Les belles âmes seules aiment ainsi. Nous étions assis au bord
du grand étang; les deux amis étaient sous un arbre, ils
lisaient ensemble Homère; leurs jeunes coeurs s'enflammaient.
Il y avait un charme inspirant dans cette scène. Ces riches
tableaux d'une imagination si forte, ces sentiments qui sont
de tous les âges et de tous les temps, et qui frappaient sur
ces coeurs si purs, les transportaient tour à tour sous le ciel
de l'Orient, et les ramenaient dans le cercle enchanté de
leurs affections.
Ernest et Gustave se livrent à la botanique avec ardeur. Je
crois que, si Linné n'avait pas été suédois, ils aimeraient
moins cette étude. Qu'ils sont heureux! Qu'il est beau cet âge
poétique de la vie, où l'on fait des appels de bonheur à tout
ce qui existe, et où tout vous répond! Cependant il y a
quelque chose de passionné dans le caractère de Gustave qui
m'alarme quelquefois.
Gustave a quinze ans. Je le regardais avec la tendresse qui
devine tout, et j'ai éprouvé une espèce de frayeur; je ne sais
sur quoi elle se fonde. Gustave, doué par le Ciel de toutes
les vertus généreuses; Gustave, aimé de tous; Gustave enfin,
qui reçut en partage les biens de la nature et ceux de
l'opinion, n'avait-il pas tout ce qui promet le bonheur? Et
pourtant je sens que son âme est une de celles qui ne passent
pas sur la terre sans y connaître ces grands orages qui ne
laissent trop souvent que des débris. Quelque chose de si
tendre, de si mélancolique, semble errer autour de ses grands
yeux noirs, de ses longs cils abattus quelquefois! Il n'a plus
cette inquiète mobilité de l'enfance; il a abandonné ses
chevaux, les fleurs de son herbier; il se promène souvent
seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par coeur. Un
mélange singulier d'exaltation guerrière et d'une indolence
abandonnée aux longues rêveries le fait passer tour à tour
d'une vivacité extrême à une tristesse qui lui fait répandre
des larmes.
Hier il revenait d'une de ses promenades solitaires; je l'ai
appelé. -- Gustave, lui ai-je dit, tu es trop souvent seul à
présent. -- Non, ma mère, jamais je n'ai été moins seul. -- Et
il a rougi. -- Avec qui es-tu donc, mon fils, dans tes courses
solitaires? -- Il a tiré Ossian, et,
d'un air passionné, il a dit: -- Avec les héros, la nature
et... -- Et qui? mon fils. -- Il a hésité; je l'ai embrassé. --
Ai-je perdu ta confiance? -- Il m'a embrassé avec transport. --
Non, non! -- Puis il a ajouté en baissant la voix: -- J'ai été
avec un être idéal, charmant; je ne l'ai jamais vu, et je le
vois pourtant; mon coeur bat, mes joues brûlent; je l'appelle;
elle est timide et jeune comme moi, mais elle est bien
meilleure. -- Mon fils, ai-je dit avec une inflexion tendre et
grave, il ne faut pas t'abandonner ainsi à ces rêves, qui
préparent à l'amour et ôtent la force de le combattre. Pense
combien il se passera de temps avant que tu puisses te
permettre d'aimer, de choisir une compagne; et qui sait si
jamais tu vivras pour l'amour heureux! -- Eh bien! ma mère, ne
m'avez-vous pas appris à aimer la vertu? -- J'ai souri, et j'ai
secoué la tête comme pour lui dire: -- Cela n'est pas aussi
facile que tu penses! -- Oui, ma belle maman, la vertu ne
m'effraye plus depuis qu'elle a pris vos traits. Vous réalisez
pour moi l'idée de Platon, qui pensait que si la vertu se
rendait visible, on ne pourrait plus lui résister. Il faudra
que la femme qui sera ma compagne vous ressemble, pour qu'elle
ait toute mon âme. -- J'ai encore souri. -- Oh! comme je saurais
aimer! bien, bien au delà de la vie! et je la forcerais à
m'aimer de même; on ne résiste pas à ce que j'ai là dans le
coeur; quelque chose de si passionné! -- a-t-il dit en soupirant
et frémissant; puis, après un moment de silence, il a ajouté:
-- Un de nos hommes les plus étonnants, les plus excellents,
Swedenborg, croyait que des êtres qui s'étaient bien, bien
aimés ici-bas se confondaient après leur mort et ne formaient
ensemble qu'un ange: c'est une belle idée, n'est-ce pas,
maman?
