"Le voyageur alors aime à rêver sur les ruines du monde; mais,

fatigué d'interroger la poussière des conquérants, sur

laquelle il croit voir encore peser tant de calamités, il

cherche, dans des bosquets tranquilles ou près d'un monument

consolateur élevé par la religion, il cherche les restes de

ces hommes qui, dans le siècle des Médicis, donnèrent à

l'Italie une nouvelle splendeur, qui parlèrent à leurs frères

un langage simple et céleste. Nous croyons les voir consacrer

les arts à élever l'âme, à la rapprocher d'un bonheur plus

pur, et essayer en tremblant de rendre les saintes beautés qui

les transportent.

"La peinture, la poésie et la musique, se tenant par la main

comme les Grâces, vinrent une seconde fois charmer les

mortels; mais ce ne fut plus, comme dans la fable, en

s'associant à de folles absurdités. Ces pudiques et charmantes

soeurs avaient apporté des traits célestes, et, en souriant à

la terre, elles regardaient le ciel; et les arts alors se

vouèrent à une religion épurée, austère, mais consolante, et

qui donna aux hommes les vertus qui font leur bonheur.

"Ici s'élevèrent aussi le Dante et Michel-Ange, comme des

prophètes qui annoncèrent toute la splendeur de la religion

catholique. Le premier chanta ses vers pompeux et mystiques

qui nous remplissent de terreur; l'autre, avec une grâce

sauvage qui ne reconnaît de loi que celle qu'elle créa elle-même,

conçut ces formes grandes et hardies qu'il revêtit d'une

beauté sévère; il s'abîme dans les secrets de la religion, il

épuise l'effroi, il fait fuir le temps et laisse enfin à l'art

étonné son miracle du jugement dernier.

"Mais que j'aime surtout son génie, quand il se dépose dans

cette grande conception, dans ce temple dont la vaste

immensité appelle pensée sur pensée, et qu'un siècle entier

construisit lentement! Des rochers ont été arrachés à la

nature, de froides carrières ont été dévastées, d'innombrables

mains ont travaillé à assembler ces pierres, et se sont

engourdies elles-mêmes; mais où est-il celui qui donna une

pensée à tout cela? qui dit à ces magnifiques colonnes de

s'élever? qui fit la loi à cette énorme coupole et la fit

obéir à sa téméraire conception? qui réalisa ainsi cet

incroyable rêve par un art pieux et les secours de ces

pontifes qui portèrent la triple couronne? Hélas! il a passé

aussi, l'auteur de ces merveilles, et, comme lui les pontifes

se sont levés lentement de leurs sièges sacrés; ils ont déposé

leur tiare et ont passé sous tes voûtes, sublime monument,

majestueux Saint-Pierre! toi qui, créé par des hommes, as vu

s'effacer la race de tes créateurs, et qui verras encore,

pendant des siècles, les générations plier religieusement sous

tes dômes." (Tick.)

"Vous voyez, Gustave, combien je me suis laissé entraîner; et,

pourtant, de combien de choses encore je voudrais vous parler!

"Suivez-moi. Voyez, près de là où dorment d'ambitieux Césars,

veiller d'humbles filles qui ont renoncé à tout; voyez, sous

l'arc du triomphateur, l'araignée filer silencieusement sa

toile. C'est au pied de ce Capitole, où vinrent expirer tant

d'empires que j'ai lu Tite-Live; c'est aussi du rivage où je

considérais Caprée que j'aimais à lire Tacite et à voir

l'affreux Tibère, par un juste châtiment de la Providence,

forger son propre malheur en forgeant celui des autres, et

écrire au sénat qu'il était le plus à plaindre des hommes.

"Mais laissons les crimes des Romains; voyons de ce même

rivage ces verdoyantes îles parées d'une éternelle jeunesse,

et le Vésuve tonnant sur ce même golfe où nous nous laissons

tranquillement aller vers Pausilippe. Plus loin, que j'aime,

sur cette terre mythologique, près de l'antre où prophétisait

la Sibylle, le couvent d'où sort un pauvre religieux qui s'en

va prêchant la vertu et prophétisant sa récompense!

