s'y précipita. La toile étant tombée, on vit reparaître le
clair de lune. Valérie resta avec son mari; tous deux
parlèrent avec tendresse du souvenir que cette fête leur
retraçait. Le comte me dit les choses du monde les plus
aimables; sa femme, en me tendant la main, s'écria: -- Bon
Gustave! jamais je n'oublierai cette charmante soirée ni la
salle des souvenirs. -- Elle rentra ensuite avec le comte dans
le bal. Je sortis pour respirer le grand air et m'abandonner
pendant quelques instants à mes rêveries. En rentrant, je
cherchais des yeux la comtesse au milieu de la foule, et, ne
la trouvant pas, je me doutais qu'elle avait cherché la
solitude dans la salle des souvenirs. Je la trouvai
effectivement dans l'embrasure d'une fenêtre: je m'approchai
avec timidité; elle me dit de m'asseoir à côté d'elle. Je vis
qu'elle avait pleuré; elle avait encore les larmes aux yeux,
et je crus qu'elle s'était rappelé la petite discussion du
matin. Je savais combien les impressions qu'elle recevait
étaient profondes, et je lui dis: -- Quoi! madame, vous avez de
la tristesse, aujourd'hui que nous désirons surtout vous voir
contente? -- Non, me dit-elle, les larmes que j'ai versées ne
sont point amères: je me suis retracé cet âge que vous avez su
me rappeler si délicieusement; j'ai pensé à ma mère, à mes
soeurs, à ce jour heureux qui commença l'attachement du comte
pour moi; je me suis attendrie sur cette époque si chère; mais
j'aime aussi l'Italie, je l'aime beaucoup, dit-elle. -- Je
tenais toujours sa main, et mes yeux étaient fixément attachés
sur cette main qui, deux ans auparavant, était libre; je
touchais cet anneau qui me séparait d'elle à jamais, et qui
faisait battre mon coeur de terreur et d'effroi; mes yeux s'y
fixaient avec stupeur. -- Quoi! me disais-je, j'aurais pu
prétendre aussi à elle! Je vivais dans le même pays, dans la
même province; mon nom, mon âge, ma fortune, tout me
rapprochait d'elle; qu'est-ce qui m'a empêché de deviner cet
immense bonheur? -- Mon coeur se serrait, et quelques larmes,
douloureuses comme mes pensées, tombaient sur sa main. --
Qu'avez-vous, Gustave? dites-moi ce qui vous tourmente. -- Elle
voulait retirer sa main; mais sa voix était si touchante,
j'osai la retenir. Je voulais lui dire... que sais-je? Mais je
sentis cet anneau, mon supplice et mon juge: je sentis ma
langue se glacer. Je quittai la main de Valérie, et je
soupirais profondément. -- Pourquoi, me dit-elle, pourquoi
toujours cette tristesse? Je suis sûre que vous pensez à cette
femme. Je sens bien que son image est venue vous troubler
aujourd'hui plus que jamais; toute cette soirée vous a ramené
en Suède. -- Oui, dis-je en respirant péniblement. -- Elle a
donc bien des charmes, me dit-elle, puisque rien ne peut vous
distraire d'elle? -- Ah! elle a tout, tout ce qui fait les
fortes passions: la grâce, la timidité, la décence, avec une
de ces âmes passionnées pour le bien qui aiment parce qu'elles
vivent, et qui ne vivent que pour la vertu; enfin, par le plus
charmant des contrastes, elle a tout ce qui annonce la
faiblesse et la dépendance, tout ce qui réclame l'appui; son
corps délicat est une fleur que le plus léger souffle fait
incliner, et son âme forte et courageuse braverait la mort
pour la vertu et pour l'amour. -- Je prononçai ce dernier mot
en tremblant, épuisé par la chaleur avec laquelle j'avais
parlé, ne sachant moi-même jusqu'où m'avait conduit mon
