences d'automne et qui maintenant dorment sous
le drap blanc de la neige.
Bécu descend dans ce creux que l'on dirait laissé par un arbre
gigantesque, déraciné de la plaine. L'immense étendue plate des terres
et l'horizon lointain bientôt disparaissent. Une odeur de pulpe en
pourriture stagne dans le vallon. Tout, ici, semble mort, alors qu'aux
alentours la plaine respire.
Voici qu'il longe un mur de briques clôturant les terrains de la
sucrerie. Et son pas fait hurler longuement un chien dans la fabrique
abandonnée.
En face du portail fermé, de l'autre côté du chemin élargi par les
charrois, il y a une maison de paysan avec grange et hangar pour les
instruments de culture. Mais une enseigne apprend que c'est là aussi
un estaminet. Au temps où la fabrique travaille, les ouvriers sucriers
et les Belges qu'on emploie à l'arrachage des betteraves, doivent, aux
heures des repas, y boire des triboulettes de bière blonde, en taillant
leurs chanteaux de pain.
Bécu traverse le chemin aux ornières durcies, et cogne contre la marche
du seuil ses souliers ferrés.
Pas un houilleur: la salle du cabaret est déserte, silencieuse comme
l'usine, avec ce même air d'attente désolée. Seule une paysanne, près
d'une fenêtre, tricote de gros bas de laine bruns.
Bécu, aussitôt assis, lui demande une bistouille, ce qui signifie du
café renforcé d'eau-de-vie. Alors, la paysanne se lève, grande, sèche
comme une bique et le teint bis comme la terre des champs qu'elle
sarcle depuis l'enfance. Traînant ses savates éculées, elle va tisonner
le poêle qui répand dans la pièce une chaleur de four, met une pelletée
de charbon, puis ayant posé en plein feu la bouilloire elle dit d'une
voix aigre:
--A ch't'heure, faut que vous attindiez que ch'l'iau qu'alle bout.
Puis auprès de la fenêtre, elle va se rasseoir, et, reprenant son
tricot, recommence le va et vient rapide et monotone des aiguilles
longues. Parfois elle en retire une du jeu, et du bout pointu, gratte
sa chevelure qui la démange.
Et lui, attend patiemment, en écoutant la chanson plaintive de l'eau.
Il est peut-être bien isolé et perdu ce lieu, et ce silence où pleure
la grêle chanson est bien pesant; mais quand on a trente ans de fond,
quand pendant trente ans on a rampé dans les profondeurs écrasées, côte
à côte avec les veines noires de la terre, le cœur s'est habitué au
silence et à l'isolement, comme les yeux se sont habitués aux ténèbres.
[Illustration]
Puis, il préfère venir se cacher ici, car au moins, il peut y boire
à son aise, à petits coups, en tête à tête avec son verre, sans la
crainte de voir surgir dans le carré clair de la porte vitrée, l'énorme
carrure de sa femme, la «rouge», comme on la surnomme au coron, à
cause de sa chevelure rousse et de son teint allumé de femme toujours
grondante.
Plus tard, quand il se sentira fort et plein de courage, c'est-à-dire
quand il commencera à chanceler sur ses jambes, il ira boire les
derniers verres au coron, près de sa demeure, avant de heurter du nez
sa porte et de recevoir la terrible poussée donnée à poings fermés, qui
l'enverra s'affaler sur le lit, où longtemps encore, déferleront les
injures et par instant les gifles.
La paysanne a de nouveau arrêté le va et vient de ses bouts d'aiguilles
entremêlés au sautillement de ses doigts secs. Elle s'est levée, pour
verser l'eau bouillante sur la cafetière, et le liquide qui tombe,
goutte à goutte à travers le filtre, égraine des petites notes claires.
Enfin la bistouille, le jus noir au relent de chicorée vitriolée
d'alcool, fume devant lui. Ses grosses lèvres l'aspirent avec une joie
goulue, et, après chaque lampée, il suçote les poils humectés de sa
moustache. Il fait durer le plaisir, longtemps il gargarise son palais
que met en éveil, la brûlure adoucie de l'eau-de-vie qui se dissimule
et semble se faire désirer.
