T'écrire, te dire tout, c'est revivre dans chaque instant de

la nouvelle existence qu'elle m'a créée. Garde bien mes

lettres, Ernest, je t'en conjure; un jour peut-être, au bord

de nos solitaires étangs ou sur nos froids rochers, nous les

relirons, si toutefois ton ami se sauve du naufrage qui le

menace, si l'amour ne le consume, comme le soleil dévore ici

la plante qui brilla un matin. Hier encore une chose assez

simple en elle-même me montra sa confiance. Tout fortifie sa

naissante amitié, tout alimente ma dévorante passion: elle met

entre nous deux son innocence, et l'univers reste pour elle

comme il est, tandis que tout est changé pour moi.

Depuis longtemps l'ambassadeur d'Espagne lui avait promis un

bal; cette réunion devait être des plus brillantes, par la

quantité d'étrangers qui sont à Venise, car les nobles

vénitiens ne peuvent fréquenter les maisons des ambassadeurs.

Valérie s'en faisait une fête. A huit heures du soir, j'entrai

chez elle pour lui remettre une lettre; je la trouvai occupée

de sa toilette. Sa coiffure était charmante; sa robe simple,

élégante, lui allait à ravir. -- Dites-moi sans compliment

comment vous me trouvez, me demanda Valérie: je sais que je ne

suis pas jolie, je voudrais seulement ne pas être trop mal; il

y aura tant de femmes agréables! -- Ah! ne craignez rien, lui

dis-je, vous serez toujours la seule dont on n'osera compter

les charmes, et qui ferez toujours sentir en vous une

puissance supérieure au charme même. -- Je ne sais pas, dit-elle

en riant, pourquoi vous voulez faire de moi une personne

redoutable, tandis que je me borne à ne pas vouloir faire

peur. Oui, continua-t-elle, je suis d'une pâleur qui m'effraye

moi-même, moi qui me vois tous les jours, et je veux

absolument mettre du rouge. Il faut que vous me rendiez un

service, Linar. Mon mari, par une idée singulière, ne veut pas

que je mette du rouge; je n'en ai point; mais ce soir, au bal,

paraître avec un air de souffrance au milieu d'une fête, je ne

le puis pas; je suis décidée à en mettre une teinte légère. Je

partirai la première, je danserai; il ne verra rien. Faites-moi

le plaisir d'aller chez la marquise de Rici, sa campagne

est à deux pas d'ici; vous lui demanderez du rouge. Mon cher

Linar, dépêchez-vous, vous me ferez un grand plaisir; passez

par le jardin, afin qu'on ne vous voie pas sortir. -- En disant

ces mots, elle me poussa légèrement par la porte. Je courus

chez la marquise; je revins au bout de quelques minutes:

Valérie m'attendait avec l'impatience d'un enfant, une légère

émotion colorait son teint; elle s'approcha du miroir, mit un

peu de rouge; puis elle s'arrêta pour réfléchir: il me

semblait que j'entendais ce qu'elle se disait. Ensuite elle me

regarda: -- C'est ridicule, dit-elle, je tremble comme si je

faisais une mauvaise action... c'est que j'ai promis...

cependant le mal n'est pas bien grand. Oh! combien il doit

être affreux de faire quelque chose de vraiment répréhensible!

-- En disant cela, elle s'approcha de moi: -- Vous pâlissez, me

dit-elle, -- Elle prit ma main: -- Qu'avez-vous, Linar? Vous

êtes très-pâle. -- Effectivement, je me sentais défaillir; ces

mots: -- Combien il est affreux de faire quelque chose de

vraiment répréhensible! -- étaient entrés dans ma conscience

comme un coup de poignard. Cette crainte de Valérie pour une

faute aussi légère me fit faire un retour affreux sur ma

passion criminelle et mon ingratitude envers le comte. Valérie

avait pris de l'eau de Cologne; elle voulait m'en faire

respirer. Je remarquai que d'une main elle tenait le flacon,

tandis que de l'autre elle ôtait son rouge, en passant ses

jolis doigts sur ses joues. Nous sortîmes un instant après, et

elle monta en voiture. J'allai rêver au bord de la Brenta; la

nuit me surprit, elle était calme et sombre; je suivais le

rivage, désert à cette heure-là, et je n'entendais dans

l'éloignement que le chant de quelques mariniers qui s'en

allaient vers Fusine pour regagner les lagunes. Quelques vers

luisants étincelaient sur les haies de buis comme des

diamants. Je me trouvai insensiblement auprès de la superbe

Villa-Pisani, louée par l'ambassadeur d'Espagne, et j'entendis

la musique du bal. Je m'approchai; on dansait dans un pavillon

dont les grandes portes vitrées donnaient sur le jardin.

