homme excellent? N'a-t-il pas aimé Valérie? Ne l'aime-t-il
plus? A-t-il oublié les effets de l'amour? Peut-on voir
impunément ses charmes, quand elle me laisse avec autant de
sécurité auprès d'elle? qu'elle me livre ses dangereux
attraits sous le voile de la plus rigide pudeur? Elle ne sait
pas que mon imagination se peint ce qu'elle me cache; elle ne
sait pas combien elle a de charmes, car elle s'ignore. Mais
lui, lui, aujourd'hui encore, à peine avait-il dîné, qu'il est
allé à Venise, me disant expressément de ne pas sortir,
puisque la comtesse restait seule. Elle était un peu
incommodée; je ne l'ai pas vue, je suis sorti.
De la Brenta, le...
Je suis au désespoir, Ernest; les plus affreux sentiments
m'agitent: je veux cependant t'écrire; ce sera sans ordre,
sans suite; écoute: hier je n'avais pas vu Valérie, j'étais
content des efforts que j'avais faits sur moi-même, et ma
triste victoire me donnait quelques instants de repos;
j'aimais encore ce bienfaiteur excellent; aujourd'hui je sens
que mon amour me rend le plus vil des hommes. Le comte a paru
mécontent de moi; il m'a reproché mon humeur sauvage, il m'a
expressément ordonné de rester avec Valérie; il est retourné à
Venise pour des affaires: j'ai été chez elle, je lui ai
demandé ses ordres, en lui disant que j'étais envoyé par le
comte; elle m'a dit de revenir dans deux heures et de lui
apporter _Clarisse_. Nous en avons lu une vingtaine de pages.
Vers le soir elle s'est levée; elle m'a prié de demander sa
gondole; se sentant beaucoup mieux, elle voulait aller à la
rencontre de son mari, qui, disait-elle, serait tout étonné de
la trouver au milieu des vagues, elle qui craignait tant
l'eau; elle m'a ordonné de l'accompagner, a passé une robe
légère pendant que j'étais allé chercher Marie; nous avons
trouvé la gondole sur la Brenta, et nous sommes partis
enchantés de la douceur de l'air. Valérie, heureuse de se
mieux porter, se livrait avec transport aux charmes de cette
belle soirée; c'était un beau jour de printemps qui était venu
à la suite de plusieurs jours de froid. Une quantité d'enfants
que nous vîmes sur le rivage jetèrent dans la gondole des
paquets de fleurs, que la comtesse aime passionnément: elle se
réjouissait comme une enfant. Il me semblait qu'avec son
innocente joie elle me rendait quelque chose du premier
bonheur de mon enfance. En attendant, la lune se leva
doucement, et de longues gerbes d'une pâle lumière venaient
tomber sur les joues pâles de Valérie, à travers les glaces de
la gondole; elle était couchée; Marie tenait ses pieds
charmants sur ses genoux; sa tête était appuyée contre les
glaces de sa gondole; elle chantait doucement une romance, et
les paroles de l'amour, murmurées par elle, s'harmonisaient
aux vagues, au bruit des rames et à celui des feuilles des
peupliers. O Ernest! que devins-je dans ce moment! Qu'il me
fait mal cet air de l'enivrante Italie! Il me tue; il tue
jusqu'à la volonté du bien. Où êtes-vous, brouillards de la
Scanie? froids rivages de la mer qui me vit naître, envoyez-moi
des souffles glacés; qu'ils éteignent le feu honteux qui
me dévore. Où êtes-vous, vieux château de mes vieux pères, où
je jurai tant de fois, sur les armures de mes aïeux, d'être
fidèle à l'honneur? où, dans la faible adolescence, mon coeur
battait pour la vertu et promettait à une mère bien-aimée
d'écouter toujours sa voix? N'est-ce donc qu'alors que je me
sentais né pour cette vertu que je déserte lâchement
aujourd'hui? Oui, Ernest, il faut mourir, ou... Je n'ose
poursuivre; je n'ose sonder cet abîme d'iniquité. Pourquoi,
pourquoi tout me précipite-t-il dans les ténèbres du crime?
