Il y a eu hier deux mois qu'elle est partie. On est venu me

demander à l'hôtel, pour me dire qu'il y avait à la douane des

caisses de Florence, avec une lettre de la comtesse, qu'on me

priait de réclamer moi-même. A ces mots, je sentis le reste de

mon sang se porter à mon coeur en battements précipités et

inégaux; j'éprouvais une impatience qui contrastait bien avec

mon état; j'étais si faible qu'à peine pouvais-je m'habiller,

et mes yeux voyaient tous les objets doubles. Enfin, j'ai

suivi mon conducteur. J'ai trouvé la lettre; mais je n'ai osé

la lire, de peur de me trouver mal, et je la serrais

convulsivement dans mes doigts; et quand je pus me dérober à

la vue des commis, je la portai à mes lèvres. Je pris une

gondole; j'embarquai les caisses; j'allai tout près de là dans

un jardin solitaire, et je m'étendis sous un laurier: déjà

sensible aux douces émotions, je laissais venir sur ma tête

les rayons du soleil, qui allait se coucher dans la mer; je

comptais déjà avec les plaisirs, et, puisque je vivais depuis

deux instants, je voulais déjà vivre heureux. Voilà bien

l'homme! Et qu'est-ce qui m'avait tiré de cet état de stupeur?

Une feuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle

contenait, n'importe: avec elle étaient revenus mes souvenirs,

mon imagination; c'était Valérie qui l'avait touchée, c'était

elle qui avait pensé à moi. Longtemps je ne pus lire; des

nuages épais couvraient mes yeux; quelquefois je frissonnais,

et je me disais: -- Peut-être le comte a-t-il été rappelé et ne

reviendra-t-il pas à Venise. -- Quand je pus lire, je cherchai

les dernières lignes, pour voir s'il n'y avait rien

d'extraordinaire, si elles ne disaient pas un plus long

adieu... je vis: -- Faites suspendre mon portrait dans le petit

salon jaune où nous prenons le thé.

Oh! quels moments d'enivrante extase! Valérie, je reverrai tes

traits chéris, je pourrai les voir à toute heure! Le matin,

quand l'aube encore douteuse n'aura paru que pour moi, je

volerai à ce salon chéri, ou plutôt, ignoré du reste de la

maison, j'y passerai les nuits, je croirai voir ton regard sur

moi, et tu viendras encore, comme un esprit bienfaisant, dans

mes songes. Mon ami, malgré moi il faut que je finisse; je

suis trop faible pour écrire de longues lettres.

Lettre XXXII.

Venise, le...

Voilà la copie de la lettre de Valérie; ne pouvant dormir, je

l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quelle nuit délicieuse je

viens de passer! Je me suis établi dans le petit salon jaune:

j'y avais fait placer le portrait de Valérie; mais tu ignores

encore ce qu'il y a d'enchanteur pour moi dans ce tableau,

peint par Angelica; je veux que, toi-même, tu l'apprennes dans

les paroles ingénues et presque tendres de Valérie. Reviens

avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui occupe

une grande place, est une ottomane de toile des Indes: je m'y

suis assis; j'ai fait du feu; j'ai mis auprès de l'ottomane un

grand oranger que Valérie aimait beaucoup; j'ai arrangé la

table à thé; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle, car

elle l'aime passionnément. Le parfum du thé et de l'oranger,

la place où elle était assise, et où je n'ai eu garde de

m'asseoir, croyant la voir occupée par elle, tout m'a rappelé

ce temps de ravissants souvenirs... Je suis resté comme cela

jusqu'à deux heures du matin, et puis j'ai lentement copié sa

lettre, m'arrêtant à chaque ligne, comme on s'arrête en

revoyant, après une longue absence, son lieu natal, à chaque

place qui vous parle du passé.

COPIE DE LA LETTRE DE VALERIE.

"Vous n'avez pas cru, bon et aimable Gustave, que vos amis

aient pu vous oublier au milieu de leur bonheur. Si j'ai tardé

si longtemps à vous écrire, c'est que j'ai voulu vous faire

plus d'un plaisir à la fois; et je savais que mon portrait

vous en ferait, surtout parce qu'il vous rappellerait des

moments que vous aimiez. J'ai donc retardé ma lettre, et vous

avez aujourd'hui les traits de Valérie; vous avez les

souvenirs de Lido, et ces paroles, que je voudrais rendre

touchantes, par l'amitié si vraie que j'ai pour vous.

