cette félicité révélée à mon imagination seule, à la félicité
innocente!... "Hélas! Un moment! un seul moment! Dieu
tout-puissant! disais-je, toi auquel rien n'est impossible, et je
rendrais ensuite goutte à goutte ce sang qui menace de briser
mes veines, où les flammes du désir courent et me consument!"
Ernest, j'étais tombé à genoux; mes cheveux étaient trempés de
sueur, une oppression affreuse fatiguait mon sein; un froid
mortel raidissait mes bras. J'ai voulu me lever; mais, accablé
de faiblesse, je suis retombé, et je me suis couché le visage
contre terre, cherchant à me calmer. Je te l'avoue, un instant
j'avais espéré que j'allais expirer: je humais l'humidité de
la terre, qu'une pluie légère venait de rafraîchir; et cette
odeur, si délicieuse ordinairement, n'excitait en moi que de
sinistres pressentiments. Cependant mes lèvres et ma poitrine
desséchées cherchaient à se rafraîchir; et l'instinct de la
vie agissait, sans que je m'en aperçusse, au moment même où
j'appelais, où je désirais la mort. Dans cet instant, les
amants mêlaient leurs voix et chantaient un de ces airs
tendres qui sont si facilement répétés en Italie. Je les
écoutais en fermant les yeux, et en voulant me livrer à cette
espèce de distraction qui s'offrait au milieu de mes
tourments. Cette musique, chantée par des voix heureuses, me
soulagea; je pus me lever. Je les vis s'avancer vers moi; j'en
fus frappé, quoique je désirasse les voir de plus près. "Non,
non, me dis-je, le bonheur aussi est une chose sacrée: il est
si beau ce moment fugitif, ce ravissant éclair de la vie, où
tout est enchantement! Je ne mêlerai pas l'image de la mort,
le deuil de mes traits flétris, à leur innocente et vive joie;
ils reculeraient devant moi comme devant un pressentiment
funeste; ils liraient le malheur de ma vie sur mon visage; et
ma jeunesse, altérée, décomposée par la souffrance, leur
dirait: "Voilà ce que fait l'amour!"
Je me cachai dans d'épaisses broussailles, ils passèrent.
J'allai lentement sur la place où ils avaient été assis; et,
mêlant ma mélancolie aux scènes de leur bonheur, je regardai
longtemps cette place abandonnée maintenant à la méditation,
et je pensai à ce tableau du Poussin, où de jeunes amants,
dans l'ivresse du bonheur, foulent aux pieds des tombeaux qui
bientôt les engloutiront eux-mêmes.
J'ai appris que les jeunes gens que j'avais vus si heureux
s'étaient mariés hier. Ernest, je te l'avais bien dit, c'était
de cet amour qui fait vivre.
Aujourd'hui, je me suis levé avec le jour. J'avais éprouvé une
si forte oppression, que j'ai cru que l'air du matin
m'aiderait à respirer. Il y a ici une colline couverte de
hauts pins, au milieu desquels se trouve une fontaine:
plusieurs enfants s'y étaient rassemblés. Je cherchais à ne
pas troubler leurs jeux. L'insomnie de la nuit m'avait
fatigué, je me suis endormi. Il m'a semblé voir un sentier
dans ce même bois, et Valérie s'avancer vers moi. Mon âme
était ravie; mais je me sentais retenu à cette place. Les
vents frais et légers se disputaient son voile blanc; le
lierre paraissait vouloir enlacer son pied délicat. Déjà elle
était près de la fontaine: elle a soulevé un des enfants, elle
l'a embrassé. J'ai fait un effort pour voler à elle; je me
suis éveillé, et j'ai vu que ce n'était qu'un songe; mais mon
sang était rafraîchi, des larmes de bonheur étaient encore sur
mes paupières humides. J'ai été prendre le plus jeune des
enfants, et, ne pouvant respirer le souffle de Valérie,
j'aurais voulu respirer quelque chose de la tranquillité de
cet enfant. Qu'ils sont beaux ces êtres qui n'ont rien deviné!
Que j'aime ces yeux où dort encore l'avenir avec ses tristes
inquiétudes; ces yeux qui vous regardent sans vous comprendre,
et qui vous disent pourtant qu'ils vous veulent du bien!
