deux. Mon parti est pris, il est irrévocable; je veux partir,
je suis trop malheureux. Il me méjuge, il me croit ingrat; il
ne peut descendre dans mon coeur et y lire mes tourments; il ne
peut me concevoir en ne voyant en moi que des contradictions
perpétuelles. La douleur dans mes traits, le dégoût de la vie,
qu'il n'a que trop aperçu en moi, tout lui fait croire que je
suis sous la dépendance d'un caractère sombre, peut-être
haineux. C'est en vain qu'il a cherché à me ramener au
bonheur; toutes les apparences sont contre moi: je repousse
chacun des moyens qu'il m'offre pour me distraire, et jamais
je ne réponds à sa tendresse par ma confiance. Je vois que je
donne du chagrin à Valérie, que ma situation afflige. Il faut
donc les quitter! L'amour et l'amitié me repoussent également;
tous deux je les outrage. Ne serai-je donc jamais justifié?
Hélas! je mourrai content, si une seule fois Valérie se disait
en versant une larme de pitié: "Il m'aima trop pour son
repos!" Oui, une fois, n'est-ce pas, Ernest, quand je ne serai
plus, elle le saura? Il saura aussi que je l'aimai; que
l'amitié ne me trouva pas ingrat. Une fois tout sera dévoilé,
quand je serai descendu dans la demeure du repos, là d'où
l'effroi parle aux autres, mais où celui qui l'inspire a
laissé derrière soi les passions et les douleurs. Ne t'effraie
pas, Ernest, jamais je n'attenterai à ma vie; jamais je
n'offenserai cet être qui compta mes jours et me donna pendant
si longtemps un bonheur si pur. O mon ami! je suis bien
coupable de m'être livré moi-même à une passion qui devait me
détruire! Mais, au moins, je mourrai en aimant la vertu et la
sainte vérité; je n'accuserai pas le Ciel de mes malheurs,
comme font tant de mes semblables; je souffrirai, sans me
plaindre, la peine dont je fus l'artisan, et que j'aime,
quoiqu'elle me tue: je souffrirai, mais je dormirai ensuite.
Je m'avancerai à la voix de l'Eternel, chargé de bien des
fautes, mais non marqué par le suicide. Je ne vous
épouvanterai pas, êtres chers et vertueux, ô mes parents! vous
qui versâtes sur mon berceau des larmes de joie, je ne vous
épouvanterai pas par l'affreuse idée que je rejetai loin de
moi ce beau présent de la vie, que Dieu vous permit de me
faire, et que vous avez encore si fidèlement embelli
d'innocents plaisirs, de belles leçons, de grandes espérances.
Je vous bénis d'avoir gravé dans mon coeur les saints préceptes
d'une religion que le bonheur me fit aimer, que le malheur me
rend encore plus nécessaire, qui me donne le courage de
souffrir. Sur le froid rivage de la vie écoulée, au bord de ce
sombre passage qu'il faut que chacun franchisse, que reste-t-il
à celui qui n'a rien cru? En vain son regard se tourne vers
le passé, il ne peut plus le recommencer; il n'a pas non plus
ces ailes merveilleuses de l'espérance qui le portent vers
l'avenir. Ainsi, les plus grandes, les plus consolantes
pensées de l'homme ne le bercent pas sur le bord de la tombe!
Lettre XLIII.
De la Brenta, le...
Je viens de passer une soirée terrible! A peine ai-je la force
de respirer. Je ne puis cependant rester tranquille; tout mon
sang est en mouvement; il faut que je t'écrive. Je lui ai dit
que je partais; elle en a été affectée, très-affectée, Ernest.
Nous avons dîné seuls, le comte étant parti. Je me sentais
plus malade qu'à l'ordinaire; elle l'a remarqué: elle m'a
trouvé si pâle! Elle s'est alarmée d'une toux que j'ai depuis
quelque temps et que j'attribue aux suites de ma dernière
maladie. J'ai pris de là occasion de lui dire que les bains de
Pise me seraient nécessaires; on me les a conseillés en effet.
