Elles sont là une vingtaine qui piétinent dans la neige, devant la
grosse grille fermée, attendant leurs hommes.
Là-bas, au fond de l'immense cour, où la neige est devenue une boue
noirâtre, comme si la houille suintait du sol, le grand bâtiment de fer
se profile, pesant et sombre, sur le ciel uniformément gris.
Tous les regards scrutent au flanc de cette bâtisse rigide et farouche,
une sorte de brèche, à laquelle on accède par la montée d'une rampe
de terre qui se cabre sur des arches de brique. Car, c'est par ce
vomitoire, que s'écoulera le flot humain jailli des sources profondes.
Et c'est chose poignante que l'attente transie de ces quelques
malheureuses, qui sont venues épier la «_remonte_» du jour de paie,
pour disputer à l'alcool, leur pain et celui des petits. Combien hélas,
de celles qui tranquillement au coron s'invitent autour des cafetières,
viendront aussi un jour, se joindre au groupe lamentable?
Il en est, qui ont amené un enfant, l'aîné, ou bien encore le tout
petit: celui enfin que leur homme préfère, afin de l'attendrir et de
l'entraîner. Car l'ennemi est derrière elles: une rangée d'estaminets,
placés devant la sortie, comme des pièges et qui, eux aussi, guettent
la remonte de quinzaine.
C'est là que l'homme va rapidement prendre courage pour son vice. Il
est lâche, il hésite, avant d'en avoir franchi le seuil, mais lorsqu'il
en sort, il a le regard mauvais déjà et l'argent enfermé dans le poing.
Il est devenu insensible aux larmes et aux supplications éperdues de
celle qui l'attend encore. Et, sans attendrissement pour l'enfant
effaré qui pleure, il s'en va menaçant.
Alors, vaincue, la femme s'en retourne en sanglotant à la maison, où,
peu à peu, entrent la misère et la faim.
Or, si leur attente vous angoisse le cœur, c'est qu'elle évoque tous
ces drames et toutes ces souffrances.
Voici que l'on ouvre la lourde grille, la défense hérissée, derrière
laquelle aux heures hallucinées, les soldats veillent.
Les femmes s'approchent, et leur groupe, calme jusqu'ici, maintenant
s'agite. Celle-ci gifle l'enfant qui s'obstine à grimper aux
barreaux, cette autre se courbe, et d'un geste cru, se mouche entre
les doigts, sur la neige; il en est une, qui berce avec un air de
rudesse et d'alarme, le nourrisson qui se réveille. Et ce sont là, les
frémissements grossiers de leur impatience et de leur inquiétude.
Un homme, frileusement enveloppé dans une houppelande, comme celles
que portent les bergers, est venu s'asseoir à l'entrée, sur l'une des
bornes de fer. C'est un mineur, qu'un éboulement a tordu comme une
vrille. Les secours de la compagnie ne lui suffisant pas à nourrir sa
famille, il vient tendre la main aux camarades.
Les estaminets s'agitent aussi. Une servante à la tignasse d'un blond
de lin, balaie le seuil du «_Grand Saint-Éloi_». Plus loin, «_Au
rendez-vous des Coqueleux_» fluent, par la porte entrouverte, les sons
aigrelets d'une boîte à musique.
Brusquement, là-bas, les hommes noirs sont apparus, tenant en main
leurs lampes encore allumées. Et celles-ci ont au jour, un aspect
funéraire, un éclat blafard, rappelant celui des lampadaires, qui
éclairent en plein midi, à travers un crêpe.
Ils descendent en courant la rampe de terre, comme pour secouer la
tristesse des ténèbres du fond, restée accrochée à leurs épaules. Puis,
ils vont de nouveau se perdre, dans une autre partie de l'étrange
monument de fer, par une large ouverture béante, où le regard suit un
instant, semblables à de petites étoiles, leurs lampes qui s'éloignent.
Ils apparaissent et disparaissent par groupes, selon la montée des
cages, qui viennent des ténèbres les rejeter au jour.
Là-haut, dans le beffroi qui se dresse vers le ciel immobile, les
molettes par où dévalent les câbles de l'ascenseur monstre, tournent,
tournent, lancées dans une giration folle. Et c'est lorsqu'elles
s'arrêtent un instant, qu'un flot d'hommes surgit et roule, comme si la
gorge profonde vomissait ceux-ci par hoquets.
