Ma voix altérée ne put achever; une sueur froide me rendit

immobile: Valérie jeta un cri; je voulus me lever, voler à

elle, je retombai sur ma chaise, et je crus que j'allais

perdre entièrement connaissance. Je me remis cependant assez

pour courir à la porte de l'appartement de la comtesse.

L'accoucheur sortit dans ce moment. -- Au nom du ciel! dis-je

en lui prenant la main et en tremblant de toutes mes forces,

dites-moi s'il y a du danger. -- Il leva les épaules et me dit:

-- J'espère bien que non; mais elle est si délicate qu'on ne

peut en répondre, et elle souffrira beaucoup. -- Il me semblait

que l'enfer et tous ses tourments étaient dans ce mot

_j'espère_. pourquoi ne me disait-il pas: -- _Non_, il n'y a pas de

danger. -- Mais, vous-même, me dit-il, vous ne me paraissez pas

bien. -- Dans tout autre moment j'eusse pu être inquiet de son

observation; mais j'étais si malheureux, que toute autre

considération disparaissait dans cet instant. Je me mis à

courir par toute la maison, mon agitation ne me laissant aucun

repos; je ne sais tout ce qui se passa, mais je me trouvai à

la chute du jour dans les rues de Venise, courant sans

m'arrêter; je voulus demander un verre d'eau dans un café; je

vis un homme de ma connaissance qui s'avançait vers moi; la

crainte qu'il ne m'abordât fit que je me mis à marcher très-vite

du côté opposé; mes forces s'épuisaient entièrement. Je

passais devant une église; elle était ouverte, j'y entrai pour

me reposer. Il n'y avait personne qu'une femme âgée qui priait

devant un autel où était un Christ; à la faible clarté de

quelques cierges, je voyais son visage, où était répandue une

douce sérénité. Ses mains étaient jointes, ses yeux envoyaient

au ciel des regards où se peignait une résignation mêlée d'une

joie céleste. Je m'étais appuyé contre un des piliers de

l'église, quand mes yeux s'arrêtèrent sur cette femme; cette

vue me calma beaucoup; il me semblait que la piété et le

silence qui régnaient autour de moi abattaient la tempête de

mon âme agitée. La femme se leva doucement, passa devant moi,

me fixa un moment avec bienveillance; puis elle regarda la

place où elle avait prié, et reporta ses yeux sur moi; ensuite

elle baissa son voile et sortit. Je m'avançai vers cette

place, je tombai à genoux, je voulus prier; mais l'extrême

agitation que je venais d'éprouver ne me permit pas

d'assembler mes idées. Cependant je souffrais moins; il me

semblait qu'en présence de l'Eternel, sans pouvoir même

l'invoquer, mes peines étaient adoucies par cela seul que je

les déposais dans son sein au milieu de cet asile, où tant de

mes semblables venaient l'invoquer. Je ne faisais que répéter

ces mots: Dieu de miséricorde!... pitié!... Valérie!... puis

je me taisais, et je sentais des larmes qui me soulageaient.

Je ne sais combien de temps je restai ainsi; quand je me

levai, il me sembla que ma vie était renouvelée, je respirais

librement, je me trouvais auprès d'un des plus beaux tableaux

de Venise, une vierge de Solimène; plusieurs cierges

l'éclairaient, des fleurs fraîches encore et nouvellement

offertes à la Madone mêlaient leurs douces couleurs et leurs

parfums à l'encens qu'on avait brûlé dans l'église. C'est

peut-être l'amour, me disais-je, qui est venu implorer la

Vierge; ce sont deux coeurs timides et purs qui brûlent de

s'unir l'un à l'autre par des noeuds légitimes. Je soupirais

profondément, je regardais la Madone; il me semblait qu'un

regard céleste, pur comme le ciel, sublime et tendre à la

fois, descendait dans mon coeur; il me semblait qu'il y avait

dans ce regard quelque chose de Valérie. Je me sentais calmé:

