cherchait ses rayons. Sa respiration s'embarrassait de plus en
plus; sa tête s'appesantissait; il me cherchait de la main, et
je vis qu'il ne me reconnaissait plus. Il soupira, une légère
convulsion altéra ses traits: il expira sur mon sein, une de
ses mains dans celles d'Erich...
Je reprends mon récit interrompu; j'avais besoin de force et
de courage pour le continuer. J'ai encore devant mes yeux la
plus triste des images, telle qu'elle me frappa en rentrant
dans cette chambre d'où avait disparu l'âme la plus tendre et
la plus sublime. Je reculai d'horreur en voyant ce jeune et
superbe Gustave couché dans le cercueil; je m'appuyai contre
la porte; il me semblait que je faisais un rêve dont je ne
pouvais sortir. Je m'avançai pour le considérer encore, et
soulevai le mouchoir qui couvrait ses traits; la mort y avait
déjà gravé son uniforme repos. Je le contemplai longtemps,
mais sans attendrissement; il me semblait que ma douleur
s'arrêtait devant une pensée auguste plus grande que la
douleur; et, sur ce cercueil même, je me sentais vivant
d'avenir. Mon âme s'adressait à la sienne: "Tu as eu soif de
la félicité suprême, lui disais-je; tu as détourné tes lèvres
de la coupe de la vie, qui n'a pu te désaltérer; mais tu
respires maintenant la pure félicité de ceux qui vécurent
comme toi." Sa bouche avait conservé les dernières traces de
cette douce résignation qui était dans son âme; la mort
l'avait enlevé sans le toucher de ses mains hideuses. A côté
de lui était la table où étaient rangés tous ses papiers. A
cette vue, mon coeur s'émut comme s'il était encore vivant. Je
voyais toutes ses dispositions écrites de sa main; sa montre y
était aussi. Je me rappelai qu'il m'avait prié de la porter;
je la pris silencieusement; je la regardai, elle était
arrêtée. Je sentis un frisson désagréable, et, en me
retournant pour m'asseoir et prendre quelques forces, je
renversai un des cierges; il tomba sur la poitrine de Gustave:
je me précipitai pour le relever, et, en voyant l'inaltérable
repos de celui qui ne pouvait plus rien sentir ici-bas, je fis
un cri. "O Gustave, me disais-je, Gustave! tu ne veux donc
plus rien éprouver, rien entendre! La voix gémissante de
l'amitié passe à côté de toi et ne t'émeut plus!" Je posai mes
lèvres sur son front glacé: "O mon fils! mon fils!..." C'est
tout ce que je pus dire. Je restai immobile; mon âme disait un
long adieu à cet objet si cher de mes affections, et, lorsque
je voulus fermer le cercueil, mes yeux tombèrent sur la main
de Gustave qui était restée suspendue. Il avait à un de ses
doigts la bague décorée de ses armes, selon l'usage de notre
pays; je voulus la lui ôter; puis, me rappelant que c'était là
le dernier rejeton de cette illustre maison des Linar: "Reste,
lui dis-je, reste et descends avec lui dans la tombe." Alors
mes larmes coulèrent; je replaçai cette main sur la poitrine
du mort, et je fermai son cercueil!
FIN.