Sa bistouille finie, Bécu se carre dans sa chaise, allonge les jambes,
élargit les épaules et la poitrine. On dirait que toute sa carcasse
se dilate de contentement. Puis, il retire de son bourgeron un vieux
morceau de journal, où il y a du tabac, et se met à bourrer sa pipe en
tassant fortement du pouce le tabac échevelé.
Alors, d'un nuage de fumée âcre, sort la voix sourde, la voix qui
semble toujours résonner au fond de la mine.
--In verre ed geniève, de ch'ti lau qui pique.
[Illustration]
[Illustration]
Cinq heures tombent lourdement de l'œil de bœuf accroché en haut du
mur. Maintenant, dehors, il fait sombre; la nuit hâtive de l'hiver a
effacé l'usine muette et aveuglé les fenêtres du cabaret. La lampe
suspendue au milieu de la pièce l'éclaire d'un rayonnement assoupi, en
laissant beaucoup d'ombre dans les coins.
Bécu en est à son huitième verre de genièvre, et ses yeux brillent
au fond de leurs orbites. Ils ont les lueurs verdâtres et fugitives
d'une flambée d'alcool, ils ont, ces yeux, les reflets métalliques et
étranges du poison absorbé.
Quand il veut boire, c'est d'une main crispée qu'il saisit son verre et
pour que le tremblotement de ses nerfs ne le vide pas, il y accroche
brusquement ses lèvres. Alors, descend en lui cette eau ardente qui
lui donne une bonne chaleur, là, dans sa poitrine, puis partout, et
lui fait la tête légère, légère, comme si elle allait sur ses épaules
tourner ainsi qu'une toupie.
Les idées, qui se mouvaient dans ce crâne en un roulement massif et
lent de meule, maintenant sautillent comme ces images projetées sur un
écran lumineux.
Lorsqu'un houilleur est remonté au jour, le souvenir du fond l'obsède;
et il garde, dans les nerfs, la vibration rythmée des coups de pics,
comme le marin, sur la terre garde dans les jambes le roulis du navire.
Poursuivi par cette hantise du labeur, Bécu pense à la mine. Il pense
loin de lui, et ses bras qui sont allongés sur la table, de chaque
côté de son verre, frappent là-bas à la veine des coups enfiévrés par
l'alcool.
A présent, il bredouille des mots: il imagine tout un colloque avec
son porion, à propos du boisage. Et le voilà, lui si timide dans la
réalité, qui à la fin se fâche et se met à insulter son chef. Alors,
comme si le porion s'éloignait, il crie une dernière injure «Arsouille»
à haute voix, dans le silence de la pièce.
Mais le voici qui se met à sourire, en laissant dégouliner un peu de
salive du côté où il tient sa pipe. C'est que l'image de sa femme vient
de lui passer par l'esprit. Et il se moque, dans la sûre quiétude de sa
cachette, de cette face rougeaude toute bouffie de colère.
Décidément l'eau-de-vie lui chauffe trop la tête, car il a enlevé son
chapeau de cuir, découvrant ainsi un crâne chauve, un crâne qui lui
donne un air morose de vieil oiseau déplumé. Et maintenant, avec le
sommet du front qui apparaît blanc, la souillure de houille plaquée sur
le visage est devenue un véritable masque.
Près du fourneau, la paysanne épluche des pommes de terre pour la soupe
du soir. Une à une, elle les jette dans la marmite, faisant éclabousser
l'eau dont les gouttelettes grésillent. Elle demeure indifférente
devant cet homme qui s'enivre, étant habituée à ces sortes de choses.
Son fils, un enfant d'une douzaine d'années, est venu s'asseoir devant
une des tables. Il grignote un croûton de pain, en buvant un fond de
chope que sa mère lui a versé. Et le petit paysan, aux yeux avides et
au front déjà obstiné, regarde longuement ce mineur. Il songe sans
doute à l'âge, où, lui aussi portera la barrette de cuir et touchera
les grosses pièces blanches des Compagnies, au lieu du maigre salaire
du travailleur des champs; au temps où le dimanche, il fera ronfler
les rayons clairs d'une bicyclette--le luxe de la jeune génération des
corons--sur les routes qui mènent aux ribotes de la ville.