"Que n'ai-je, comme vous ou comme mon mari, étudié l'histoire

et les arts, pour vous parler plus dignement de tout ce que je

vois! Mais je ne suis qu'une ignorante; et si j'ai senti, ce

n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des

choses si belles qu'elles vous transportent, et qu'elles

semblent éveiller en vous une faculté qui vous avertit que

c'est là la beauté. Je vous écris de Florence, qui est, dit-on,

la ville des arts. Ah! la nature l'a bien adoptée! Aussi,

que de fois j'ai rêvé aux bords de l'Arno et sous les épais

ombrages des Caccines! Cela m'a rappelé nos promenades de Sala

et près de Vérone. Il n'y a pas de cirque ici; mais que de

monuments appellent l'attention! que d'écoles différentes ont

envoyé leurs chefs-d'oeuvre! C'est ici aussi que vivent la

Vénus et le jeune Apollon; on peut réellement dire qu'ils

vivent; ils sont si purs, si jeunes, si aimables! Ne sachant

rien dire moi-même, il faut que je vous rende ce que disait

mon mari: que la Vénus est belle; et l'on sent pourtant que,

s'il y avait une femme comme celle-là, les autres n'en

pourraient être jalouses. Elle a si bien l'air de s'ignorer,

d'être étonnée d'elle-même! Sa pudeur la voile; quelque chose

de céleste couvre ses formes; et elle intimide en paraissant

demander de l'indulgence. J'ai été à la fameuse galerie du

grand duc; j'y ai vu la Madona della Seggiola, de Raphaël; mes

regards se sont pénétrés de sa haute beauté. Quel céleste

amour remplit ses traits si purs! Un saint respect, un doux

ravissement sont entrés dans mon coeur.

"J'ai vu, non loin d'elle, un tableau d'un maître peu connu;

c'était un berceau et une jeune femme assise à côté. Soudain

je me suis prise à pleurer, et j'ai pensé à mon fils et aux

douces félicités que j'avais rêvées si souvent: je me suis

retracé ce berceau où je ne l'ai couché que deux fois; ce

berceau que je m'étais si délicieusement peint, tantôt éclairé

par le premier rayon du soleil, et mon enfant dormant, tantôt

moi-même m'arrachant au sommeil, murmurant sur lui de douces

paroles pour l'endormir; et je me disais: "O mon jeune

Adolphe! tu es tombé de mon sein comme une fleur de deux

matins, et tu es tombé dans le cercueil! et mes yeux ne te

verront plus sourire!" Et je me suis retirée dans l'embrasure

d'une fenêtre, où j'ai abondamment pleuré, cherchant à cacher

mes larmes. Mon mari, qui est survenu, a voulu me consoler.

Vous savez combien cet être si aimable, si excellent, a de

pouvoir sur moi; mais ma douleur ne m'en a pas moins aussi

ramenée à votre souvenir, à votre infatigable patience. Oh!

comme vous cherchiez toujours à calmer mes peines! comme vous

me parliez toujours de mon Adolphe! Je n'ai rien oublié,

Gustave. Je vous vois encore, à Lido, changer mon aride

douleur en larmes mélancoliques, et cueillir auprès du tombeau

de mon fils les roses que vous y aviez fait croître: ces

fleurs, si souvent destinées au bonheur, me paraissaient mille

fois plus belles par le triste contraste même de leur beauté

et de la mort; tant la pensée qui touche l'âme embellit tout!

"Ces chers et tristes souvenirs m'ont donné le désir de les

arrêter encore, de les fixer, et, si je quitte une fois Venise

et la place où dort mon Adolphe, de les emporter dans une

terre où ils me rappelleront vivement Lido.