Quelques trieuses, dont le travail se trouve interrompu par la
«_remonte_», sont venues s'accouder au garde-fou d'une plate-forme,
sans doute pour reconnaître quelque amoureux, car ces petites
«_gaillettes_», ces gamines de quatorze ans, sont déjà des femmes. Il
en est une, qui a ramassé de la neige, et la lance au-dessous d'elle,
sur les houilleurs. Alors ceux-ci, d'en bas, ripostent avec des mots
qui sont une boue. Et ces mots infâmes font fuser des rires frais
d'enfants.
Les houilleurs, que les cages viennent de rejeter hors des ténèbres,
galopent toujours en descendant la rampe, mais à présent, ils se
heurtent en bas, à ceux qui s'en reviennent, recomptant la paie qu'ils
ont touchée au sortir de la lampisterie. Ces derniers tiennent encore
en main, leurs bulletins de «_quinzaine_»: des petits carrés de papier
d'un rouge écarlate qui mettent une pauvre joie éparpillée, dans la
foule pesante et boueuse.
La fosse, hoquet par hoquet, continue à vomir son outillage humain.
Avec un piétinement harassé, des pas ivres de fatigue, les centaines
d'hommes loqueteux et maculés se tassent à la sortie.
C'est entre les grilles, la coulée fangeuse d'êtres rugueux comme les
anthracites de la mine, d'êtres aux ossatures gourdes et animales. Et
cette plèbe, calcinée par l'approche du grand feu souterrain, cette
plèbe sordide que l'on voit derrière les barreaux de fer aux pointes
hérissées, donne une tragique impression de force comprimée et aveugle.
Ils sortent; les gros sous tombent dans l'assiette de l'estropié; ils
tombent lourdement, jetés par des mains énormes et souillées, des mains
déformées par les meurtrissures. Et tous ces hommes qui font l'aumône,
ont un même air féroce et tourmenté, avec leurs faces machurées dans
lesquelles roule le blanc des yeux.
Sur la route envahie, c'est une cohue aux gestes entrecroisés
et confus, un grouillement dans lequel les quelques femmes qui
attendaient, disparaissent noyées, comme là-bas, au coron, leurs peines
et leurs foyers de souffrance sont perdus, parmi les centaines et les
centaines d'autres foyers. Une senteur tiède de troupeau, une odeur
écœurante de sueur et de houille, flotte dans l'air glacé, au-dessus
de la foule qui sur la neige s'élargit comme une tâche d'encre.
Les portes des estaminets s'ouvrent et se referment avec un ébranlement
de vitres. Et sur les seuils, ce sont des appels, des noms criés par
des voix qu'enrouent les poussiers de charbon restés accrochés dans les
gorges.
Un sou lancé maladroitement, est tombé sur le sol gluant. Le houilleur
qui l'a jeté le ramasse et le dépose dans l'assiette que l'affligé
tient sur ses genoux.
Ce houilleur doit être l'un des plus anciens de la mine, car son corps
porte le stigmate des longues heures de travail, pendant lesquelles les
jambes ployées, les reins ankylosés, les épaules voûtées, seuls, les
bras se détendent, frappant le long du gisement pour extirper l'or noir.
Son allure en est affaissée, et ses jambes demeurent arquées en avant,
comme chez les vieux chevaux rompus. Puis, sur ce corps vidé de
graisse, la tête portée par un cou amaigri, cordé par les carotides,
apparaît trop grosse.
Tout en marchant, l'échine prostrée, il noue sa paie dans le serre tête
de toile bleue qu'il a retiré de dessous sa barrette en cuir bouilli.
Il fait les nœuds lentement, avec des doigts gourds et inhabiles.
Parfois, il relève la tête, et ses yeux enfoncés dans un visage bosselé
par les pommettes, fouillent d'un regard inquiet la cohue.
Tout à coup, une grosse femme aux cheveux roux a surgi devant lui.
Impérieuse et rogue, vivement elle saisit le serre tête, d'un tour de
main le dénoue et en verse le contenu dans son tablier.
Dans la figure elle lui crie:
--Ch' bulletin, faudra me l' faire vir à nous mason.