enthousiasme. Je tremblais qu'elle ne m'eût deviné, et
j'appuyais ma tête contre un des carreaux de la fenêtre,
attendant avec anxiété le premier son de sa voix. -- Sait-elle
que vous l'aimez? me dit Valérie avec une ingénuité qu'elle
n'aurait pu feindre. -- Oh! non, non, m'écriai-je, j'espère
bien que non; elle ne me le pardonnerait pas. -- Ne le lui
dites jamais, dit-elle; il doit être affreux de faire naître
une passion qui rend si malheureux. Si jamais je pouvais en
inspirer une semblable, je serais inconsolable; mais je ne le
crains pas, et cela me console de ne pas être belle. -- Je
m'étais remis de mon trouble. -- Croyez-vous, madame, que ce
soit la beauté seule qui soit si dangereuse? Regardez milady
Erwin, la marquise de Ponti: je ne crois pas qu'un statuaire
puisse imaginer de plus beaux modèles; cependant on vous
disait encore hier que jamais elles n'avaient excité un
sentiment vif ou durable. Non, poursuivis-je, la beauté n'est
vraiment irrésistible qu'en nous expliquant quelque chose de
moins passager qu'elle, qu'en nous faisant rêver à ce qui fait
le charme de la vie au delà du moment fugitif où nous sommes
séduits par elle; il faut que l'âme la retrouve quand les sens
l'ont assez aperçue. L'âme ne se lasse jamais: plus elle
admire, et plus elle s'exalte; et c'est quand on sait
l'émouvoir fortement, qu'il ne faut que de la grâce pour créer
la plus forte passion. Un regard, quelques sons d'une voix
susceptible d'inflexions séduisantes contiennent alors tout ce
qui fait délirer. La grâce surtout, cette magie par
excellence, renouvelle tous les enchantements. Qui plus que
vous, dis-je, entraîné par le charme de son regard, de son
maintien, a cette grâce? O Valérie (je pris sa main)! Valérie!
dis-je avec un accent passionné. -- Son extrême innocence
pouvait seule lui cacher ce que j'éprouvais. Cependant je
tremblais de lui avoir déplu, et, comme on jouait dans cet
instant une valse très-animée, je la priai, avec la vivacité
qu'inspirait la musique, de danser avec moi, et, sans lui
laisser le temps de réfléchir, je l'entraînai. Je dansais avec
une espèce de délire, oubliant le monde entier, sentant avec
ivresse Valérie presque dans mes bras, et détestant pourtant
ma frénésie. J'avais absolument perdu la tête, et la voix
seule de ce que j'aimais pouvait me rappeler à moi. Elle
souffrait de la rapidité de la valse et me le reprochait. Je
la posai sur un fauteuil; je la conjurai de me pardonner. Elle
était pâle; je tremblais d'effroi: j'avais l'air si égaré, que
Valérie en fut frappée. Elle me dit avec bonté: -- Cela va
mieux, mais une autre fois vous serez plus prudent: vous
m'avez bien effrayée; vous ne m'écoutiez pas du tout. O
Gustave! me dit-elle, avec un accent très-significatif, que
vous êtes changé! -- Je ne répondis rien. -- Promettez-moi,
dit-elle encore, de chercher à recouvrer votre raison:
promettez-le-moi, dit-elle d'une voix attendrie, aujourd'hui, dans ce
jour où vous m'avez montré tant d'intérêt. -- Elle se leva,
voyant qu'on se rapprochait de nous: je lui tendis la main,
comme pour l'aider à marcher, et, en serrant avec respect et
attendrissement cette main, je lui dis: -- Je serai digne de
votre intérêt, ou je mourrai. -- Je m'enfonçai dans les
jardins, où je marchai longtemps en proie à mille tourments
que me créaient les remords dont j'étais déchiré.
Lettre XXI.
Venise, le...