"Mon mari désirait depuis longtemps avoir mon portrait, fait

par la fameuse Angelica, et j'ai pensé qu'un tableau tel que

j'en avais l'idée pouvait réunir nos deux projets. Ma pensée a

merveilleusement réussi; jugez-en vous même. N'est-ce pas

Valérie, telle qu'elle était assise si souvent à Lido; la mer

se brisant dans le lointain, comme sur la côte où je jouais

dans mon enfance; le ciel vaporeux; les nuages roses du soir,

dans lesquels je croyais voir la jeune âme de mon fils; cette

pierre qui couvre ses formes charmantes, maintenant, hélas!

décomposées; et ce saule si triste, inclinant sa tête, comme

s'il sentait ma douleur; et ces grappes de cytise, qui

caressent en tombant la pierre de la mort; et, dans le fond,

cette antique abbaye où vivent de saintes filles, qui ne

seront jamais mères, dont la voix nous paraissait la musique

des anges; n'est-ce pas le tableau fidèle de cette scène

d'attendrissante douleur? Quelque chose y manque encore: c'est

l'ami qui consolait Valérie et ne l'abandonnait pas à sa morne

douleur; c'est Gustave. Peut-il la croire assez ingrate pour

l'avoir oublié? Valérie ne pouvait le placer lui-même dans le

tableau; mais il y est pourtant, il s'y reconnaîtra. Qu'il se

rappelle le 15 novembre, où j'étais allée seule à Lido, où,

dans une sombre tristesse, mes yeux restaient attachés sur la

tombe d'Adolphe: Gustave accourut; il apportait un jeune

arbuste, qu'il voulait planter près de cette place; il avait

aussi des lilas noués dans un mouchoir: il savait combien

j'aimais cette fleur hâtive et douce, et ses soins en avaient

obtenu quelques-unes de la saison même qui les refuse presque

toujours. Leur parfum me réveilla de ma sombre rêverie! je vis

Gustave si heureux de m'en apporter, que je ne pus m'empêcher

de lui sourire pour l'en remercier; et Gustave retrouvera dans

le tableau, près de la place où je suis assise, un mouchoir

noué d'où s'échappent des lilas, et son nom tracé sur le

mouchoir.

"Je vous envoie aussi une très-belle table de marbre de

Carrare, rose comme la jeunesse, et veinée de noir comme la

vie; faites-la placer sur le tombeau de mon fils. Elle n'a que

cette simple inscription: _Ici dort Adolphe de M..., du double

sommeil de l'innocence et de la mort_.

"Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvés dans

la Villa-Médicis, qui viennent des îles du Sud et fleurissent

plus tard que ceux que nous avons déjà: en les couvrant avec

précaution l'hiver, ils ne périront pas, et nous aurons encore

des fleurs quand les autres seront tombées.

"Mon mari vous écrira de Rome: il vous envoie deux vues de

Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune,

où nous prenons le thé ordinairement. "

Eh bien, Ernest, que dis-tu de cette charmante lettre, si

enivrante pour moi et pourtant si pure? Que je serais le plus

abject des hommes, si je pensais à Valérie autrement qu'avec

la plus profonde vénération! Qu'elle est touchante, cette

lettre! Qu'elle est belle, l'âme de Valérie, de celle qui

daigne être ma soeur, mon amie! et qu'il serait lâche celui

dont la passion ne s'arrêterait respectueusement devant cet

ange, qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse

maternelle!

Lettre XXXIII.

Venise, le...

J'ai repris ma santé; au moins, je suis mieux. Je m'occupe de

mes devoirs, et mes jours ne se passent pas sans que je ne

compte même de grands plaisirs. Chaque matin je visite le

tableau; je me remplis de cette douce contemplation; je

retrouve Valérie: il me semble, dans ces heures d'amour et de

superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me

livrer à une honteuse oisiveté, à un lâche découragement, et

je travaille.