elle ne souffre plus, me disais-je; bientôt elle sera remise,

ses traits auront repris leur douce expression. Elle me

plaindra d'avoir tant souffert pour elle; elle me plaindra,

elle m'aimera peut-être. Insensiblement ma tête s'exalta; je

tombai à genoux. O honte! ô turpitude de mon coeur abject! le

croirais-tu, Ernest? j'osais invoquer le Dieu du ciel et de la

vertu, qui ne peut protéger que la vertu, qui la donna à la

terre pour qu'elle nous fît penser à lui, j'osais le prier

dans ce lieu saint de me donner le coeur de Valérie. Je ne

voyais qu'elle: les fleurs, leur parfum, la mélancolie du

silence qui régnait autour de moi, tout achevait de jeter mon

coeur dans ces coupables pensées. J'en fus tiré par un enfant

de choeur; il m'avait apparemment appelé plusieurs fois, car il

me secoua par le bras: -- Signor, me dit-il, on va fermer

l'église. -- Il tenait un cierge à la main; je le regardais

d'un air étonné; absorbé dans mon délire, j'avais oublié le

lieu sacré où je me trouvais. Le cierge incliné de l'enfant de

choeur me montra la place où j'étais à genoux; c'était un

tombeau: j'y lus le nom d'Euphrosine, et ce nom paraissait

être là pour citer ma conscience devant le tribunal du juge

suprême. Tu le sais, Ernest, c'était le nom de ma mère, de ma

mère descendue aussi au tombeau et qui reçut mes serments pour

la vertu. Il me semblait sentir ses mains glacées, lorsqu'elle

les posa pour la dernière fois sur mon front pour me bénir; il

me semblait les sentir encore, mais pour me repousser. Je me

levai d'un air égaré; je n'osais prier, je n'osais plus

invoquer l'Eternel, et je revoyais Valérie mourante; mon

imagination me la montrait pâle et luttant contre la mort. Je

tordis mes mains; je cachai ma tête en embrassant un des

piliers avec une angoisse inexprimable. -- Oh! Signor, dit

l'enfant effrayé, qu'avez-vous? -- Je le regardais; il voulut

s'éloigner de moi. -- Ne crains rien, lui dis-je, -- et ma voix

altérée le rappela. -- Je suis malheureux, mon ami, ne me fuis

pas. -- Il se rapprocha de moi. -- Etes-vous pauvre? dit-il;

mais vous avez un bel habit. -- Non, je ne suis pas pauvre;

mais je suis bien malheureux. -- Il me tendit sa petite main et

serra la mienne. -- Eh bien, dit-il, vous achèterez des cierges

pour la Madone, et je prierai pour vous. -- Non, pas pour moi,

dis-je vivement, mais pour une dame bien bonne, bonne comme

toi. Oh! viens, lui dis-je en le serrant sur mon coeur et

laissant couler mes larmes sur son visage, viens, être pur et

innocent! toi, qui plais à Dieu et ne l'offenses pas, prie

pour Valérie. -- Elle s'appelle Valérie? -- Oui. -- Et qu'est-ce

qu'il faut demander à Dieu? -- Qu'il la conserve; elle est dans

les douleurs, elle est malade. -- Ma mère est malade aussi, et

elle est pauvre. Valérie l'est-elle aussi? -- Non, mon ami;

voilà ce qu'elle envoie à ta mère. -- Je tirai ma bourse, où il

y avait heureusement de l'or; il me regarda avec étonnement: --

Oh! comme vous êtes bon! comme je prierai Dieu et la sainte

Vierge tous les jours pour vous! et avant pour... Comment

s'appelle-t-elle? -- Valérie. -- Ah! oui, pour Valérie! -- Ses

mains se joignirent; il tomba à genoux. Pour moi, sans oser

proférer une parole, j'élevais aussi mes mains, je baissais

mes regards vers la tombe; mon coeur était contrit, déchiré; et

il me sembla que je déposais mon repentir et ses supplices au

pied de la croix sur laquelle le Carrache avait essayé

d'exprimer la grandeur du Christ mourant; je voyais devant moi

ce superbe tableau, faiblement éclairé par le cierge de

l'enfant.