Je ne t'ai point encore parlé de cette singulière ville, qui
s'élève au sein de la mer et commande aux vagues de venir se
briser contre ses digues, d'obéir à ses lois, de lui apporter
les richesses de l'Europe et de l'Asie, de la servir en lui
amenant chaque jour les productions dont elle a besoin et sans
lesquelles elle périrait au milieu de son faste et de son
superbe orgueil. La place qu'occupe cette cité, d'abord
couverte de pauvres pêcheurs, voyait leurs nacelles raser
timidement ces eaux où voguent maintenant les galères du
sénat. Peu à peu le commerce s'empara de ce passage qui liait
si facilement l'Orient à l'Europe, et Venise devint la chaîne
qui unit les moeurs d'une autre partie du monde à celles de
l'Italie. De là ces couleurs si variées, ce mélange de cultes,
de costumes, de langages, qui donnent une physionomie si
particulière à cette ville et fondent les teintes locales avec
le singulier assemblage de vingt peuples différents. Peu à peu
aussi s'éleva ce gouvernement sage et doux pour la classe
obscure et paisible de la république, implacable et cruel pour
le noble qui aurait voulu le braver ou le compromettre,
semblable à ce Tarquin dont le fer frappait chacune de ces
fleurs qui osait s'élever au-dessus de leurs compagnes. Il
fallait, à Venise, que chaque tête altière pliât ou tombât, si
elle ne se courbait pas sous le fer d'un gouvernement appuyé
sur dix siècles de puissance et enveloppé du lugubre appareil
de l'inquisition et des supplices.
Aussi rien n'effraye l'imagination comme ce tribunal; tout
vous épouvante: ces gouffres sans cesse ouverts aux
dénonciations; ces prisons affreuses où, courbé sous des
voûtes de plomb que le soleil embrase, le coupable expire
lentement; le silence habitant ces vastes corridors où l'on
craint jusqu'à l'écho, qui redirait un accent imprudent. Et
cependant, autour de cette enceinte, qu'habite l'épouvante et
que frappe si souvent le deuil, le peuple, comme un essaim
d'abeilles, bourdonne le jour et s'endort sur les marches de
ces palais où vivent ses souverains, et, à l'ombre du
despotisme, jouit d'une grande liberté et même d'une coupable
indulgence pour ses crimes. Heureux de paresse et
d'insouciance, le Vénitien vit de son soleil et de ses
coquillages, se baigne dans ses canaux, suit ses processions,
chante ses amours sous un ciel calme et propice, et regarde
son carnaval comme une des merveilles du monde.
Les arts ont embelli la magnificence des monuments; le génie
du Titien, de Paul Véronèse et du Tintoret ont illustré
Venise: le Palladio a donné une immortelle splendeur aux
palais des Cornaro, des Pisani, et le goût et l'imagination
ont revêtu de beautés ce qui serait mort sans eux.
Venise est le séjour de la mollesse et de l'oisiveté. On est
couché dans des gondoles qui glissent sur les vagues
enchaînées; on est couché dans ces loges où arrivent les sons
enchanteurs des plus belles voix de l'Italie. On dort une
partie de la journée; on est, la nuit, ou à l'Opéra ou dans ce
qu'on appelle ici des _casins_. La place de Saint-Marc est la
capitale de Venise, le salon de la bonne compagnie, la nuit,
et le lieu du rassemblement du peuple, le jour. Là, des
spectacles se succèdent; les cafés s'ouvrent et se referment
sans cesse; les boutiques étalent leur luxe; l'Arménien fume
silencieusement son cigare; tandis que, voilée et d'un pas
léger, la femme du noble Vénitien, cachant à moitié sa beauté
et la montrant cependant avec art, traverse cette place, qui
lui sert de promenade le matin, et le soir la voit,
resplendissante de diamants, parcourir les cafés, visiter les
théâtres et se réfugier ensuite dans son casin pour y attendre
le soleil. Ajoute à tout cela, Ernest, le tumulte du quai qui
avoisine Saint-Marc, ces groupes de Dalmates et d'Esclavons,
ces barques qui jettent sur la rive tous les fruits des îles,
ces édifices où domine la majesté, ces colonnes où vivent ces
chevaux, fiers de leur audace et de leur antique beauté. Vois
le ciel de l'Italie fondre ses teintes douces avec le noir
antique des monuments; entends le son des cloches se mêler aux
chants des barcarolles; regarde tout ce monde: en un clin
d'oeil, tous les genoux sont ployés, toutes les têtes se
baissent religieusement; c'est une procession qui passe.