Il faut que je revienne souvent à cette colline, que j'habitue
ces enfants à y revenir, que j'obtienne une place qui sera à
moi, et près de laquelle ils viendront jouer en disant: "Notre
ami était là; comme nous aimions à le voir avant qu'il
disparût!"
Je me suis regardé dans la fontaine, je ne sais comment, et
j'ai été saisi de ma pâleur, de mon air de souffrance. Il est
bizarre que la maladie ne m'effraie pas et que ses effets me
fassent reculer d'effroi. Je tousse beaucoup; ma dernière
crise a épuisé le reste de mes forces. Je n'ai qu'un regret,
bon Ernest, c'est de ne pouvoir te dire, avec ces regards qui
sont des paroles, avec ces accents qui n'appartiennent qu'à la
plus tendre amitié, que tu m'es bien cher! Cher... que cette
expression est faible pour tant de dettes!
Adieu, Ernest. Que ce mot me frappe! Il me semble que je
quitte la vie par ce mot! J'avais pensé si souvent à la mort,
et le repos m'avait paru bien doux! Nous nous reverrons, ami
bien-aimé, ami digne de ce nom, premier bonheur de ma vie,
avant que je connusse celle pour qui je ne puis vivre, pour
qui je meurs!
Erich te fera parvenir ce journal avec d'autres papiers. J'y
joins une lettre pour Valérie; je n'ose la lui envoyer. Tu la
liras, Ernest; et si un jour tu crois qu'elle puisse la voir,
je te devrai plus que tout ce que tu fis déjà pour moi. Cette
idée adoucit ma mort. Vis heureux, mon Ernest.
Lettre XLV.
GUSTAVE A VALERIE
Je vais donc encore une fois vous parler, Valérie! mais ce
n'est plus d'un autre amour; je ne puis plus vous tromper.
Vous ne me refuserez pas votre pitié; vous me lirez sans
colère. Songez que, déjà étendu dans le cercueil par la
douleur qui me tue, je me relève encore une fois pour vous
dire un long adieu. Est-ce en quittant la vie, est-ce blessé
d'un trait mortel, qu'on peut songer à altérer la vérité, à
faire mentir le dernier accent de la voix? Cette voix vous dit
enfin que c'est vous que j'aimai... Ah! ne détournez pas de
moi ces yeux auxquels fut confiée l'expression de toutes les
vertus; plaignez-moi! J'ai souffert tous les tourments, j'ai
épuisé toutes les douleurs pour expier mon cruel égarement;
j'ai combattu jusqu'à la mort cette passion que tout réprouve;
et maintenant encore elle est là pour me suivre dans cette
lugubre demeure, qui épouvante l'amour ordinaire. O Valérie!
vous ne pouvez plus me la défendre!
Ne me plaignez pas. Vous pleurerez sur moi, n'est-ce pas,
femme généreuse, angélique bonté, vous pleurerez sur moi? Non,
je ne voudrais pas ne pas vous avoir aimée. Ah! pardonne,
Valérie, pardonne! ton innocence me fut toujours sacrée, je
l'aimais comme ta vie. Si j'ai osé rêver quelquefois à une
félicité trop grande pour la terre, c'était en pensant à ce
temps où vous étiez libre, où vos regards auraient pu tomber
sur moi; mais jamais, non, jamais, je ne désirerai un bonheur
qui eût été enlevé au plus généreux des hommes. Valérie, je
l'ai vu aimé de vous, j'ai vu votre bonheur, et j'ai éprouvé
tous les remords du crime. Valérie, ai-je assez souffert?
