demander à l'hôtel, pour me dire qu'il y avait à la douane des
caisses de Florence, avec une lettre de la comtesse, qu'on me
priait de réclamer moi-même. A ces mots, je sentis le reste de
mon sang se porter à mon coeur en battements précipités et
inégaux; j'éprouvais une impatience qui contrastait bien avec
mon état; j'étais si faible qu'à peine pouvais-je m'habiller,
et mes yeux voyaient tous les objets doubles. Enfin, j'ai
suivi mon conducteur. J'ai trouvé la lettre; mais je n'ai osé
la lire, de peur de me trouver mal, et je la serrais
convulsivement dans mes doigts; et quand je pus me dérober à
la vue des commis, je la portai à mes lèvres. Je pris une
gondole; j'embarquai les caisses; j'allai tout près de là dans
un jardin solitaire, et je m'étendis sous un laurier: déjà
sensible aux douces émotions, je laissais venir sur ma tête
les rayons du soleil, qui allait se coucher dans la mer; je
comptais déjà avec les plaisirs, et, puisque je vivais depuis
deux instants, je voulais déjà vivre heureux. Voilà bien
l'homme! Et qu'est-ce qui m'avait tiré de cet état de stupeur?
Une feuille de papier. Je ne savais encore ce qu'elle
contenait, n'importe: avec elle étaient revenus mes souvenirs,
mon imagination; c'était Valérie qui l'avait touchée, c'était
elle qui avait pensé à moi. Longtemps je ne pus lire; des
nuages épais couvraient mes yeux; quelquefois je frissonnais,
et je me disais: -- Peut-être le comte a-t-il été rappelé et ne
reviendra-t-il pas à Venise. -- Quand je pus lire, je cherchai
les dernières lignes, pour voir s'il n'y avait rien
d'extraordinaire, si elles ne disaient pas un plus long
adieu... je vis: -- Faites suspendre mon portrait dans le petit
salon jaune où nous prenons le thé.
Oh! quels moments d'enivrante extase! Valérie, je reverrai tes
traits chéris, je pourrai les voir à toute heure! Le matin,
quand l'aube encore douteuse n'aura paru que pour moi, je
volerai à ce salon chéri, ou plutôt, ignoré du reste de la
maison, j'y passerai les nuits, je croirai voir ton regard sur
moi, et tu viendras encore, comme un esprit bienfaisant, dans
mes songes. Mon ami, malgré moi il faut que je finisse; je
suis trop faible pour écrire de longues lettres.
Lettre XXXII.
Venise, le...
Voilà la copie de la lettre de Valérie; ne pouvant dormir, je
l'ai transcrite pour toi, mon ami. Quelle nuit délicieuse je
viens de passer! Je me suis établi dans le petit salon jaune:
j'y avais fait placer le portrait de Valérie; mais tu ignores
encore ce qu'il y a d'enchanteur pour moi dans ce tableau,
peint par Angelica; je veux que, toi-même, tu l'apprennes dans
les paroles ingénues et presque tendres de Valérie. Reviens
avec moi au salon, Ernest. Au-dessous du tableau, qui occupe
une grande place, est une ottomane de toile des Indes: je m'y
suis assis; j'ai fait du feu; j'ai mis auprès de l'ottomane un
grand oranger que Valérie aimait beaucoup; j'ai arrangé la
table à thé; j'en ai pris comme j'en prenais avec elle, car
elle l'aime passionnément. Le parfum du thé et de l'oranger,
la place où elle était assise, et où je n'ai eu garde de
m'asseoir, croyant la voir occupée par elle, tout m'a rappelé
ce temps de ravissants souvenirs... Je suis resté comme cela
jusqu'à deux heures du matin, et puis j'ai lentement copié sa
lettre, m'arrêtant à chaque ligne, comme on s'arrête en
revoyant, après une longue absence, son lieu natal, à chaque
place qui vous parle du passé.
COPIE DE LA LETTRE DE VALERIE.
"Vous n'avez pas cru, bon et aimable Gustave, que vos amis
aient pu vous oublier au milieu de leur bonheur. Si j'ai tardé
si longtemps à vous écrire, c'est que j'ai voulu vous faire
plus d'un plaisir à la fois; et je savais que mon portrait
vous en ferait, surtout parce qu'il vous rappellerait des
moments que vous aimiez. J'ai donc retardé ma lettre, et vous
avez aujourd'hui les traits de Valérie; vous avez les
souvenirs de Lido, et ces paroles, que je voudrais rendre
touchantes, par l'amitié si vraie que j'ai pour vous.