Lettre XXV.

Venise, le...

Toutes mes inquiétudes sont finies; je ne tremble plus pour

celle qui n'a été qu'un moment, il est vrai, la plus heureuse

des mères, mais qui existe, qui se porte bien. Oui, Ernest,

j'ai vu la sensible Valérie, mille fois plus belle, plus

touchante que jamais, répandre sur son fils les plus douces

larmes, me le montrer éveillé, endormi, me demander si j'avais

remarqué tous ses traits, pressentir qu'il aurait le sourire

de son père, et ne jamais se lasser de l'admirer et de le

caresser.

Hélas! quelque temps après, ces mêmes yeux ont répandu les

larmes du deuil et de la douleur la plus amère: le jeune

Adolphe n'a vécu que quelques instants, et sa mère le pleure

tous les jours. Cependant elle est résignée; mais elle a perdu

cette douce gaieté qui suivit ses premiers transports de

bonheur; la plus profonde mélancolie est empreinte dans ses

traits; ils ont toujours quelque chose qui peint la douleur.

En vain le comte cherche à la distraire; ce qui la calme est

justement ce qui la ramène à Adolphe. Elle a acheté un petit

terrain qui appartient à des religieuses; ce terrain est à

Lido, île charmante, près de Venise: c'est là que l'on a

enterré le fils de Valérie. Le comte a été profondément

affecté de la perte qu'il a faite; je ne l'ai pas quitté

pendant son chagrin. Ma douleur si véritable, la manière dont

je l'exprimais, mes soins assidus ont touché cet homme

excellent. Il m'a témoigné une tendresse si vive! Je voyais

qu'il me savait gré d'avoir quitté mon genre de vie solitaire.

Hélas! il ne saura jamais combien il m'a fallu de courage pour

la fuir, pour lutter contre ces longues habitudes de mon coeur,

si douces, si chères! Je ne serai jamais compris. Toi seul,

Ernest, tu pourras me plaindre, concevoir mes douleurs, et

pleurer sur moi.

Lettre XXVI.

Venise, le...

Explique-moi, Ernest, comment on peut n'aimer Valérie que

comme on n'aimerait toute autre femme. Hier je me promenais

avec le comte; nous avons rencontré une femme qui était

arrêtée devant une boutique du pont de Rialto. -- Voilà une

bien jolie personne, me dit le comte. -- Je l'ai regardée, et

sa taille et ses cheveux m'ont rappelé Valérie; j'ai eu envie

de dire qu'elle ressemblait à la comtesse, mais je craignais

que ma voix ne me trahît. Cependant, comme il y avait beaucoup

de bruit sur le pont, et qu'il ne m'observait pas, je le lui

ai dit. -- Nullement, m'a-t-il répondu, cette femme est

extrêmement jolie; Valérie a de la jeunesse, de la

physionomie, mais jamais on ne la remarquera. -- J'éprouvais

quelque chose de douloureux, non pas que j'eusse besoin que

d'autres que moi la trouvassent charmante, mais de penser que

je l'aime avec une passion si violente, qu'elle est pour moi

le modèle de tous les charmes, de toutes les séductions, et

que jamais je ne pourrai lui exprimer un seul instant de ma

vie ce que j'éprouve; je n'osais dire au comte combien je le

trouvais injuste. -- Au moins, lui dis-je, on ne peut refuser à

la comtesse le prix des vertus et de la beauté de l'âme. -- Ah!