On a ouvert la porte. Le cultivateur, un homme robuste et sanguin,
planté carrément sur les jambes, entre en disant «Bonsoir» d'une voix
forte et rude, une voix accoutumée aux larges espaces des champs. Il
dépose sur une table quatre planches de bois blanc qu'il a rapportées,
sans doute pour réparer son clapier à lapins. Puis, il va s'asseoir
près du feu et s'occupe à décrotter ses houseaux en toile bleue, avec
la lame de son couteau.
Bécu, depuis un instant, s'assoupit sur sa chaise. La chaleur torpide
de l'alcool l'engourdit. Ses membres sont devenus lourds comme si, dans
les veines qui les sillonnent, se traînait du plomb. Sa grosse tête qui
lui semblait si légère, prête à tourner comme une toupie, a roulé sur
une épaule. Il a regardé le paysan entrer, déposer les planches de bois
blanc sur une table, puis ses paupières lourdes se sont abaissées sur
ses yeux.
Sa pipe, décrochée de la bouche, vient de se briser sur le carrelage
avec un petit bruit sec.
[Illustration]
--Le v'la qu'il a tout bu, a ch't'heure, ce cochon-là....
Le mari a crié cela avec la haine qu'ont les paysans pour ces
houilleurs qui gagnent beaucoup et gaspillent l'argent.
--Si qu'il m' paie, ça n'est mi encore rien, a ajouté la femme.
Il dort, mais par instants ses lèvres remuent convulsivement, et ses
grosses mains déformées, qui pendent contre les bougeons de la chaise,
s'agitent et se contractent.
C'est que son cerveau de vieille bête de travail, son cerveau durci,
calleux comme ses mains, s'exalte sous l'influence de l'alcool. Dans la
nuit de son crâne, se déroule une vie monstrueuse, une vie désordonnée,
frénétique, qui le fait tressaillir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Il est au fond, il marche du pas léthargique des songes, il va à
la lueur de sa lampe, suivant le sentier qui passe dans les forêts
enfouies. Et partout ce sont des feuillages, des feuillages immobiles
incrustés aux murs sombres. Les palmes élancées des fougères
arborescentes se courbent vers des troncs de sigillaires aux écorces
ondulées. On dirait un dessous de bois somnolant dans l'ombre opaque.
Parfois, la lueur de la petite lampe allume une lamelle de mica qui se
met à luire comme le calice d'une fleur chimérique. Et de l'eau qui
source, s'écoule avec le doux murmure d'un ruisseau glissant sous la
mousse.
Mais le voici qui arrive à une clairière, à une taille.
Là, des hommes aux torses nus, leur chair livide dans la nuit
qu'étoilent les lampes, conduisent la morsure des perforatrices qui
mordent la terre rageusement avec un air de bête mauvaise. Elles
allongent des dards qui semblent fouailler des entrailles et ont des
sifflements de serpents en colère.
Lui, ne s'arrête pas; il continue à traîner ses jambes engluées, et
rentre dans une galerie s'enfonçant dans beaucoup d'ombre et de silence.
Il va toujours de la même marche entravée et lente du rêve, dans
l'humide obscurité de cette galerie qui est une voie de roulage. Ses
yeux suivent, à la lueur qu'il porte avec lui, les deux éclairs des
rails qui s'allongent dans le noir comme deux cornes.
Soudain, il sent que son chapeau de cuir frôle les bois d'étais, qui,
transversalement, soutiennent le toit de la galerie. Pour avancer
il courbe les épaules. Mais le frôlement recommence, le toit s'est
encore abaissé, l'obligeant à marcher sur les genoux. Et voici que
l'atmosphère devient étouffante. Il s'arrête. Alors, avec horreur, il
sent sur le dos, le toucher dur et glacé de ce toit qui continue de
s'abaisser en un lent, très lent, mais irrésistible glissement. Ses
reins doivent bientôt céder à l'affreux affaissement. Il s'aplatit sur
le sol. Pour fuir, pour se dégager, il recule en rampant. Sa lampe
s'éteint et dans l'étouffement des ténèbres, recommence la pression
diabolique des quatre cents mètres de terre qui le surplombent. Sa
poitrine ne peut plus se dilater au rythme de son souffle et ses tempes
battent contre le roc. Il étouffe, il râle.
