Bientôt il me sembla entendre les pas de la jeune Italienne;

j'allai à sa rencontre; je me précipitai dans la cour, dans le

jardin, cherchant à respirer, à me calmer; le jour commençait

à poindre, le vent frais du matin s'était levé; une lisière

d'or courait le long de l'horizon, à l'orient, et annonçait

l'aurore. Les feuilles de l'acacia, fermées pendant la nuit,

commençaient à s'ouvrir; des aigles privés et nourris dans la

maison sortaient de leurs creux; les oiseaux s'élevaient dans

les airs, et de jeunes mères quittaient leurs nids. Toutes ces

images m'environnaient; toutes me peignaient la vie, qui

recommençait partout, et qui s'éteignait en moi. Je m'assis

sur les marches de l'escalier qui donne sur le jardin; les

alouettes papillonnaient sur ma tête, et leur chant si gai, si

joyeux, m'arracha des larmes: j'étais si faible, si oppressé,

ma poitrine semblait être allumée, tandis que mon coeur

frissonnait, et que mes lèvres tremblaient. J'essayai de

reposer un moment, ce fut en vain. Je restai quelque temps

couché sur ces marches que nous avions descendues si souvent

ensemble. Enfin je me levai, et, passant près du salon où nous

avions été la veille, je voulus emporter l'air qu'avait chanté

Valérie. Le jour était entièrement venu, et le duo si touchant

de Roméo et Juliette tomba sous ma main. Tout devait donc se

réunir pour enfoncer dans mon coeur ces scènes de douleur et de

regret! Et ce morceau de musique me ramena tout entier à la

séparation qui m'était si affreuse. Il n'y avait pas jusqu'au

chant des alouettes qui ne me fît penser à ce moment déchirant

où Roméo et Juliette se quittent. Je restai accablé d'une

sombre douleur, et je me traînai chez moi, d'où je t'écris

encore. Je n'ose te dire l'espoir caché de mon coeur! Ignorera-t-elle

toujours ce que je souffre? Il me serait si affreux

qu'il ne restât sur la terre aucune trace de ces douleurs! Au

moins, en t'écrivant, je laisse un monument qui vivra plus que

moi. Tu garderas mes lettres: qui sait si une circonstance,

qu'aucun de nous ne peut prévoir, ne les lui fera pas une fois

connaître? Mon ami, cette idée, quelque invraisemblable

qu'elle me paraisse, m'anime en t'écrivant, et m'empêche de

succomber sous le poids de la fatigue et du chagrin qui me

consume.

Lettre XLIII.

De la chartreuse de B., le...

C'est ici, c'est près d'une austère retraite, d'où sont

bannies les passions, les folles agitations de ce monde, que

j'ai voulu essayer de me reposer. J'ai obtenu une chambre dans

une maison d'où l'on a la vue du couvent.

Je me sens plus calme, Ernest, depuis que j'ai pris la

résolution d'écarter de moi tout ce qui a rapport à cet amour

insensé. Je veux, s'il est possible, sauver les derniers jours

de cette existence si agitée, et, ne pouvant les passer dans

le calme, les remplir au moins de résignation.

Comme je me parais petit à moi-même, au milieu de cette

enceinte consacrée aux plus sublimes vertus! Les pensées de

l'amour me paraissent un délit, ici où tous les sens sont

enchaînés, où les plaisirs les plus permis dans le monde

n'osent se montrer; où l'âme, détachée des liens les plus

naturels, ne se permet d'aimer que les plus sévères devoirs.

Je viens de lire la vie d'un saint que j'ai trouvée dans une

des armoires de ma chambre. Ce saint avait été homme, il était

resté homme: il avait souffert; il avait jeté loin de lui les

désirs de ce monde, après les avoir combattus avec courage. Il

s'était fait dans son coeur une solitude où il vivait avec

Dieu. Il n'aimait pas la vie, mais il n'appelait pas la mort.

