eut un assoupissement qui procura un repos qu'on pouvait
croire favorable au malade. Il était dix heures du soir. Je
m'assis derrière un paravent d'où je pouvais l'observer sans
en être vu. Le médecin dit qu'il reviendrait à minuit pour le
veiller le reste de la nuit. Le pauvre Erich étant très-fatigué,
je l'engageai à aller se reposer un moment: pour moi,
je restai abîmé dans mes tristes pensées. Le malade paraissait
dormir profondément. Fatigué de l'air vif des montagnes et de
ma course, je m'assoupis un moment. Je fus tiré de ce léger
sommeil par un bruit qui me réveilla: c'était une des portes
de la chambre qu'on avait fermée avec violence. Je me lève:
jugez de mon étonnement en voyant que Gustave n'était pas dans
son lit. Epouvanté et convaincu que c'était lui qui avait jeté
ainsi cette porte, et qui, dans son délire, s'était échappé,
je cours aussitôt comme un insensé, le cherchant dans le
corridor voisin. Erich, réveillé comme moi par le bruit, me
suit. Notre frayeur augmente en ne le trouvant pas. Enfin je
vois une petite porte entr'ouverte qui donnait sur le jardin;
je m'élance, appelant Gustave à grands cris. La lune éclairait
faiblement le jardin. J'entends quelques gémissements; je
tressaille d'horreur et d'effroi: je m'avance vers une
fontaine placée près d'un monument; je trouve Gustave
plongeant sa tête dans les eaux du bassin et se plaignant
douloureusement. A peine l'eus-je pris dans mes bras, qu'il
s'évanouit. Moment affreux! je crus qu'il avait expiré. Le
drap, qu'il avait entraîné après lui, l'enveloppait comme un
linceul; l'eau froide et presque glacée qui coulait de ses
cheveux inondait ma poitrine, sur laquelle sa tête était
penchée; l'horloge frappait lentement minuit; la lune, froide
et silencieuse comme la mort, projetait de longues ombres qui
ressemblaient à des fantômes; et le chien, enchaîné dans sa
loge, poussait d'affreux hurlements qui augmentaient encore
l'effroi dont mon âme était saisie... Je rapporte ou plutôt je
traîne Gustave, pouvant à peine me soutenir moi-même; nous le
mettons sur son lit. Le médecin arrive. Saisi d'un tremblement
universel, ma main sur le coeur de l'infortuné, j'attendais
l'espérance, je n'en avais plus; j'invoquais un seul battement
de son coeur, pour en demander au Ciel un autre. -- Que je
puisse, me disais-je, que je puisse le serrer encore une fois
dans mes bras, lui dire combien il m'est cher! Enfin, des
moments plus calmes succédèrent à ces moments de terreur,
pendant lesquels je me reprochais jusqu'à ce sommeil
involontaire qui avait permis à Gustave de sortir du lit. Le
pouls s'établit, ses yeux s'ouvrirent. D'abord il ne me
reconnut pas. Il était appuyé sur mon sein; je soutenais sa
tête. Il demanda ce qui s'était passé: le médecin lui dit que,
dans un accès de délire, il s'était échappé de sa chambre. Il
ne se rappelait rien. Il demanda du thé.
Pendant qu'on lui en préparait, le médecin me dit à l'oreille
de m'éloigner. Je voulus poser sa tête sur l'oreiller; mais,
sans rien dire, il me retint par la main pour ne pas changer
de position: je restai. On avait éloigné les lumières: le plus
profond silence régnait autour de nous. Il soupira
profondément; je le pressai contre mon coeur et soupirai aussi:
il ne parut pas s'en apercevoir et prononça à voix basse le
nom de Valérie. -- Valérie! répétai-je avec émotion, et des
larmes tombèrent de mes yeux sur son visage. Alors il se
tourna vers moi, et, pressant faiblement ma main: -- Qui êtes-vous,
dit-il, vous qui me plaignez? -- O mon fils! mon ami! lui
dis-je, ne me reconnaissez-vous pas? Est-il sur la terre
quelqu'un qui vous aime davantage? -- A ces mots, aux accents
de ma voix que je ne contraignais plus, il me reconnaît, il se
dégage de mes bras avec une vivacité incroyable, et, laissant
tomber sa tête sur l'oreiller, il couvre son visage de ses
mains et dit: --Malheureux Gustave!