Observe ce lointain magique; ce sont les Alpes du Tyrol qui
forment ce rideau que dore le soleil. Quelle superbe ceinture
embrasse mollement Venise! C'est l'Adriatique; mais ses vagues
resserrées n'en sont pas moins filles de la mer, et, si elles
se jouent autour de ces belles îles, d'où se détachent de
sombres cyprès, elles grondent aussi, elles se courroucent et
menacent de submerger ces délicieuses retraites.
Je me promène souvent, Ernest, sur ces quais; je me perds dans
la foule de ce peuple; je m'élance au-delà de cette mer; mais
je ne me fuis pas moi-même. Je voulais cependant ne pas te
parler de moi aujourd'hui. Je cherche à m'étourdir, et je te
peins tout ce qui m'environne pour ne pas te parler d'une
passion que je ne puis dompter.
Adieu, Ernest; je sens que je te parlerais de Valérie.
Lettre XXII.
Venise, le...
Non, Ernest, non, jamais je ne m'habituerai au monde; le peu
que j'en ai vu ici m'inspire déjà le même éloignement, le même
dégoût qui me poursuit toujours dès que je suis obligé de
vivre dans la grande société. Tu as beau vouloir que je
cherche par ce moyen à oublier Valérie ou à m'en occuper plus
faiblement; y parviendrai-je jamais? et faut-il encore altérer
mon caractère, l'aigrir? dois-je tâcher de recouvrer la
tranquillité aux dépens des principes les plus consolants? Tu
le sais, mon ami, j'ai besoin d'aimer les hommes; je les crois
en général estimables, et, si cela n'était pas, la société
depuis longtemps ne serait-elle pas détruite? L'ordre subsiste
dans l'univers; la vertu est donc la plus forte. Mais le grand
monde, cette classe que l'ambition, les grandeurs et la
richesse séparent tant du reste de l'humanité, le grand monde
me paraît une arène hérissée de lances, où, à chaque pas, on
craint d'être blessé; la défiance, l'égoïsme et l'amour-propre,
ces ennemis nés de tout ce qui est grand et beau,
veillent sans cesse à l'entrée de cette arène et y donnent des
lois qui étouffent ces mouvements généreux et aimables par
lesquels l'âme s'élève, devient meilleure et par conséquent
plus heureuse. J'ai souvent réfléchi aux causes qui font que
tous ceux qui vivent dans le grand monde finissent par se
détester les uns les autres et meurent presque toujours en
calomniant la vie. Il existe peu de méchants, ceux qui ne sont
pas retenus par la conscience le sont par la société;
l'honneur, cette fière et délicate production de la vertu,
l'honneur garde les avenues du coeur et repousse les actions
viles et basses, comme l'instinct naturel repousse les actions
atroces. Chacun de ces hommes séparément n'a-t-il pas presque
toujours quelques qualités, quelques vertus? Qu'est-ce qui
produit donc cette foule de vices qui nous blessent sans
cesse? C'est que l'indifférence pour le bien est la plus
dangereuse des immoralités; les grandes fautes seules
épouvantent, parce qu'elles effraient la conscience. Mais on
ne daigne pas seulement s'occuper des torts qui reviennent
sans cesse, qui attaquent sans cesse le repos, la
considération, le bonheur de ceux avec qui l'on vit, et qui
troublent par là journellement la société.