"Que j'aime à m'arrêter dans ces vallons que le ciel semble

regarder avec joie, et où mon pied heurte souvent contre une

pierre funèbre! Bocages de Tibur, aimable Tivoli, jardins où

méditait Cicéron, sentiers que suivait Pline en observant la

nature, qu'avec volupté je me suis vu au milieu de vous! Ah!

du moins vous resterez toujours à l'Italie, et le voyageur

cherchera vos traces et les retrouvera.

"Mais vous, chefs-d'oeuvre que mes sens enchantés contemplent

souvent, où vivent encore des hommes que nous n'admirons pas

assez, vous pouvez quitter ce ciel comme des captifs emmenés

loin de leur pays natal; un nouvel Alexandre peut étonner

l'univers et enrichir son triomphe de vos superbes dépouilles;

heureux alors celui qui vous aura vus ici, où vous fûtes

inspirés par la religion, et où la religion vous entoura de

ses pompes! Heureux qui vous aura vu dans ces temples où se

prosternèrent devant vous la dévotion humble et errante et la

puissance orgueilleuse et superbe!

"En ôtant d'ici la Transfiguration, la sainte Cécile, la

sainte Cène, du Dominiquin, où les placera-t-on? Quel que soit

le palais magnifique ou l'édifice qui leur est destiné, leur

effet sera détruit. C'est au fond d'une chartreuse, c'est

rempli de terreur et d'effroi qu'il faut voir un saint Bruno,

et non auprès d'un front couronné de roses. Et ces vierges si

pures, qui ont apporté des traits divins et des âmes qui ne

connaissent que le ciel, les verra-t-on sans tristesse à côté

de profanes et d'impudiques amours?

"Et vous aussi, enfants de la Grèce, race de demi-dieux,

modèles enchanteurs de l'art, vous qui, en quittant la Grèce,

n'avez changé que de terre sans changer de ciel, ne quittez

jamais cette seconde patrie, où les souvenirs de la première

sont si vivement empreints! Ici, sous de légers portiques ou

bien sous la voûte plus belle d'un ciel pur, vos regards se

tournent encore vers l'Attique ou la fabuleuse Sicile. Irez-vous

cacher vos fronts sous d'épaisses murailles et au milieu

d'une terre étrangère? Vous, Nymphes, dispersées dans ces

bocages, vivrez-vous auprès des ruisseaux enchaînés? Et vous

aussi, Grâces, qui n'êtes point vêtues, qui ne pouvez point

l'être, que feriez-vous dans des climats rigoureux?

"Vous devez me savoir gré, mon ami, d'une aussi longue lettre;

car ce n'est pas le pays où il faut écrire, et j'emploie

chaque minute à amasser des souvenirs. D'ailleurs, vous m'avez

presque donné le droit de vous en vouloir, si je ne trouvais

pas bien plus doux de vous aimer comme vous êtes. Il faudra

pourtant, Gustave, que je vous parle de vous-même; ce ne sera

pas aujourd'hui, mais au premier moment. Vous m'effrayez

quelquefois, et cela parce que vous avez dépassé votre âge.

Gustave, Gustave, il n'est pas bon de se retirer devant la vie

comme devant un ennemi avec lequel nous dédaignons également

et de nous battre et de nous réconcilier. Quelles sont ces

sombres préventions, cette défiance du bonheur? J'aimerais

mieux vous voir faire des fautes; votre âme me rassurerait sur

toutes celles qui peuvent vous être vraiment dangereuses. Vous

êtes absolument le contraire de la plupart des jeunes gens,

qui comptent la jeunesse pour tout, et croient que ces belles

années nous ont été données, avec leurs couleurs vives et leur

ivresse, pour nous cacher l'ennui et les dégoûts des années

qui suivent, tandis que, si nous connaissions la vie, nous

verrions qu'en nous en rendant dignes elle n'est pas un don

funeste, un fruit amer sous une écorce douce et brillante;

mais je réserve à un autre lettre de plus longues réflexions.