Il avait exilé de ses pensées toutes les images de sa

jeunesse, et élevé le repentir entre elles et ses années de

solitude. Il croyait entendre quelquefois les anges l'appeler,

quand, durant les nuits, il marchait les pieds nus dans les

vastes cloîtres de son couvent. S'il eût osé, il eût désiré

mourir. Il travaillait tous les jours à son tombeau, en

pensant avec joie qu'il ne léguerait à la terre que sa

poussière, et il espérait, mais en tremblant, que son âme

irait dans le ciel. Il vivait dans cette chartreuse en 1715;

il mourut, ou plutôt il disparut, tant sa mort fut douce. On

arrosa de larmes sa dépouille mortelle; et chacun crut voir

son existence attristée, parce que la douce sérénité, les

regards consolants, la bienveillante bonté du père Jérôme

étaient enlevés à la terre.

Après cela, Ernest, n'avons-nous pas honte de parler de nos

douleurs, de nos combats, de nos vertus?

Depuis longtemps je désirais voir cette chartreuse, cette

pensée sévère de saint Bruno, confiée au mystère et au

silence, qui est cachée comme un profond secret sur ces

hauteurs. Là vivent des hommes qu'on nomme exaltés, mais qui

font du bien tous les jours à d'autres hommes; qui changèrent

un terrain inculte, le couvrirent d'industrie, d'ateliers

utiles, et remplirent le silence des bénédictions du pauvre.

Quelle idée sublime et touchante que celle de trois cents

chartreux vivant de la vie la plus sainte, remplissant ces

cloîtres si vastes, ne levant leurs mélancoliques regards que

pour bénir ceux qu'ils rencontrent, peignant dans tous leurs

mouvements le calme le plus profond, disant avec leurs traits,

avec leurs voix, que l'agitation ne frappe jamais, qu'ils ne

vivent que pour ce Dieu si grand, oublié dans le monde, adoré

dans leur désert! Oh! comme l'âme est émue! comme elle est

pénétrante, la voix de la religion, qui s'est réfugiée là, qui

descend dans les torrents et frémit dans les cimes de la

forêt, qui parle du haut de la roche escarpée, où l'on croit

voir saint Bruno lui-même, fondant sa chapelle et méditant sa

sévère législation! Oh! qu'il connut bien le coeur de l'homme,

qui se fatigue de délices et s'attache par les douleurs, qui

veut plus que du plaisir, et cherche ces grandes, ces

profondes émotions qui émanent du sein de Dieu et ramènent

l'homme tout entier dans les pensées de l'éternité!

Il est impossible de décrire ce que j'éprouvais: j'étais

heureux de larmes, de profond recueillement et d'humilité; je

me prosternai devant cet Etre si grand qui appela ces scènes

magnifiques de la nature, imprima tour à tour aux formes du

monde la majesté et la riante douceur; appela aussi l'homme

pour qu'il sentît et désirât sentir davantage; forma ces âmes

ardentes et tendres, et leur confia tous ses secrets, ignorés

des hommes légers. Que de voix, me disais-je, se sont éteintes

dans ces déserts! que de soupirs ont été envoyés au delà de

cet horizon borné, là où habite l'infini! Je voyais ces traits

où siégeait la mélancolie, où l'espérance avait survécu aux

orages pour répandre la sérénité; je les voyais garder leur

tranquille expression au milieu des changements des saisons et

de la nature; ces mains flétries se joignaient aux pieds de

ces croix saintement placées dans la solitude. Là

fléchissaient péniblement des genoux affaissés par l'âge; là

coulaient des larmes que séchait quelquefois le vent âpre du

sombre hiver; ici un écho religieux murmurait les douleurs et

les espérances du chrétien; et plus loin, sur ce rocher

stérile, abandonné de la nature, où tout est mort, où tout est

froid comme le coeur de l'incrédule, à travers ces ronces

suspendues sur le torrent, au milieu de ces hauteurs inanimées

qui ne voient rouler que de noirs orages, là, peut-être, le

long, l'ineffaçable remords appelait sa victime: marquée par

lui, elle ne pouvait lui échapper; elle venait, le front

baissé, l'oeil ombragé, le visage sillonné, elle venait, et son

sein déchiré se brisait sur la pierre, et sa voix expirante

disait sourdement à cette froide pierre quelque forfait

inconnu.