Je l'embrasse en l'inondant de mes larmes. -- Vous m'aimez donc
encore? dit-il. Ah! ne m'est-il rien échappé? N'ai-je pas eu
un long délire? Comment êtes-vous ici, vous, me dit-il d'un
accent déchirant, vous, époux de Valérie? -- Cher Gustave!
calmez-vous. Je sais tout; je vous plains, je vous aime, je
donnerais ma vie pour vous. -- Alors, s'abandonnant à la
tendresse et à la joie même, il me dit qu'il mourrait content
si je l'aimais encore; il me demanda ce que je voulais dire en
l'assurant que je savais tout. En vain je voulus retarder une
explication qui devait trop l'affecter; il fallut céder à ses
instances, lui dire que vous m'aviez écrit. Oh! comme il sut
gré à son cher Ernest de cette idée bienheureuse! Je lui
cachai que Valérie fût instruite; je lui dis qu'elle le savait
malade, et qu'elle m'envoyait. Il leva les mains au ciel, mais
sans parler. -- Est-ce un rêve? disait-il, est-ce un rêve?
Quoi! vous me pardonnez! Vous savez mon funeste amour, et vous
me pardonnez! -- Alors il voulut continuer et me peindre ses
combats, ses souffrances; je lui prouvai que ses lettres même
m'avaient tout appris. Il se jeta sur mon sein. -- Je meurs
content, répétait-il, vous me pardonnez! -- Cette explication,
qui aurait dû alarmer par les émotions qu'elle produisait, ne
lui fit que du bien; il parut soulagé d'un poids terrible. Il
prit avec plaisir le thé qu'on lui apporta.
Lorsque le délire fut entièrement passé, sa tête moins
souffrante, sa poitrine moins oppressée, tout nous fit espérer
un mieux considérable; mais, hélas! cette espérance s'évanouit
bientôt: la fièvre reparut avec un affreux redoublement.
L'impression de cette eau froide et de l'air de la nuit ne se
manifesta que trop; la toux devint si alarmante, que nous
craignions qu'il ne succombât dans les crises.
Voilà le récit de cette affreuse nuit d'hier. Il est si
accablé aujourd'hui, qu'il ne peut proférer une parole; mais
il me regarde souvent avec tendresse; il met la main sur son
coeur pour me montrer sa reconnaissance, et essaye de sourire.
Oh! qu'il me fait mal! que je souffre!
25 novembre.
Ce matin, je suis entré chez lui; il avait dormi une heure; il
était un peu mieux. Je me suis assis tristement sur son lit;
il a vu des larmes dans mes yeux. Je ne disais rien, je le
regardais douloureusement. -- Ne pleurez pas sur moi, a-t-il
dit, mon digne ami! Pourquoi ceux qui m'aiment
s'affligeraient-ils? N'ont-ils pas comme moi ces grandes idées
qui s'attachent à un avenir immense? Cette vie est-elle donc
tout pour eux comme pour l'incrédule? Je sens que j'emporte
avec moi ce qui fait vivre, même quand ces yeux seront fermés.
(Et il ouvrit ses grands yeux noirs abattus par la douleur et
regarda le ciel.) Je meurs jeune, je l'ai toujours désiré; je
meurs jeune, et j'ai beaucoup vécu. Mon père! mon cher maître!
ajouta-t-il en me regardant avec un charme de mélancolie
inexprimable, ne m'avez-vous pas souvent appris à user de la
vie? et ne croyez-vous pas que, dans cet espace de vingt-deux
années, j'ai eu des jours, des heures qui valaient une longue
existence? -- Il s'était recouché comme pour prendre haleine;
je l'entendais respirer avec peine, mais il cherchait à me
cacher son oppression. Erich avait emporté la bougie qui
blessait la vue affaiblie de Gustave; il restait une petite
lampe. -- Elle va s'éteindre, dit-il vivement, empêchez-le; il
ne faut pas encore qu'elle s'éteigne. -- Il soupira. Oh! comme
ce soupir me déchira! -- Le jour est encore loin, me dit-il
pour cacher apparemment ce qu'il avait éprouvé; quelle heure
est-il? (Je fis sonner ma montre.) Cinq heures? Je voudrais un
peu dormir; mais je sens que je ne le pourrai pas. O mon ami!
ajouta-t-il en s'appuyant sur son bras, que de biens dans la
vie dont nous n'apprécions pas la valeur, ou si faiblement!...