Elle, surtout, pourquoi me livre-t-elle au double supplice de
l'amour malheureux et du remords? Encore, si un instant de ma
vie je pouvais être heureux! Mais non, elle ne m'aimera
jamais! et je suis criminel, et je mourrai criminel! Je ne
sais ce que je t'écris; ma tête s'égare encore davantage: la
nuit m'environne; l'air s'est rafraîchi, tout est calme: elle
dort, et, moi seul, je veille avec ma conscience! Cette soirée
d'hier a achevé de me perdre; sa voix, sa fatale voix a
complété mon malheur. Pourquoi chante-t-elle ainsi, si elle
n'aime pas? Où a-t-elle pris ces sons? Ce n'est pas la nature
seule qui les enseigne, ce sont les passions. Elle ne chante
jamais, elle n'a point appris à chanter; mais son âme lui a
créé une voix tendre, quelquefois si mélancoliquement
tendre!... Malheureux! je lui reproche jusqu'à cette
sensibilité sans laquelle elle ne serait qu'une femme
ordinaire, cette sensibilité qui lui fait deviner des
situations qu'elle est peut-être loin de connaître.
Je veux t'achever mon récit. Nous rencontrâmes le comte à
l'entrée des lagunes: le vent s'était levé, et la barque
commençait à avoir un mouvement pénible. Je m'étonnais du
calme de Valérie. Le comte avait été enchanté de la trouver et
de la voir mieux portante; mais il nous dit qu'il avait eu un
courrier désagréable: il paraissait rêveur. J'avais déjà
remarqué qu'alors la comtesse ne lui parlait jamais. Elle
était assise à côté de moi; elle s'approcha de mon oreille, et
me dit: -- Comme j'ai peur! C'est en vain que je tâche de
m'aguerrir pour plaire à mon mari; jamais je ne m'habituerai à
l'eau. -- Elle prit en même temps ma main et la mit sur son
coeur. -- Voyez comme il bat, me dit-elle. -- Hors de moi,
défaillant, je ne lui répondis rien, mais je plaçai à mon tour
sa main sur mon coeur, qui battait avec violence. Dans ce
moment, une vague souleva fortement la barque; le vent
soufflait avec impétuosité, et Valérie se précipita sur le
sein de son mari. Oh! que je sentis bien alors tout mon néant,
et tout ce qui nous séparait! Le comte, préoccupé des affaires
publiques, ne s'occupa qu'un instant de Valérie: il la
rassura, lui dit qu'elle était une enfant, et que, de mémoire
d'homme, il n'avait pas péri de barque dans les lagunes. Et
cependant elle était sur son sein, il respirait son souffle,
son coeur battait contre le sien, et il restait froid, froid
comme une pierre! Cette idée me donna une fureur que je ne
puis rendre. Quoi! me disais-je, tandis que l'orage qui
soulève mon sein menace de me détruire, qu'une seule de ses
caresses je l'achèterais par tout mon sang, lui ne sent pas
son bonheur! Et toi, Valérie, un lien que tu formas dans
l'imprévoyante enfance, un devoir dicté par tes parents
t'enchaîne et te ferme le ciel que l'amour saurait créer pour
toi! Oui, Valérie, tu n'as encore rien connu, puisque tu ne
connais que cet hymen que j'abhorre, que ce sentiment tiède,
languissant, que ton mari réserve à tout ce qu'il y a de plus
enchanteur sur la terre, et dont il paye ce qu'il devrait
acheter comme je l'achèterais, si... Voilà, Ernest, les
funestes pensées qui font de moi le plus misérable, le plus
criminel des hommes. J'étais si agité, si tourmenté!... Je
détestais l'amour, le comte et moi-même plus que tout le reste
et, quand la barque rentra dans le canal et se rapprocha du
rivage, je saisis un instant où elle était près du bord, je
sautai à terre, ne voulant plus renfermer mes horribles
sentiments dans l'espace étroit d'une gondole; je m'accrochai
aux branches d'un buisson, et je vis avec délice couler mon
sang de mes mains meurtries, que j'enfonçai dans les épines:
une espèce de rage indéfinissable me poussait; il s'y mêlait
une sorte de volupté; et, tout en détestant les caresses que
Valérie faisait au comte, j'aimais à me les retracer; j'en
créais de nouvelles; ma jalousie était avide de nouveaux
tourments: je sentais aussi que je rompais les derniers liens
de la vertu en commençant à haïr le comte... Eh bien! Ernest,
suis-je assez avili, assez lâche? Est-ce là cet ami que tu
adoptas, ce compagnon de ta jeunesse? Du moins, je ne te cache
rien: si tu continues à m'aimer, que ce soit de toi seul que
tu tires ta faiblesse; je suis libre de toute responsabilité.