Elle m'a regardé avec intérêt. -- Que ferez-vous à Pise? m'a-t-elle
dit. Vous y serez seul, tout seul, et vous savez combien
vous vous livrez déjà ici à une solitude qui ne peut que vous
être dangereuse. -- Nous nous étions levés de table, et j'étais
passé avec elle dans le salon. -- Ne partez pas, Gustave,
m'a-t-elle dit; vous êtes trop malade pour pouvoir être seul: vous
avez besoin d'amitié; et où en trouverez-vous plus qu'ici? --
En disant cela, je voyais des larmes dans ses yeux; je tenais
les mains sur mon visage, et je voulais lui cacher le profond
attendrissement que me causaient ses paroles. -- N'est-ce pas,
m'a-t-elle répété, vous ne partirez pas? -- Je l'ai regardée. --
Si vous saviez combien je suis malheureux, combien je suis
coupable, ai-je ajouté à voix basse, vous ne m'engageriez pas
à rester! -- Pour la première fois j'ai lu de l'embarras dans
ses yeux: il m'a semblé la voir rougir. -- Partez donc, m'a-t-elle
dit d'une voix émue; mais ressaisissez-vous de vous-même;
chassez de votre âme la funeste... -- Elle s'est arrêtée. --
Revenez ensuite, Gustave, jouir du bonheur que tout promet à
votre avenir. -- Du bonheur! dis-je, il ne peut plus en exister
pour moi! -- Je me promenais à grands pas; l'agitation que
j'éprouvais, l'affreuse idée de la quitter peut-être pour
jamais, aliénait ma raison: j'ai dû l'effrayer. Craignait-elle
un aveu qu'elle pouvait enfin deviner? Elle s'est levée, elle
a sonné: je me suis mis à la fenêtre pour que le valet de
chambre qui est entré ne me vît pas. Elle lui a demandé d'une
voix altérée: -- Où est Marie? Dites-lui de m'apporter son
ouvrage et le métier; nous travaillerons ensemble. Vous me
lirez quelque chose, Gustave. -- Je n'ai rien répondu. --
Gustave, a-t-elle répété quand le valet de chambre a été
sorti, soyez plus calme. -- Je le suis tout à fait, ai-je
répondu en contraignant ma voix et en m'avançant vers elle. --
Elle a jeté un cri. -- Qu'avez-vous, Gustave? du sang!... -- Et
sa frayeur l'a empêchée de parler. Effectivement mon front
saignait. J'avais été si affecté de ce qu'elle appelait Marie,
si peiné de cette espèce de défiance, que, pendant qu'elle
donnait cet ordre, appuyant brusquement ma tête contre la
fenêtre, je m'étais blessé. -- Votre pâleur, vos regards, votre
voix, tout est déchirant. O Gustave! ô mon cher ami! dit-elle
en posant son mouchoir sur mon front et prenant mes mains, ne
m'effrayez pas ainsi! -- Ne me montrez donc plus cette... (je
n'osais dire défiance, je n'osais m'avouer qu'elle me
devinât), cette froideur, dis-je. Valérie! songez que je vous
quitte, et pour jamais! -- D'où vous viennent ces funestes
idées? -- De là, dis-je en montrant mon coeur; elles ne me
trompent point: ne me refusez donc pas encore quelques
moments. -- Et je tombai à genoux devant elle, j'embrassai ses
pieds: elle se baissa, et le portrait du comte s'échappa de
son sein... Je ne sais plus ce qui m'arriva: l'agitation que
j'avais éprouvée avait fait couler le sang de ma blessure; et
la terrible émotion que je ressentais dans cet instant où
j'allais peut-être lui dire que je l'aimais me fit trouver
mal. Quand je revins à moi, je vis la comtesse et Marie me
prodiguer leurs soins; elles me faisaient respirer des sels;
elles n'avaient osé appeler personne. Ma tête était appuyée
contre un fauteuil qu'elles avaient renversé; Valérie, à
genoux auprès de moi, tenait sur mon front son mouchoir imbibé
d'eau de Cologne, et une de mes mains était dans les siennes.