Combien de fois j'ai dormi neuf heures de suite! -- Elle dort à
présent, ne le pensez-vous pas? me dit-il. Elle a le sommeil
de la santé et du bonheur, et peut-être rêve-t-elle à vous,
digne ami. Oh! puisse-t-elle longtemps dormir tranquille, et
vous aussi! (Et il serra ma main.) -- Non, répondis-je, elle ne
peut être tranquille; elle sait que l'ami de son bonheur,
l'ami de son coeur pur et sensible, souffre. -- Ah! mon ami, je
ne voudrais troubler ni son sommeil ni son coeur. Non, non,
quelques larmes seulement, et un de ces longs souvenirs qui
durent toute la vie, mais sans la déchirer, qui honorent ceux
qui sont capables de les avoir. -- il pleura doucement.
Je passai mes bras autour de son cou, je l'embrassai; il se
coucha sur mon sein: j'étais assis sur son lit. Il resta
longtemps sans parler, et je m'aperçus, à un certain mouvement
de respiration plus calme et plus égal, qu'il s'était assoupi.
J'éprouvai du charme en voyant cet infortuné jouir de quelques
moments de repos; je retenais ma respiration. Il sommeilla
ainsi pendant une demi-heure.
Le... novembre.
J'ai passé quelques jours sans vous écrire. Découragé, abattu
et passant de la plus terrible crainte à des moments d'espoir,
j'ai besoin de m'y livrer pour ne pas succomber moi-même. Il
va mieux; il tousse moins. Le médecin dit que sa constitution
doit être des plus fortes, puisque, après quinze jours de
fièvre et de délire, il peut être ainsi.
On voit que sa poitrine seule le détruit; sa jeunesse même est
un danger de plus; son sang est si vif! Il a voulu qu'on le
portât au jardin; nous n'y avons pas consenti; il faisait trop
froid aujourd'hui.
Le... novembre, 7 h. du matin.
Je continue mon triste récit. Il me semble que c'est un devoir
d'arracher à l'oubli chaque instant qui nous parlera seul,
hélas! à l'avenir, de notre ami commun, et je trace
scrupuleusement chaque mot, chaque circonstance de ces tristes
scènes.
Qu'il est difficile de manier les douleurs de l'âme! par
combien de chemins on y arrive, lorsqu'on croit être loin de
la blesser! Quand je suis entré chez Gustave aujourd'hui, on
avait ouvert les fenêtres pour renouveler l'air de sa chambre;
il paraissait assez bien; je croyais qu'il prendrait ce moment
pour me parler, et je craignais sa toux, qui revient à la
moindre irritation. Voyant des livres sur une table, je lui
proposai de lire quelque chose en lui demandant s'il y avait
une lecture qu'il aimât de préférence. Il me répondit qu'il
voudrait entendre quelque chose en anglais; et _les Saisons_ de
Thomson tombant sous ma main, j'ouvris le livre et commençai
sans y songer ces beaux vers:
Oh happy they! the happiest of their kind
whom gentler stars unite.
Un cri étouffé de Gustave me fit frémir. -- Qu'avez-vous?
m'écriai-je; et le livre me tomba des mains. -- J'ai mal, bien
mal là, dit-il en montrant sa poitrine. -- Et il ferma les
yeux, cacha sa tête dans l'oreiller pour éviter de me parler.
Un secret instinct m'avertit que je lui avais fait mal. Je
m'approchai de la fenêtre; et ce tableau si fidèle d'une
heureuse union, que Thomson a peint si délicieusement, revint
à ma mémoire et m'affecta vivement.
Le... novembre.
Il a voulu se faire porter dans le jardin pour voir coucher le
soleil et respirer l'air, qui le calme toujours. On l'a placé
dans un fauteuil. Il a paru jouir de ces moments où la nature
semblait jeter mélancoliquement autour de nous les dernières
teintes du jour, qui allait finir. Ce jour avait été beau
comme la jeunesse de Gustave. Mes yeux suivaient les
dégradations de la lumière, et se portaient involontairement
tantôt sur l'horizon, tantôt sur lui. Il parut me deviner; il
prit ma main: -- Que la nature est belle! quel calme elle
répand dans tout mon être! Jamais je ne l'eusse aimée ainsi si
je n'avais connu le malheur. (Il me regarda avec une sérénité
touchante.) Comme elle m'a consolé, cette nature si sublime!