Faible comme l'insecte qu'on écrase, ingrat, traînant
d'inutiles jours, mort à la vertu, et ayant mis l'enfer dans
ce coeur où vivait tout ce qui élève l'homme, je suis en
horreur à moi-même.
Adieu, Ernest; je crois que je ne t'écrirai plus.
Lettre XXXVIII.
De la Brenta, le...
J'ai été malade, Ernest, assez malade, et cela, depuis ma
dernière lettre. Tu as pu voir combien ma raison était égarée.
J'ai erré comme un vagabond qui se fuit encore plus lui-même
qu'il ne fuit les autres; j'ai erré sans projet, sans repos,
dans la campagne, passant les nuits en plein champ, me cachant
le jour, évitant la lumière et consumé de feux plus dévorants
que ceux de ce brûlant soleil. D'autres fois, quand tout
dormait, je me suis précipité dans des eaux agitées comme mon
âme; je cherchais les torrents les plus froids, les lieux les
plus sauvages, pour être oublié de tous les hommes; mais tout
est riant ici, tout est embelli par la nature heureuse, tout
porte dans mon coeur le sentiment de sa présence: je la vois
partout; elle est si près de moi: il faudrait la mer glaciale
entre ses charmes si dangereux et ce coeur si faible. Faible!
non, non; c'est criminel qu'il faut dire.
J'ai été bien malade. La fraîcheur des nuits, le tourment de
ma conscience, les insomnies, que sais-je? tout a détruit ma
santé déjà si altérée; ma poitrine s'en est ressentie: une
fièvre, que les médecins ont appelée inflammatoire, m'a saisi.
Comme ils m'ont soigné tous les deux! comme le comte a enfoncé
dans mon coeur le poignard du remords! Je veux partir, je veux
l'aimer loin d'ici, je veux mourir loin d'elle. Adieu.
Lettre XXXIX.
De la Brenta, le...
Aujourd'hui, pour la première fois, je suis sorti de ma
chambre; j'ai été dans le cabinet du comte: il était à écrire;
il ne m'a pas remarqué. Le portrait de mon père, qui est dans
cette chambre, s'est présenté à moi; je l'ai regardé
longtemps; j'étais très-attendri: il me semblait que ses
traits étaient vivants d'amitié; que le sentiment qu'il avait
pour le comte, quand il se fit peindre, y respirait; qu'il me
disait à moi-même ce que je devais à cet ami généreux, qui
venait encore de me témoigner tant de tendresse. Je me
rappelai les heures qu'il avait passées auprès de mon lit, ses
regards inquiets, sa sollicitude, son envie de connaître le
fond de mon âme, et la crainte délicate qui ne lui permettait
pas de me demander mon secret; enfin, ses longues et
constantes bontés, qui ne s'étaient jamais fatiguées; et je
pensai que j'allais encore l'affliger en lui disant que
j'étais résolu de partir. Mes yeux se tournèrent encore vers
le portrait: "O mon père! mon père! que votre fils est
malheureux!" Ces mots, qui m'échappèrent, que je croyais avoir
dits à voix basse, avaient été entendus par le comte; il
s'était levé précipitamment, et me pressait dans ses bras. -- O
mon fils! m'a-t-il dit, je n'aurai donc jamais votre
confiance! Vous souffrez et me cachez vos maux! Votre père
n'était pas ainsi; il m'aimait assez pour être sûr de ma
tendresse. Mon cher Gustave! n'avez-vous point hérité de la
faculté de croire à mon amitié? C'est au nom de ce père, qui
vous aima tant, que je vous conjure de me parler. -- Je pris
ses mains avec impétuosité, je les pressai sur mon sein; mais
ma voix, enchaînée comme ma langue, ne put produire un seul
son, et mes sombres regards étaient fixés à terre. -- Vous
déplaisez-vous dans cette carrière? -- Je secouai la tête pour
dire non. -- Est-ce une faute de jeunesse, dont le souvenir
vous poursuit, qui vous donne du remords? -- Je frissonnai, et
je laissai aller ses mains, que j'avais toujours tenues. Il me
fixa avec inquiétude: -- Est-ce donc une faute irréparable?