"Que n'ai-je, comme vous ou comme mon mari, étudié l'histoire
et les arts, pour vous parler plus dignement de tout ce que je
vois! Mais je ne suis qu'une ignorante; et si j'ai senti, ce
n'est pas parce que je sais penser, c'est parce qu'il y a des
choses si belles qu'elles vous transportent, et qu'elles
semblent éveiller en vous une faculté qui vous avertit que
c'est là la beauté. Je vous écris de Florence, qui est, dit-on,
la ville des arts. Ah! la nature l'a bien adoptée! Aussi,
que de fois j'ai rêvé aux bords de l'Arno et sous les épais
ombrages des Caccines! Cela m'a rappelé nos promenades de Sala
et près de Vérone. Il n'y a pas de cirque ici; mais que de
monuments appellent l'attention! que d'écoles différentes ont
envoyé leurs chefs-d'oeuvre! C'est ici aussi que vivent la
Vénus et le jeune Apollon; on peut réellement dire qu'ils
vivent; ils sont si purs, si jeunes, si aimables! Ne sachant
rien dire moi-même, il faut que je vous rende ce que disait
mon mari: que la Vénus est belle; et l'on sent pourtant que,
s'il y avait une femme comme celle-là, les autres n'en
pourraient être jalouses. Elle a si bien l'air de s'ignorer,
d'être étonnée d'elle-même! Sa pudeur la voile; quelque chose
de céleste couvre ses formes; et elle intimide en paraissant
demander de l'indulgence. J'ai été à la fameuse galerie du
grand duc; j'y ai vu la Madona della Seggiola, de Raphaël; mes
regards se sont pénétrés de sa haute beauté. Quel céleste
amour remplit ses traits si purs! Un saint respect, un doux
ravissement sont entrés dans mon coeur.
"J'ai vu, non loin d'elle, un tableau d'un maître peu connu;
c'était un berceau et une jeune femme assise à côté. Soudain
je me suis prise à pleurer, et j'ai pensé à mon fils et aux
douces félicités que j'avais rêvées si souvent: je me suis
retracé ce berceau où je ne l'ai couché que deux fois; ce
berceau que je m'étais si délicieusement peint, tantôt éclairé
par le premier rayon du soleil, et mon enfant dormant, tantôt
moi-même m'arrachant au sommeil, murmurant sur lui de douces
paroles pour l'endormir; et je me disais: "O mon jeune
Adolphe! tu es tombé de mon sein comme une fleur de deux
matins, et tu es tombé dans le cercueil! et mes yeux ne te
verront plus sourire!" Et je me suis retirée dans l'embrasure
d'une fenêtre, où j'ai abondamment pleuré, cherchant à cacher
mes larmes. Mon mari, qui est survenu, a voulu me consoler.
Vous savez combien cet être si aimable, si excellent, a de
pouvoir sur moi; mais ma douleur ne m'en a pas moins aussi
ramenée à votre souvenir, à votre infatigable patience. Oh!
comme vous cherchiez toujours à calmer mes peines! comme vous
me parliez toujours de mon Adolphe! Je n'ai rien oublié,
Gustave. Je vous vois encore, à Lido, changer mon aride
douleur en larmes mélancoliques, et cueillir auprès du tombeau
de mon fils les roses que vous y aviez fait croître: ces
fleurs, si souvent destinées au bonheur, me paraissaient mille
fois plus belles par le triste contraste même de leur beauté
et de la mort; tant la pensée qui touche l'âme embellit tout!
"Ces chers et tristes souvenirs m'ont donné le désir de les
arrêter encore, de les fixer, et, si je quitte une fois Venise
et la place où dort mon Adolphe, de les emporter dans une
terre où ils me rappelleront vivement Lido.