Que j'ai vécu ici, Ernest! combien j'y ai pensé! J'ai vu hier

un orage: le tonnerre, avec sa terrible voix, parcourut toutes

ces montagnes, se répéta, gronda, éclata avec fureur; les

voûtes silencieuses tremblèrent; je voyais le cimetière

couvert de noires ténèbres; le ciel obscurci laissait à peine

entrevoir tous ces tombeaux, où dormaient tant de morts. Je

passai devant la chapelle où on les déposait avant de les

enterrer, où se fermait sur eux le cercueil creusé par

eux-mêmes: il me semblait que j'entendais ce chant mélancolique

des religieux, ces saintes strophes qui les conduisaient à la

terre de l'oubli. J'aimais à tressaillir, et j'envoyais ma

pensée en arrière. Au milieu de ces scènes terribles et

attendrissantes, le ciel se dégagea de ses sombres nuages; le

soleil reparut, et visita, à travers les vitres antiques,

cette chapelle de la mort: les inscriptions du cimetière

reparurent à sa clarté, et les hautes herbes, affaissées par

la pluie, se relevèrent.

Un oiseau, fatigué par les vents, qui l'avaient apparemment

chassé jusque sur ces hauteurs, vint s'abattre sur le

cimetière. Ainsi, pensai-je, peut-être, dans la saison des

fleurs, vient s'égarer quelquefois un rossignol: il cherche en

vain une rose jeune comme lui ou l'arbuste qui la porte; mais

la fleur de l'amour est exilée de ces lieux comme l'amour

lui-même: le chantre de la volupté vient s'asseoir sur une tombe,

et soupire sa tendresse sur le territoire de la mort. Hélas!

peut-être cette pierre couvre-t-elle un coeur qui eut aussi un

printemps; peut-être, avant d'avoir servi ce Dieu qui remplit

son âme du saint effroi du monde, l'adora-t-il comme le Dieu

qui créa l'amour et le donna à la terre; mais bientôt, comme

l'oiseau, battu par les vents, battu par l'orage des passions,

il est venu se réfugier sur ces hauteurs, et, fatigué de la

vie, il a voulu commencer l'éternité en oubliant tout ce qui

tenait au monde.

Ernest, Ernest! il n'est aucun endroit sur la terre

inaccessible à cette funeste passion: ici, ici même, où tout

la réprouve, où tout devrait l'épouvanter, elle sait encore

trouver ses victimes et les traîner à travers tous ses

supplices. En vain la nature sévère veut-elle effrayer l'amour

et le repousser par sa sauvage âpreté; en vain la religion

menaçante élève-t-elle partout de saintes barrières, appelle-t-elle

la pénitence, le jeûne, les images du trépas, les

tourments de l'enfer; en vain les tombeaux parlent et

s'ouvrent de tous côtés; en vain la pierre insensible est-elle

animée du pieux verset qui montre à l'homme la longue

récompense de la vertu: ce passager d'un moment ne sait pas

triompher de lui; il est encore atteint ici même par ce

terrible ascendant; il partage ici même sa fugitive existence

entre d'inutiles remords et de vaines résolutions; il dispute

à la mort, à la sombre nature, à son corps flétri

d'abstinences, à la menaçante éternité, il dispute un

sentiment à la fois délice et fléau de sa vie; il jette un

long et douloureux regard sur de funestes erreurs; il

tressaille, se trouble et garde de son souvenir une coupable

volupté qu'il aime encore, qu'il nourrit dans son sein.

Ecoute, Ernest, et frémis. Hier je me promenais, ou plutôt je

parcourais d'un pas inégal les environs de la chartreuse: la

lune enveloppait d'un crêpe mélancolique et le couvent, et les

arbres, et le cimetière; l'orfraie seul interrompait de son

cri sinistre la tranquillité de la nuit. Une croix s'est

présentée à ma vue; elle était sur une hauteur que j'ai

gravie. Je me suis assis; j'ai regardé longtemps le ciel et

l'étoile du soir, que j'avais vue souvent de la maison que

j'habitais avec Valérie.

Des gémissements m'ont frappé; je me suis levé; j'ai vu près

de la croix, et, à moitié caché par un arbre, un religieux le

visage couché contre terre. Sa voix plaintive, ses accents

déchirants n'osaient peut-être monter vers le séjour de la

paix; la terre les engloutissait. Mon coeur a tressailli; j'ai

cru reconnaître des maux trop bien connus. Je n'ai osé

l'interrompre, mais j'ai pleuré sur lui en m'oubliant moi-même.