Mais je ne suis pas indigne de toi, beauté angélique! Non,
non; cette passion pouvait m'être défendue et m'élever
pourtant. Que de fois, forcé de paraître au milieu d'un monde
que je fuyais, j'ai vu tomber sur moi les regards d'une
insultante pitié! On me plaignait comme un insensé indigne des
plaisirs de la terre, puisqu'il ne les recherchait pas. Ces
hommes qui regardent comme chimérique le bonheur composé de
sentiments purs me voyaient comme un triste reproche qui
importune: ils m'auraient pardonné des vices, ils ne me
pardonnaient pas de ne point attacher de prix à ce qu'ils
appréciaient tant. La fortune, la naissance, ces dons si
splendides selon eux, leur paraissaient tout. O Valérie! que
j'eusse été indigent avec tous ces biens, sans ce coeur créé
pour d'inépuisables félicités et que l'amour a détruit! Que de
fois, solitaire et rentrant dans ce coeur, je me trouvais plus
heureux, au sein de la souffrance, que ceux qui ne savaient
rien se défendre et ne jouissaient de rien, qui poursuivaient
chaque plaisir, et le voyaient s'évanouir en l'atteignant! O
Valérie! je sentais alors avec orgueil les battements de ce
coeur qui savait si bien t'aimer.
Valérie, j'eusse dû te fuir; je me suis préparé moi-même ces
maux sous lesquels je succombe maintenant. Mais, si je n'ai pu
t'arracher ces soins que l'amour a dévorés, si j'ai offensé ce
Dieu qui te créa à son image, prie pour moi; prononce
quelquefois au pied des autels ou dans la vaste enceinte de
cette nature que tu aimes, prononce le nom de Gustave, dont la
raison fut égarée par tes charmes et tes vertus.
Surtout, femme céleste! ne te reproche rien; ne crois pas que
tu eusses pu me faire éviter cette passion funeste. Je connais
ton âme si délicate et si sensible, qui se crée des tourments
qui prouvent sa perfection; ne te reproche rien. Je t'aimais
comme je respirais, sans me rendre compte de ce que je
faisais. Tu étais la vie de mon âme: longtemps elle avait
langui après toi; et, en te voyant, je ne vis que ta
ressemblance, je ne vis que cette image que j'avais portée
dans mon coeur, vue dans mes rêves, aperçue dans toutes les
scènes de la nature, dans toutes les créations de ma jeune et
brûlante imagination. Je t'aimai _sans mesure_, Valérie, tes
attraits me consumèrent, et l'amour me sépara des jours de
l'adolescence, comme un violent orage sépare quelquefois les
saisons.
Adieu, Valérie, adieu! _Mes derniers regards se tourneront vers
la Lombardie_. Peut-être tressailliras-tu; peut-être tes pieds
fouleront-ils un jour la terre qui couvrira ce sein si agité.
Il n'y aura pas de fleurs comme sur le tombeau d'Adolphe,
elles sont pour l'innocence; mais, dans la cime des hauts
pins, le vent murmurera comme les vagues de la mer près de
Lido, et de mélancoliques accents descendront des montagnes,
se mêleront aux souvenirs de Lido, et ta voix confondra le nom
de Gustave et celui de ton Adolphe, et tu croiras le voir près
de moi, et tes bras s'étendront vers nous. Oh! laisse-moi la
touchante volupté de tes regrets! Adieu, ma Valérie! tu es
mienne, par la toute-puissance de ce _sentiment_ qu'aucun être
n'a pu éprouver comme moi. Adieu: mon coeur bat et s'arrête
tour à tour. Vivez heureux tous deux: je meurs en vous aimant.
Lettre XLVI.
ERNEST AU COMTE DE M...
Dans la terrible anxiété que j'éprouve, la seule idée qui me
calme, c'est de penser que ma lettre pourra encore vous
parvenir à temps, et que la même amitié qui embellit les jours
du père de Gustave veillera sur cet infortuné et l'arrachera à
l'abîme creusé par lui-même et qui doit infailliblement
l'engloutir. Oh! monsieur le comte, ce que je souffre est
inexprimable, en pensant aux maux de Gustave, du premier et du
plus cher de mes amis! Je tremble quelquefois qu'il ne soit
trop tard pour le sauver; je tombe alors dans un égarement de
douleur qui me trouble et m'ôte la faculté de penser. Ma
lettre ne se ressent que trop du désordre de mes idées! Je
viens d'en recevoir plusieurs à la fois de Gustave; elles
avaient été retardées par le Sund. Je n'y vois que trop le
funeste état de mon ami! Il a quitté Venise. Je ne m'aveugle
ni sur sa douleur ni sur sa santé, et je suis bien malheureux!