Je voudrais, Gustave, que votre jeunesse fût comme un beau

péristyle qui doit conduire à un plus bel ordre

d'architecture. Je voudrais, Gustave, vous voir, non pas

toujours heureux, il est trop utile de ne pas toujours l'être,

mais vous voir avec le bonheur de votre âge et avec ses beaux

défauts. C'est de nous-mêmes que nous devons tirer notre

bonheur; c'est à nous à tout donner aux autres, même en

croyant recevoir beaucoup d'eux: être riche, c'est être

susceptible de la faculté de jouir; c'est avoir en soi quelque

chose qui vaut mieux que ce que les hommes peuvent donner.

"Que le vulgaire se plaigne des illusions détruites; il existe

pour l'homme supérieur une réalité constante, et je ris quand

je vois cette multitude dégradée vouloir des biens qu'elle ne

sait pas donner et dont le poids seul l'écraserait.

"Quant à vous, Gustave, vous êtes fait pour jouir de vos

douleurs mêmes et pour vous plaire dans votre force. Je

devrais, au lieu de douleurs, dire contrariétés, obstacles,

auxquels on donne trop de latitude dans la vie, et que la

Providence envoie pour nous apprendre à lutter, à les vaincre,

à les voir sous nos pieds, tandis que nos regards embrassent

un superbe horizon.

"Les grandes douleurs sont rares, et ne les sent pas qui veut.

J'ai promis à votre père mourant d'être votre ami; je vous

pressai contre mon coeur, et mon coeur vous adopta: je mis la

main de Valérie dans la vôtre, comme celle d'une soeur dont la

voix et les regards devaient charmer votre vie; ou plutôt je

mis à vos côtés les douces vertus, sûr que vous les

respecteriez, que leur ascendant vous ferait fuir tout ce qui

ne leur ressemblerait pas, et que mon bonheur vous ferait

aimer un bonheur pareil. Vous le dirai-je? je vous trouvai

sauvage, habitué à une vie austère; vous étiez trop loin de

ces douces affections qui sont les grâces de la vie, et qui,

en fondant ensemble notre sensibilité et nos vertus, nous

préservent d'une honteuse dégradation. Gustave, puissé-je ne

pas m'être trompé! puissiez-vous marcher dans la vie en

sentant votre âme s'agrandir et en voyant tout ce qu'elle a

d'aimable! puissent vos derniers regards tomber sur mes

cendres, et les bénir!"

Lettre XXXVI.

Venise, le...

Te rappelles-tu, Ernest, cette singulière aventure à laquelle

je ne donnai aucune suite, mais dont je te parlai il y a six

mois; cette Bianca, qui m'avait vivement ému par sa

ressemblance prodigieuse avec la comtesse? Je pris quelques

informations sur elle: j'appris que c'était la fille d'un

pauvre compositeur qui s'était ruiné en faisant de méchants

opéras; qu'il était mort, et qu'elle vivait avec une vieille

tante; que toutes deux ne voyaient personne, et que Bianca

était la filleule de la duchesse de M..., qui se plaît à

relever ses charmes par une mise élégante: elle lui a donné

des talents et Bianca, disait-on, était très-bonne musicienne.

J'en parlai à Valérie dans le temps; nous cherchâmes à la

voir, mais vainement, et je l'oubliai.

En revenant, il y a quelques jours, vers les six heures du

soir, de l'île Saint-Georges, je repassai sur le quai des

Esclavons, sous ces mêmes fenêtres où je m'étais déjà arrêté

une fois: mes oreilles furent surprises par une ravissante

mélodie. D'abord je ne comprenais pas ce qui produisait sur

moi cet effet; ensuite je me rappelai une romance que Valérie

chantait souvent. Je m'arrêtai et livrai mes sens et mon coeur

à cette muette extase qui ne peut être connue que des âmes que

l'amour a habitées. Peu à peu, me rappelant que c'était là que

j'avais vu, il y avait plusieurs mois, Bianca, je pensai que

ce pouvait être elle qui chantait ainsi, et j'eus une

curiosité extrême de la voir, de me représenter plus vivement

Valérie; car cette singulière Bianca n'a pas seulement

beaucoup de ressemblance avec la comtesse, elle a aussi

beaucoup de sa voix.