Je la regardai stupidement jusqu'à ce que ses larmes, qui
coulaient sur moi, me tirèrent de cet état. Je me levai, je
voulus lui parler; elle me conjura de me taire: elle mit sa
main sur ma bouche, me fit asseoir sur un fauteuil, et se
plaça à côté de moi. -- Valérie... dis-je, voulant la remercier
de ses soins, que je commençais à comprendre, car je me
rappelai alors que je m'étais trouvé mal. Elle me fit signe de
me taire. -- Si vous parlez, dit-elle, il faut que je vous
quitte. -- Je lui promis d'obéir. Elle m'a tendu la main avec
un regard angélique de bonté et de compassion, et, voyant que
je voulais parler, elle a ajouté: -- J'exige absolument que
vous ne disiez rien, et que vous vous tranquillisiez. -- Elle
s'est assise au piano; là, elle a chanté un air d'un opéra de
Bianchi, dont voici à peu près les paroles, traduites de
l'italien: _Rendez, rendez le repos à son âme; son coeur est
pur, mais il est égaré_. J'entendais des larmes dans sa voix,
si l'on peut parler ainsi. Enfin elle a été entraînée par ses
pleurs, et a rejeté sa tête sur le fauteuil. Je m'étais levé,
et, au lieu de lui témoigner avec transport l'ivresse que
j'éprouvais en pensant qu'elle m'avait deviné et qu'elle me
plaignait, un saint et religieux frémissement, que sa douleur
me causait, m'arrêta. Si elle se reprochait son excessive
sensibilité; si, tourmentée par une pitié trop vive, elle
souffrait plus qu'aucune autre femme, irais-je jeter sur sa
vie la douleur et le reproche?... Mais bientôt, entraîné par
la violence de ma passion, oubliant tout, concentrant le reste
de mon avenir dans ce court et ravissant instant où je lui
dirais: -- Je t'aime, Valérie; je meurs pour m'en punir! -- je
m'élançai à ses genoux, que je serrai convulsivement. Elle me
regarda d'un air qui me fit frissonner, d'un air qui arrêta
sur mes lèvres mon criminel aveu. -- Levez-vous, me dit-elle,
Gustave, ou vous me forcerez à vous quitter. -- Non, non,
m'écriai-je, vous ne me quitterez pas! Regardez-moi, Valérie;
voyez ces yeux éteints, cette pâleur sinistre, cette poitrine
oppressée, où est déjà la mort, et repoussez-moi ensuite sans
pitié; refermez sur moi ce tombeau où je suis déjà à moitié
descendu! Vous entendrez pourtant mon dernier gémissement;
partout, Valérie, il vous poursuivra. -- Que voulez-vous que je
fasse? dit-elle en tordant ses mains. Mon amitié ne peut rien;
ma pitié ne peut pas vous tranquilliser; votre délire insensé
me trouble, m'effraye, me déchire... Je sens, oui, je sens que
je ne dois pas être la confidente d'une passion... -- Elle
s'arrêta. -- Gustave, me dit-elle avec un accent d'inexprimable
bonté, ce n'était pas moi qu'il fallait choisir; c'était lui,
lui, cet homme estimable, celui qui tient ici-bas la place de
votre père. Pourquoi m'avez-vous empêchée de lui parler?