sans doute, c'est une excellente femme: ce sera une femme bien

essentielle, et quand elle aura été plus dans le monde, elle

sera même extrêmement aimable. --

Quoi! Valérie, tu as besoin de plus de développement pour être

extrêmement aimable! Ton esprit, ta sensibilité, tes grâces

enchanteresses ne t'assignent-elles pas déjà la première de

ces places qu'osent te disputer des femmes légères, qui, avec

quelques mines, quelques grâces factices et de froides

imitations de ce charme suprême que la vraie bonté seule

donne, se croient aimables! Comment peux-tu devenir meilleure,

toi qui ne respires que pour le bonheur des autres; qui,

renfermée dans le cercle de tes devoirs, ne comptes tes

plaisirs que par tes vertus; emploies chaque moment de la vie,

au lieu de la dissiper, diriges ta maison et la remplis des

félicités les plus pures! Moi seul, serais-je donc destiné à

te comprendre, à t'apprécier? et n'aurais-je eu cette faculté

que pour devenir si malheureux! Ces tristes réflexions avaient

absorbé mon attention; je marchais silencieusement à côté du

comte, et je me disais: L'homme ne saura-t-il donc jamais

jouir du bonheur que le ciel lui donne? Et cet homme si

distingué, si bien fait pour être heureux par Valérie, ne se

trouverait-il pas en effet plus à envier et plus heureux qu'un

autre? Mais pourquoi, me disais-je, faut-il que le bonheur

soit un délire? Cette ivresse même avec laquelle l'amour le

juge, ne le dégrade-t-il pas? et ne vois-je pas le comte

rendre chaque jour le plus beau des hommages à Valérie, lui

confier son avenir, lui dire qu'elle embellit sa vie, et avoir

besoin d'elle comme d'un air pur pour respirer? Mais j'avais

beau me dire tout cela, je finissais toujours par penser: Ah!

comme je l'aimerais mieux!

Lettre XXVII.

Venise, le...

Le comte, tu le sais déjà, redoute pour Valérie les courses

qu'elle fait à Lido; mais il finit toujours par céder: ses

affaires l'occupent, et c'est moi qui l'ai accompagnée, avec

Marie, ces jours-ci. Nous y allâmes la semaine passée. Sa

douce confiance m'enchante. Elle est si sûre que ce qu'elle

désire ne trouvera jamais d'opposition de ma part, qu'elle ne

demande pas: -- Pouvez-vous venir avec moi? -- mais elle me dit:

-- N'est-ce pas, Gustave, vous viendrez avec moi?

J'ai été à Lido en son absence; j'y ai apporté des arbustes

enlevés avec soin d'un jardin, et qui ont continué à fleurir:

j'ai planté des saules d'Amérique et des roses blanches auprès

du tombeau d'Adolphe. Valérie était fort triste le jour que

nous devions y aller ensemble. En débarquant à Lido, je la

voyais oppressée; elle paraissait souffrir beaucoup; ses yeux

étaient mélancoliquement baissés vers la terre. Nous arrivâmes

à l'enceinte du couvent; nous passâmes par une grande cour

abandonnée où l'herbe haute et flétrie par la sécheresse

embarrassait nos pas. La journée était encore fort chaude,

quoique nous fussions déjà à la fin d'octobre. Une des soeurs

du couvent vint nous ouvrir la porte qui donnait sur le petit

terrain que Valérie a acheté. Valérie l'a remerciée; elle lui

a pris la main affectueusement, et lui a dit: -- Ma soeur, vous

devriez remettre une clef à un de mes gondoliers; je vous

donnerai trop souvent la peine d'ouvrir cette porte. Y a-t-il

longtemps que vous êtes dans ce couvent? a-t-elle ajouté. --

Depuis mon enfance. -- Vous ne vous ennuyez pas? -- Oh! jamais;

la journée ne me paraît pas assez longue. Notre ordre n'est

pas sévère. Nous avons de très-belles voix dans notre couvent;

cela nous fait rechercher par beaucoup de monde. -- Mais vous

ne voyez pas ce monde. -- Je vous demande pardon: nous avons

beaucoup plus de liberté qu'ailleurs, et, avec la permission

de l'abbesse, nous pouvons voir les personnes qu'elle admet.