Semblable à la religion, elle a des secrets qu'elle ne dit
qu'aux grandes douleurs. Mon digne ami! continua-t-il, voyant
que j'étais très-affecté, il est doux de se reposer dans son
sein; ne me plaignez pas.
Dans ce moment, on me remit un paquet de lettres que le
courrier venait d'apporter. Gustave reconnut l'écriture de
Valérie; il se leva avec agitation, puis il retomba aussitôt,
affaibli par cet effort; il sourit tristement. -- Imaginez ma
démence, dit-il; je croyais que le courrier pouvait m'avoir
apporté quelque chose aussi, et j'allais pour le demander. --
Sûrement Valérie m'aura parlé de vous; rentrons, lui dis-je. --
Ah! lisez, lisez. -- Non pas, si vous vous livrez à cette
violente émotion. -- Il ne me dit rien; mais, posant la main
sur son coeur, il me montra qu'il en arrêtait les battements.
Nous rentrâmes. Il ne voulut pas se coucher; il s'assit sur
son lit, s'appuya contre un des piliers, et joignit les mains
pour me prier de lire. Valérie me parlait en effet de notre
ami infortuné; elle disait qu'elle languissait dans une
douleur qu'elle ne pouvait confier à personne, qui agitait ses
jours par de noirs pressentiments; elle se plaignait d'être
séparée de moi; elle demandait mille détails sur Gustave, et
s'attendrissait sur cette malheureuse victime d'un amour si
funeste.
Je n'osais lire cette lettre à notre ami; je craignais de lui
montrer que Valérie connaissait son triste secret. -- Que
fait-elle? me demanda-t-il avec anxiété. -- Elle souffre et fait des
voeux pour vous. -- Elle souffre! répéta-t-il. Oh! si elle
savait tout! -- Il s'arrêta, leva timidement ses yeux sur moi;
je baissai les miens. -- Mon père! dit-il avec un accent
déchirant, en étendant vers moi ses mains suppliantes, mon
père! promettez-moi qu'un jour elle saura que je meurs pour
elle! -- Sa voix m'émut tellement, me rappela tellement celle
de mon ami, qu'entraîné par la plus tendre pitié, je lui dis:
-- Elle sait tout. -- Elle sait tout! répéta-t-il avec ivresse;
et il se précipita à mes pieds. En vain je voulus le relever;
il serrait mes genoux, il répétait: -- Elle sait tout! je meurs
content. Elle pleurera ma mort. O mon digne ami! permettez-lui
ces larmes religieuses... Ami de mon père! mon bienfaiteur!
encore, encore une prière! Valérie vous donnera des fils; le
Ciel vous rendra encore père pour vous payer de tout ce que
vous fîtes pour moi: qu'un de ses fils s'appelle Gustave;
qu'il porte mon nom; que Valérie prononce souvent ce nom; que
le doux sentiment de la maternité se mêle à mon souvenir, et
qu'ainsi se confondent le bonheur et les regrets. -- Calmez-vous,
cher Gustave, dis-je en le relevant et l'embrassant avec
tendresse; tout ce que je pourrai faire pour mon fils
d'adoption, pour le fils de mon meilleur ami, je le ferai. --
Il s'était rejeté à mes genoux; son exaltation lui donnait une
force extraordinaire; ses joues, si pâles, s'étaient colorées;
ses yeux éteints brillaient encore une fois, comme aux jours
de la santé, et la passion luttait avec la mort sur ce visage
enchanteur que la nature doua de ses plus célestes
expressions. -- Je suis heureux, me dit-il en ôtant de dessus
mes yeux mes mains qui cachaient les larmes douloureuses que
je cherchais à retenir; je suis heureux, ne pleurez pas.