Pouvez-vous le craindre? -- Elle détacha son portrait. --
Regardez-le, emportez-le, Gustave; il est impossible que ces
traits, qui appartiennent à la vertu, ne calment pas votre
âme. -- Je repoussai de la main le portrait. -- Je suis indigne,
m'écriai-je avec un sombre désespoir, je suis indigne de sa
pitié! -- Je la regardai; la mort était dans mon âme: ma raison
n'était revenue que pour me montrer que Valérie ne m'avait pas
compris ou ne voulait pas me comprendre; et les plus affreux
sentiments étaient en moi et m'agitaient. -- Ne me regardez pas
ainsi, Gustave, mon frère, mon ami! -- Ces noms si doux me
sauvèrent. J'étais toujours à ses genoux; je cachai ma tête
dans sa robe, et je pleurai amèrement. Elle m'appela
doucement; ses yeux étaient remplis de larmes; ses regards
étaient tournés vers le ciel; ses longs cheveux s'étaient
défaits et tombaient sur ses genoux. -- Valérie, lui dis-je, un
seul instant encore! C'est au nom d'Adolphe, d'Adolphe que
j'ai tant pleuré avec vous (à ces mots, ses larmes coulèrent),
que je vous demande d'exaucer ma prière. -- Elle fit un signe
comme pour me dire oui. -- Eh bien! figurez-vous un instant que
vous êtes la femme que j'aime... que j'aime comme aucune
langue ne peut l'exprimer... Elle ne répond pas à mon amour;
vous ne devez donc point avoir de scrupule... Je ne vous dirai
rien; je vous écrirai son nom; et l'on vous remettra, après ma
mort, ce nom, qui ne sortira pas de mon coeur tant que je
vivrai. Valérie, promettez-moi, si mon repos éternel vous est
cher, de penser quelquefois à ce moment, et de me nommer,
quand je ne serai plus, à celle pour qui je meurs, d'obtenir
mon pardon, de répandre une larme sur mon tombeau... Un
instant encore, Valérie; c'est pour la dernière fois de ma vie
que je vous parle peut-être. -- Cette idée affreuse glaça mon
sang; ma tête tomba sur ses genoux. Une sueur d'angoisse, qui
coulait de mon front, se mêlait à mes pleurs amers; mais
j'éprouvais une volupté secrète en sentant ses cheveux
recevoir mes larmes et les siennes tomber sur ma tête. Elle la
pressa de ses mains, puis la souleva. -- Gustave, me dit-elle
d'un ton solennel, je vous promets de ne jamais oublier ce
moment; mais vous, promettez-moi aussi de ne me plus parler de
cette passion, de ne plus me montrer ce délire insensé, de
vous vaincre, de ménager votre santé, de conserver votre vie,
qui ne vous appartient pas, et que vous devez à la vertu et à
vos amis. -- Sa voix s'émut; elle me tendit les mains en
disant: -- Valérie sera toujours votre soeur, votre amie. Oui,
Gustave, vous jouirez longtemps encore du bonheur que la mère
d'Adolphe désire si ardemment pour vous. -- Elle souleva mes
mains avec les siennes vers le ciel, et y envoya le plus
touchant des regards. -- Vous êtes un ange! lui dis-je, le coeur
déchiré de douleur, et cédant à son ascendant suprême, qui
m'ordonnait de paraître calme: ne m'abandonnez jamais! -- Elle
voulut relever ses cheveux. -- Pensez quelquefois, dis-je en
joignant les mains, pensez, quand vous toucherez ces cheveux,
aux larmes amères du malheureux Gustave! -- Elle soupira
profondément.
Elle s'était approchée de la fenêtre; elle l'ouvrit. Le jour
baissait. Nos regards errèrent longtemps, sans nous rien dire,
sur les nuages que le vent chassait, et qui se succédaient les
uns aux autres, comme les sentiments tumultueux s'étaient
succédé dans mon âme durant cette journée. Il faisait froid
pour la saison; le vent, qui avait passé sur les montagnes
couvertes de neige, soufflait avec violence; il secouait les
arbres qui étaient devant la fenêtre, et des feuilles
tombèrent près de nous. Je frissonnai; un mélancolique
souvenir me fit penser aux fleurs du cimetière qui couvrirent
Valérie, et à ces feuilles qui annonçaient l'automne et
tombaient au soir de ma vie. Cette journée était la dernière
que je passais auprès d'elle; j'étais résolu à partir, je le
sentais; j'avais pris à jamais congé d'elle... et du bonheur!