Ici finissait le journal, et vous seul pouvez imaginer ce
qu'il me fit souffrir par les terribles rapprochements que je
faisais. Ces brillantes espérances, qui venaient se briser
contre un cercueil; cette mère si aimable, qui semblait
pressentir le malheur que nous avons sous les yeux; et ce
caractère si pur, si noble, si sensible, qui a tenu toutes les
promesses de l'enfance: il n'est pas d'expression pour tout ce
que j'éprouvais. Pour lui, il m'écoutait avec un calme que
j'aurais cru impossible. Vingt fois je voulus m'arrêter, me
repentant de n'avoir pas assez prévu ce qu'il y avait de trop
douloureux dans cet écrit; il me conjurait, mais avec calme,
de continuer.
Quelquefois il semblait qu'il cherchait à se rappeler ces
scènes de son jeune âge; il écartait, en rêvant, de dessus son
front ses cheveux, qui paraissaient l'embarrasser, et la
pâleur de son front alors _me faisait si mal!_ Quand je lui lus
ce passage où il est parlé d'Homère, il s'est soulevé, il a
joint ses mains sans rien dire; une joie encore belle, malgré
ses traits flétris, était sur son visage; il a prononcé
longuement votre nom; puis il a ajouté: -- Oh! comme je me
rappelle bien cela! O doux plaisirs de mon enfance! vous venez
donc encore vous asseoir sur ma tombe!
Au moment où il est parlé de la botanique, que vous aimiez
tous deux, il a dit tranquillement et en soupirant: -- Les
goûts charment la vie, et les passions la détruisent.
Mais quand il en est venu au souvenir de ce jour où sa mère
l'embrassa, où il lui promit d'aimer la vertu, il pleura
amèrement; il tendait les bras, comme s'il pouvait encore
l'atteindre; et, couvrant son front de ses mains, il dit d'une
voix étouffée: -- Pardonne-moi, ombre chérie! ombre sacrée! de
n'avoir pas assez écouté ta prophétique voix; j'ai bien
souffert!
Il est bien mal; le médecin n'espère rien; mon âme découragée
se livre à une mortelle douleur. Si vous pouviez arriver! s'il
pouvait encore voir cet Ernest qu'il aime tant! Hélas! vos
larmes ne tomberont que sur la terre qui couvrira bientôt le
plus vertueux, le plus aimable des hommes.
J'ai trouvé Erich avec lui aujourd'hui. Ce vieillard ne dit
rien; il ne pleure pas, il a perdu jusqu'aux larmes: il en a
beaucoup répandu; vous savez comme il aime Gustave, dont la
jeunesse s'éleva sous ses yeux. Que la douleur à cet âge-là
fait mal! Les larmes de la jeunesse sont une rosée du
printemps qui s'évapore et embellit la fleur qu'elle a
visitée; mais les chagrins de la vieillesse sont comme la
sombre tempête de l'automne, qui abat les feuilles et dévaste
l'arbre lui-même. Erich, les joues sillonnées par les années
et les souffrances, était assis sur le lit de Gustave; ses
cheveux gris se mêlaient aux rides de son front; ses mains
tremblaient; ses yeux mornes interrogeaient les traits de
Gustave; il tenait une cassette ouverte; il y avait quelques
lettres; j'en vis une pour sa soeur, une autre adressée à
Valérie; il rougit en voyant mes yeux tomber dessus: je
l'embrassai. -- Lisez-la, me dit-il; c'est la première que je
lui écris, et c'est de ma tombe que je la date. -- Non, non,
dis-je avec la plus vive douleur, vous ne mourrez point; vous
vivrez, vous guérirez; le temps effacera les traces d'une
passion orageuse: Valérie a une soeur qui lui ressemble
beaucoup; vous l'obtiendrez, et nous serons tous heureux. -- Il
secoua tristement la tête; il me confia un paquet qui
contenait ses dernières dispositions. Il sortit le portrait de
sa mère, le porta à ses lèvres, et le plaça sur son coeur: -- Il
faut qu'il y reste, dit-il.