Les jours de fête, nous ornons l'église de fleurs; nous en

cultivons de bien belles: nous sommes aussi chargées de

l'instruction des enfants. -- Aimez-vous les enfants? Demanda

vivement Valérie. -- Beaucoup, répondit la soeur. -- Dans ce

moment la cloche appela la religieuse. Valérie était restée à

la place où elle nous avait quittés; ses yeux la suivirent. --

Jamais, dit-elle, elle ne connaîtra la douleur de perdre un

fils bien-aimé! -- Ni les peines de l'amour malheureux!

ajoutai-je en soupirant. -- Elle paraît si calme! Mais aussi

elle ne connaît pas toutes les félicités attachées au bonheur

d'aimer, et il y en a de si grandes! Et puis, Gustave, nous

reverrons les êtres que nous avons aimés et perdus ici-bas.

L'amour innocent, l'amitié fidèle, la tendresse maternelle, ne

continueront-ils pas dans cette autre vie? ne le pensez-vous

pas, Gustave? me demanda-t-elle avec émotion. -- Je le crois,

lui répondis-je, profondément ému; -- et, prenant sa main, je

la mis sur ma poitrine: -- Peut-être alors, lui dis-je, des

sentiments réprouvés ici-bas oseront-ils se montrer dans toute

leur pureté, peut-être des coeurs séparés sur cette terre se

confondront-ils là-bas. Oui; je crois à ces réunions, comme je

crois à l'immortalité. Les récompenses ou les punitions ne

peuvent exister sans souvenirs; rien ne continuerait de nous-mêmes

sans cette faculté. Vous vous rappellerez le bien que

vous fîtes, Valérie, et vous retrouverez dans votre souvenir

ceux que votre bienfaisance chercha sur cette terre; vous

aimerez toujours ceux que vous aimâtes. Pourquoi seriez-vous

punie par leur absence? O Valérie, la céleste bonté est si

magnifique! -- Le soleil, en cet instant, jeta sur nous ses

rayons; la mer en était rougie, ainsi que les Alpes du Tyrol,

et la terre semblait rajeunie à nos yeux et belle comme

l'espérance qui nous avait occupés. Nous arrivâmes à

l'enceinte du tombeau; les arbustes le cachaient: Valérie,

étonnée de ce changement, se douta que je les avais fait

planter; elle me remercia d'une voix attendrie, en me disant

que j'avais réalisé son idée. Nous écartâmes des branches

touffues d'ébéniers qui avaient fleuri encore une fois dans

cette automne et quelques branches de saule et d'acacia.

Valérie fixa ses regards sur la tombe d'Adolphe; ses larmes

coulèrent; elle leva ses yeux au ciel; je vis ses lèvres se

remuer doucement, son visage s'embellir de piété; elle priait

pour son fils. Des voix célestes se mêlèrent à ce moment

d'attendrissement; les religieuses chantaient de saintes

strophes qui arrivaient jusqu'à nous, à travers le silence, au

moment où le soleil se retirait lentement, abandonnant la

terre et s'éteignant au milieu des vagues, comme la vie de

l'homme qui s'éteint, qui paraît tomber dans l'abîme des

ténèbres, pour en ressortir plus belle et plus brillante.

Lettre XXVIII.

Venise, le...