Je m'étonnais d'être aussi calme; rien ne m'agitait plus; la
vie et ses espérances étaient derrière moi; tout était fini;
mais j'emportais avec moi, dans la nouvelle patrie que bientôt
j'allais habiter, la tendre affection de Valérie; elle était
ma soeur, ma meilleure amie ici-bas; j'en étais sûr. Pardonne,
Ernest, pardonne! Le ciel, pour dédommager les femmes des
injustices des hommes, leur donna la faculté d'aimer mieux. Je
n'avais pas blessé sa délicatesse; je n'avais même jamais
désiré qu'elle fût à moi. Si, entraîné par une passion
fougueuse, j'avais été au moment de la lui avouer, était-ce
avec la moindre idée qu'elle pût y répondre? N'avais-je pas
aussi, à quelques instants près d'un délire involontaire,
toujours senti que le comte la méritait mieux? L'avais-je
jamais enviée à cet ami? Voilà quelles étaient mes réflexions;
et si, avant cette soirée, je n'avais pas si bien senti la
nécessité de m'éloigner d'elle, si ma résolution n'avait pas
été commandée par un devoir aussi sacré, je crois que je
serais resté calme et résigné, tant j'étais loin de ces
mouvements orageux qui m'avaient rendu si malheureux!
Valérie rompit enfin le silence: -- Vous nous écrirez; nous
saurons tout ce que vous ferez; vous aurez bien soin aussi de
votre santé, n'est-ce pas, Gustave? Et elle posa sa main sur
mon bras. Marie passa devant la fenêtre, et elle dit à sa
maîtresse: -- Il fait bien froid, madame; vous êtes vêtue trop
légèrement. -- En même temps, elle lui donna un bouquet de
fleurs d'oranger. Valérie le partagea; elle m'en donna la
moitié, et soupira. -- Personne, dit-elle, désormais n'aura
soin comme vous des fleurs de Lido; cela m'attristera bien d'y
aller seule. Sa voix s'altéra; elle se leva précipitamment, et
gagna la porte de sa chambre; je la suivis: elle me tendit la
main; j'y portai mes lèvres. -- Adieu, Valérie! adieu pour bien
longtemps!... O Valérie! encore un regard, un seul, ou je
croirai que je ne vous retrouverai plus nulle part! --
Effectivement, une angoisse superstitieuse me poursuivait.
Elle me regarda, et je vis les pleurs qu'elle avait voulu me
cacher; elle tâcha de sourire. -- Adieu, Gustave, adieu; je ne
prends pas congé de vous, j'ai encore mille choses à vous
dire.
Elle tira la porte, et je tombai dans un fauteuil, terrassé
par ce bruit comme si l'univers se fût anéanti. Je ne sais
combien de temps je restai dans cet état: ce ne fut qu'aux
coups réitérés d'une pendule qui m'annonçait qu'il était tard
que je me levai; l'obscurité la plus profonde m'environnait.
Je n'avais souffert qu'au premier moment où la porte se ferma.
Je me réveillai comme d'un songe: je me sentais fatigué; je
descendis dans la cour pour gagner ma chambre. J'aperçus, en
passant, de la lumière dans la remise, et je vis un des
garçons de la maison nettoyer une voiture; il sifflait
tranquillement en travaillant. Je m'arrêtai, je le regardai.
C'était ma voiture qu'on avait amenée. Le coeur me battit; mon
calme et ma stupeur disparurent également: je n'étais plus
soutenu par la vue de Valérie. L'amour le plus infortuné, en
présence de l'objet aimé, est bien moins malheureux: il
s'enveloppe de cette magie de la présence; ses souffrances ont
du charme, elles sont remarquées. Mais alors toute la douleur
de la séparation vint me saisir; je me sentais défaillir en
regardant cette voiture qui m'entraînerait loin d'elle! il n'y
avait pas jusqu'à cet homme qui sifflait si tranquillement qui
ne me fît mal; j'enviais son repos, il me semblait qu'il
insultait à l'horrible tourment qui m'agitait. Je courus à ma
chambre; je me jetai par terre, frappant ma tête contre le
plancher, et répétant en gémissant le nom de Valérie. Hélas!