Nous parlions de cela hier encore, Valérie et moi, et je lui
faisais remarquer dans ces réunions brillantes, au milieu de
cette foule de gens de tous les pays qui viennent ici pour
s'amuser, je lui faisais remarquer cette teinte monotone de
froideur et d'ennui répandue sur tous les visages. Les petites
passions, lui disais-je, commencent par effacer ces traits
primitifs de candeur et de bonté que nous aimons à voir dans
les enfants: la vanité soumet tout à une convenance générale;
il faut que tout prenne ses couleurs; la crainte du ridicule
ôte à la voix ses plus aimables inflexions, inspecte jusqu'au
regard, préside au langage et soumet toutes les impressions de
l'âme à son despotisme. O! Valérie! lui disais-je, si vous
êtes si aimable, c'est que vous avez été élevée loin de ce
monde qui dénature tout; si vous êtes heureuse, c'est que vous
avez cherché le bonheur là où le ciel a permis qu'il puisse
être trouvé. C'est en vain qu'on le cherche ailleurs que dans
la piété, dans la touchante bonté, dans les affections vives
et pures, enfin dans tout ce que le grand monde appelle
exaltation ou folie, et qui vous offre sans cesse les plus
heureuses émotions.
Ernest, je sentais que si je l'aimais ainsi, c'était parce
qu'elle était restée près de la nature; j'entendais sa voix,
qui ne déguise jamais rien; je voyais ses yeux, qui
s'attendrissent sur le malheur, et qui ne connaissent que les
plus célestes expressions; je l'ai quittée brusquement,
Ernest, je l'ai quittée, j'ai craint de me trahir.
Lettre XXIII.
Venise, le...
J'apprends que toutes mes lettres écrites depuis deux mois
sont à Hambourg, chez M Martin, banquier. Le courrier expédié
par le comte avait eu l'ordre de remettre ses dépêches à notre
consul, à Hambourg, et de se rendre lui-même à Berlin.
Malheureusement il a oublié de remettre le paquet de lettres à
ton adresse.
Mais qu'aurais-tu appris? Je suis toujours le même,
quelquefois repentant et toujours le plus faible des hommes.
Mon fatal secret est toujours caché à Valérie; mais ma
situation envers le comte est vraiment bien douloureuse. Je
l'ai vu quelquefois au moment de m'interroger; il me disait
qu'il me trouvait triste, que jamais je n'aurais de meilleur
ami: n'était-ce pas me dire qu'il comptait sur ma confiance?
Et, moi, je le fuyais, j'évitais ses regards; je lui
paraissais défiant, ingrat peut-être! Ernest, combien cette
idée me tourmente! Je ne puis t'en dire davantage, le comte
m'attend.
Lettre XXIV.
Venise, le...
Je ne sais comment je vis, comment je puis vivre avec les
violentes émotions que j'éprouve sans cesse. Etait-ce à moi
d'aimer? Quelle âme ai-je donc reçue! Celles qui sont le plus
sensibles, celle du comte même, qu'elle est loin de souffrir
comme la mienne! et cependant il l'aime bien cette même femme
qui consume ma raison, mon bonheur et ma vie, et qui, sans se
douter de son empire, me verra peut-être mourir sans deviner
la cause de mon funeste sort. Cruelle pensée! Ah! pardonne,
Valérie, ce n'est pas de toi que je me plains, c'est moi que
je déteste. La faiblesse seule peut être aussi malheureuse:
toujours dépendante, elle a des tourments qui n'osent aborder
qu'elle; je traîne à ma suite mille inquiétudes inconnues aux
autres.