Son long silence m'a effrayé. J'ai osé l'approcher; je l'ai

soulevé. La lune éclairait son visage pâle; ses traits flétris

étaient encore jeunes, sa voix l'était aussi. Il m'a d'abord

considéré comme s'il sortait d'un rêve; puis il m'a dit: -- Qui

es-tu? souffres-tu aussi? -- Je l'ai pressé contre mon sein, et

mes larmes sont tombées sur ses joues arides. -- Tu pleures,

a-t-il dit, tu es sensible. Je te remercie, a-t-il ajouté d'une

voix tranquille. -- Son regard m'a effrayé; ses gestes, son

agitation me frappaient et contrastaient avec sa voix, qui

paraissait étrangère à son âme, et qui semblait s'être séparée

de sa douleur.

Je lui ai demandé qui il était. -- Qui je suis?... a-t-il dit,

en paraissant vouloir se rappeler quelque chose. -- Puis il m'a

montré son habit: -- Je suis un infortuné! mon histoire est

courte. Je suis Félix. On m'avait donné ce nom, on se plaisait

à croire que je serais heureux: c'était en Espagne qu'on

croyait cela; mais, dit-il en secouant la tête et respirant

péniblement, on s'est trompé. Le bonheur n'a pu demeurer là;

les méchants m'ont tué là! -- Et il frappa son coeur d'une

manière qui me déchira. -- Quel mal, dis-je, vous a-t-on donc

fait? -- Oh! Il ne faut pas en parler; il faut oublier ici, me

dit-il en regardant la croix et joignant ses mains, il faut

tout oublier ici, car il faut pardonner. -- Il a voulu s'en

aller; je l'ai retenu. -- Que veux-tu de moi? a-t-il dit. Il

est tard, et, quand le matin viendra, il faut que j'aille au

choeur, et avant ne faut-il pas que je dorme? Tu ne sais pas

qu'alors je suis quelquefois heureux, oh! bien heureux! Je

vois alors les plaines de Valence, des haies de fleurs de

grenade... Mais ce n'est pas tout, ce n'est pas mon plus grand

bonheur (et il se pencha vers mon oreille). Je n'ose te parler

de Laure... (il frissonna). Elle n'est pas morte dans mes

rêves, mais, quand je veille, elle est morte! -- Il jeta un cri

déchirant et se tut.

O Ernest! je ne me plaignis plus; ma douleur s'arrêta devant

une douleur mille fois plus terrible: tu vis, m'écriai-je; tu

vis, Valérie! O ciel! conserve-la; conserve aussi ma raison

pour te bénir! Et puis, me retournant vers le malheureux

Félix, je le serrai dans mes bras: muet par l'excès de la

pitié, je ne trouvai aucun son, aucune parole digne de son

malheur. -- Ne dis à personne, je t'en prie, que je t'ai parlé

de Laure; ici c'est un grand péché; j'ai voulu l'expier tous

les jours, mais j'aime malgré moi; et quand je veux penser au

ciel, au paradis, je pense que Laure y est; et quand je viens

ici la nuit, car depuis que je suis... tu sais bien comment,

dit-il en montrant sa tête, on me permet tout. Je sors du

couvent par cette petite porte; j'ai une clef, car je crains

de troubler les frères dans leur sommeil; je pleure, c'est un

scandale... Eh bien! qu'est-ce que je voulais te dire? -- Quand

vous veniez ici la nuit, Félix, disiez-vous... -- Eh bien! oui,

la nuit; le vent, les arbres, cette eau qui roule, tout semble

me dire son nom. Il me semble que tout serait beau si elle

était là: je la presserais contre mon sein, qui brûle; elle

n'aurait pas froid, et le feuillage nous cacherait le couvent;

car je n'oserais l'aimer au milieu du couvent: j'ai tant

promis aux pieds des autels de l'oublier! Mais, dit-il en

soupirant longuement, je ne peux pas. -- Tu ne peux pas!

répétai-je! et je soupirai.