Le comte veut distraire Valérie de sa douleur; il craint pour

sa santé, il trouve qu'elle est maigrie; il veut, dit-on,

hâter son voyage de Rome et de Naples. Il paraît qu'il n'en a

point encore parlé à sa femme. C'est mon vieux Erich qui a

appris du valet de chambre du comte qu'on faisait en secret

les préparatifs du voyage, afin de surprendre Valérie plus

agréablement. Ernest, j'ai parlé souvent avec enthousiasme au

comte de cette belle partie de l'Italie, du désir que j'avais

de la voir; eh bien, s'il me proposait d'être de ce voyage, je

refuserais, je refuserais, j'y suis décidé. Est-ce à moi à

abuser de son inépuisable bonté? Si, par un miracle, je n'ai

pas encore été le plus méprisable des hommes; si mon secret

est encore dans mon sein; si l'extrême innocence de Valérie

m'a mieux servi que ma fragile vertu, l'exposerai-je, ce

funeste secret, au danger d'un nouveau voyage, à cette

présence continuelle, à cette dangereuse familiarité? Non,

non, Ernest, je refuserai; et si je pouvais ne pas le faire,

après avoir si clairement senti mon devoir, il faudrait ne

plus m'aimer. O ma mère! du haut de votre céleste séjour,

jetez un regard sur votre fils! il est bien faible, il s'est

jeté dans bien des douleurs; mais il aime encore cette vertu,

cette austère et grande beauté du monde moral, que vos leçons

et votre exemple gravèrent dans son coeur.

Lettre XXIX.

Venise, le...

Toi seul, tu es assez bon, assez indulgent pour lire ce que je

t'écris, et ne pas sourire de pitié comme ceux qui se croient

sages et que je déteste.

Hier, dans la sombre rêverie qui enveloppe tous mes jours et

dans laquelle je ne pense qu'à Valérie et à l'impossibilité

d'être jamais heureux, je suivais le tumulte de la place

Saint-Marc; le jour baissait. Le vaste canal de la Judeïca

était encore rougi des derniers rayons du soir, et les vagues

murmuraient doucement; je les regardais fixément, arrêté sur

le quai, quand tout à coup le bruit d'une robe de soie vint me

tirer de ma rêverie. Elle avait passé si près de moi, que mon

attention avait été éveillée. Je levai les yeux, et mon coeur

battit avec violence; la femme qui avait passé près de moi,

dont je ne pouvais voir les traits, mais dont je voyais encore

la taille, les cheveux, je crus... je crus que c'était elle;

le trouble qu'elle m'inspire toujours me retint à ma place; je

n'osais la suivre, éclaircir mes doutes. Elle avait encore

l'habillement du matin; le zendale, le mystérieux zendale, qui

tantôt voile et tantôt cache toute la figure, la grande jupe

de satin noir, le corset de satin lilas, le même que Valérie

porte toujours, et que je lui avais encore vu la veille; un

voile noir enveloppait sa tête et laissait échapper une boucle

de cheveux cendrés, de ces cheveux qui ne peuvent être qu'à

Valérie. Est-ce la comtesse? me disais-je. Mais seule, sans

aucun de ses gens, traversant ce quai, à cette heure, c'est

impossible; et si, comme elle le fait souvent, elle allait

chercher l'indigence, Marie, sa chère Marie serait avec elle.

Tout en observant cette femme, je la suivais machinalement.

Enfin elle s'est arrêtée devant une maison de bien peu

d'apparence. Elle a frappé un grand coup de marteau; le jour

était entièrement tombé. -- Qui est là? cria une voix cassée.

Ah! c'est toi, Bianca? -- En même temps la porte s'ouvrit, et

je vis disparaître cette femme. Je restai anéanti de surprise

à cette place, où me retenaient encore l'étonnement, la

curiosité et un charme secret. Il faut que je revoie cette

femme, me disais-je... Quelle étonnante ressemblance! Il

existe donc encore un être qui a le pouvoir de faire battre

mon coeur! Mille idées confuses s'associaient à celle-là: si je

voyais partir Valérie de Venise, si je m'éloignais d'elle,

comme une loi sévère me l'ordonne, alors il me resterait

quelque chose qui rendrait mes souvenirs plus vivants, un être

qui aurait le pouvoir de me retracer l'image de Valérie. Ah!