Non, dit-il en se rassurant, non, Gustave s'exagère un tort
qui peut-être ne serait pas aperçu par un autre. Non, ajouta-t-il
en posant sa main sur mon sein, ce coeur-là est incapable
de ce qui dégrade. Votre tête est vive, votre âme est
passionnée; vous avez quelque chose de mélancolique qui vient
de votre père, qui est plus dans votre sang que dans votre
caractère. Gustave, Gustave, ouvrez-moi votre âme! J'en
atteste l'amitié sainte qui m'unit encore à vos parents; si le
silence de la mort pouvait se rompre, eux-mêmes ne vous
presseraient pas avec plus d'amour de leur dire ce qui vous
tourmente, eux-mêmes n'auraient pas plus d'indulgence. -- Il me
pressait entre ses bras. Entraîné par tant de bonté, je ne lui
résistai plus; je croyais entendre mon père lui-même; je me
jetai à ses genoux: en vain il voulut me relever, je les
serrai avec une espèce d'égarement. J'étais résolu à tout
avouer; je ne cherchais plus que mes premières paroles pour
resserrer dans le moins de mots possible cet aveu si
effrayant. Ce moment de silence, après mon entraînement, lui
montrait apparemment combien il m'en coûtait de parler. -- Mon
ami, dit-il d'une voix douce qui cherchait à me ménager, si
vous avez moins de peine à parler à Valérie, faites-le, si
vous croyez que vous serez moins agité par sa présence. Peut-être
je vous rappelle plus vivement votre père, et cette idée
vous impose malgré vous: je saurai par elle ce qui vous
tourmente. -- A ces mots, il me sembla que toutes les facultés
expansives de mon âme se retiraient au-dedans de moi-même;
tout me disait si clairement: -- Il ne se doute pas du tout,
pas du tout de la vérité; il ne devinera rien; il faudra
passer par le supplice de ne le voir préparé à rien. Cette
idée m'écrasa de tout son poids, et, ne sachant plus ni
comment parler ni comment m'excuser sur mon silence, je me
laissai tomber sur le parquet, avec une espèce de stupeur,
comme si je disais au comte: "Abandonnez-moi, c'est tout ce
qu'il me reste à désirer." Le comte me releva avec une
tranquillité qui me fit mal; elle ne m'échappa pas au milieu
de mon trouble même. -- Au nom du ciel! dis-je après un moment
de silence, ne me jugez pas; croyez que je sais apprécier
votre âme: vous saurez tout un jour, et peut-être, ajoutai-je
en fixant mes regards sur lui avec plus de courage, peut-être
le jour où j'aurai la force de vous parler n'est-il pas loin.
Il aura quelque chose d'attendrissant, dis-je, en soupirant
involontairement, et vous me pardonnerez tout. Permettez-moi,
en attendant, et je regardai le portrait de mon père pour
m'appuyer de cette intercession, permettez-moi de vous faire
une prière dont dépend mon repos: laissez-moi aller à Pise,
les médecins me le conseillent; je vous écrirai de là. --
Inconcevable jeune homme! me dit le comte, je ne peux vous en
vouloir; et pourtant qu'est-ce qui peut excuser votre silence,
vous qui connaissez toute ma tendresse pour vous? Mais je ne
veux pas vous affliger davantage; partez quand vous aurez
repris quelque force, et surtout tâchez de revenir plus calme.