Repassez avec moi tous les biens que j'ai connus et tous ceux
qui me restent encore. La nature jette quelquefois sur la
terre ces âmes qu'elle se plaît à rendre plus ardentes et plus
tendres; elle leur associe l'imagination, et leur fait
engloutir, dans un court espace de temps, toutes les
félicités, tous les bienfaits de l'existence. N'est-ce donc
pas un bonheur de mourir jeune, doué de toutes les passions du
coeur, de rapporter tout à l'éternité avant que tout ne soit
flétri? Sont-ils plus heureux, ces hommes devant lesquels la
vie se retire comme un débiteur insolvable qui n'a rien
acquitté? Elle m'a tout donné. J'entends encore la voix de
cette mère bien aimée, de ma soeur, de mon Ernest; ces magiques
accents qui me reçurent à l'entrée de la vie, résonnent encore
à mes oreilles; aucun ne m'a déçu dans ces premiers et ces
derniers jours. Ainsi la nature et l'amitié se chargèrent du
bonheur de ma jeunesse; ainsi j'arrivai... Pardonnez, mon
père, dit-il avec un long soupir; puisque je vous ouvre mon
coeur, il faut bien que vous l'y trouviez, elle... Ainsi
j'arrivai à ce sentiment, continua-t-il d'une voix plus basse,
dont les douleurs valent mieux que les enchantements de ce que
les hommes appellent amour. Eclair d'un autre monde, il m'a
consumé, mais il ne m'a pas flétri. -- Ici il s'arrêta, cacha
son visage dans mon sein; puis il dit: -- J'ai vu le rêve de ma
jeunesse passer devant moi, revêtu d'une forme angélique; il
m'a souri, j'ai étendu les bras: la vertu s'est mise entre
Valérie et moi, et m'a montré le ciel, où il n'y a point
d'orage. -- Ici il est tombé dans la rêverie; puis il a ajouté
avec transport: -- Mais les regrets de Valérie perceront ma
tombe; la voix de l'amitié m'appellera dans de mélancoliques
nuits, et son génie portera jusqu'à moi ses touchants accents.
Ne suis-je donc pas heureux, moi qui emporte un coeur pur, des
larmes qui me bénissent? Ah! mon père, les hommes appellent
romanesques ces âmes plus richement douées, qui ne veulent
vivre que de ce qui honore la vie, et l'exaltation ne leur
paraît qu'une fièvre dangereuse, tandis qu'elle n'est qu'une
révélation faite aux âmes plus distinguées, une étincelle
divine qui éclaire ce qui est obscur et caché pour le
vulgaire, un sentiment exquis de plus hautes beautés, qui rend
l'âme plus heureuse en la rendant meilleure. C'est moi, c'est
moi qui emporte tout ce qu'il y a de grand et de consolant: ce
ne sont pas eux, qui passent devant les félicités de la vie
comme devant une énigme qu'ils ne comprennent pas, qui
s'arrêtent avec leur égoïsme et leurs petites idées devant les
petites passions. Insensés! ils n'osent demander au ciel du
bonheur, ils demandent à la terre des plaisirs; et le ciel et
la terre les déshéritent tous deux.
Effrayé de la véhémence avec laquelle Gustave m'avait parlé,
craignant qu'il n'eût épuisé entièrement le peu de force qui
lui restait, j'avais vainement tenté de l'arrêter. Entraîné
moi-même par son enthousiasme, par ce sublime développement
d'une de ces âmes si rares, si distinguées, je m'étais laissé
aller à cette admiration si touchante qui nous ravit et nous
élève: je le sentais sur mon coeur; sa poitrine s'agitait, sa
respiration devenait pénible, ses joues étaient brûlantes, sa
tête tomba sur mon sein. Je crus qu'il cherchait à se reposer:
il s'était évanoui, et ce long évanouissement me jeta dans la
plus affreuse terreur; ce moment fut un des plus déchirants de
ma vie. Mon effroi s'augmenta d'une circonstance qui devait le
rendre terrible. Pendant que je cherchais à faire revenir
Gustave à lui-même, la cloche des agonisants se fit entendre
dans un couvent voisin; c'était apparemment un des religieux
qui luttait aussi avec la mort. Ce triste et lugubre tintement
enfonçait l'agonie de la douleur dans mon âme, et mon front
était inondé d'une sueur froide. Enfin, Gustave revint à la
vie. On avait été chercher le médecin: le pouls s'effaçait
sous ma main, la pâleur la plus sinistre couvrait ses traits;
il ne put rien prendre. Combien je me reprochais de l'avoir
laissé parler! Mais, dans ces terribles maladies, la vie se
mêle tellement à la mort, qu'on a constamment les illusions de
l'espérance. Je l'avais cru bien plus fort qu'il ne pouvait
l'être. Je ne le quittai pas; il s'endormit enfin à cinq
heures du matin, et je le laissai alors. Je vous écris ces
détails après avoir pris quelques heures de repos.