Plusieurs personnes regardaient, placées en dehors près de ces

portes. Je gagnai une fenêtre, et je montai sur un grand vase

de fleurs. Je me trouvai au niveau de la salle. L'obscurité de

la nuit et l'éclat des bougies me permettaient de chercher

Valérie sans être remarqué. Je la reconnus bientôt; elle

parlait à un Anglais qui venait souvent chez le comte. Elle

avait l'air abattu; elle tourna ses yeux du côté de la

fenêtre, et mon coeur battit: je me retirai, comme si elle

avait pu me voir. Un instant après, je la vis environnée de

plusieurs personnes qui lui demandaient quelque chose; elle

paraissait refuser et mêlait à son refus son charmant sourire,

comme pour se le faire pardonner. Elle montrait avec la main

autour d'elle, et je me disais: -- Elle se défend de danser la

danse du châle; elle dit qu'il y a trop de monde; bien,

Valérie, bien! Ah! ne leur montrez pas cette charmante danse;

qu'elle ne soit que pour ceux qui n'y verront que votre âme,

ou plutôt qu'elle ne soit jamais vue que par moi, qu'elle

entraîne à vos pieds avec cette volupté qui exalte l'amour et

intimide les sens.

On continuait à presser Valérie, qui se défendait toujours et

montrait sa tête, apparemment pour dire qu'elle y avait mal.

Enfin, la foule s'écoula; on alla souper: Valérie resta; il

n'y eut plus qu'une vingtaine de personnes dans la salle.

Alors je vis le comte, avec une femme couverte de diamants et

de rouge, s'avancer vers Valérie; je le vis la presser, la

supplier de danser: les hommes se mirent à ses genoux, les

femmes l'entouraient; je la vis céder; moi-même, enfin,

entraîné par le mouvement général, je m'étais mêlé aux autres

pour la prier, comme si elle avait pu m'entendre, et, quand

elle céda aux instances, je sentis un mouvement de colère. On

ferma les portes pour que personne n'entrât plus dans la

salle: lord Méry prit un violon; Valérie demanda son châle

d'une mousseline bleu-foncé; elle écarta ses cheveux de dessus

son front; elle mit son châle sur sa tête; il descendit le

long de ses tempes, de ses épaules; son front se dessina à la

manière antique, ses cheveux disparurent, ses paupières se

baissèrent, son sourire habituel s'effaça peu à peu, sa tête

s'inclina, son châle tomba mollement sur ses bras croisés sur

sa poitrine, et ce vêtement bleu, cette figure douce et pure

semblaient avoir été dessinés par le Corrège pour exprimer la

tranquille résignation; et, quand ses yeux se relevèrent, que

ses lèvres essayèrent un sourire, on eût dit voir, comme

Shakspeare la peignit, la Patience souriant à la Douleur

auprès d'un monument.

Ces attitudes différentes, qui peignent tantôt des situations

terribles et tantôt des situations attendrissantes, sont un

langage éloquent puisé dans les mouvements de l'âme et des

passions. Quand elles sont représentées par des formes pures

et antiques, que des physionomies expressives en relèvent le

pouvoir, leur effet est inexprimable. Milady Hamilton, douée

de ces avantages précieux, donna la première une idée de ce

genre de danse vraiment dramatique, si l'on peut dire ainsi.

Le châle, qui est en même temps si antique, si propre à être

dessiné de tant de manières différentes, drape, voile, cache

tour à tour la figure, et se prête aux plus séduisantes

expressions. Mais c'est Valérie qu'il faut voir: c'est elle

qui, à la fois décente, timide, noble, profondément sensible,

trouble, entraîne, émeut, arrache des larmes, et fait palpiter

le coeur comme il palpite quand il est dominé par un grand

ascendant; c'est elle qui possède cette grâce charmante qui ne

peut s'apprendre, mais que la nature a révélée en secret à

quelques êtres supérieurs. Elle n'est pas le résultat des

leçons de l'art; elle a été apportée du ciel avec les vertus:

c'est elle qui était dans la pensée de l'artiste qui nous

donna la Vénus pudique et dans le pinceau de Raphaël... Elle

vit surtout avec Valérie; la décence et la pudeur sont ses

compagnes; elle trahit l'âme en cherchant à voiler les beautés

du corps.