-- Il m'embrassa... et nous fûmes interrompus.
Lettre XL.
Près de Connegliano, le...
J'ai passé quelques jours seul, entièrement seul, voulant
éviter de me montrer au comte; j'ai fait une course dans les
environs, et je t'écris d'un petit village qui est près de
Connegliano, endroit charmant, mais dont le site romantique
était trop riant pour moi: j'ai cherché les montagnes; leur
solitude me convient mieux.
As-tu jamais entendu, Ernest, ces sources souterraines dont le
bruit sourd et mélancolique se perd dans le mouvement de
l'activité, et n'est point remarqué; mais le soir, quand le
voyageur passe, que, fatigué, il s'assied avant d'entreprendre
le chemin qu'il lui reste à faire, et que, se recueillant, il
semble écouter la nature, il en est frappé, il y abandonne sa
pensée, et tombe dans des rêveries profondes?
Je suis comme ces sources cachées et ignorées, qui ne
désaltéreront personne, et qui ne donneront que de la
mélancolie; je porte en moi un principe qui me dévore, et l'on
passe à côté de moi sans me comprendre, et je ne suis bon à
rien, Ernest.
Où est-il ce temps où mon coeur, plus jeune encore que mon
imagination, ressemblait aux poètes qui, dans un petit espace,
aperçoivent un monde entier, où un écho au dedans de moi
répondait à chaque voix qui se faisait entendre, où il y avait
en moi de quoi remplir tant de jours? La vie me paraissait
comme une fleur d'où sortait lentement un fruit superbe; et
maintenant il me semble que chacun de mes jours tombe derrière
moi, comme les feuilles qui tombent vers la fin de l'automne.
Tout a pâli autour de moi; et les années de mon avenir
s'entassent, comme des rochers, les unes sur les autres, sans
que les ailes de l'espérance et de l'imagination m'aident à
passer au delà. Quoi! D'une seule émotion, d'une seule
secousse, ai-je donc épuisé l'existence? On dit que le coeur de
l'homme est si changeant, qu'une affection est bannie par une
autre, qu'une passion s'élève à peine qu'elle voit déjà sa
rivale lui succéder. Suis-je donc meilleur? ou ne suis-je
qu'autre? J'ai vu tant de douleurs si passagères, que je me
suis dit souvent: "Nos douleurs sont écrites sur le sable, et
le vent du printemps ne trouve plus les traces de l'automne."
Il est des âmes, dirais-je, plus distinguées, je le crois
presque, des âmes plus susceptibles de se jeter tout entières
dans une seule pensée; elles ont le privilége d'être et plus
heureuses et plus misérables. Mais admire, Ernest, cette
Providence, qui sait leur laisser de longs, d'ineffaçables
souvenirs de leur bonheur, et les fait disparaître dans la
tempête.
Et moi aussi, Ernest, enfant de l'orage, je disparaîtrai dans
l'orage, je le sens; un pressentiment, que j'accueille comme
un ami, me le dit; je le sentais hier lorsque, me promenant,
je marchais à grands pas le long d'un précipice. Je regardais
les arbres déracinés, les pierres qui roulaient, et des eaux
qui se précipitaient sans repos au milieu des rochers; je vis
un amandier qui paraissait comme exilé au milieu d'une nature
trop forte pour lui; cependant il avait porté des fleurs que
le vent vint chasser les unes après les autres dans le
précipice; et je m'arrêtai, et je contemplai cette image de
destruction sans éprouver de tristesse: je tombai dans une
morne stupeur, et je vis, en me réveillant, que moi-même
j'avais dépouillé plusieurs branches du jeune amandier et jeté
une grande partie de ses fleurs dans le précipice.
Ernest, il n'est pas bon que l'homme soit seul. Sublime
vérité, comme mon coeur te sent! comme, dans ma misère et ma
triste solitude, je rêve à ces paroles! comme je place là son
image, non pas comme ma compagne, ce serait trop de félicité,
mais arrivant à moi quelquefois pour m'aider à vivre et à
reprendre avec courage le fardeau de ces jours vides et
languissants!