Il me remit une croix de Malte, pour la rendre à l'ordre de
Saint-Jean, dont le prince Ferdinand est le chef. Il l'avait
regardée un moment: -- Mon père l'a portée longtemps, me dit-il,
et, à sa mort, le roi la demanda pour moi, afin que cette
distinction restât dans la maison des Linar.
Un vieillard, un ecclésiastique déporté de France, qui a
trouvé un asile dans un couvent près de cette maison, est venu
voir Gustave. Il l'avait rencontré souvent et avait lu dans
son âme la douleur qui le consumait. Il lui avait parlé
quelquefois, l'avait plaint sans vouloir lui arracher son
secret et l'avait entretenu aussi de sa patrie. Ainsi s'était
formé entre eux un lien cher à tous deux. Il s'approcha du lit
de Gustave, et je remarquai l'altération de ses traits en
voyant l'extrême pâleur et l'oppression du malade. Gustave lui
présenta sa main, et, de l'autre, il montra sa poitrine pour
lui indiquer qu'il ne pouvait pas lui parler; il essaya de
sourire pour le remercier. Le vieillard posa silencieusement
deux oeillets sur le lit de Gustave, en lui disant: -- Ce sont
les derniers de mon jardin; je les ai cultivés moi-même. --
Puis il joignit ses tremblantes mains, les mit sur sa poitrine
et regarda longtemps Gustave sans parler; seulement je vis
deux larmes se détacher lentement de ses paupières; il
semblait que la nature, qui ne veut rien perdre à cet âge, les
retenait malgré lui. Gustave avait remarqué aussi ces larmes,
car un rayon de soleil venait éclairer la tête auguste du
pasteur. -- Ne vous affligez pas sur moi, lui dit Gustave à
voix basse; je crois à un bonheur plus grand que tout ce que
la terre peut donner. -- Il regarda le ciel et ajouta: -- Priez
pour moi, apôtre de Jésus-Christ, vous, qui l'avez servi et ne
l'avez pas offensé. -- Le vieillard lui répondit: -- Je ne suis
qu'un pauvre pécheur.
Il prit un crucifix qu'il avait posé sur la table à côté du
lit, et le présenta à Gustave, qui, de ses languissantes
mains, le saisit et le porta à ses lèvres en inclinant la
tête; puis il le remit en levant pieusement ses yeux au ciel,
et, joignant ses mains, il dit: -- O sauveur et bienfaiteur des
hommes! il est plusieurs demeures dans la maison de ton père,
ainsi tu l'as dit: donne-moi aussi une place, ô toi, qui fus
tout amour! Ne regarde pas ma vie; regarde ce coeur qui aima
beaucoup et souffrit. -- Le saint homme s'était mis à genoux
près du lit de Gustave, et, absorbé dans une fervente prière,
il oubliait la terre des hommes: il était dans le ciel.