"Mon mari désirait depuis longtemps avoir mon portrait, fait
par la fameuse Angelica, et j'ai pensé qu'un tableau tel que
j'en avais l'idée pouvait réunir nos deux projets. Ma pensée a
merveilleusement réussi; jugez-en vous même. N'est-ce pas
Valérie, telle qu'elle était assise si souvent à Lido; la mer
se brisant dans le lointain, comme sur la côte où je jouais
dans mon enfance; le ciel vaporeux; les nuages roses du soir,
dans lesquels je croyais voir la jeune âme de mon fils; cette
pierre qui couvre ses formes charmantes, maintenant, hélas!
décomposées; et ce saule si triste, inclinant sa tête, comme
s'il sentait ma douleur; et ces grappes de cytise, qui
caressent en tombant la pierre de la mort; et, dans le fond,
cette antique abbaye où vivent de saintes filles, qui ne
seront jamais mères, dont la voix nous paraissait la musique
des anges; n'est-ce pas le tableau fidèle de cette scène
d'attendrissante douleur? Quelque chose y manque encore: c'est
l'ami qui consolait Valérie et ne l'abandonnait pas à sa morne
douleur; c'est Gustave. Peut-il la croire assez ingrate pour
l'avoir oublié? Valérie ne pouvait le placer lui-même dans le
tableau; mais il y est pourtant, il s'y reconnaîtra. Qu'il se
rappelle le 15 novembre, où j'étais allée seule à Lido, où,
dans une sombre tristesse, mes yeux restaient attachés sur la
tombe d'Adolphe: Gustave accourut; il apportait un jeune
arbuste, qu'il voulait planter près de cette place; il avait
aussi des lilas noués dans un mouchoir: il savait combien
j'aimais cette fleur hâtive et douce, et ses soins en avaient
obtenu quelques-unes de la saison même qui les refuse presque
toujours. Leur parfum me réveilla de ma sombre rêverie! je vis
Gustave si heureux de m'en apporter, que je ne pus m'empêcher
de lui sourire pour l'en remercier; et Gustave retrouvera dans
le tableau, près de la place où je suis assise, un mouchoir
noué d'où s'échappent des lilas, et son nom tracé sur le
mouchoir.
"Je vous envoie aussi une très-belle table de marbre de
Carrare, rose comme la jeunesse, et veinée de noir comme la
vie; faites-la placer sur le tombeau de mon fils. Elle n'a que
cette simple inscription: _Ici dort Adolphe de M..., du double
sommeil de l'innocence et de la mort_.
"Je vous envoie aussi de jeunes arbustes que j'ai trouvés dans
la Villa-Médicis, qui viennent des îles du Sud et fleurissent
plus tard que ceux que nous avons déjà: en les couvrant avec
précaution l'hiver, ils ne périront pas, et nous aurons encore
des fleurs quand les autres seront tombées.
"Mon mari vous écrira de Rome: il vous envoie deux vues de
Volpato. Faites placer mon portrait dans le petit salon jaune,
où nous prenons le thé ordinairement. "
Eh bien, Ernest, que dis-tu de cette charmante lettre, si
enivrante pour moi et pourtant si pure? Que je serais le plus
abject des hommes, si je pensais à Valérie autrement qu'avec
la plus profonde vénération! Qu'elle est touchante, cette
lettre! Qu'elle est belle, l'âme de Valérie, de celle qui
daigne être ma soeur, mon amie! et qu'il serait lâche celui
dont la passion ne s'arrêterait respectueusement devant cet
ange, qui ne semble vivre que pour la vertu et la tendresse
maternelle!
Lettre XXXIII.
Venise, le...
J'ai repris ma santé; au moins, je suis mieux. Je m'occupe de
mes devoirs, et mes jours ne se passent pas sans que je ne
compte même de grands plaisirs. Chaque matin je visite le
tableau; je me remplis de cette douce contemplation; je
retrouve Valérie: il me semble, dans ces heures d'amour et de
superstition, qu'elle me voit, qu'elle m'ordonne de ne pas me
livrer à une honteuse oisiveté, à un lâche découragement, et
je travaille.