Mourir! Non, il ne veut pas mourir; il se débat, se révolte et, d'un
sursaut de volonté, il se réveille.....
Ses yeux hébétés errent un instant dans la salle. Puis sans avoir
bougé, dans la même pose affalée, les bras tombants, la tête gisante
sur une épaule, il retombe dans le sommeil.
Et la vie du rêve reprend, fantastique et fantomale.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
A présent, il va, la tête en avant, les jambes molles, dans un
tâtonnement continuel de l'équilibre, à droite, à gauche. Il s'arrête,
hésite entre une chute en avant ou en arrière. Puis, il repart en
quelques pas rapides que suit un nouveau repos vacillant.
La première rue du coron est là devant lui, toute droite, en un
allongement de perspective démesurée. De toute la force de sa volonté
il tend à l'atteindre. Mais elle pivote, avec ses deux rangées de
maisons, comme un carrousel de chevaux de bois.
Il y avait là, près de lui, une palissade contre laquelle il allait
s'appuyer. Or, celle-ci vient de disparaître. A cette même place, il
voit maintenant un mont de betteraves.
Après une grande oscillation de tout son corps et une alternative de
petits pas butés, zigzaguants, il vient se coller contre sa porte.
Brusquement on ouvre, l'appui se dérobe, et il entre dans sa maison
comme s'il tombait dans le vide.
Sa femme est devant lui, énorme, terrible. Et derrière elle, dans un
coin, étendu sur un lit aux draps très blancs où ondoie la caresse
douce et blonde d'un cierge, son fieu repose, pauvre petit corps tout
raidi.
--Ah te voilà, saligaud d'ivrogne! Et ch' cercueil? l'as-tu acheté ch'
cercueil?
--!. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
--Non? Alors qu'est-ce que t'en as fait de ch' l'argent? Tu l'as encore
bu, dis, saligaud? Et l' petiot on va être obligé de l' mettre comme il
est là dedans l' froidure de l' terre! Ah tiens, un père comme ti, on
devrait le jeter du carreau de l' fosse, dans le fond de ch' puit, dans
ch' bougnou!
Tout se brouille devant lui, une gifle lui a éclaté dans la figure. Une
poussée dans les reins, l'envoie s'affaler dehors.
Sa grosse tête a frappé sur le pavé, mais il n'a ressenti qu'un choc
très mou. Il se redresse et va s'adosser contre le mur, auprès de la
fenêtre.
La rue toujours si animée par les enfants qui jouent, par les femmes
qui voisinent, est déserte. Les maisons semblent inhabitées. Quelque
chose de lugubre et de tragique plane dans le silence.
Et le malaise qui vient de cette absence de vie, de toute cette
immobilité, est encore accru par une fin de jour sinistre. Dans le
prolongement de la rue, à l'horizon, s'abaisse un coucher de feu et
de sang. Des vitres, aux fenêtres closes, s'allument et rougeoient;
les silhouettes des cheminées, les arêtes et les saillies des toits,
s'entourent d'un cerne lumineux couleur de soufre, et les ombres
s'allongent.
Appuyé contre le mur il ne bouge pas. Il regarde autour de lui avec des
yeux troubles, et son cœur inquiet écoute le calme surnaturel.
Soudain, une rumeur monte sourdement, une rumeur de foule, avec un
piétinement lointain et confus. Cela grossit, et cela s'approche; on
dirait tout un peuple en marche.
Bientôt apparaît une sorte de marée humaine dont le flux pénètre dans
la rue qui l'endigue.
Bécu de loin reconnaît des barrettes de cuir, des serre-tête de toile
bleue. Ce sont des houilleurs qui viennent du fond. Mais il y a aussi
parmi eux des femmes, des enfants. Et ils sont tant et tant, que tous
ceux du pays noir ont dû se donner rendez-vous ici bien sûr.