La grande cloche du couvent sonna; elle annonçait que l'office
allait commencer. C'était une grande fête; toutes les cloches
des environs se mêlèrent à celle-là; et deux enfants de choeur,
entrant dans la chambre, vinrent avertir le vieillard qu'on le
demandait. Il s'était déjà levé et avait posé ses vénérables
mains sur la tête de notre ami; il se retourna vers moi, qui,
muet témoin de toute cette scène, laissais couler des larmes,
et me demanda si l'on ne songeait pas à faire administrer les
sacrements au malade. -- J'attends à tout moment notre
aumônier, qui doit venir de Venise: le jeune comte de Linar,
ajoutai-je, n'est pas catholique. -- Il n'est pas catholique?
s'écria le vieillard avec un accent douloureux, et laissant
échapper un soupir que je voyais lui être pénible; mais je
l'ai vu à la messe, je l'ai vu prier Dieu avec ferveur? -- Nous
pensons, dis-je, que le Père de tous les hommes peut être
invoqué partout; et, là où nous trouvons nos semblables, nous
mêlons nos prières, notre reconnaissance: la même miséricorde
n'existe-t-elle pas pour tous ceux qui ont les mêmes misères?
-- Il soupira: sa religion et la bonté de son âme luttaient
ensemble. -- Homme excellent, qui ne voulez que bénir, dis-je,
je vois combien il en coûterait à ce coeur pour nous rejeter.
Celui que vous cherchez à imiter, celui qui dit: "Venez tous à
moi, vous qui souffrez," est encore mille et mille fois
meilleur pour les hommes. -- Il regarda Gustave; Erich essuyait
son visage pâle, sur lequel étaient des gouttes de sueur.
Le pasteur leva ses mains au ciel et dit: -- La miséricorde de
Dieu est plus grande que le sable de la mer. -- Et puis il
sortit lentement, retourna la tête, et à la porte il bénit le
malade.
A deux heures de la nuit.
Il m'a demandé si je connaissais la place où il voulait être
enterré; je n'ai pu lui répondre que par un signe de tête
négatif. Je souffrais horriblement, il s'en est aperçu. Il a
toute sa raison. Il m'a fait approcher et m'a prié d'une voix
faible de prendre les arrangements nécessaires pour qu'il pût
être enterré sur une colline voisine, d'où la vue porte sur la
Lombardie; elle est couverte de hauts pins. Il a légué une
somme pour secourir toutes les mères pauvres de ce bourg, pour
les aider à élever leurs enfants. Il a voulu que chaque année,
au jour de son enterrement, ces enfants vinssent sur sa tombe;
qu'on leur fît aimer ce lieu solitaire, où coule une fontaine
d'une eau pure. Il se plaît à penser que ces innocentes
créatures aimeront cette place, où il trouvera le repos. Je
lui ai promis de remplir ses volontés.
Le médecin de Bologne est arrivé; il le trouve bien mal; il ne
croit pas qu'il puisse vivre encore quatre jours. Oh! quelle
affreuse nuit j'ai passée!
J'ai été visiter la colline, comme je le lui avais promis. Il
soufflait un vent impétueux; une nuée d'oiseaux de passage
s'est abattue sur les arbres: ces oiseaux, dans leurs cris
monotones, semblaient répéter leurs adieux en commençant leur
nouvelle migration. Ils se sont élevés dans les airs, ont
tourbillonné, se sont abattus encore et ont disparu. J'ai vu
une place; c'était celle qu'il a choisie; il y a travaillé: il
y avait un arbre dont les rameaux étaient dépouillés, mais il
vivait toujours et s'élançait vers le ciel. La bêche qui avait
servi à Gustave était appuyée contre cet arbre; sur sa rude et
antique écorce était cette inscription: _Le voyageur qui
dormira à tes pieds n'aura plus besoin de ton ombre; mais tes
feuilles tomberont sur la place où il reposera, et diront au
passant que tout périt_.
Quand je suis revenu près de Gustave, il achevait d'écrire
avec beaucoup de peine quelques lignes; il me les remit. Je ne
pus les déchiffrer, il l'avait prévu, et me les dicta.
J'ai passé la nuit près de lui: il a prononcé souvent votre
nom; il vous appelait; il a aussi prononcé le nom de sa soeur,
m'a donné un paquet pour elle, écrit avant qu'il fût si mal.