Après plusieurs tentatives, trop longues à détailler, je

parvins jusqu'à elle; je la vis un instant, et ce ne fut pas

sans trouble. Elle a de Valérie presque tout ce qu'on peut

séparer de son âme; il ne lui manque que ses grâces, que cette

expression qui trahit sans cesse cette âme profonde et élevée,

et qui est si dangereuse pour ceux qui savent aimer.

La tante de Bianca me reçut très-bien, ainsi qu'elle-même.

J'eus occasion de leur rendre quelques services auprès d'un

homme que je connaissais beaucoup, et je revins les voir

plusieurs fois: je les menai au spectacle à différentes

reprises, ce qui leur fit beaucoup de plaisir à toutes deux.

J'étais bien aise de m'étourdir, de rapetisser même mon

existence, afin de m'éloigner de cette dangereuse solitude

qu'habite Valérie. Je sentais bien que son image me suivait;

mais, au milieu de ce cercle de nouvelles habitudes, dans

lesquelles je cherchais à me jeter; dans ces chambres

mesquines, mal éclairées; dans ces loges ténébreuses, où vont

s'engloutir les personnes qui ne marquent pas; à la vue de ces

manières qui ôtent tout à l'imagination, de ces inquiétudes

pour paraître quelque chose, de ces éclats de rire forcés, de

ces chuchoteries qui sont la coquetterie de ces sortes de

gens, qui par là croient se rapprocher du bon ton; au milieu

de tout cela, j'éloigne Valérie autant qu'il est possible: il

me semble que j'aurais honte de l'associer à des scènes si peu

faites pour elle, et je pense souvent à ces grands contrastes

qu'établissent les différentes nuances de la société. Ce qui

marque surtout le rang, ce n'est ni l'or ni le luxe; c'est une

certaine élégance dans les manières, quelque chose de calme,

de naturellement noble, sans calcul et sans effort, qui met

chacun à sa place et reste toujours à la sienne.

Quoi qu'il en soit, Ernest, et quoique mon âme n'en revienne

que plus fortement à Valérie, par les soins que je me donne

pour m'en éloigner, comme une branche qu'on veut écarter avec

force du tronc y revient avec plus de violence, quoi qu'il en

soit, je sens que Bianca fait quelquefois une vive impression

sur mes sens. Ce n'est rien de ce trouble céleste qui mêle

ensemble tout mon être et me fait rêver au ciel, comme si la

terre ne pouvait contenir tant de félicités; c'est une flamme

rapide, _qui ne brûle pas_, qui n'a rien de ce qui consume, et

que j'appellerais désir, si je ne savais pas si bien ce que

c'est que désirer.

Il m'arrive quelquefois de regarder longtemps Bianca; et quand

un de ses traits ou quelque chose de sa taille m'a rappelé

Valérie, je cherche alors à l'oublier elle-même et à écarter

tout ce qui pourrait troubler mon illusion. Je crois que ces

moments, où je suis à cent lieues de Bianca, lui font croire

que je l'aime: je souris alors, comme s'il était si facile de

m'inspirer de l'amour!

Il en est de la voix de Bianca comme de ses traits; elle a des

sons de Valérie, mais aucune de ses inflexions. Et où les

aurait-elle prises ces inflexions, ces leçons que donne l'âme,

qu'on reçoit sans s'en apercevoir, et qui prouvent

l'excellence du maître?