Les voilà, ils vont le frôler dans leur marche. Bécu frissonne car tous
le regardent, tous rivent leurs yeux aux siens.
Puis, maintenant, chacun d'eux fait en passant un geste de menace ou de
dégoût et chacun lui jette une injure comme s'il lui jetait une pierre:
Ah l' mauvais père! Ah l' saligaud d'ivrogne; il a bu ch'l'argent de
ch' cercueil!
Un galibot pas plus haut qu'une botte, l'a injurié aussi, d'une petite
voix exaspérée, aiguë, qui lui entrait dans la tête comme une vrille.
Ensuite c'est une trieuse, une jolie fille souriante sous les plis
flottants de son béguin et qui fait en passant, une moue dégoûtée puis
crache par terre. Un houilleur, un vieux camarade à lui s'est arrêté,
l'a fixé longuement avec des prunelles sombres; après quoi il s'en est
allé en secouant tristement la tête.
Il en vient encore, il en vient toujours: des hommes, des femmes,
des gosses. Il y a parmi eux des gens qu'il avait connus il y a bien
longtemps et dont il ne se souvenait plus. Il a même reconnu un homme
qui fut tué il y a dix ans d'un coup de grisou.
Et sur les poings tendus, sur les faces qui crient l'injure, le
couchant sinistre met une lueur de sang.
Terrifié, Bécu se détourne pour ne plus voir. Mais voici que par la
fenêtre de sa maison, il aperçoit la petite flamme blonde du cierge qui
veille. Il voit aussi sur l'appui intérieur son corbeau apprivoisé,
son corbeau aux ailes rognées qui va et vient en boitillant--oiseau
funèbre--et qui méchamment frappe du bec le carreau.
Alors, Bécu se cache le visage dans les mains et se met à hurler
plaintivement, comme on hurle dans l'angoisse du cauchemar.
Le paysan qui a fini de décrotter ses houseaux et qui silencieusement
fume sa pipe, trouve que ce mineur saoul dort bien longtemps, d'autant
plus, que celui-ci l'énerve par ses soubresauts et par les gémissements
qu'il pousse dans son rêve.
Il décide de le réveiller. Pour cela, il va prendre les quatre planches
de bois blanc qu'il a déposées sur une table et, s'esclaffant de rire,
les laisse tomber de très haut sur le carrelage.
D'un bond Bécu s'est levé, éperdu. Et les yeux fous, le regard comme
fasciné en apercevant les quatre planches de sapin qui semblent
les bris d'une bière neuve, il tend vers elles des bras raidis de
visionnaire, des bras qui se défendent contre une apparition. Puis
il fait entendre une sorte d'aboiement rauque d'où les mots sortent
étranglés: ..... ch' cer..... ch' cer..... ch' cercueil.....
Le paysan ne rit plus. Sa femme et son fils se sont levés. Tous trois
contemplent cette face de folie et tous trois sentent passer en eux un
frisson d'épouvante.
Éveillé, le malheureux voit encore le surnaturel et le fantastique de
son rêve.
Maintenant ce n'est plus comme dans le sommeil la seule illusion
imaginative de la peur. C'est un effroi atroce de toute la chair, c'est
une panique du cœur et un spasme hideux des nerfs.
Mais l'hallucination ne dure qu'un instant. Comme un ressort qui se
casse, les nerfs brusquement se détendent et les bras roidis tombent.
Seul, le regard conserve une expression d'étrange égarement. D'une main
inerte, mollement, Bécu s'essuie le front, puis il prend son chapeau de
cuir posé sur la table et le met sur son crâne chauve.
A ce moment, la paysanne vient se planter devant lui, tout son long
corps maigre de vieille bique frémissant encore. Et d'une voix blanche:
--Ah! mais avant de vous ensauver y faut m' payer; cha fait trente sous
que vous me devez.
Lui, gauchement, tâte son bourgeron et en tire un franc ainsi qu'une
petite pièce. Quelques sous sont tombés, il ne les ramasse même pas.
Il se dirige vers la porte, non en titubant comme un homme ivre, mais
du pas défaillant d'un homme qui vient de recevoir un grand coup sur la
tête.