Il m'a bien recommandé de vous remettre tout ce qui était à
votre adresse et de vous dire combien il vous aimait. Un
moment il a fermé les yeux; puis il les a rouverts, m'a tendu
les mains, et m'a dit en soupirant: -- J'ai cherché à
rassembler les traits de Valérie, je n'ai pu y réussir: ils
sont si bien là (il a montré son coeur)! mais déjà mon
imagination est morte, je n'ai pu avoir une idée distincte de
ses traits; je voulais prendre congé d'elle. Dites-lui combien
je l'aimai. -- Il a pris ma main; il a fixé les yeux dessus et
a dit: -- Elle conduira Valérie par une route fleurie et douce;
_elle sera toujours dans la sienne_. -- Il est tombé dans une
longue rêverie; puis il m'a demandé à quelle heure son père
était expiré.
Il s'est endormi. Au bout d'une heure, il m'a demandé de lui
lire quelques chapitres de l'Evangile; ce que je fais tous les
matins.
Le médecin est venu lui apporter une potion calmante; il l'a
éloigné doucement de la main en disant: -- Je suis assez calme
pour mourir; c'est tout ce qu'il faut. -- Il s'est retourné
vers Erich et lui a dit: -- Je vous remercie de tous vos soins;
je vous attendrai là-bas, où nous ne nous séparerons plus. Ce
bon Erich pressait, en sanglotant, les mains de Gustave contre
ses lèvres, et celui-ci prenait sa tête blanchie contre son
coeur.
Le 7 décembre.
Ce matin il m'a fait appeler; il m'a demandé si je n'avais pas
de réponse de l'aumônier, et m'a dit qu'il désirait bien le
voir arriver. -- Il sera trop tard, a-t-il ajouté. -- Je
l'attends d'une minute à l'autre, dis-je. -- Je suis bien
faible, mon digne ami, a-t-il continué. -- Puis j'ai vu qu'il
voulait me parler de Valérie; il a hésité. -- Avez-vous quelque
chose à me dire? lui ai-je demandé. -- Non, non, je dois
m'interdire ce sujet de conversation... Tout est réglé
d'ailleurs; tout est fini; et je suis trop heureux,
puisqu'elle sait que je meurs pour elle. Pardonnez-moi, homme
excellent et respectable! N'est-ce pas, vous m'avez pardonné?
Donnez-moi votre main, serrez la mienne: hélas! il ne me reste
plus de force pour exprimer mes sentiments!
Il avait pris des mesures pour que les vassaux de sa terre
fussent aussi heureux qu'il était en son pouvoir de les
rendre. Cette terre, qui revient à sa soeur, est en Scanie, et
c'est celle où vous passâtes ensemble une partie de votre
enfance. Il vous a nommé, ainsi que moi, pour surveiller ses
volontés. Avec quelle touchante inquiétude il s'est assuré si
ses dispositions étaient entre mes mains! Il a absolument
voulu ouvrir encore une fois le paquet cacheté, pour se
convaincre qu'il ne les avait pas oubliées. Souvent il vous
appelle; il dit: -- Mon Ernest! mon Ernest! où es-tu? -- Je lui
ai lu votre lettre: calmez-vous; il sait que le devoir seul
pouvait vous retenir. D'autres fois il appelle Valérie; il
dit: -- Ma soeur! ma tendre soeur! tu me promis de m'aimer comme
un frère!
Il a voulu vous écrire encore; il n'en a pas eu la force. Les
deux premières lignes sont de lui; j'ai écrit le reste sous sa
dictée. Voilà ces lignes: je ne vous les envoie pas, car je
vous attends.
"Mon Ernest, je viens te parler encore une fois avant de
disparaître de la terre. J'ai tenu ma parole; j'ai tenu les
promesses de l'enfance, les serments d'un âge plus mûr, je
t'ai aimé jusqu'à la mort. Ne t'effraie pas de ce mot, la mort
elle-même n'est qu'une illusion: c'est une nouvelle vie cachée
sous la destruction. L'amitié ne meurt pas; la mienne attend
celle d'Ernest dans les demeures inébranlables du repos. O mon
Ernest! si tu avais pu fermer mes yeux, garder mon dernier
regard dans ton coeur, pour te consoler dans ces moments où tu
te diras: Je ne le reverrai plus! il me semble que ce dernier
regard t'eût peint un sentiment indestructible qui doit
consoler de ce qui est passager.