Cette nuit, voyant qu'il ne pouvait dormir, et voulant
l'arracher à ses profondes rêveries, je lui ai proposé de lui
lire un journal de sa mère que j'ai trouvé dans ses papiers,
espérant ramener ses sombres pensées vers un temps plus doux.
Un morceau que j'en avais lu m'avait montré une bonne action
de Gustave; c'était un souvenir doublement consolant dans
cette triste époque. Il m'a dit qu'il voulait que ce journal
vous fût remis; je le joins donc ici. Combien il aime cette
mère si aimable! combien son idée a adouci ses souffrances! Je
voyais qu'il s'élançait vers elle dans ces régions du repos où
il aspire à aller.
FRAGMENTS DU JOURNAL
DE LA MERE DE GUSTAVE.
Tu es sur mon sein, tu existes, mon fils, toi, que révèrent
mes orgueilleuses espérances; toute mon âme suffit à peine à
ce bonheur de la maternité! Et ces jours si purs, si beaux,
d'une heureuse union sont devenus encore plus purs, encore
plus beaux! O femmes! que votre destinée est belle! L'univers
entier n'est pas assez vaste pour les hommes; ils y portent
leurs désirs inquiets; ils veulent le remplir de leur nom; ils
fatiguent leurs jours; ils prodiguent la vie; elle est
toujours hors d'eux-mêmes. Et nous, qu'elle est belle notre
destinée ignorée, qui ne cherche que les regards du Ciel!
Comme il a doué notre coeur à la fois courageux et sensible! ce
coeur qui brave la douleur et la mort, et se rend à un sourire.
Puissance divine! tu nous laissas l'amour; et l'amour, sous
mille formes, enchante nos jours! Nous aimons en ouvrant les
yeux à la lumière, et nous donnons toute notre âme d'abord à
une mère, ensuite à une amie, toujours aux malheureux: ainsi,
de plaisirs en plaisirs, nous arrivons à l'enchantement d'un
autre amour; et tout cela n'a fait que nous apprendre mieux le
devoir pour lequel nous fûmes créées. Délice de ma vie, cher
Gustave, je suis donc aussi mère! mes yeux ne peuvent se
lasser de te regarder; mille espérances se succèdent et
occupent toute ma journée et mes rêves même. J'attends ton
premier regard; quand tu t'éveilles j'épie ton premier
sourire.
Je rêve déjà à ce temps où tu me connaîtras, où, mêlant
ensemble toutes tes petites idées, tes besoins, tes
affections, ton choix, tout te portera vers moi...
Je t'ai porté à l'église, Gustave; j'ai remercié le Dieu de
l'univers qui te donna à moi; j'ai juré, non, j'ai promis, et
jamais promesse ne fut faite avec cette chaleur, j'ai promis
de remplir mes devoirs envers toi. Je te tenais dans mes bras;
j'étais fière et humble, j'étais mère. J'étais si riche!
Comment ne pas sentir ce coeur qui s'enorgueillissait de toi,
mon Gustave? Mais j'étais humble aussi. Qu'avais-je fait pour
mériter ce bonheur si grand? Je t'ai déposé sur cet autel où
l'église bénit mon union avec ton père: je suis revenue au
château, environnée de nos vassaux; leurs regards te
bénissaient, car ils aiment ton père, et je promis pour toi
que tu les aimerais un jour.