Pourquoi ne vous ai-je pas écrit plus tôt? Pourquoi,
connaissant votre âme généreuse, ai-je craint de manquer à la
délicatesse, à l'amitié, et ai-je exposé les jours du
meilleur, du plus aimable des hommes? Je ne sais ce que
j'écris. Lisez, lisez les lettres de Gustave. Je vous expédie
un de mes parents sur lequel je puis compter; il va sans
s'arrêter à Venise: il vous remettra plusieurs de ces lettres;
elles vous peindront son funeste état; elles vous montreront
cette âme sublime et tendre, qu'une passion terrible frappa
malgré tous ses efforts et tous ses combats. Quand vous les
aurez lues, je serai plus tranquille. Eh! que pourrais-je vous
demander, que votre coeur ne vous ait déjà conseillé? Qui
veillera avec plus de tendresse sur cet infortuné, que vous,
qui fûtes toujours pour lui un père tendre? Qui saura mieux
trouver ce qui lui convient que vous, dont l'âme est aussi
sensible qu'éclairée? Vous verrez qu'une de ses peines les
plus déchirantes vient de vous avoir paru ingrat. Sa tête
malade s'exagère ses torts. Son affreuse situation le forçait
au silence. Il souffre d'avoir eu contre lui toutes les
apparences de la méfiance et d'avoir paru insensible à votre
amitié: il souffre de vous avoir offensé par cet amour
involontaire pour cet objet si doux, si pur, si respecté, pour
cette femme charmante, la récompense de vos vertus. Oh!
monsieur le comte, je voudrais vous montrer à la fois tout ce
qui peut rendre Gustave et plus excusable et plus intéressant.
J'oublie que vous l'aimez autant que moi. Que ne puis-je voler
vers lui, vers vous, homme généreux! Mais je suis retenu
auprès d'une mère trop malade pour que je songe à m'en
éloigner dans ce moment. Dès que son état ne souffrira pas de
mon absence, et j'espère que ce sera bientôt, je partirai pour
l'Italie. Puissé-je retrouver Gustave! Je ne sais pourquoi de
si noirs pressentiments m'agitent quelquefois: rien alors ne
peut rendre ce que j'éprouve. Ah! je ne serai tranquille que
lorsque je l'aurai ramené ici; ici, où tout lui rendra encore
les souvenirs de l'enfance, et où il respirera peut-être
quelque chose du calme de ses premières années!
Je finis ma lettre. Je n'ai pas besoin de vous prier
d'accueillir avec bonté le baron de Boysse, mon parent; c'est
un jeune homme sûr et estimable.
Agréez, monsieur le comte, les assurances de mon respect.
Daignez excuser le désordre de ma lettre; c'est à votre âme
que je l'adresse, et je n'y ai point observé les formes que me
prescrivaient les convenances. Daignez me mettre aux pieds de
Madame De M....., et me permettre de joindre au respect que je
vous dois l'attachement le plus vrai.
J'ai l'honneur d'être, monsieur le comte,
votre très-humble et obéissant serviteur,
ERNEST DE G.....
Lettre XLVII.
LE COMTE A ERNEST.
Je ne perds pas un moment à vous répondre. Le baron de Boysse
est arrivé, il m'a remis votre lettre et le paquet qui
contient le récit des malheurs et des vertus de Gustave.
L'infortuné! combien il a souffert! Mon coeur a été déchiré en
lisant ces tristes lignes, en repassant tous ses jours de
douleur. Oh! combien je me suis reproché ma fatale imprudence!
Depuis que je connais la source de ses peines, mon affection
semble s'être accrue de mes injustices mêmes, et je tremble
des dangers auxquels il est livré; car je connais maintenant
toute l'influence que doit avoir sur son coeur une passion si
violente. Je pars pour Pietra-Mala. Nous avons appris
indirectement que Gustave s'y était arrêté. Il ne nous a point
écrit lui-même, et son silence commençait à nous inquiéter.
Nous fîmes la semaine passée, Valérie et moi, une promenade à
Lido. Vous connaissez le mélancolique intérêt qui nous attache
à ce lieu. Le souvenir de notre jeune ami vint se mêler à nos
entretiens, et je vis Valérie extraordinairement affectée.