Ernest, je te dois un bien grand bonheur; tu m'as sauvé une
douleur horrible, celle de croire que je mourrai sans être
connu de lui, de cet ami incomparable. Ah! les âmes sublimes
ont seules des inspirations sublimes! Telle était la tienne en
lui envoyant mes lettres, en mettant sous les regards de son
âme si supérieure les combats, les douleurs, les fautes et les
regrets d'un coeur qu'il peut encore plaindre, et que sa bonté
sait environner d'une indulgence paternelle. Et, elle aussi,
l'ange de ma vie, elle sait que je l'aimai d'un amour pur
comme elle. Je meurs heureux; c'est aux accents touchants des
regrets que je m'endors; j'entends ceux de ta voix; j'ose y
mêler ceux de Valérie.
Adieu, mon Ernest; vis heureux. Non, ce n'est pas le bonheur
que je désire le plus pour toi; garde ton âme; c'est un si
grand bien que, dusses-tu l'acheter par de vives souffrances,
il ne serait pas assez payé.
Adieu, Ernest, ami fidèle, enfant de la piété et de la vertu,
je t'attends."
La voilà, cette lettre touchante, et dont vous êtes digne:
elle n'a pas été dictée sans l'agiter beaucoup; elle a été
interrompue souvent; elle a été ensuite mouillée de larmes.
Lorsqu'il a essayé de la relire, il était trop affaibli, mais
il a voulu la toucher, la regarder, parce qu'elle était pour
vous.
Il n'est plus pour nous ni crainte ni espoir; la douleur seule
reste et ronge mon coeur. Le vertueux Gustave, mon fils, mon
espérance, n'est plus... il a été rejoindre ses pères, et ses
jours orageux sont ensevelis dans la froide demeure de la
destruction. Je vais accomplir le triste et dernier devoir que
j'ai à lui rendre, je vais tâcher de faire vivre encore les
derniers instants de celui qui n'est plus, pour les retracer à
celui qu'il aima tant... Je m'arrête: laissez couler mes
larmes; laissez couler les vôtres, pour que votre sein ne se
brise pas.
J'ai eu un violent accès de fièvre; j'ai été dans mon lit,
privé pendant quelque temps de sentiment, puis tout entier à
la douleur dont je me ressens encore. Je tâcherai de vous
peindre, non ce que j'ai éprouvé, mais ce qui me reste de
souvenir de ce terrible moment et de ce qui le concerne.
Le lendemain du jour où il vous écrivit, sa poitrine et sa
tête s'embarrassèrent tellement, que le médecin craignit qu'il
ne passât pas la nuit. Nous ne le quittâmes pas d'un instant.