Cette maison, qui me paraissait si triste depuis qu'elle est

partie, est redevenue une habitation délicieuse, depuis que je

suis souvent dans le salon jaune; la ressemblance du portrait

est frappante: ce sont absolument ses traits, c'est

l'expression de son âme, ce sont ses formes. Il m'arrive

quelquefois de lui parler, de lui rendre compte de ce que j'ai

fait. Je retourne souvent à Lido. J'ai planté les arbustes

qu'elle m'a envoyés; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le

tombeau d'Adolphe. Hier je suis resté fort tard à Lido; j'ai

vu la lune se lever. Je me suis assis au bord de la mer; j'ai

repassé lentement toute cette époque qui contient ma vie,

depuis que je connais Valérie: je me suis retracé ces soirées

où, assis ensemble, nous entendions murmurer le jonc flétri

autour de nous; où la lune jetait une douteuse et pâle clarté

sur les ondes, sur les nacelles des pêcheurs; où sa timide

lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques

vieux mûriers, comme mes paroles arrivaient en tremblant sur

mes lèvres et parlaient à Valérie d'un autre amour. Alors

aussi les filles de sainte Thérèse entonnèrent de saints

cantiques; et ces voix, réservées pour le ciel seul, arrivant

tranquillement à nous, conjurèrent l'orage de mon sein, comme

autrefois le divin législateur des chrétiens conjurait la

tempête de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout

cela m'est revenu dans cette mémoire que nous portons dans

notre coeur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux

attendrissement.

Peut-être ne devrais-je pas penser ainsi à Valérie, revenir à

elle par tous les objets qui me la retracent; je le sens bien:

il n'est pas prudent de chercher le calme par ces chemins

dangereux.

Mais, enfin, l'essentiel n'est-il pas de me retrouver

moi-même? et, avant de jeter le passé dans l'abîme de l'oubli, ne

faut-il pas chercher à acquérir des forces? Si je faisais

chaque jour seulement un pas, si je pouvais m'habituer à la

chérir tranquillement... Oui, je te le promets, Ernest, je le

ferai, ce pas qui, en m'éloignant d'elle, m'en rapprochera et

me rendra digne de son estime et de la tienne.

Lettre XXXIV.

ERNEST A GUSTAVE.

H, le 26 janvier.

Je suis en Scanie, cher Gustave; j'ai quitté Stockholm, et,

pour retourner chez moi, j'ai passé par tes domaines. J'ai

fait le voyage avec l'extrême vitesse que permet la saison:

mon traîneau a volé sur les neiges. Hélas! pourquoi ce

mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de toi? Depuis

près de deux mois j'ignore ce que tu fais, et cela ajoute

encore aux chagrins de l'absence. Je sais, d'ailleurs, combien

le départ de Valérie t'a affligé. Pauvre ami! que fais-tu?

Hélas! je le demande en vain à la nature engourdie autour de

moi; mon coeur même, mon coeur si brûlant d'amitié, ne me répond

pas quand je l'interroge sur ton sort: il me présage je ne

sais quoi de triste et même de sombre. Gustave, Gustave, tu

m'effraies souvent... Je voudrais partir, te voir, me rassurer

sur ta destinée. Cher ami, je le sens, je ne puis plus vivre

sans toi... J'irai t'arracher à ces funestes lieux. Tu le

sais, sous cette apparence de calme, ton ami porte un coeur

sensible, et c'est peut-être cette même sensibilité qui a

trouvé dans l'amitié de quoi suffire doucement à mon coeur.

Je continuerai ma lettre demain; je t'écrirai du château de

tes pères, et, ne pouvant être avec toi, je visiterai ces

lieux témoins de nos premiers plaisirs.

Je t'écris de ta chambre même, que j'ai fait ouvrir, et dans

laquelle j'ai encore trouvé mille choses à toi; j'ai tout

regardé, ton fusil, tes livres: il me semblait que j'étais

seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuilleté un de tes

philosophes favoris; il parlait du courage, il enseignait à

supporter les peines, mais il ne me consolait pas, je l'ai

laissé là; puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la

terrasse, je suis sorti. La nuit était claire et très-froide;

des milliers d'étoiles brillaient au firmament. J'ai pensé

combien de fois nous nous étions promenés ensemble, regardant

le ciel, oubliant le froid, cherchant parmi les astres la

couronne d'Ariane, dont l'amour et les malheurs te touchaient

tant, et l'étoile polaire, et Castor et Pollux, qui s'aimaient

comme nous: leur amitié fut éternisée par la fable; la nôtre,

disions-nous, le sera aussi, parce que rien de ce qui est

grand et beau ne périt. Je me rappelais nos conversations, et

je sentis mon coeur apaisé. La nature seule unit à sa grandeur

ce calme qui se communique toujours, tandis que les plus beaux

ouvrages de l'art nous fatiguent quand ils ne nous montrent

que l'histoire des hommes.