Cette maison, qui me paraissait si triste depuis qu'elle est
partie, est redevenue une habitation délicieuse, depuis que je
suis souvent dans le salon jaune; la ressemblance du portrait
est frappante: ce sont absolument ses traits, c'est
l'expression de son âme, ce sont ses formes. Il m'arrive
quelquefois de lui parler, de lui rendre compte de ce que j'ai
fait. Je retourne souvent à Lido. J'ai planté les arbustes
qu'elle m'a envoyés; j'ai fait mettre aussi la pierre sur le
tombeau d'Adolphe. Hier je suis resté fort tard à Lido; j'ai
vu la lune se lever. Je me suis assis au bord de la mer; j'ai
repassé lentement toute cette époque qui contient ma vie,
depuis que je connais Valérie: je me suis retracé ces soirées
où, assis ensemble, nous entendions murmurer le jonc flétri
autour de nous; où la lune jetait une douteuse et pâle clarté
sur les ondes, sur les nacelles des pêcheurs; où sa timide
lueur arrivait en tremblant entre les feuilles de quelques
vieux mûriers, comme mes paroles arrivaient en tremblant sur
mes lèvres et parlaient à Valérie d'un autre amour. Alors
aussi les filles de sainte Thérèse entonnèrent de saints
cantiques; et ces voix, réservées pour le ciel seul, arrivant
tranquillement à nous, conjurèrent l'orage de mon sein, comme
autrefois le divin législateur des chrétiens conjurait la
tempête de la mer et ordonnait aux vagues de se calmer. Tout
cela m'est revenu dans cette mémoire que nous portons dans
notre coeur, et qui n'est jamais sans larmes et sans doux
attendrissement.
Peut-être ne devrais-je pas penser ainsi à Valérie, revenir à
elle par tous les objets qui me la retracent; je le sens bien:
il n'est pas prudent de chercher le calme par ces chemins
dangereux.
Mais, enfin, l'essentiel n'est-il pas de me retrouver
moi-même? et, avant de jeter le passé dans l'abîme de l'oubli, ne
faut-il pas chercher à acquérir des forces? Si je faisais
chaque jour seulement un pas, si je pouvais m'habituer à la
chérir tranquillement... Oui, je te le promets, Ernest, je le
ferai, ce pas qui, en m'éloignant d'elle, m'en rapprochera et
me rendra digne de son estime et de la tienne.
Lettre XXXIV.
ERNEST A GUSTAVE.
H, le 26 janvier.
Je suis en Scanie, cher Gustave; j'ai quitté Stockholm, et,
pour retourner chez moi, j'ai passé par tes domaines. J'ai
fait le voyage avec l'extrême vitesse que permet la saison:
mon traîneau a volé sur les neiges. Hélas! pourquoi ce
mouvement si rapide ne me rapprochait-il pas de toi? Depuis
près de deux mois j'ignore ce que tu fais, et cela ajoute
encore aux chagrins de l'absence. Je sais, d'ailleurs, combien
le départ de Valérie t'a affligé. Pauvre ami! que fais-tu?
Hélas! je le demande en vain à la nature engourdie autour de
moi; mon coeur même, mon coeur si brûlant d'amitié, ne me répond
pas quand je l'interroge sur ton sort: il me présage je ne
sais quoi de triste et même de sombre. Gustave, Gustave, tu
m'effraies souvent... Je voudrais partir, te voir, me rassurer
sur ta destinée. Cher ami, je le sens, je ne puis plus vivre
sans toi... J'irai t'arracher à ces funestes lieux. Tu le
sais, sous cette apparence de calme, ton ami porte un coeur
sensible, et c'est peut-être cette même sensibilité qui a
trouvé dans l'amitié de quoi suffire doucement à mon coeur.
Je continuerai ma lettre demain; je t'écrirai du château de
tes pères, et, ne pouvant être avec toi, je visiterai ces
lieux témoins de nos premiers plaisirs.
Je t'écris de ta chambre même, que j'ai fait ouvrir, et dans
laquelle j'ai encore trouvé mille choses à toi; j'ai tout
regardé, ton fusil, tes livres: il me semblait que j'étais
seul au monde avec tous ces objets. J'ai feuilleté un de tes
philosophes favoris; il parlait du courage, il enseignait à
supporter les peines, mais il ne me consolait pas, je l'ai
laissé là; puis j'ai ouvert la porte qui donne sur la
terrasse, je suis sorti. La nuit était claire et très-froide;
des milliers d'étoiles brillaient au firmament. J'ai pensé
combien de fois nous nous étions promenés ensemble, regardant
le ciel, oubliant le froid, cherchant parmi les astres la
couronne d'Ariane, dont l'amour et les malheurs te touchaient
tant, et l'étoile polaire, et Castor et Pollux, qui s'aimaient
comme nous: leur amitié fut éternisée par la fable; la nôtre,
disions-nous, le sera aussi, parce que rien de ce qui est
grand et beau ne périt. Je me rappelais nos conversations, et
je sentis mon coeur apaisé. La nature seule unit à sa grandeur
ce calme qui se communique toujours, tandis que les plus beaux
ouvrages de l'art nous fatiguent quand ils ne nous montrent
que l'histoire des hommes.