sans doute jamais je ne pourrais un seul instant lui être

infidèle. Mais, comme on voudrait arrêter l'ombre d'un objet

aimé, quand on ne peut l'arrêter lui-même, ainsi cette femme

me la rappellera. La nuit était venue, elle était sombre; je

m'étais assis sous les fenêtres du rez-de-chaussée; je pensais

à Valérie, quand j'entendis ouvrir une des jalousies; je levai

la tête, et je vis de la lumière; une femme s'avança, s'assit

sur la fenêtre; je me doutais que c'était Bianca, et toute ma

curiosité était revenue. Je sentis, après quelques minutes,

quelque chose tomber à mes pieds; c'était des écorces d'orange

que Bianca venait de jeter. Le croirais-tu, Ernest? l'écorce

d'une orange, le parfum d'un fruit dont l'Italie entière est

couverte, que je vois, que je sens tous les jours, me fit

tressaillir, remplit d'une volupté inexprimable tous mes sens.

Il y avait quinze jours qu'assis auprès de Valérie, sur le

balcon qui donne sur le grand canal, elle me parla de son

voyage à Naples et du projet du comte de m'emmener avec lui;

je sentis mes joues brûlantes et mon coeur battre et défaillir

tour à tour; tantôt de ravissantes espérances me

transportaient aux bords de ce rivage enchanté; Valérie était

à mes côtés, et les félicités du ciel m'environnaient; mais

bientôt je soupirais, n'osant me livrer à ces images de

bonheur, forcé à plier sous la terrible loi que me prescrivait

le devoir, décidé à refuser ce voyage, et n'ayant pas la force

de prononcer mon propre arrêt. Valérie avait engagé les autres

à aller souper, se plaignant d'un léger mal de tête, et ne

voulant manger que quelques oranges qu'elle me pria de lui

apporter, nous étions restés seuls; j'étais assis à ses pieds

sur un des carreaux de son ottomane; je me livrais à la

volupté d'entendre sa voix me dépeindre tous les plaisirs

qu'elle se promettait de ce voyage; mon imagination suivait

vaguement ses pas; et l'instant où je la voyais s'éloigner de

moi jetait un voile mélancolique sur toutes ces images. --

Bientôt, dit-elle, nous verrons Pausilippe, et ce beau ciel

que vous aimez tant. -- Impatientée de ce que je ne partageais

pas assez vivement ce qui l'enchantait, elle me jeta quelques

écorces d'oranges. J'en vis une que ses lèvres avaient

touchée, je l'approchai des miennes; un frisson délicieux me

fit tressaillir; je recueillis ces écorces; je respirai leur

parfum; il me semblait que l'avenir venait se mêler à mes

présentes délices; la douce familiarité de Valérie, sa bonté,

l'idée de ne la quitter que pour peu de temps, tout fit de ce

moment un moment ravissant. Je me disais qu'au sein des

privations, condamné à un éternel silence, j'étais encore

heureux, puisque je pouvais sentir cet amour, dont les

moindres faveurs surpassaient toutes les voluptés des autres

sentiments.

Voilà, mon ami, voilà le souvenir qui ce soir revint avec tant

de charme; et, quand, assis sous le même ciel qui nous avait

couverts, Valérie et moi, environné d'obscurité et de l'air

tiède et suave de l'Italie, le coeur toujours plein d'elle, je

sentis ce même parfum, dis-moi, mon Ernest, quand tout se

réunissait pour favoriser mon illusion et me rappeler ce

moment magique, mon délire était-il donc si étonnant?

Lettre XXX.

Venise, le...

Elle est partie, je te l'ai déjà dit; je te le répète, parce

que cette pensée est toujours là pour appesantir mon

existence. Il me semble que je traîne après moi des siècles

dans ces espaces qu'on nomme des jours. Je ne souffre que de

cet ennui, qui est un mal affreux, de cet ennui insurmontable,

qui place dans une vaste uniformité tous les instants comme

tous les objets. Rien ne m'émeut, pas même son idée. Je me

dis: Elle n'est plus là; mais à peine ai-je la force de la

regretter; je me sens mort au dedans de moi, quoique je marche

et que je respire encore. Quelle est donc cette terrible

maladie, cette langueur qui me fait croire que je ne suis plus

susceptible de passion, ni même d'un intérêt vif, qui me

ferait envier les hommes les plus médiocres, seulement parce

qu'ils ont l'air d'attacher du prix aux choses qui n'en ont

point? Quand la nature, et sa grandeur, et son silence me

parlaient, était-elle autre qu'elle n'est aujourd'hui? Où

sont-elles, les voix de la montagne, des torrents, des forêts?