VARIANTES
[L'éditeur donne les principales différences entre l'édition
de 1878 et la première édition:]
Vertu de l'amour Vertu et de l'amour
Avec vérité, loin Avec vérité que, loin
Sage ami qui réglais Sage ami qui réglait
Et endormais et endormait
Dit comme j'ai fait Dit comment j'ai fait
Elle m'impose moins Elle m'en impose moins
On pouvait On pourrait
Agréable, et qui Agréable, qui
Les vaisseaux Ces vaisseaux
Il m'impose trop Il m'en impose trop
Sensibles, qui ont Sensibles, et qui ont
Empire que pouvaient Empire que pouvait
Redevenait plus pensive Redevenait pensive
Couraient pour lui chercher Couraient pour chercher
Il me semble qu' Il semble qu'
Serait terrible; et Serait terrible; elle
Charmés du silence et de la Charmés de silence et de
Ne s'est point retrouvée Ne s'est point trouvée
Heureusement que la voilà Heureusement la voilà
Emousse; ils ne Emousse; qui ne
Qu'on les reportât Qu'on les rapportât
Encore une amitié Encore une autre amitié
N'entendais dans l'éloignement que le chant de quelques
N'entendais que dans l'éloignement le chant de quelques
Huit jours que je t'ai écrit Huit jours que je ne t'ai écrit
Cette petite imperfection Cette légère imperfection
Je vivais aussi dans Je vivais dans
Ne me pardonnerait Ne me le pardonnerait
A cette grâce En a de cette grâce
Elle a tant besoin Elle a besoin
Silencieusement son cigare Silencieusement sa cigare
Passions, lui dis-je Passions, lui disais-je
Je n'aurais le meilleur Je n'aurais de meilleur
Se portait à la tête Se portait à ma tête
Le sang Mon sang
Douleurs se passent Douleurs passent
Femme âgée qui priait devant Femme âgée, elle était devant
Les récompenses ou les punitions Les récompenses ni les
punitions
S'éloignant au milieu S'éteignant au milieu
Bientôt, me dit-elle Bientôt, dit-elle
Le thé habituellement Le thé ordinairement
Sous le hangar Dessous le hangar
En même temps Et en même temps
Tantôt elle appelle de grands noms, tantôt elle cite Tantôt
appelle de grands noms, tantôt cite
Sous l'arche du Sous l'arc du
Plaisir de me chanter Plaisir de chanter
S'harmonisaient S'harmoniaient
Cette idée vous impose Cette idée vous en impose
A rejeté sa tête sur le fauteuil A rejeté sa tête sur son
fauteuil
Ne calment pas votre âme Ne calment votre âme
Durant cette journée Dans cette journée
Tombèrent près de nous Tombèrent auprès de nous
Resté calme et résigné Resté, tant j'étais calme et résigné
Fleurs d'oranger Fleurs d'orange
Je l'éveille doucement Je l'éveille donc doucement
Les draps Ses draps
Quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus Quand il
marchait les nuits pieds nus
Adieu, n'aime pas Adieu, me dit-il, n'aime pas
Continuât de parler Continuât de me parler
Elle n'avait osé me dire Elle n'avait jamais osé me dire
Je crus qu'il avait expiré Je crus qu'il était expiré
Erreurs typographiques corrigées silencieusement:
Lettre 4: =J'aurais voulu me jeter= remplacé par =-- J'aurais
voulu me jeter=
Lettre 6: =grands crimes= remplacé par =grands crimes.=
Lettre 9: =Il me semblait= remplacé par =-- Il me semblait=
lettre 17: =et, puis= remplacé par =et puis=
lettre 18: =nobles Vénitiens= remplacé par =nobles vénitiens=
lettre 20: =souvenirs. Elle rentra= remplacé par =souvenirs. --
Elle rentra=
Lettre 22: =oblige de vivre= remplacé par =obligé de vivre=
Lettre 22: =a son despotisme= remplacé par =à son despotisme=
Lettre 24: =Gustave me dit-elle= remplacé par =Gustave, me dit-elle=
Lettre 24: =Mais, -- vous-même= remplacé par =Mais, vous-même=
Lettre 26: =remarquera. J'éprouvais= remplacé par =remarquera. --
J'éprouvais=
Lettre 27: =avec moi? mais elle= remplacé par =avec moi? -- mais
elle=
lettre 32: =vivent. Ils sont= remplacé par =vivent; ils sont=
lettre 34: =arriva me vit= remplacé par =arriva, me vit=
lettre 40: =sariva le= remplacé par =sa rivale=
lettre 42: =égarait ma raison.= remplacé par =égarait ma raison,=
lettre 42: =voix sinistre..,= remplacé par =voix sinistre...=
lettre 43: =tous ces tombeaux;= remplacé par =tous ces tombeaux,=
lettre 43: =donc fait?= remplacé par =donc fait? --=
lettre 48: =Est-ce un rêve?= remplacé par =-- Est-ce un rêve?=
lettre 48: =Elle dort à présent= remplacé par =-- Elle dort à
présent=
lettre 48: =pas été Suédois= remplacé par =pas été suédois=
lettre 48: =Puis, se retournant= remplacé par =-- Puis, se
retournant=
lettre 48: =Puis il se retourna= remplacé par =-- Puis il se
retourna=
lettre 48: =Il sourit doucement= remplacé par =-- Il sourit
doucement=
lettre 48: =et il sourit tristement= remplacé par =-- et il
sourit tristement=