[Illustration]
[Illustration]
Il avance dans la nuit glacée.
Tout est sombre dans le vallon, il n'y a que les deux yeux lumineux de
la maison d'où il sort qui le regardent s'éloigner.
Le chien a encore hurlé dans la fabrique abandonnée et puis s'est tu,
n'entendant plus le long du mur le pas rôdeur.
La gorge serrée, la poitrine pantelante, Bécu va à pas entrecoupés.
Dans sa tête bourdonnent encore les imprécations de la bande
hurlante--mauvais père--salaud d'ivrogne. Les mots _argent_ et
_cercueil_ lui martèlent le cœur tour à tour, comme les gros marteaux
des forgerons viennent l'un après l'autre, en cadence, frapper
l'enclume.
De son cauchemar, il lui reste une sensation physique étrangement
douloureuse et un frisson de mystère. Le souvenir des reproches et des
insultes de la foule fantomatique l'effraie d'une façon superstitieuse
et l'accable comme une malédiction.
Il éprouve encore l'épouvante du surnaturel.
Quoique conscient d'être éveillé, il craint que cette nuit sans ciel,
ces ténèbres épaisses--comme elles l'étaient là-bas au fond quand sa
lampe s'est éteinte--il craint que cela ne soit la continuité du songe
et qu'autour de lui ne surgisse encore d'affreuses choses.
Le mois passé, durant l'horrible agonie de son petit gars qui avait
été pressé entre deux berlines, il pleura. Le jour de l'enterrement,
lorsqu'il vit le fossoyeur enfouir le cercueil, il dut s'appuyer au
bras de son fils aîné. Et puis ce fut tout. Les jours suivants, où
reprit sa morne existence de houilleur, il ne ressentit plus rien.
Peut-être que, lorsqu'on a travaillé toute sa vie enseveli sous terre,
il vous est entré tant de noir dans l'âme qu'il n'y reste plus de place
pour la tristesse.
Mais ce cauchemar, c'est comme si son enfant s'était dressé devant lui
pour le maudire. Et cet argent qu'il a dans la poche, cet argent du
cercueil, lui paraît un fardeau.
Il avance toujours droit devant lui, montant péniblement la pente du
sol vaguement pâlie par la neige.
Tout à coup, dans l'espace de ténèbres, une énorme étoile surgit; puis
deux, puis d'autres encore, brillant toutes d'un éclat immobile.
C'est l'infini de la plaine avec les lumières électriques de ses fosses.
Au loin, vers la gauche, un immense incendie projette au ciel une large
lueur. De hautes flammes se tordent, bleuâtres et sanglantes. Et sur ce
lointain embrasement des fours à cokes, un vieux moulin du temps passé
se silhouette les bras en croix.
Bécu s'arrête pour souffler, et aussi parce qu'il y a là, barrant sa
fuite éperdue, une grande route dont les arbres dessinent en noir
leurs squelettes tortionnés sur la sinistre lueur.
Il n'aurait qu'à la suivre cette route, pour rentrer au coron.
Il hésite... Mais non, il ne la suivra pas car le coron, sa maisonnette
de brique, tout cela pour lui reste hanté. Il les revoit par la pensée
comme il les a vus en rêve. Il en garde un effroi surnaturel, l'effroi
des êtres simples qui croient aux mauvais présages et aux revenants.
Le lit mortuaire caressé par la lueur blonde du cierge, la foule
maudissante, ce coucher de soleil dans lequel le coron baignait comme
dans du sang, jusqu'à son corbeau apprivoisé qui frappait méchamment
du bec à la fenêtre, tout ceci lui apparaît comme de sinistres et
mystérieux ressentiments. Et sa conscience confuse, dans une sorte
de remords, lui fait entrevoir la profanation qu'il a commise en
s'ivrognant avec l'argent destiné à payer le cercueil.
Mauvais père!... Il lui semble par moments que c'est le petit mort qui
lui crie cela. Et cette idée lui bat le crâne comme le battant d'une
cloche.
Il recommence à fuir.