Ceux qui n'ont vu que ce mécanisme difficile et étonnant, à la

vérité, cette grâce de convenance qui appartient plus ou moins

à un peuple ou à une nation, ceux-là, dis-je, n'ont pas l'idée

de la danse de Valérie.

Tantôt, comme Niobé, elle arrachait un cri étouffé à mon âme

déchirée par sa douleur; tantôt elle fuyait comme Galatée, et

tout mon être semblait entraîné sur ses pas légers. Non, je ne

puis te rendre tout mon égarement, lorsque, dans cette magique

danse, un moment avant qu'elle finît, elle fit le tour de la

salle en fuyant ou en volant plutôt sur le parquet, regardant

en arrière, moitié effrayée, moitié timide, comme si elle

était poursuivie par l'Amour. J'ouvris les bras, je l'appelai;

je criais d'une voix étouffée: -- Valérie! ah! viens, viens,

par pitié! c'est ici que tu dois te réfugier; c'est sur le

sein de celui qui meurt pour toi que tu dois te reposer. -- Et

je fermais les bras avec un mouvement passionné, et la douleur

que je me faisais à moi-même m'éveilla, et pourtant je n'avais

embrassé que le vide! Que dis-je? le vide; non, non: tandis

que mes yeux dévoraient l'image de Valérie, il y avait dans

cette illusion, il y avait de la félicité.

La danse finit: Valérie, épuisée de fatigue, poursuivie

d'acclamations, vint se jeter sur la croisée où j'étais. Elle

voulut l'ouvrir en la poussant en dehors; je l'arrêtai de

toutes mes forces, tremblant qu'elle ne prît l'air. Elle

s'assit, appuya sa tête contre les carreaux: jamais je n'avais

été si près d'elle; une simple glace nous séparait. J'appuyais

mes lèvres sur son bras; il me semblait que je respirais des

torrents de feu: et toi, Valérie, tu ne sentais rien, rien; tu

ne sentiras jamais rien pour moi!

Lettre XIX.

Venise, le...

Il n'y a que huit jours que je t'ai écrit, et combien de

choses j'ai à te dire! Combien le coeur fait vivre quand on

rapporte tout à un sentiment dominateur! Il faut que je te

parle d'un petit bal que j'ai donné à Valérie. Sa fête

approchait; j'ai demandé au comte la permission de la célébrer

avec lui. Nous sommes convenus qu'il s'emparerait de la

matinée pour donner à la comtesse un déjeuner à Sala (campagne

à quatre lieues de Venise), où il réunirait plusieurs femmes

de sa connaissance. On devait danser après le déjeuner et se

promener ensuite dans les beaux jardins du parc, que Valérie

aime passionnément.

Je ne pouvais trouver un lieu plus enchanteur pour seconder

mes projets. Ainsi je demandai la permission d'arranger une

des salles pour le soir; ce qu'on m'a accordé. J'avais eu un

plaisir extrême à m'occuper de ce qui devait l'amuser; je me

disais que ce bonheur-là était innocent, et je m'y livrais;

j'étais plus tranquille depuis que je ne songeais qu'à courir,

à acheter des fleurs, à orner et arranger la salle comme je

voulais qu'elle le fût.

Hier donc nous partîmes d'assez bon matin pour arriver à Sala

avant la chaleur. Valérie comptait seulement y déjeuner et

revenir le soir à Venise. Il y eut une course de chevaux

donnée par mylord E., qui vient souvent chez le comte, et que

Valérie intéresse beaucoup, sans qu'elle-même s'en aperçoive.

On déjeuna dans des bosquets impénétrables aux rayons du

soleil. La matinée se prolongea: on voulut danser; mais les

femmes, prévenues qu'il y aurait un bal le soir, préférèrent

la promenade, et Valérie bouda un peu. Cela nous mena assez

tard. La marquise de Rici, instruite de nos projets, proposa à

la comtesse de ne pas coucher à Venise, mais de passer chez

elle le reste de la journée et la nuit: on partit fort

gaiement.

Nous arrivâmes les derniers chez la marquise. Les femmes

avaient eu soin d'apporter d'autres robes, et elles parurent

toutes très-élégamment vêtues. Valérie éprouvait un moment

d'embarras; sa robe était chiffonnée; elle avait couru dans

les bosquets, et, quoiqu'elle me parût mille fois plus jolie,

je la voyais promener des regards inquiets sur sa personne.