Je rentrai dans ta chambre; combien je fus touché, Gustave, en

trouvant dans ton bureau ouvert un monument de ta

bienfaisance, un fragment de billet: je le copie, afin que ton

coeur, flétri par le chagrin, se repose doucement pendant

quelques instants(1) [(1) Ce fragment ne s'est pas retrouvé].

Gustave, ces lignes achevèrent de m'attendrir; un besoin

inexprimable de te serrer contre mon coeur, qui sait si bien

t'aimer, me donnait une agitation que je ne pouvais calmer,

que tout augmentait dans ce lieu si rempli de ton souvenir. Je

descendis dans la grande cour du château; je traversai ces

vastes corridors, jadis si animés par nos jeux et ceux de nos

compagnons, maintenant déserts et silencieux; je passai devant

la loge aux renards, et je me rappelai, en voyant ces animaux,

le jour où, par mon imprudence l'un d'eux te blessa

dangereusement.

Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai

s'agiter et courir çà et là. Hector, ce beau chien danois si

fidèle, arriva, me vit, et tourna autour de moi en signe de

reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai,

en pensant qu'il t'aimait, qu'il ne t'avait sûrement pas

oublié; et soudain une idée, dont tu riras, me passa par la

tête: je courus à ta chambre, où j'avais encore vu un de tes

habits de chasse; je l'apportai à Hector en le lui faisant

flairer, et je crus voir que ce bon chien le reconnaissait. Ce

qu'il y a de sûr, c'est qu'il mit ses pattes sur l'habit,

remua la queue et donna toutes les démonstrations de la joie,

auxquelles il mêla quelques sons plaintifs. Ce spectacle

m'attendrit tellement, que je pressai la tête de cet animal

contre mon sein et sentis couler mes larmes.

Adieu, Ernest, je pars pour le presbytère de ***, d'où je

t'écrirai dans quelques jours.

J'ai été au presbytère; j'ai revu notre respectable ami le

vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hélène

se marie demain, et j'ai promis d'assister à ses noces.

J'arrivai à six heures du soir à cette paisible maison; un

vaste horizon de neige m'éclairait assez pour me conduire, car

il faisait déjà nuit quand je partis. Mon traîneau fendait

l'air; les lumières du presbytère me guidaient, et je dirigeai

ma course par le lac, où de jeunes mélèzes m'indiquaient le

chemin que je devais suivre; car tu sais combien ce lac est

dangereux par les sources qui s'y trouvent et qui l'empêchent

de geler également partout. Le silence de la nuit et de ces

eaux enchaînées me faisait entendre chaque pas des chevaux et

laissait arriver jusqu'à moi le bruit des sonnettes d'autres

chevaux de paysans qui regagnaient les hameaux, et auquel se

mêlaient de temps en temps la voix rauque et solitaire de

quelques loups de la forêt voisine; j'en vis un passer devant

mon traîneau, il s'arrêta à quelque distance, mais il n'osa

m'attaquer.

Quand j'arrivai au presbytère, je vis une quantité de

traîneaux sous le hangar, près de la maison, avec de larges

peaux d'ours qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils

n'appartenaient pas à des paysans; je trouvai le corridor

très-éclairé, couvert d'un sable fin et blanc, et jonché de

feuilles de mélèze et d'herbes odorantes: j'eus à peine le

temps de retirer mon énorme wishoura, que la porte s'ouvrit et

me laissa voir une nombreuse compagnie. Le vieux pasteur me

reçut avec une touchante cordialité; il se réjouit beaucoup de

me revoir. La jeune soeur d'Hélène vint me présenter les

liqueurs faites par elle-même, et des fruits séchés; et le

vieillard ensuite me fit faire la connaissance d'un jeune

homme de bonne mine, en me disant: -- Voilà mon gendre futur;

demain il épouse Hélène. -- A ces mots, je sentis quelques

battements de coeur. Tu sais combien la jeune Hélène me plut.