Mais j'oublie que tu ne sais encore rien, non, tu ne conçois
pas ce que j'ai souffert, Ernest; j'ai si peu de raison, si
peu d'empire sur moi-même! Ecoute donc, mon ami, s'il m'est
possible toutefois de mettre un peu d'ordre dans mon récit:
quoique Valérie ne soit qu'au septième mois de sa grossesse,
on a craint qu'elle n'accouchât avant-hier. Son extrême
jeunesse la rend si délicate, qu'on a toujours présumé qu'elle
n'attendrait pas le terme prescrit par la nature. Nous avions
dîné plus tard qu'à l'ordinaire, parce que Valérie ne s'était
pas trouvée bien; vers la fin du repas, je l'ai vue pâlir et
rougir successivement; elle m'a regardé, et m'a fait signe de
me taire; mais, après quelques minutes, elle a été obligée de
se lever: nous l'avons suivie dans le salon, où elle s'est
couchée sur une ottomane; le comte, inquiet, a voulu sur-le-champ
faire chercher un médecin. Valérie ayant passé dans sa
chambre, je n'ai point osé l'y accompagner; mais je suis entré
dans une petite bibliothèque attenante, où je pouvais rester
sans être vu. Là, j'entendais Valérie se plaindre en cherchant
à étouffer ses plaintes; je ne sais plus ce que j'ai senti,
car heureusement les douleurs ont un trouble qui empêche de
les retrouver dans tous leurs détails, tandis que le bonheur a
des repos où l'âme jouit d'elle-même, note pour ainsi dire ses
sensations, et les met en réserve pour l'avenir.
Il ne m'est resté que des idées confuses et douloureuses de
ces cruels moments. Quand Valérie paraissait souffrir
beaucoup, tout mon sang se portait à la tête, et j'en sentais
battre les artères avec violence. J'étais debout, appuyé
contre une porte de communication qui donnait dans la chambre
de la comtesse; je l'entendais quelquefois parler
tranquillement, et alors le calme revenait dans mon âme. Mais
que devins-je, quand je l'entendis dire qu'elle avait perdu
une soeur en couche de son premier enfant! Je frissonnai de
terreur, le sang paraissait s'arrêter dans mes veines, et je
fus obligé de me traîner le long des panneaux pour m'asseoir
sur une chaise.
La comtesse appela Marie et lui dit de me chercher; je sortis
de la bibliothèque, j'allai à sa rencontre, et je la suivis
chez Valérie. -- Je vous envoie chercher, Gustave, me dit-elle,
en prenant un air presque gai; mais les traces de la
souffrance qui étaient encore sur son visage ne m'échappèrent
pas: j'ai voulu vous voir un moment, et vous dire que cela ne
sera rien; mes douleurs se passent. J'ai pensé que vous seriez
bien aise d'être rassuré; je sais l'intérêt que vous prenez à
vos amis. -- Avec quelle bonté elle me dit cela! Mes yeux lui
exprimèrent combien j'étais touché qu'elle m'eût deviné. --
Vous devriez faire de la musique, Gustave, me dit-elle, mais
pas au salon, je ne vous entendrais pas; ici à côté vous
trouverez le petit piano, cela me distraira. -- Savait-elle,
Ernest, qu'il fallait me distraire moi-même et me
tranquilliser? Je trouvai le piano ouvert; il y avait une
romance qu'elle avait copiée elle-même; ce fut celle-là que je
pris, elle m'était inconnue, je me mis à la chanter; je te
noterai le dernier couplet pour que tu voies comment, par une
inconcevable combinaison, cette romance me replongea dans mes
tourments et dans la plus horrible anxiété; elle commence
ainsi:
J'aimais une jeune bergère.
L'air et les paroles sont, je crois, de Rousseau; il n'y avait
peut-être que moi qui ne connusse pas cette romance. Il me
semblait que Valérie recommençait à se plaindre; je continuai
pourtant. J'arrivai au dernier couplet:
Après neuf mois de mariage,
Instants trop courts!
Elle allait me donner un gage
De nos amours,
Quand la parque, qui tout ravage,
Trancha ses jours.