J'ai pensé souvent que les hommes passaient à travers l'amour
comme à travers les années de leur jeunesse, qu'ils
l'oubliaient comme on oublie une fête, et qu'un autre amour,
celui de l'ambition, auquel on donne le nom de gloire,
occupait l'âme tout entière. Et, moi aussi, j'ai rêvé
quelquefois à la gloire, dans ces belles années où mon sommeil
n'était pas troublé par des jours d'ennui et de douleur, et où
mes songes étaient si beaux; je me figurais la gloire comme
l'amour, s'agrandissant de tout ce qui est beau et portant en
elle tout ce qui est grand. Celle que je rêvais s'occupait du
bonheur de tous, comme l'amour s'occupe du bonheur d'un seul
objet; elle cherchait à attendrir sans songer à étonner; elle
était vertu pour celui qui la portait dans son sein, avant que
les hommes l'eussent appelée gloire, et que les événements
eussent servi ses beaux projets. Mais qu'a de commun la gloire
avec la petite ambition de la foule, avec cette misérable
prétention de se croire quelque chose parce qu'on s'agite? Si
peu furent destinés à compter pour l'humanité, à vivre dans
les siècles, à marcher avec leur ascendant, comme avec leur
ombre, et à forcer tous les regards à se baisser! Il est une
gloire cachée, mais délicieuse, dont personne ne parle; mon
coeur a battu pour elle mille et mille fois; elle s'emparait de
chacun de mes jours, elle en faisait une trame magnifique; je
me créais une compagne, j'avais un ami, j'aimais non seulement
la vertu, j'aimais aussi les hommes. Tout est fini; je ne puis
plus rien ni pour moi ni pour les autres.
Je le sens, c'est moi-même qui me suis jeté sur l'écueil
contre lequel je me suis brisé. Je me rappelle ces jours où je
pressentais ma destinée et où l'ami que nous portons tous en
nous m'avertissait du danger. C'était alors qu'il fallait
fuir, et je restais; je sentais que je ne devais pas l'aimer,
et j'ai voulu essayer l'amour, comme les enfants, sans mémoire
et sans prévoyance, essaient la vie et ne songent qu'à jouir;
je sentais que son regard, que sa voix, que son âme surtout
étaient du poison pour moi, et je voulais en prendre et
m'arrêter quand il serait temps. Insensé! il n'a plus été
temps! Et cependant, Ernest, l'amour que je sens est grand
comme la véritable gloire, il en rendrait capable; une seule
de ses extases ferait renoncer à l'empire du monde; il est la
félicité que les hommes aveugles poursuivent sous mille
formes; il vit avec la vertu; il est beau comme elle, mais il
en est la jeunesse; et ceux qui, dans un rare concours de
circonstances, eurent, pour présent du ciel, des jours coulés
dans cet amour, doivent être les meilleurs des hommes.
Ernest, je crois que tu ne comprendras rien à cette lettre: je
laisse errer mes pensées; je confonds le passé, le présent;
mes idées sont là, comme un ancien héritage qu'il faudrait
mettre en ordre. Mais je n'arrangerai plus rien, je remettrai
ma vie à mon Père céleste; je lui dirai: "Pardonne, ô mon
Dieu! si je n'en tirai pas un meilleur parti; donne-moi la
paix que je n'ai pu trouver sur la terre. Mon Père! toi qui es
toute bonté, tu me donneras une goutte de cette félicité pure
et divine dont tu tiens un océan dans tes mains; tu retireras
de mon coeur le trouble et l'orage de la passion qui me
tourmente, comme tu retires d'un mot la tempête qui a soulevé
la mer. Mais laisse-moi, mon Dieu! le souvenir de Valérie,
comme on voit à travers la vapeur du soir les arbres et la
fontaine et le toit auprès duquel on commença la vie, et
desquels nous avaient éloignés nos pas errants et nos jours
chargés d'ennui."
Lettre XLI.
De la Brenta, le...