Quelques mots qui lui sont échappés ont excité ma curiosité,
et bientôt tout mon intérêt: j'ai insisté pour qu'elle
continuât de parler. Alors, avec douleur et timidité, Valérie
m'a peint le funeste état de Gustave; elle m'a dit qu'il était
causé par une passion terrible..... "Une passion! ai-je dit;
et la plus tendre pitié s'est emparée de moi. Et qui, qui,
Valérie, a troublé la vie de Gustave?" Elle s'est jetée sur
mon sein; j'ai senti ses larmes, j'ai tremblé; un muet effroi
a glacé ma langue. "O mon ami! il m'a toujours dit que c'était
en Suède qu'il aimait. -- Eh bien! ai-je dit, si c'est en
Suède....." Elle ne m'a pas laissé achever, et, avec un regard
qui contenait toute la douleur d'une âme aussi bonne, elle a
ajouté: "Le silence est criminel, quand il peut être aussi
dangereux. Mon ami, je crains d'être la cause innocente et
malheureuse de l'état de Gustave. Je n'en ai pas de certitude;
mais j'ai des soupçons, j'en ai beaucoup." Elle m'a embrassé.
"O mon ami! qu'il a dû souffrir... lui, qui est si sensible!
De quels tourments il a dû être déchiré, lui qui se reprochait
les moindres fautes!" Alors il m'a semblé qu'un voile épais
tombait de dessus mes yeux. Valérie m'a rendu compte de tout
ce qui lui avait donné ces soupçons, et, au nom de notre
bonheur, elle m'a conjuré d'aller rejoindre cet infortuné et
de m'occuper de lui.
Valérie m'a dit avec quelle vertueuse adresse Gustave avait su
lui faire accroire qu'il aimait une femme en Suède, et que ce
n'était qu'à la fin de son séjour qu'elle avait cru
s'apercevoir qu'elle était elle-même l'objet de cette passion,
sans cependant en avoir une entière certitude; qu'elle avait
voulu dès lors m'en parler, persuadée que mon amitié pour
Gustave m'aurait fait prendre de mon coeur les conseils qui
convenaient à sa situation; mais qu'une extrême timidité
l'avait retenue. Il lui paraissait si extraordinaire,
ajouta-t-elle, d'avoir pu inspirer une passion, qu'elle n'avait osé
me dire qu'elle le pensait. Cette âme douce et modeste ignore
tout son pouvoir, comme vous voyez, et se reproche
actuellement d'avoir immolé son devoir à la crainte de
paraître ridicule; cependant elle sent bien qu'il fallait
laisser partir Gustave, et que l'absence est le véritable
remède à ses maux.
Je voulais vous donner tous ces détails, à vous, l'ami de
Gustave, et le nôtre par conséquent. Ah! pourquoi, en vous
développant le caractère de Valérie, en vous la montrant
faisant mon bonheur et me découvrant à moi-même de nouvelles
vertus, pourquoi suis-je ramené à ces terribles circonstances
qui me peignent le malheur de l'être que j'aime le plus après
elle!
Je pars dans deux jours. Je vous écrirai dès que je serai à
Pietra-Mala. Mon coeur s'agite dans de sombres idées; je ne
sais pourquoi elles m'assaillent ainsi à présent. J'ai vu
Gustave malade et changé; mais à vingt-deux ans, avec une
constitution forte, on ne s'alarme point.
Qu'il me tarde de vous voir et de voir Gustave avec vous, qui
reçûtes les premiers élans de ce coeur si bien fait pour
l'amitié!
Agréez, monsieur, les expressions de tous les sentiments que
vous inspirez; et si ma lettre n'exprime pas tout ce que je
voudrais vous dire, dites-vous que, pour vous parler ainsi, et
de Gustave, et de Valérie, et de moi-même, il fallait vous
apprécier beaucoup et, je puis dire, vous aimer.
J'ai l'honneur d'être, etc.
Lettre XLVIII.
LE COMTE DE M..... A ERNEST.
Pietra-Mala, le 23 novembre.
Nos cruels pressentiments n'étaient que trop fondés! le
silence de Gustave tenait à son funeste état. Depuis quinze
jours une fièvre dévorante le consume; elle est accompagnée
d'un délire qui vient tous les soirs à la même heure, et qui
empêche le malade de prendre le moindre repos. Erich nous a
écrit, et malheureusement cette lettre ne nous est pas
parvenue.