Il a traversé la route et s'en va à travers la plaine buttant ici,
glissant là.
Tout à coup il s'arrête. Là-bas, sur la neige, quelque chose de noir
remue. C'est une forme vague qui rampe à droite, à gauche, ensuite
s'arrête, se rapetisse, puis rampe encore en s'étirant.
Une nouvelle terreur l'étreint. Quelle est cette étrange chose qui
s'avance en zigzag?....
Enfin cela se précise. Bécu reconnaît une horde silencieuse de chiens
chargés de tabac de zone et que conduit un contrebandier.
Les chiens, l'homme, s'évanouissent dans la nuit, troupeau et pasteur
fantômes.
Alors, lui, recommence à déambuler.
Mais trois cents pas plus loin, il s'arrête encore. Il se trouve devant
le remblai d'une voie ferrée et un sifflement vient de déchirer le
silence.
Bientôt, un gros disque flamboyant apparaît et grandit, augmente
d'éclat, lançant sur les rails un jet lumineux. Puis, un grondement
trépidant accourt. Et la monstrueuse locomotive, ébranlant le sol,
passe en ronflant, avec un hiement de bielles, avec toute une résonance
de sa carcasse de fer mêlée à l'ébrouement de vapeur qui sort de ses
poumons d'acier.
Celle-ci emmène un train de houille, cinquante wagons, lesquels
semblent dans l'ombre, le corps annelé d'un serpent qui ondule rapide
à la courbe de la voie.
Et cela disparaît éventrant la nuit.
Longuement, Bécu suit des yeux le fanal rouge accroché à l'arrière du
train. Et même après que la petite lumière sinueuse a disparu, il
reste encore un instant immobile, fixant l'endroit où les ténèbres se
sont refermés comme se referme l'eau sur une chose qui sombre.
Puis il monte sur la voie et la traverse. Mais en redescendant le
remblai, il glisse et tombe sur le dos. Lentement, il se relève,
replace sa barrette de cuir sur son crâne chauve, et le pas épais, les
bras ballants, il repart droit devant lui dans l'obscurité.
Pourtant, l'air gelé de cette nuit d'hiver, cet air qui semble devenu
consistant comme de la glace, lui enserre plus étroitement le front,
les tempes. Peu à peu se fige l'effervescence de son cerveau.
Déjà les visions s'éteignent et leur souvenir se voile.
Ce qu'il y avait de surnaturel et de menaçant accroché à lui meurt tué
par le froid.
Il ne marche plus inconsciemment, fasciné par la peur; il reprend
graduellement contact avec le réel. Voici maintenant que cette immense
houle de ténèbres parsemée de points brillants lui redevient familière.
Ses yeux devinent la plaine sous l'embrun opaque des ombres.
Les éclats bleutés, essaimés sur ce grand lac d'ombre, le guident,
comme en mer, les constellations guident le pêcheur.
Là-bas, où il y a trois feux électriques, c'est la fosse numéro
4, baptisée Saint-André. Ces deux feux plus proches et ce hall,
dont le vitrage est éclairé, c'est la fosse numéro 7 ou fosse
Sainte-Marie-Madeleine. Tout au fond, un groupe de lumières qui
clignotent, tant elles sont éloignées, c'est une fosse de la Compagnie
d'Heurchin.
La sienne, oh il sait bien où elle se trouve, elle est là, dans la
direction de la lueur qui monte des fours à coke. Pourtant on ne
voit aucun de ses fanaux; sans doute une ondulation de terrain la
cache-t-elle pour l'instant.
Parfois, dans le vague, s'élève le bruit d'un choc puissant, le bruit
de deux choses de fer entre-heurtées. C'est une seule note sonore qui
s'élève, s'étend. Et à l'ampleur des vibrations se révèle l'immensité
rase. Ou bien, c'est le roulement d'un train, une rumeur sourde qui
s'éloigne et expire sans écho.
Et lui, devine, et lui écoute la vie formidable et cachée de la plaine.
Il ne regarde plus en lui-même, car en lui tout est redevenu immobile
et sombre. La grande flambée de l'exaltation et de la fièvre s'est
éteinte. Tout ce qui grimaçait, toutes les idées et les mots qui
flamboyaient, tout cela a disparu.