Hier j'ai été chez Bianca, et, comme il faisait très-beau,

j'ai proposé à sa tante et à elle de prendre des glaces, ce

que nous avons fait. Bianca et moi, nous nous sommes promenés;

et elle m'a parlé de la duchesse, de son père, de l'envie

qu'elle avait eue d'entrer au théâtre de _la Phénice_, du

plaisir que lui faisaient les bals, et combien elle aimait à

voir ces grandes dames bien parées. Pendant tout cela je

n'écoutais pas bien attentivement, jusqu'à ce qu'elle se

baissa pour cueillir une violette: en la prenant, elle fit

envoler un grand papillon qui passa près de moi. Tout à coup

une multitude d'idées, de souvenirs, qui avaient dormi

longtemps, vinrent se réveiller; je me rappelai vivement notre

entrée en Italie, ce cimetière, l'Adige, le sphinx, et

quelques traits de l'enfance de Valérie, si différents de ce

que je venais d'entendre. Je devins si rêveur, que Bianca m'en

fit des reproches: alors je m'efforçai de paraître extrêmement

gai, et je me permis même quelques petites libertés, bien

innocentes, qui ne furent pas repoussées, ce qui me contint,

au lieu de m'enhardir. Je ne me comprends pas moi-même;

quelquefois je suis si bizarre, si singulier! J'aurais honte

de te parler de tout cela, Ernest, si au fond je ne me disais

pas que je puis abuser de ton amitié comme de ta patience.

Cette idée m'est douce; et puis je travaille pour un but que

tu approuves: ne faut-il pas tâcher de retrouver ma raison?

_Tâcher_, que sais-je?... Poursuivons. Voyant que Bianca ne

savait que penser de tout ce qu'elle voyait, et devenant

toujours plus embarrassé moi-même, je lui proposai une

promenade sur l'eau: j'appelai les gondoliers, et nous

partîmes avec la permission de sa tante, qui, pour finir un

ouvrage, voulut rester.

Bianca se plaça dans la gondole; les rames commencèrent à nous

emporter doucement. Il me semblait qu'elle me regardait avec

intérêt, mais sans timidité. Tout à coup elle prit ma main et

me dit: _N'avete mai amato?_ Je ne sais pas pourquoi ces paroles

me troublèrent autant: mon sang se porta à la tête, mon coeur

battit; je n'eus la force ni de parler ni de prendre

légèrement cette question, et je souris mélancoliquement en

même temps que je sentais mes yeux se remplir de larmes. Je

vis Bianca rougir, et son visage exprimer la joie. Cette

singulière méprise me peina, et je me reprochai d'y donner

lieu. Soudain je me levai, et je résolus de ne plus la voir:

je me dis aussi que je devais éviter de produire quelque

impression sur elle, quand même ce ne serait pas de l'amour,

quand même je la croirais incapable d'en ressentir; le moindre

intérêt, la moindre espérance déjouée pouvait lui faire du

mal.

Je m'étais avancé à l'extrémité de la gondole; Bianca me

rappela. _Siette matto_, me dit-elle; _perche non state qui?_ Je

sentis que ma position allait redevenir embarrassante, et je

cherchai à m'en tirer. -- Bianca, lui dis-je en lui prenant la

main, faites-moi le plaisir de chanter _l'Amo piu che la vita_.

-- C'était cette romance de Valérie. J'appuyai ma tête de

manière que mes yeux glissaient sur le vaste horizon et

franchissaient dans le lointain les Alpes du Tyrol, que nous

avions franchies ensemble. Bianca, soit qu'elle fût émue, soit

qu'elle me parût telle, chanta d'une manière passionnée qui me

saisit; sa voix entra dans tous mes sens; j'éprouvais une

inquiétude délicieuse, un besoin d'exhaler l'oppression de ma

poitrine... Dans ce moment, les gondoliers firent un cri pour

saluer une autre gondole. Je levai machinalement les yeux, je

vis Lido de loin; et, comme la voix des sirènes enchantait les

compagnons d'Ulysse, de même je me sentis enchanté: Valérie me

semblait être sur le rivage; un désir ardent de sa présence

s'empara de mon coeur. Je n'osais étendre les bras, pour ne pas

étonner Bianca; mais je les étendis dans la pensée; je

l'appelais à voix basse; je languissais, je me mourais; et,

sentant toute mon indigence, je me disais: "Jamais tu ne la

tiendras dans tes bras!" Attendri aussi par les sons de

Bianca, par ces paroles: _Lascia mi morir!_ je me mis à pleurer

amèrement.