Je rentrai dans ta chambre; combien je fus touché, Gustave, en
trouvant dans ton bureau ouvert un monument de ta
bienfaisance, un fragment de billet: je le copie, afin que ton
coeur, flétri par le chagrin, se repose doucement pendant
quelques instants(1) [(1) Ce fragment ne s'est pas retrouvé].
Gustave, ces lignes achevèrent de m'attendrir; un besoin
inexprimable de te serrer contre mon coeur, qui sait si bien
t'aimer, me donnait une agitation que je ne pouvais calmer,
que tout augmentait dans ce lieu si rempli de ton souvenir. Je
descendis dans la grande cour du château; je traversai ces
vastes corridors, jadis si animés par nos jeux et ceux de nos
compagnons, maintenant déserts et silencieux; je passai devant
la loge aux renards, et je me rappelai, en voyant ces animaux,
le jour où, par mon imprudence l'un d'eux te blessa
dangereusement.
Je saisis les barreaux de la grille, et je les regardai
s'agiter et courir çà et là. Hector, ce beau chien danois si
fidèle, arriva, me vit, et tourna autour de moi en signe de
reconnaissance; je pris ses larges oreilles, je le caressai,
en pensant qu'il t'aimait, qu'il ne t'avait sûrement pas
oublié; et soudain une idée, dont tu riras, me passa par la
tête: je courus à ta chambre, où j'avais encore vu un de tes
habits de chasse; je l'apportai à Hector en le lui faisant
flairer, et je crus voir que ce bon chien le reconnaissait. Ce
qu'il y a de sûr, c'est qu'il mit ses pattes sur l'habit,
remua la queue et donna toutes les démonstrations de la joie,
auxquelles il mêla quelques sons plaintifs. Ce spectacle
m'attendrit tellement, que je pressai la tête de cet animal
contre mon sein et sentis couler mes larmes.
Adieu, Ernest, je pars pour le presbytère de ***, d'où je
t'écrirai dans quelques jours.
J'ai été au presbytère; j'ai revu notre respectable ami le
vieux pasteur et ses charmantes filles. Le croirais-tu? Hélène
se marie demain, et j'ai promis d'assister à ses noces.
J'arrivai à six heures du soir à cette paisible maison; un
vaste horizon de neige m'éclairait assez pour me conduire, car
il faisait déjà nuit quand je partis. Mon traîneau fendait
l'air; les lumières du presbytère me guidaient, et je dirigeai
ma course par le lac, où de jeunes mélèzes m'indiquaient le
chemin que je devais suivre; car tu sais combien ce lac est
dangereux par les sources qui s'y trouvent et qui l'empêchent
de geler également partout. Le silence de la nuit et de ces
eaux enchaînées me faisait entendre chaque pas des chevaux et
laissait arriver jusqu'à moi le bruit des sonnettes d'autres
chevaux de paysans qui regagnaient les hameaux, et auquel se
mêlaient de temps en temps la voix rauque et solitaire de
quelques loups de la forêt voisine; j'en vis un passer devant
mon traîneau, il s'arrêta à quelque distance, mais il n'osa
m'attaquer.
Quand j'arrivai au presbytère, je vis une quantité de
traîneaux sous le hangar, près de la maison, avec de larges
peaux d'ours qui les couvraient, et qui me firent juger qu'ils
n'appartenaient pas à des paysans; je trouvai le corridor
très-éclairé, couvert d'un sable fin et blanc, et jonché de
feuilles de mélèze et d'herbes odorantes: j'eus à peine le
temps de retirer mon énorme wishoura, que la porte s'ouvrit et
me laissa voir une nombreuse compagnie. Le vieux pasteur me
reçut avec une touchante cordialité; il se réjouit beaucoup de
me revoir. La jeune soeur d'Hélène vint me présenter les
liqueurs faites par elle-même, et des fruits séchés; et le
vieillard ensuite me fit faire la connaissance d'un jeune
homme de bonne mine, en me disant: -- Voilà mon gendre futur;
demain il épouse Hélène. -- A ces mots, je sentis quelques
battements de coeur. Tu sais combien la jeune Hélène me plut.