Sont-elles éteintes? ou bien l'homme porte-t-il en lui, avec

la faculté de mesurer la grandeur, le pouvoir de rêver aussi

d'ineffables harmonies? Ah! sans doute il est un langage

vivant au dedans de nous-mêmes, qui nous fait entendre tous

ces secrets langages. Les ondes deviennent pittoresques en

réfléchissant de beaux paysages; mais, pour les réfléchir, il

faut qu'elles soient pures.

Il semble qu'un ouragan ait passé au dedans de moi et y ait

tout dévasté; et cet amour, qui crée des enchantements, n'a

laissé après lui, pour moi, qu'un désert.

Je sens que je m'abandonne moi-même. Quand je la voyais,

j'étais souvent malheureux. Forcé de lui cacher mon amour,

comme on cache un délit, je voyais un autre en être aimé,

suffire à son bonheur, et cet autre était un bienfaiteur, un

père, que je craignais d'outrager; et je sentais en moi un

autre empire, une force de passion qui me rejetait dans un

coupable vertige. Ainsi, forcé de les aimer tous deux, ne

pouvant échapper à aucun de ces deux ascendants, ma vie était

une lutte continuelle; mais, au milieu des vagues, je

m'efforçais encore d'atteindre l'un ou l'autre rivage. L'un,

escarpé et sévère, m'effrayait; mais je voyais la vertu me

tendre la main, et il y avait quelque chose en moi qui, dès

mes plus jeunes années, m'animait pour elle. L'autre rivage

était comme une de ces belles îles jetées sur des mers

lointaines, dont les parfums viennent enivrer le voyageur,

avant même qu'il les aperçoive. Je fermais les yeux, je

perdais la respiration, et la volupté m'entraînait comme un

faible enfant; mais dans ces courts instants, au moins,

j'avais le bonheur de l'ivresse, qui ne compte pas avec la

raison. Sans doute, je me réveillais, et c'était pour

souffrir; mais, dans ces jours de danger et souvent de

douleurs, j'étais soutenu par une activité, par une fièvre de

passion, par des moments d'orgueil, par des moments plus beaux

de défiance, et que la vertu réclamait: mon existence se

composait de grandes émotions et le souffle de Valérie,

quelque chose qui arrivât, m'environnait, et m'empêchait de

m'éteindre comme à présent.

Lettre XXXI.

Venise, le...

Il y a bien longtemps, mon ami, que je ne t'ai écrit; mais

qu'avais-je à te dire? Parle-t-on d'un rivage abandonné, où

tout attriste, d'où les eaux vives se sont retirées, et sur

lequel a passé le vent de la destruction, qui a tout desséché?

Mais, actuellement que l'espérance d'être moins malheureux est

venue derechef visiter mon âme, je pense à toi, toi, dont

l'amitié jeta de si beaux rayons dans ma vie; toi, que

j'aimais dans cet âge qui prépare aux longues affections, dans

l'enfance, où le coeur n'a été rétréci par rien.

Ernest, je suis moins malheureux: que dis-je? je ne le suis

plus. Je vis, je respire librement; je pense, je sens, j'agis

pour elle: et si tu savais ce qui a produit cet énorme

changement! Une pensée d'elle est venue me toucher, à cent

lieues de distance. Il m'a semblé qu'elle reprenait des rênes

abandonnées, qu'elle se chargeait de ma conduite, et j'ai

soulevé ma tête, un sang plus chaud a circulé dans mes veines,

une douce fierté a relevé mon regard abaissé vers la terre.

Valérie · 第 5 / 14 段