Elle cessa de chanter; elle se rapprocha de moi; puis elle me

dit: -- Je ne puis vous comprendre. Vous êtes un jeune homme

bien mélancolique! Etes-vous tous comme cela dans votre pays?

En ce cas-là, je vois bien qu'il vaut mieux rester en Italie.

-- Et, comme elle crut que je pouvais être blessé, ne lui

répondant pas, elle prit son mouchoir, essuya mes yeux,

souffla dessus, pour qu'ils ne parussent pas rouges, et me

dit: -- C'est pour que ma tante ne voie pas que vous avez

pleuré. Ah, dit-elle, ne soyez pas triste, je vous prie. --

Elle mit à ces paroles un accent caressant qui me toucha. --

Non, lui dis-je, Bianca, je tâcherai de ne pas l'être; mais

c'est une maladie à laquelle vous ne comprenez rien. -- Etes-vous

malade? me dit-elle en paraissant m'interroger de son

regard. -- Mon âme l'est beaucoup, dis-je. -- Oh! en ce cas,

répondit-elle, je vous guérirai bien vite. Nous irons souvent

rire à la comédie; je tâcherai aussi de vous égayer. -- Je

souris. -- Oui, dit-elle, nous ne penserons qu'à nous amuser,

qu'à être toujours ensemble. -- Elle avait repris ma main. --

Bianca, dis-je, tout embarrassé, je vous demanderais un

plaisir... -- Je ne savais pas encore ce que je lui

demanderais; mais j'avais retiré ma main, et c'était pour dire

quelque chose. Nous approchions du jardin; la tante nous

attendait déjà sur le rivage; elle n'eut que le temps de me

dire: -- Je ferai volontiers ce que vous me demanderez. -- Je

les ramenai.

J'hésitai le lendemain si je retournerais chez Bianca;