Cependant, à cinq heures du matin, il y eut un grand mieux, il
se sentit tout à coup plus calme; l'oppression diminua; ses
mains seulement étaient extraordinairement froides et
s'engourdissaient. On les lui fit mettre dans de l'eau tiède;
ce sentiment parut lui faire plaisir. A six heures, à peu
près, il demanda quel quantième du mois nous avions; je lui
dis que c'était le huit décembre. -- Le huit! répéta-t-il sans
rien ajouter. Puis il me demanda si je croyais que nous
aurions du soleil: le médecin lui répondit qu'il le croyait,
parce que le ciel avait été très-pur pendant la nuit. -- Cela
me ferait plaisir, dit-il. Il demanda du lait d'amande. A huit
heures, il dit à Erich: -- Mon ami, regardez le temps; voyez
s'il fera beau. Erich revint et lui dit: -- Les brouillards
montent, et les montagnes se dégagent; il fera beau. -- Je
voudrais bien, dit Gustave, voir encore un beau jour sur la
terre. -- Puis, se retournant vers moi, il me dit: -- L'aumônier
ne vient pas, je mourrai sans avoir accompli les devoirs de la
religion. -- Mon ami, dis-je, votre volonté vous est comptée
par Celui devant qui rien ne se perd. -- Je le sais, dit-il en
joignant les mains. -- Puis il se retourna encore vers moi et
me dit: -- Je voudrais me lever; et, prévoyant que je m'y
opposerais, il continua: -- Je me sens fort bien; je voudrais
en profiter pour prier. -- En vain je lui objectai qu'il
prierait dans son lit, qu'il était trop faible; je ne pus le
détourner de cette idée. Il passa une robe de chambre; mais à
peine eut-il essayé de se tenir sur ses jambes, qu'un vertige
l'obligea à se rasseoir en s'appuyant sur moi. Il se leva
derechef, s'agenouilla lentement, et, mettant la tête dans ses
mains et s'appuyant contre le dossier d'un fauteuil, il pria
avec ferveur. J'entendais quelques mots que la piété, le
repentir, lui faisaient prononcer avec onction; j'entendais
mon nom et celui de Valérie se confondre; il demandait notre
bonheur. Moi-même, à genoux à ses côtés, je voulais prier pour
lui; mais, trop distrait, des paroles sans suite arrivaient
sur mes lèvres; je ne pensais qu'à lui.
Quand il eut fini et qu'on l'eut aidé à se relever, il nous
dit: -- Je suis tranquille; la paix est dans mon coeur. -- Il
sourit doucement, ne voulut point être déshabillé, et se
recoucha ainsi. Il nous pria d'avancer son lit vers la
fenêtre, de mettre sa tête de manière à voir l'ouest. -- C'est
là la Lombardie, me dit-il; c'est là que le soleil se couche:
je l'ai vu bien beau auprès de vous et auprès d'elle! -- Il fit
approcher son lit encore plus près de la fenêtre. Le médecin
craignit qu'il ne vînt de l'air. -- Cela ne me fera plus de
mal, dit Gustave, -- et il sourit tristement. Il nous pria de
lui mettre des coussins pour qu'il fût assis. On avait une vue
très-étendue de cette fenêtre, d'où l'on embrassait une grande
partie de la chaîne de l'Apennin; l'aurore éclatait dans
l'orient; et le soleil, déjà levé en Toscane, s'avançait vers
nos montagnes. Gustave écarta les rideaux, se retourna et
contempla ce magnifique spectacle. Pour moi, qui avais suivi
toutes ses idées, de noirs pressentiments, d'affreuses images
me glaçaient; j'étais assis sur son lit, et ma tête était dans
mes mains. Il leva les siennes au ciel avec un regard inspiré,
et me dit: -- Laissons la douleur à celui pour qui la vie est
tout et qui n'est pas initié dans les mystères de la mort. --
Hélas! lui dis-je, l'avenir m'épouvante malgré moi, Gustave. --
Oh! que je bénis le Ciel, dit-il, de l'espérance et de la
tranquillité qui se confondent dans mon coeur et le rendent
aussi serein que le sera ce jour! Oui, dit-il, et sa figure
s'anima de la plus céleste expression, en regardant l'horizon;
oui, ô mon Dieu! l'aurore répond du soleil; ainsi le
pressentiment répond de l'immortalité! -- Il répandit doucement
alors les deux dernières larmes qu'il a versées sur cette
terre; il ne parla plus. Il pria qu'on lui jouât le superbe
cantique de Gellert sur la résurrection; Berthi le joua. Il
respirait péniblement; il avait presque toujours les yeux
fermés: un instant il les ouvrit quand le cantique fut fini;
il me tendit la main, fixa ses yeux du côté du couchant. Deux
ramiers privés vinrent s'asseoir sur la corniche de la
fenêtre; il me les fit remarquer de la main. -- Ils ne savent
pas que la mort est si près d'eux, dit-il.