me disais-je, elle ne m'entendra donc plus jamais! Erich, le
vieux Erich entra. Ce n'était pas la première fois qu'il
m'avait vu dans cet état violent: il me gronda. Je feignis de
me jeter sur mon lit pour le renvoyer; je passai plusieurs
heures dans la plus violente agitation, et je résolus de
t'écrire. Je retrouvai dans ma tête toutes les situations
douloureuses de cette journée; cela me calmait: il est si doux
de donner au moins une idée du trouble qui nous détruit! Et
quand je pense que mon Ernest, le meilleur des amis, le plus
sensible des hommes, me plaindra, je prie le Ciel de le
récompenser du charme que cette idée verse dans mon coeur
flétri.
A cinq heures du matin.
Je l'ai revue, Ernest, je l'ai revue encore une fois, par une
des combinaisons les plus singulières, cette nuit même. Tu ne
le conçois point, n'est-ce pas? Après t'avoir écrit, j'ai mis
en ordre tout ce qui me restait à arranger. J'avais destiné un
petit cadeau à Marie et à quelques personnes de la maison;
j'avais cacheté une lettre pour le comte, une lettre bien
touchante, dans laquelle je lui demandais pardon de tous les
torts que j'avais pu avoir envers lui; je le priais de me
pardonner mon prompt départ; je lui disais que j'espérais me
justifier un jour à ses yeux de toutes mes apparentes
bizarreries, je le conjurais de m'aimer toujours, en lui
disant que sans cette amitié je serais bien misérable. Enfin,
après avoir terminé, je m'étais assis sur une chaise, tout
habillé, attendant et redoutant l'heure où je devais partir,
mais déterminé à ce départ, que je regardais comme l'unique
fin à mes tourments. J'étais dans cet état horrible d'angoisse
et d'anxiété, si difficile à dépeindre, quand je vis une des
fenêtres en face de moi trop vivement éclairée pour qu'il n'y
eût pas à cela quelque chose d'extraordinaire: c'était une
chambre habitée par une jeune Italienne, depuis peu dans la
maison, et qui y couchait pour être à portée de Valérie, dont
la chambre à coucher n'était séparée de celle-là que par un
cabinet. Je vole, je traverse la cour, je monte l'escalier,
tout dormait encore: je pousse la porte, je vois la jeune
Giovanna, tout habillée, endormie sur une table, et auprès
d'elle son lit, dont les rideaux étaient tout en flammes. Elle
ne se réveille pas; elle avait le sommeil qu'on a à seize ans,
lorsqu'on n'a pas encore passé par quelque passion
malheureuse. J'ouvre les fenêtres pour faire sortir la fumée;
j'arrache les rideaux; par bonheur, Valérie s'était baignée
dans cette chambre; j'éteins le feu avec l'eau de la
baignoire, en faisant le moins de bruit possible. Je craignais
que Giovanna ne s'éveillât et ne jetât un cri qui pouvait être
entendu par la comtesse: je l'éveille doucement, et lui montre
les suites de son imprudence. Elle se met à pleurer, en disant
qu'elle ne faisait que de s'endormir; qu'elle avait écrit à sa
mère et posé ensuite la lumière près du lit pour se coucher,
et qu'elle ne comprenait pas encore comment elle s'était
endormie sur cette table. Pendant qu'elle parlait, j'achève
d'éteindre le feu, qui avait déjà gagné les matelas; je passe
dans le petit corridor, pour m'assurer si la fumée n'y avait
pas pénétré. A peine avais-je mis les pieds dans ce corridor,
qu'un désir insurmontable de voir encore un instant Valérie
s'empara de mon âme: j'avais vu sa porte entr'ouverte. Elle
dort, me dis-je; personne ne le saura jamais, si Giovanna
l'ignore. Je la verrai encore une fois; je resterai à la porte
du sanctuaire que je respecte comme l'âme de Valérie. Il ne