J'avais été bien près de l'aimer; et l'idée que ma mère

n'approuverait jamais une union entre elle et moi me donna la

force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait

qu'à se développer. La raison m'avait ordonné de la quitter;

mais, dans cet instant, tous ces aimables souvenirs revinrent

à ma mémoire, et je me rappelai vivement cet été tout entier

passé avec elle. Hélène s'approcha de moi, sur l'ordre de son

père; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidité

que la première. Le vieillard fit apporter du vin de Malaga,

qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire,

selon l'usage, à la santé des futurs époux. Hélène, pour

suivre encore la coutume, porta cette coupe à ses lèvres, puis

elle me la présenta en baissant les yeux. Je rougis, Gustave,

je rougis prodigieusement. Je me rappelai qu'autrefois, quand

j'étais à table auprès d'Hélène, et que cette même coupe

faisait la ronde, mes lèvres cherchaient la trace des siennes:

maintenant, tout m'ordonnait une conduite opposée. Ma jeune

amie s'en aperçut, et je vis ce front si pur se couvrir aussi

de rougeur. Je sortis précipitamment et fis quelques tours de

promenade dans le petit jardin, où je vis encore des arbres

que nous avions plantés ensemble. La lune s'était levée;

j'étais redevenu calme comme elle: je m'applaudis de n'avoir

pas troublé le coeur d'Hélène par une passion qui aurait pu

être douloureusement traversée, de n'avoir pas aussi affligé

ma mère; et je me composai, du bonheur d'Hélène, que je voyais

déjà heureuse épouse et mère, une suite d'images qui me

consolaient de ce que j'avais perdu.

Adieu, Gustave. Que n'es-tu ici au milieu de ces scènes naïves

et tranquilles! ou que ne suis-je près de toi pour adoucir tes

maux!

Lettre XXXV.

Venise, le...

Ce jour est un jour de bonheur pour ton ami. J'ai reçu ta

lettre, cher Ernest, en même temps que j'en recevais une du

comte. Il semblait que l'amitié eût choisi cette journée pour

l'embellir de tous ses bienfaits. Et quand ton coeur me

ramenait en Suède, au milieu de tant de tableaux où

s'enlaçaient et les souvenirs de la patrie et ceux des

affections plus chères encore, le comte me transportait à son

tour au milieu de ces merveilleuses créations du génie, de ces

antiques souvenirs d'où l'histoire semble sortir toute vivante

pour nous raconter encore ce que d'autres siècles ont vu. Il

faut, Ernest, que tu partages ce que j'ai éprouvé, et je

t'envoie des fragments des endroits qui m'ont le plus

intéressé. Je ne veux point toucher au passage qui peint la

constante affection du comte; tu verras comme il me juge et

comme j'en suis aimé.

FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE.

"Je ne sais par où commencer, Gustave. Au milieu de tant de

beautés, mon âme s'arrête indécise; elle voudrait vous

conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir

du moins à votre imagination quelques esquisses de ces

tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.

"Mais comment vous rendre ce que j'admire? Comment parler de

cette terre aimée de la nature, de cette terre toujours jeune,

toujours parée, au milieu des antiques débris qui la couvrent?

Vous le savez, deux fois mère des arts, la superbe Italie ne

reçut pas seulement toutes les magnifiques dépouilles du

monde; magnifique à son tour, elle donna aussi de nouvelles

merveilles et de nouveaux chefs-d'oeuvre à l'univers. Ses

monuments ont vu passer les siècles, disparaître les nations,

s'éteindre les races, et leur muette grandeur parlera encore

longtemps aux races futures.

"Le temps a dévoré ces générations qui nous étonnèrent; les

fortes pensées, les mâles vertus de l'antique Rome, et sa

barbare grandeur, tout a disparu; la mémoire seule plane

silencieusement sur ces campagnes: tantôt elle appelle de

grands noms, tantôt elle cite des cendres coupables, dessine

ces scènes gigantesques où se mêlent le triomphe et la mort,

les fêtes et les douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces

scènes où Rome donna des lois, régna sur l'univers et périt

par ses victoires mêmes.

Valérie · 第 6 / 14 段