Mais ce calme subit, il ne le raisonne même pas. Il subit l'effet
apaisant du froid sans apprécier la sensation de bien-être. Car
chez cet être hébété de servage et d'alcool, il arrive souvent que
les impressions se succèdent sans se souder l'une à l'autre par un
raisonnement.
Cependant, il n'oublie point avoir bu avec un argent qu'il n'aurait
peut-être pas dû dépenser au cabaret. Mais comme en lui une froide
sécurité a étouffé ce qui lui apparaissait avant comme de sinistres
ressentiments, il ne sait plus très bien s'il commit une vilaine
action. C'est au fond de son âme quelque chose de trouble, impossible à
débrouiller. Avec le calme, il redevient la bête de somme indifférente,
la pauvre brute accablée par vingt ans de fond, avec ses demies
sensations informes, ses demies pensées mal équarries.
Il a repris son allure épaisse, sa marche aux pas affaissés. Mais il
grelotte, serre ses épaules, car l'alcool éliminé ne lui chauffe plus
les veines. Alors, il prend la direction du coron, fuyant le froid,
comme il fuyait talonné par la peur. Il ne cherche même pas à se
représenter comment sa femme va l'accueillir.
On n'aperçoit plus les flammes des fours à coke, on ne voit plus que
la lueur qui dans le ciel fouille les gros nuages d'encre. Des feux
électriques ont disparu.
Soudainement, à sa droite, le blanc indécis de la neige vient de
disparaître. Et dans un vide qui s'allonge tranchant le sol pâle,
des petites clartés glissent, très lentes. On entend des voix qui se
répondent, avec une longue sonorité, une portée flottante. Puis, un
éclair en coup de faux, un éclair très bleu, révèle furtivement le
canal et un chapelet de péniches chargées de houille, que hâle, roulant
silencieuse sur la berme, la locomobile électrique dont le trolley
vient de faire dans la nuit une fulgurante déchirure.
Bécu ne détourne même pas la tête pour regarder le canal. Une sirène
ayant meuglé lugubrement au loin, il écoute ce signal. Et voici que
sa pensée lourde, s'enfonce là-dessous, au fond, là où rampent les
camarades de la coupe à terre.
«A quelle heure vont-ils remonter cette nuit? A onze heures? Où
peut-être bien encore à la demie passée douze heures.» Cette simple
idée, il la tourne, la retourne, la mastique longuement. Elle occupe
son cerveau jusqu'au moment où il a atteint la grand'route qu'il avait
auparavant hésité à suivre.
Maintenant, sur ce sol pavé qu'aucune neige ne recouvre, à cause des
nombreux charrois de houille, on entend résonner son pas solitaire.
Des profondeurs de la plaine, un peu de vent s'est levé, qui souffle et
pleure dans les peupliers décharnés bordant la route. Et là haut, dans
le ciel noir, transparaît vague et blême, la face cachée de la lune sur
laquelle, lentement, glissent des nuages semblables à des voiles de
deuil.
Il se hâte, grelottant, meurtri de fatigue.
Mais voici que, tout à coup, deux rais de lumière transpercent l'embrun
des ténèbres. Une maison se trouve là, au bord de la route.
Derrière les fenêtres flambantes, on voit des silhouettes se démener
avec des gestes grandis; on voit des profils anguleux, arrêtés au front
par la saillie rigide des barrettes de cuir, se confondre violents
et tourmentés. Des cris rauques, des rires énormes, font vibrer les
vitres. C'est là dedans une ivresse sauvage, une gaieté désespérée,
pareille à une exaspération.
Sur la route on n'entend plus le bruit mélancolique du pas solitaire.
Bécu est immobile. Il fouille dans son bourgeron; ses doigts font
tinter des sous, ceux qui lui restent encore de l'indemnité funèbre.
Comme la gueule hurlante et enflammée d'un monstre, la porte vient de
s'ouvrir, puis elle s'est refermée sur lui.
Et là, tout autour, il fait sombre: sombre comme dans cette pauvre âme
humaine.
[Illustration]
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