Après quoi, ayant tourné un dos énorme, elle s'éloigne à grands pas
farouches, fendant la foule de sa grosse poitrine tendue en avant comme
une proue.
Lui, reste là, les bras tombant très bas, avec ses grosses mains
déformées au bout, hébété, perdu. Bousculé ici, il va plus loin et
s'arrête, regardant les autres sortir, mais les yeux vagues, l'esprit
ailleurs.
Enfin, il palpe l'intérieur de son bourgeron serré à la taille par une
lanière de cuir.
Il en retire son bulletin de quinzaine et y fixe sa pensée qui errait.
La coulée de la foule le frôle, l'ébranle comme ces piquets de bois
enfoncés au milieu d'un cours d'eau.
Soudain, il a un mouvement des épaules, relève les yeux, et le voilà
qui remonte le courant humain où sa grosse tête ballotte dans la houle
des visages noirs.
Il repasse la grille, puis dans la grande cour, il se dirige à droite,
vers le long bâtiment bas et sans étage des bureaux.
Assis derrière son grillage, le comptable le regarde entrer,
furieusement hostile déjà, envers ce numéro de son grand registre qui a
pris forme humaine.
--Qu'est-ce que vous venez fiche ici?
Le houilleur demeure une seconde ahuri, comme une brave bête paisible
qui ne sait pourquoi on vient de la cingler d'un coup de fouet.
--. . . . . Ben Voilà, je viens rapport à les frais d'interment de min
fiu qu'est mort ch' mois passé. A l' paie, l' porion il a dit comme çà,
que vous ne lui aviez encore rien donné pour mi.
--Votre nom?
--Bécu Désiré.
--A quelle date votre fils a-t-il été enterré?
--L' quatre ed' janvier.
Le comptable, le front chagrin, a ouvert son grand registre à coins
de cuivre, et de ses doigts pâles tourne les pages où, rivés chacun à
son numéro, se succèdent les quatorze cents noms, inscrits en grosses
lettres rondes, enlacées comme des maillons de chaînes.
Dans le silence, on entend un bruit sourd qui vient du bâtiment
d'extraction, un bruit au rythme large, comme une respiration profonde
et égale. Et, à travers les vitres en moiteur, on voit là-bas, à une
grande baie, le bras énorme d'une bielle, dont le geste humain passe et
repasse.
L'employé a pris son carnet à souche, puis s'est mis à écrire.
Le poêle rougi a rejeté par son œil de feu une escarbille, une larme
incandescente qui a roulé sur le plancher. Bécu s'est précipité
lourdement, et d'un coup de son gros soulier ferré a repoussé
l'escarbille sur la plaque de tôle. Mais derrière le grillage, on lui
a jeté un regard furibond et la plume a eu sur le papier un grincement
exaspéré.
Alors, pour prendre contenance, l'homme croise les bras, et, se
penchant un peu, il suit du regard avec une attention stupide, le
fantôme de force qui, là-bas, passe et repasse.
Le comptable s'est levé et s'approche du guichet.
--Tenez, voilà vos bons.
Sur la planchette, il a appliqué du plat de la main, avec un bruit de
gifle, deux feuillets détachés du livre à souche.
Bécu les regarde d'un air désappointé.
--Alors, c'est pas nous qu'on touche ch'l'argent?
On ne répond même pas à sa question.
--Celui-ci, vous le remettrez au curé, celui-là, aux pompes funèbres,
afin qu'on puisse venir les toucher à la caisse. Nous ne donnons pas
de bon pour le menuisier. L'indemnité est fixée à cinq francs pour les
cercueils d'enfants. Je vais vous remettre l'argent.
Cette fois, Bécu a eu un dandinement de satisfaction.
La pièce a sonnée, brillante, sur la planchette. Aussitôt, l'énorme
main noire l'a saisie puis étouffée en se refermant.
Dans la cour redevenue déserte, il n'y a plus qu'un groupe de chefs
porions qui causent entre eux tout bas, leurs gros ventres se touchant.
Et maintenant, Bécu se trouve seul sur la route. On ne voit plus qu'une
femme et son enfant, qui attendent, en détresse, devant la porte d'un
cabaret et aussi le malheureux qu'un éboulement a tordu, qui s'en va,
lentement, de côté, comme un crabe.