Et quand j'ai été seule, je suis allée avec toi dans la longue
galerie où sont les portraits de tes aïeux, et, faible encore,
car il n'y a que quelques semaines depuis ce jour où je
souffris et où j'oubliai si délicieusement mes douleurs, je
m'assis près d'un faisceau d'armes: ton noble grand-père les
avait illustrées dans des guerres pour la patrie. Autrefois
elles me faisaient peur, mais aujourd'hui je pensais que le
jour viendrait où tes jeunes mains les soulèveraient aussi et
où un ardent et sublime courage t'animerait. Puis je parcourus
cette galerie, te montrant avec ivresse à tes ancêtres, comme
s'ils me voyaient; et je m'arrêtais devant celui dont tu es
aussi le descendant, qui servit si bien son Dieu et ses rois,
et, te soulevant avec fierté, je dis au héros: "Regarde mon
Gustave; il tâchera de te ressembler."
Aujourd'hui, tu as eu deux ans, cher Gustave. Ton père, absent
depuis plusieurs mois, est revenu hier de Stockholm; avec quel
bonheur nous nous sommes revus! Il a demandé à te voir; je lui
ai dit que tu dormais, et je l'ai entraîné dans le salon. J'ai
cherché à l'occuper un instant; mais je ne pouvais cacher mon
inquiète joie et mon attente; je regardais vingt fois la
porte. Nous étions assis près du grand poêle dont tu aimes à
voir les antiques peintures. Enfin la porte s'est ouverte, et
tu es entré, habillé pour la première fois des habits de ton
sexe; et ce costume de notre nation, qui est si beau, t'allait
à ravir. Tu as hésité, en entrant, si tu avancerais; tu
croyais qu'il y avait un étranger. J'ai eu peur pour toi; puis
tu as fait quelques pas, et la joie m'est revenue. Cette
distance à parcourir, qui devait montrer à ton père que tu
savais marcher, je la mesurais avec des battements de coeur,
comme si c'était toute la carrière de la vie; je tremblais
pour toi; j'avais tout fait ôter sous tes pas; je
t'encourageais de mon sourire; je t'appelais. J'avais caché à
moitié derrière ma robe de nouveaux joujoux; tu les as vus, tu
as redoublé d'efforts. Ton père ne se contenait qu'avec peine;
il voulait toujours s'élancer vers toi; je le retenais. Enfin
tu as presque couru, et, près de nous, tu l'as regardé du haut
en bas, et tu t'es jeté dans mes bras. O moment ravissant!
Tous trois, toi, ton père et moi, une seule étreinte nous
confondait, et ses larmes coulaient, et tu passais de l'un à
l'autre comme une aimable promesse de nous aimer toujours. O
mon fils! que j'ai eu de bonheur à sentir, à l'écrire! Je le
relirai souvent, et je te le ferai relire.
Aujourd'hui, à dîner, on a parlé d'un trait touchant, arrivé
pendant je ne sais quelle guerre d'Allemagne. Le magistrat
d'une ville assiégée, et sur le point d'être livrée au
pillage, fait assembler toutes les mères à l'hôtel de ville,
et leur ordonne d'amener tous leurs enfants, depuis l'âge de
sept jusqu'à douze ans, et de les revêtir d'habits de deuil.
Cette touchante cohorte de jeunes citoyens, et peut-être de
victimes, devait aller implorer l'ennemi.
Le désespoir de ces mères, le tumulte des armes, les cris des
ennemis, tout se peignait sur tes traits, Gustave, ta jeune
imagination te montrait tout. Enfin tu te lèves de table, tu
cours dans mes bras, et, me regardant avec fierté et
tendresse, tu me dis: -- Maman, j'ai sept ans; j'aurais été
aussi à l'ennemi, et je l'aurais prié pour toi. -- Gustave,
est-il une plus heureuse mère?
Gustave, tu as fait aujourd'hui une action héroïque; et tu
n'as que douze ans!
Un pauvre enfant du village, en jouant près de la rivière, a
été entraîné par le courant. Gustave se promenait dans les
environs; il venait d'être malade: il était faible, il savait
à peine nager. Il accourt, s'élance et saisit l'enfant au
moment où il reparaissait sur l'eau; mais, manquant de force
et ne voulant pas l'abandonner, il appelait du secours...
Heureusement on l'avait vu. O mon Dieu! que serais-je devenue
sans cela? On les a ramenés tous deux; Gustave a eu un long
évanouissement. En ouvrant les yeux, son premier cri a été
pour l'enfant; il a pleuré de joie, il l'a embrassé, il lui a
donné ce qu'il avait pour le porter à sa mère: il n'y est pas
allé lui-même, il avait la pudeur de son bienfait.