Je suis arrivé le soir avant-hier, et je suis descendu à une
petite auberge de ce bourg: de là je me suis rendu chez
Gustave, où Erich m'a vu arriver avec bien de la joie. J'ai
trouvé ce vieillard si changé, que cela seul me peignait tout
ce que notre ami avait souffert. Mon coeur battait avec
violence en lui demandant où était Gustave. Il a haussé les
épaules, et m'a dit: -- Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? --
Non, répondis-je d'une voix altérée. Il est donc bien malade?
ajoutai-je en me troublant de plus en plus. -- Hélas! depuis
quinze jours il est très-mal, a-t-il répondu; et dans ce
moment le délire est revenu, comme tous les soirs. -- J'ai
craint qu'il ne me reconnût, et que cette surprise ne l'émût
trop; mais le médecin, qui était présent, me dit que je
pouvais entrer, et qu'il ne me reconnaîtrait pas. Comment vous
rendre ce que j'ai éprouvé en m'avançant vers ce lit de
douleur, en voyant cette physionomie si touchante décomposée
par la souffrance? L'agitation la plus violente était dans ses
traits; sa poitrine oppressée était découverte, et je frémis
en voyant sa maigreur. Ses mains se plaçaient alternativement
sur sa tête, où il paraissait souffrir, et retombaient sur le
lit. Il me regarda avec des yeux égarés, mais sans témoigner
la moindre surprise. Je m'assis près de son lit, et me laissai
aller à ma douleur; elle fut extrême. Il est inutile de vous
dire tout ce que j'éprouvai; vous devez le concevoir.
Le médecin m'a demandé lui-même de faire venir un de ses
confrères de Bologne, qui n'est pas éloigné d'ici; il m'a
indiqué un homme qui a de la réputation, et qu'il connaît
beaucoup. J'ai expédié sur-le-champ un exprès pour l'engager à
se rendre auprès de nous.
Je vous quitte pour prendre un peu de repos. Je vous ai écrit
de la chambre de Gustave. Je me suis entretenu longtemps avec
Erich de son genre de vie ici; il m'a dit qu'il vous écrivait
tous les jours.
24 novembre.
Plaignez-moi, je souffre plus que jamais d'un accident qui
augmente encore les reproches que je me fais et la douleur que
j'éprouve. Je n'avais pas vu Gustave de toute la journée qui
suivit la soirée de mon arrivée, et où son délire l'empêchait
de me reconnaître. Le médecin, craignant qu'il ne ressentît
une émotion trop vive, m'avait conseillé de laisser passer
cette journée, où il était plus accablé qu'à l'ordinaire. Je
passais tristement les heures à parcourir les environs de la
demeure de Gustave; je me disais: -- Ici il a souffert, tandis
que je m'occupais si faiblement de lui, que je ne le croyais
pas en danger, que je l'accusais de s'abandonner à une humeur
sauvage et bizarre. O triste vérité, qu'on ne saurait assez
redire! nous ne savons nous inquiéter que pour ce qui ne
mérite pas nos soucis. Et moi, qui quelquefois osais me croire
plus sage, n'ai-je pas cent fois songé à l'avancement de
Gustave, à lui faire avoir une place plus importante? Je
pensais à son avenir, et je négligeais le moment d'où
dépendait peut-être toute sa destinée!
Voilà les tristes réflexions que je faisais en parcourant ces
lieux solitaires, témoins des douleurs de Gustave. Je savais
qu'il les avait souvent visités; je m'arrêtais aux lieux dont
les sites me frappaient le plus, et je me disais: -- Ici il se
sera arrêté aussi; ici, peut-être, cette âme si sensible aux
beautés de la nature aura-t-elle éprouvé un moment l'oubli de
sa fatigante douleur.
Je rentrai vers le soir, et je profitai des moments qui me
restaient à passer loin de Gustave pour écrire à Valérie, avec
tous les ménagements possibles, pour ne pas trop l'effrayer
sur la situation du malade, et la préparer pourtant au danger
dans lequel il se trouve.