Une sueur froide inondait mon corps; j'ajoutai son malheur au

mien: j'étais anéanti. -- Ecoute, me dit-il, ne te fais pas

chartreux, va-t'en bien loin, va en Espagne; mais n'aime pas.

La religion a raison de défendre d'aimer ainsi un seul objet

plus que le Ciel, plus que la vie, plus que tout. Adieu,

n'aime pas: si tu savais comme on est malheureux! On me

l'avait bien dit quand il en était temps, et je n'ai rien

écouté.

Je ne sais plus ce qu'il me dit, ma tête se troubla; je sais

qu'il rentra dans son couvent, que le matin me trouva encore

au pied de la croix, que mon hôte me dit que le frère Félix

était aimé de tout le couvent, qu'il ne faisait de mal à

personne, que le supérieur, homme doux et excellent, lui

permet de se promener la nuit, depuis qu'il a perdu la raison,

et qu'il l'a perdue parce qu'une jeune Espagnole qu'il aimait

est morte. Sa mélancolie l'avait jeté dans cette retraite, ne

pouvant obtenir Laure, que ses parents forcèrent à se faire

religieuse; il a appris qu'elle n'existait plus, et sa raison

s'est entièrement égarée.

Je pars, Ernest, ce séjour ne me convient plus: le malheureux

Félix se montre partout à moi.

Lettre XLIV.

De la Pietra-Mala, le...

Je t'écris, quoique je sois si faible, mon ami, que je puis à

peine me soutenir. Je viens de passer dix heures au lit, mais

sans que cela m'ait donné plus de force; la fièvre m'a repris,

je souffre beaucoup de la poitrine. J'arrivai ici au milieu

des Apennins, hier dans la journée. Le site de Pietra-Mala est

presque sauvage. Ce bourg est caché dans des gorges de

montagnes; mais j'aime ce lieu, qui paraît oublié du monde

entier. J'y suis depuis peu de temps, et déjà j'y ai vu de

bonnes gens. Ernest, je resterai ici quelques jours, peut-être

quelques semaines. Eh! N'est-il pas indifférent en quels lieux

je traîne des jours que Valérie ne voit plus, pourvu que je

sois loin d'elle, et que je n'outrage plus le comte par cet

amour que je dois cacher? Ici, du moins, je serai libre; mes

regards, ma voix, ma solitude, tout sera à moi; personne ne

m'observera... Malheureux! quel triste privilége tu réclames!

quel triste bonheur te reste! O Valérie! Je ne verrai donc

plus ta pitié! Elle était si tendre! si bonne!

A six heures du soir.

J'ai été quelques heures sans fièvre; je me suis promené

lentement; je respirais avec plus de liberté: l'air est si pur

dans ces montagnes! J'ai été voir une petite maison qui

appartient à mon hôte, et qui me plaît beaucoup. Un torrent,

destructeur comme la passion qui dévore, a renversé près de la

maison de hauts pins et de vieux érables; ces arbres déracinés

du rivage opposé se rencontrent dans leur chute, et semblent

se rapprocher pour former sur le torrent un pont, sous lequel

passe une écume blanche qui s'élève au-dessus de ses eaux

tourmentées. Je me suis arrêté au bord de ce torrent, et j'ai

regardé quelques corneilles qui passaient les unes après les

autres sur ces arbres renversés, et dont les cris lugubres

convenaient à l'état de mon âme.

JOURNAL DE GUSTAVE.

De la Pietra-Mala, le...

Ernest, je commence pour toi ce journal; mais, quand je

souffre, je ne peux t'écrire que quelques lignes. Cette maison

que j'habite actuellement me convient beaucoup. Je m'applaudis

bien de m'être arrêté ici; j'y resterai jusqu'à ce que je sois

mieux... Mieux: ah! ne t'abuse pas... Mais que ferais-je à

Pise? Pourrais-je échapper à ces regards d'une multitude

oisive, qui, toujours occupée de ses plaisirs, est encore

avide de pénétrer chaque secret, et ne pardonne pas qu'on se

sépare d'elle.