J'avais été bien près de l'aimer; et l'idée que ma mère
n'approuverait jamais une union entre elle et moi me donna la
force de combattre tout de suite un sentiment qui ne demandait
qu'à se développer. La raison m'avait ordonné de la quitter;
mais, dans cet instant, tous ces aimables souvenirs revinrent
à ma mémoire, et je me rappelai vivement cet été tout entier
passé avec elle. Hélène s'approcha de moi, sur l'ordre de son
père; elle me salua une seconde fois, et avec plus de timidité
que la première. Le vieillard fit apporter du vin de Malaga,
qu'on versa dans une coupe d'argent, pour me faire boire,
selon l'usage, à la santé des futurs époux. Hélène, pour
suivre encore la coutume, porta cette coupe à ses lèvres, puis
elle me la présenta en baissant les yeux. Je rougis, Gustave,
je rougis prodigieusement. Je me rappelai qu'autrefois, quand
j'étais à table auprès d'Hélène, et que cette même coupe
faisait la ronde, mes lèvres cherchaient la trace des siennes:
maintenant, tout m'ordonnait une conduite opposée. Ma jeune
amie s'en aperçut, et je vis ce front si pur se couvrir aussi
de rougeur. Je sortis précipitamment et fis quelques tours de
promenade dans le petit jardin, où je vis encore des arbres
que nous avions plantés ensemble. La lune s'était levée;
j'étais redevenu calme comme elle: je m'applaudis de n'avoir
pas troublé le coeur d'Hélène par une passion qui aurait pu
être douloureusement traversée, de n'avoir pas aussi affligé
ma mère; et je me composai, du bonheur d'Hélène, que je voyais
déjà heureuse épouse et mère, une suite d'images qui me
consolaient de ce que j'avais perdu.
Adieu, Gustave. Que n'es-tu ici au milieu de ces scènes naïves
et tranquilles! ou que ne suis-je près de toi pour adoucir tes
maux!
Lettre XXXV.
Venise, le...
Ce jour est un jour de bonheur pour ton ami. J'ai reçu ta
lettre, cher Ernest, en même temps que j'en recevais une du
comte. Il semblait que l'amitié eût choisi cette journée pour
l'embellir de tous ses bienfaits. Et quand ton coeur me
ramenait en Suède, au milieu de tant de tableaux où
s'enlaçaient et les souvenirs de la patrie et ceux des
affections plus chères encore, le comte me transportait à son
tour au milieu de ces merveilleuses créations du génie, de ces
antiques souvenirs d'où l'histoire semble sortir toute vivante
pour nous raconter encore ce que d'autres siècles ont vu. Il
faut, Ernest, que tu partages ce que j'ai éprouvé, et je
t'envoie des fragments des endroits qui m'ont le plus
intéressé. Je ne veux point toucher au passage qui peint la
constante affection du comte; tu verras comme il me juge et
comme j'en suis aimé.
FRAGMENT DE LA LETTRE DU COMTE A GUSTAVE.
"Je ne sais par où commencer, Gustave. Au milieu de tant de
beautés, mon âme s'arrête indécise; elle voudrait vous
conduire partout, vous faire partager ses plaisirs, et offrir
du moins à votre imagination quelques esquisses de ces
tableaux que vous n'avez pas voulu voir avec moi.
"Mais comment vous rendre ce que j'admire? Comment parler de
cette terre aimée de la nature, de cette terre toujours jeune,
toujours parée, au milieu des antiques débris qui la couvrent?
Vous le savez, deux fois mère des arts, la superbe Italie ne
reçut pas seulement toutes les magnifiques dépouilles du
monde; magnifique à son tour, elle donna aussi de nouvelles
merveilles et de nouveaux chefs-d'oeuvre à l'univers. Ses
monuments ont vu passer les siècles, disparaître les nations,
s'éteindre les races, et leur muette grandeur parlera encore
longtemps aux races futures.
"Le temps a dévoré ces générations qui nous étonnèrent; les
fortes pensées, les mâles vertus de l'antique Rome, et sa
barbare grandeur, tout a disparu; la mémoire seule plane
silencieusement sur ces campagnes: tantôt elle appelle de
grands noms, tantôt elle cite des cendres coupables, dessine
ces scènes gigantesques où se mêlent le triomphe et la mort,
les fêtes et les douleurs, le pouvoir et l'esclavage; ces
scènes où Rome donna des lois, régna sur l'univers et périt
par ses victoires mêmes.