plusieurs raisons me retenaient; une espèce de charme, qui

faisait diversion à l'ennui où je retombais si souvent, et la

crainte de choquer cette bonne fille me ramenèrent auprès

d'elle. Je la trouvai seule; à peine me vit-elle, qu'elle me

dit, après m'avoir fait asseoir et m'avoir fait prendre du

café, d'après l'usage des vénitiens: -- Eh bien! quel est ce

plaisir que je dois vous faire? -- Elle s'était rapprochée

familièrement de moi; je fus très-embarrassé; je n'y avais

plus pensé, et n'avais nullement préparé ma réponse; je me

remis à une seconde question qui suivit rapidement la

première. -- Bianca, dis-je, ne mettez plus de poudre ainsi sur

votre visage! cela vous abîme la peau. -- Comment! dit-elle en

éclatant de rire, c'est pour me dire cela qu'il vous a fallu

vingt-quatre heures? -- Je sentis tout le ridicule de ma

position. -- Au reste, dit-elle, c'est l'usage ici, parmi les

femmes un peu comme il faut, de mettre de la poudre: ne

l'avez-vous pas remarqué? -- Oui, dis-je en me remettant; mais

vous n'en avez pas besoin; vous êtes si blanche! -- Elle

sourit: -- Eh bien! puisque cela vous fait plaisir, et qu'il ne

faut pas contrarier une âme malade, poursuivit-elle en riant,

je vous promets de n'en plus mettre. Mais il est impossible,

ajouta-t-elle en cherchant à me deviner, que vous n'ayez pas

voulu me demander autre chose. -- A l'accent qu'elle mit à ces

paroles, je vis bien qu'il fallait me tirer d'affaire moins

gauchement que la première fois: -- Oui, Bianca, lui dis-je en

fixant mes regards sur elle, j'ai encore une prière à vous

faire; me promettez-vous de consentir à ce que je vous

demanderai? -- Oui, dit-elle, si ce n'est pas un péché que mon

patron me défende. -- En même temps elle me montra un petit

saint Antoine peint à l'huile, qui était suspendu près de la

cheminée. -- Rassurez-vous, lui dis-je, et je sortis

précipitamment. J'allai dans une des plus belles boutiques de

la mercerie acheter un châle bleu très-beau, comme celui que

porte Valérie, et qu'elle a presque toujours. Je revins auprès

de Bianca, qui était encore seule; on avait apporté des

lumières, fermé les stores; elle m'attendait: -- Eh bien! lui

dis-je, me voici; êtes-vous toujours disposée à m'accorder ma

prière? -- Oui, dit-elle. -- Eh bien! asseyez-vous là. -- Elle le

fit. -- Permettez que j'ôte cette guirlande; laissez-moi

relever vos cheveux tout simplement: ils sont si beaux! (Et

effectivement je touchais de la soie.) Ce désordre va si bien!

Heureusement vous n'avez pas de poudre dans vos cheveux comme

sur votre visage. -- Mais qu'est-ce que cela signifie? dit

Bianca tout étonnée. -- Ah! vous m'avez promis de faire ce que

je vous demanderais, tenez parole. -- Eh bien? -- Eh bien! il

faut encore ôter ce tablier de couleur; il faut que votre robe

soit toute blanche. -- Et j'arrangeai sa robe afin qu'elle

coulât doucement en longs replis jusqu'à terre; puis je tirai

le châle bleu, je le jetai négligemment sur ses épaules. --

Voilà qui est fait, dis-je; actuellement, Bianca, permettez

que je m'asseye là, vis-à-vis de vous. -- Je posai les lumières

de manière à projeter son ombre vers moi et à ne l'éclairer

que faiblement; je travaillais ainsi à construire le plus

artistement possible une illusion, mais une illusion pleine de

ravissantes délices.

-- Actuellement, Bianca, encore une prière! -- Elle sourit, et

leva les épaules. -- Chantez la romance d'hier. -- Elle

commença. -- Diminuez votre voix. -- Elle chanta plus bas. O

Ernest! j'eus quelques moments bien enivrants! Je croyais la

voir; je fermais les yeux à moitié pour voir moins

distinctement: alors ces cheveux, cette taille, ce châle,

cette tête que je l'avais priée d'incliner un peu, tout me

paraissait Valérie. Mon imagination se monta à un point

incroyable; la réalité était disparue, le passé revivait,

m'enveloppait; la voix que j'entendais m'envoyait les accents

de l'amour; j'étais hors de moi; je frissonnais, je brûlais

tour à tour. Je rencontrai un regard de Bianca, qui me parut

passionné; je m'élançai vers elle pour la saisir dans mes

bras; ma démence allait jusqu'à l'appeler Valérie. Dans ce

moment on frappa à la porte; je vis entrer un grand homme

assez mal mis. -- Ah! c'est toi, Angélo! dit Bianca en se levant

et courant au-devant de lui. -- En même temps elle jeta son

châle, reprit sa guirlande, la remit sur sa tête, me dit: --

C'est mon beau-frère. -- Tout cela se suivait coup sur coup,

et me donnait le temps de me reconnaître. Il me semblait que

je sortais d'un nuage, que je m'éveillais de ces songes légers

qui nous font vivre deux fois du même bonheur, en nous

rappelant ce que nous avons déjà senti, et que je ne voyais

plus qu'une froide comédie. Bianca était là comme une

marionnette, qui ne se doutait nullement de mon âme, et qui,

dans l'atmosphère d'une passion brûlante, n'était pas même

susceptible de la moindre contagion.

Je me mis à rire d'elle en la voyant sauter par la chambre, et

bientôt après de moi-même; je sortis, je courus chez moi le

long du quai, et ce ne fut qu'en sentant que j'avais

successivement froid et chaud, que je me rappelai d'avoir eu

la fièvre.

(Plusieurs lettres, et entre autres celles qui annoncent le

retour du comte et de Valérie, à Venise, ont été perdues.)

Lettre XXXVII.

De la Brenta, le...

Valérie · 第 7 / 14 段