Ici la nature semble me plaindre et s'attendrir sur moi. Elle

me recevra dans son sein, et, fidèle amie, elle gardera mes

tristes secrets. Pourquoi donc tant me tourmenter du lieu où

je passerai quelques jours? Errant comme Oedipe, je ne cherche

comme lui qu'un tombeau: il faut si peu de place pour cela.

Mon séjour ici convient à mon funeste état; ce lieu

mélancolique et sauvage est fait pour l'amour malheureux. Je

reste des heures entières au bord de ce torrent; je gravis

péniblement une montagne, d'où la vue se porte sur la

Lombardie; et, quand je crois avoir aperçu dans le lointain

cet horizon qui couvre Venise, il me semble alors que j'ai

obtenu une faveur du ciel.

J'ai avec moi quelques auteurs favoris; j'ai les odes de

Klopstock, Gray, Racine; je lis peu, mais ils me font rêver au

delà de la vie, et ils m'enlèvent ainsi à cette terre, où il

me manque Valérie.

Il y a ici un jeune homme, parent de mon hôte, qui joue bien

du piano. Aujourd'hui, j'ai entendu cet air que sa voix a

gravé dans mon coeur, cet air qui la fit pleurer sur le

malheureux Gustave. Ne me plains pas, Ernest; la douleur sans

remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes

qui ne sont pas sans volupté.

J'ai passé le bourg, et j'ai été me promener sur le grand

chemin. J'ai rencontré un pauvre matelot en habit de pèlerin.

Cet homme, pour apaiser sa conscience, avait fait voeu d'aller

à Lorette. Il avait eu, dans sa jeunesse, la passion de la

mer, et, comme Robinson, il avait quitté ses parents malgré

leur défense. Il me fit un tableau touchant de ses chagrins,

et cela avec une vérité qu'on ne pouvait méconnaître. Il me

dit comment, après avoir obtenu une place sur un vaisseau qui

allait aux Indes, au milieu des délices que lui faisait

éprouver son voyage, il s'était réveillé la nuit, croyant voir

sa mère en rêve, qui lui reprochait son départ; qu'alors il

avait couru sur le tillac, et qu'il lui avait semblé que les

vagues se plaignaient, comme si la voix de sa mère arrivait à

lui; et quand il s'élevait une tempête, il ne pouvait

travailler, tremblant de toutes ses forces, et pensant qu'il

périrait peut-être chargé de la malédiction de ses parents.

C'est alors qu'il avait promis au Ciel que, s'il pouvait

revoir sa mère, obtenir son pardon, il ferait un pèlerinage à

Lorette. Puis il poursuivit, et me dit que pendant dix ans il

n'avait pu revenir dans sa patrie; qu'enfin il avait vu la

rade de Gênes, qu'il avait cru mourir de joie en revoyant

cette terre qu'il avait brûlé de quitter. -- Ernest, comme

voilà bien tout l'homme! ses désirs, ses inquiétudes, ses

fautes, et puis cette inévitable douleur appelée remords, qui

le ramène à la vérité. Voilà comment il faut qu'il achète

l'expérience; il n'en voudrait pas autrement; il faut qu'elle

soit payée pour qu'elle lui appartienne bien.

Ce pauvre matelot! pendant qu'il me parlait, je l'avais plaint

sincèrement; mais j'avais souri de pitié en le voyant mettre

son pèlerinage au rang de ses meilleures actions. Et puis je

me repris moi-même de mon orgueil, et je me dis: "Les hommes

sont si petits, et pourtant ils rejettent tant de choses comme

au-dessous d'eux! Dieu est si grand, et rien ne se perd devant

lui! Chaque mouvement, chaque pensée vertueuse même vient

s'épanouir devant ses regards; il a compté chaque intention,

chaque sentiment louable de sa créature, comme chaque

battement de son coeur; il dit à la vie de s'arrêter, et au

bien de croître et de prospérer dans les siècles. O Dieu de

miséricorde! pensais-je, tu comptes aussi les pas du pauvre

matelot, que la piété filiale fait cheminer à travers les

ronces de l'Apennin et sous le ciel brûlant de sa patrie."