fallait qu'un moyen pour éloigner pour quelques instants la
jeune Italienne; j'y parviens. Je m'approche en tremblant du
corridor; je m'arrête, effrayé de l'horrible idée que Valérie
pouvait se réveiller. Je veux retourner sur mes pas... mais
mon désir de la voir était si violent!... Je la quitte peut-être
pour jamais! Ah! je veux lui dire encore une fois que
c'est elle que j'aime! Si Valérie me voit, je ne supporterai
pas son courroux, j'enfoncerai un poignard dans mon coeur. Ma
tête égarée me présentait confusément et ce crime et son
image. Je me glisse dans la chambre; elle était éclairée par
une veilleuse, assez pour me faire voir Valérie endormie: la
pudeur veillait encore auprès d'elle; elle était chastement
enveloppée d'une couverture blanche et pure comme elle. Je
contemplai avec ravissement ses traits charmants: son visage
était tourné de mon côté; mais je ne le voyais que peu
distinctement. Je lui demandai pardon de mon délit; je lui
adressai les paroles de l'amour le plus passionné. Un songe
paraissait l'agiter. Que devins-je! ô moment enchanteur!
quelle ivresse tu me donnas!... Elle prononça... _Gustave!_...
Je m'élançai vers son lit; le tapis recélait mes pas mal
assurés. J'allais couvrir de mes baisers ses pieds charmants,
tomber à genoux devant ce lit qui égarait ma raison, quand
tout à coup elle prononça cet autre mot qui doit finir ma
destinée... elle dit d'une voix sinistre... _la mort!_... et se
retourna de l'autre côté. La mort! répétai-je; hélas! oui, la
mort seule me reste! Tu rêves à mon sort, ô Valérie! dis-je à
voix basse et me mettant doucement à genoux, reçois mon
dernier adieu; pense à moi; songe quelquefois au malheureux
Gustave, et dans tes rêves, au moins, dis-lui qu'il ne t'est
pas indifférent! Je ne voyais pas ses traits; une de ses mains
était hors de son lit; je la touchai légèrement de mes lèvres,
et je sentis encore son anneau. Et, toi aussi, toi qui me
sépares d'elle à jamais, je te donne le baiser de paix, je te
bénis, quoique tu m'ouvres la tombe... Et mes larmes
couvraient sa main. Tu l'unis à l'homme que je ne cesserai
d'aimer, qui la rend heureuse; je te bénis! dis-je. Et je me
levai, calmé par cet effort. Encore un regard, Valérie, un
regard sur toi, que j'imprime encore une fois tes traits dans
mon coeur! que j'emporte cette douce image de ton repos, de ton
sommeil innocent, pour m'encourager à la vertu quand je serai
loin de toi!
J'allai prendre la veilleuse; je m'approchai du lit. O douce
et céleste image de virginité, de candeur! Sa main était
toujours hors du lit; l'autre était sous une de ses joues,
ainsi que dorment les enfants: cette joue était rouge, tandis
que celle qui était de mon côté était pâle, emblème du songe
dont la moitié me parut si douce, tandis que l'autre était si
sinistre. Les draps l'enveloppaient jusqu'à son cou; et ses
formes, pures comme son âme, ne se trahissaient que comme
elle, légèrement, en se voilant de modestie. O Valérie! que
l'amour s'accroît de ces magiques liens dont l'enlacent la
pudeur et la pureté morale! Jamais le plus séduisant désordre
ne m'eût ainsi troublé!... jamais il n'eût rempli tout mon
être d'une aussi douce volupté! Comme je t'idolâtrais! comme
je serais mort pour un seul des plus chastes baisers pris sur
tes lèvres, qui semblaient languir! Oui, tu paraissais triste,
ma Valérie, et je n'en étais que plus ivre... J'ai pu
m'éloigner de toi!... je t'ai respectée, ô Valérie! tiens-moi
compte de ce sublime courage, il anéantit toutes mes fautes!