Quand je regarde dans le vallon solitaire une timide fleur qui

meurt avec ses parfums, et qui n'a point été vue; quand

j'entends le chant rare de l'oiseau solitaire qui meurt et ne

laisse point de traces; que je pense que je puis mourir comme

eux, c'est alors que je suis bien malheureux! Une douloureuse

inquiétude, un besoin d'être pleuré par elle vient me saisir.

J'entends quelquefois le cri des pâtres qui rassemblent les

chèvres sur les montagnes et les comptent: j'en entendis un

l'autre jour se lamenter, parce que sa chèvre favorite lui

manquait, et qu'il craignait qu'elle ne fût tombée dans le

précipice; et je pensais que bientôt ceux qui m'aimaient, en

comptant les félicités de leur vie, diraient avec un soupir:

"Ce pauvre Gustave! il nous manque, il est tombé dans la

profonde nuit de la mort!"

Je ne suis pas toujours aussi malheureux que tu pourrais le

croire; j'ai besoin de te consoler, mon Ernest; il me semble

sentir les larmes que je te fais verser. Chaque moment ne

tombe pas tristement sur mon coeur; souvent il y a des repos,

des intervalles, où une espèce d'attendrissement, une vague

rêverie, qui n'est pas sans charme, vient me bercer...

Quel est donc ce fonds intarissable de bonheur qui se trouve

dans l'homme dont le coeur est resté près de la nature! Quel

est ce souffle incompréhensible et ravissant qui, sublimement

confondu avec l'instinct moral et les mystères de nos grandes

destinées, nous donne ces vagues et douces inquiétudes; ce

besoin du bonheur qui, dans la jeunesse, en tient quelquefois

lieu; enfin, cet inconcevable enchantement qui ne tient à rien

de positif, et qui ne peut être banni par le malheur même?

Je me promène dans ces montagnes parfumées par la lavande et

le chèvrefeuille, et je me dis: "Dans ces retraites les plus

cachées, dans ces asiles les plus inabordables, la nature,

encore élégante, toujours belle, se pare pour le bonheur et

pour l'amour; des millions de créatures ont vécu et vivent

encore sur ces feuilles tendres et veloutées, et sentiront les

innombrables voluptés que donnent la vie et l'amour réunis: et

si l'homme, superbe favori de la puissance qui l'appela à la

lumière, si l'homme fier et sensible pénètre ici, beau de

jeunesse, heureux d'amour, dans la pompe des espérances, dans

l'ivresse des désirs permis, oh! quel paradis il rencontre!

son coeur battra à la fois de toutes les émotions: ses regards

s'élèveront avec une douce fierté vers le firmament et

s'abaisseront avec extase sur sa compagne. Puissance du Ciel!

que réservez-vous donc à vos élus?"

Je suis retourné dans ces mêmes lieux, Ernest; j'y suis

retourné: j'ai vu un jeune homme qui me paraissait transporté

de bonheur. Près de lui était une jeune personne svelte,

jolie; une de ses mains était sur l'épaule du jeune homme:

tous deux étaient simplement, mais élégamment vêtus. Je les

regardais, placé derrière un buisson; j'étais descendu par un

sentier qui m'est connu, et il me semblait que je faisais le

songe de mes pensées d'hier. Ils parlaient, mais je ne les

entendais pas. Ils se sont promenés, ils se sont assis; il

semblait qu'ils venaient annoncer une époque de félicité à ces

lieux, qu'ils doivent connaître et aimer beaucoup. Ils ont

élevé ensemble leurs mains vers le ciel, ils ont essuyé des

larmes, ils se sont embrassés. Ah! l'innocence seule aime

ainsi! Il y avait du calme des anges au milieu de leurs

transports. Jamais je n'embrasserai ainsi la beauté idolâtrée,

la femme choisie pour moi par la passion et le malheur; je le

pensais. O Valérie! si mes lèvres, flétries par une consumante

ardeur, osaient approcher des tiennes; si ces larmes rares,

passionnées, qui contiennent mes longues douleurs, étaient

changées en larmes voluptueuses et tombaient sur tes

paupières; si nos coeurs, l'un sur l'autre, se répondaient

tumultueusement, je le sens, en expirant de félicité, le cri

du désespoir se mêlerait à la voix des délices, et la hideuse

figure du crime se placerait auprès de la vision des anges!

Valérie · 第 10 / 14 段