Une de ses manches s'était un peu déchirée, elle y mit une

épingle; son chapeau parut lui peser, elle l'ôta, le remit: je

voyais tout cela du coin de l'oeil. La marquise la laissa un

instant s'agiter; puis elle l'appela, et Valérie trouva une

robe des plus élégantes; elle arrivait de Paris: c'était une

galanterie du comte. Son coiffeur se trouva là aussi: on posa

sur ses cheveux une guirlande de mauves bleues, dont la

couleur allait à merveille avec le blond de ses cheveux. Elle

mit un bracelet enrichi de diamants, avec le portrait de sa

mère, que le comte lui avait donné. On m'appela pour me

montrer tout cela, et je me disais en voyant la comtesse

passer d'une glace à l'autre et monter sur une chaise pour

voir le bas de sa robe: -- Elle a bien un peu plus de vanité

que je ne croyais; -- mais je faisais grâce à cette légère

imperfection en faveur du plaisir qu'elle lui donnait. Elle

était surtout enchantée de l'étonnement qu'elle allait causer,

puisqu'elle s'était récriée sur le désordre de sa toilette...

Au moment où elle allait jouir de son triomphe, Marie, qui

l'habillait, toussa; le sang se porta à sa tête; elle faisait

des efforts pour se débarrasser de quelque chose qui la

tourmentait à la gorge... Valérie, tout effrayée, lui demanda

ce qu'elle avait; Marie lui dit qu'elle sentait une épingle

qu'elle avait eu l'imprudence de mettre dans sa bouche, mais

qu'elle espérait que ce ne serait rien. La comtesse pâlit et

l'embrassa pour lui cacher sa frayeur. Je courus chercher un

chirurgien; mais Valérie, tremblant qu'il ne tardât trop à

venir, et n'ayant point de voiture, avait jeté sa guirlande,

remis son chapeau, pris un fichu; elle entraînait Marie, tout

en courant, et se trouva sur mes pas quand je frappai à la

porte du chirurgien, qui demeurait près de Dole, petit bourg.

Qu'elle me parut irrésistible, Ernest! Ses traits exprimaient

une inquiétude si touchante; son âme entière était sur son

charmant visage. Ce n'était plus cette Valérie enchantée de sa

parure et attendant avec impatience un petit triomphe; c'était

la sensible Valérie, avec toute sa bonté, toute son

imagination, portant le plus tendre intérêt, et toutes les

craintes d'une âme susceptible de vives émotions, sur l'objet

qu'elle aimait, et qu'elle aurait aimé sans le connaître dans

ce moment-là, puisqu'il était en danger. Heureusement Marie ne

souffrait pas beaucoup, et on parvint à retirer l'épingle. La

comtesse leva vers le ciel ses beaux yeux remplis de larmes et

le remercia avec la plus vive reconnaissance. Après avoir bien

fait promettre à Marie qu'elle ne ferait plus la même

imprudence, nous regagnâmes la campagne de la marquise; elle-même

venait à notre rencontre.

Quand nous arrivâmes, tous les yeux se portèrent sur nous; les

femmes chuchotaient: les unes plaignaient Valérie d'avoir si

chaud; les autres s'attendrissaient sur cette charmante robe,

que les ronces avaient abîmée, et qui méritait plus d'égards.

Valérie commençait à s'embarrasser: sa jeunesse et sa timidité

l'empêchaient de prendre le ton qui lui convenait: elle

paraissait attendre que le comte parlât pour la tirer de cette

situation gênante; mais (ô étrange empire de la multitude sur

les âmes les plus nobles et les plus belles!) le comte lui-même

garda le silence. J'allais parler, il me regarda

froidement: un instinct secret m'avertit que je nuirais à la

comtesse, et je me tus.

La marquise rentra. Alors le comte se leva et s'approcha d'une

fenêtre; Valérie s'avança vers lui. J'entendis qu'il lui

disait: -- Ma chère amie, vous auriez dû m'appeler; vous êtes

si vive! tout le monde vous a attendue pour le dîner. -- Je la

vis chercher à se justifier. Je tremblais que son mari ne lui

dît quelque chose de désagréable, car il ne pouvait savoir que

ce que les autres lui avaient peut-être mal rendu. Je vis à

côté de moi un jeune enfant de la maison: -- Mon ami, lui

dis-je, allez vite souhaiter la bonne fête à madame la comtesse de

M..., cette jolie dame qui est là, et vous aurez du bonbon. --

Est-ce sa fête aujourd'hui? -- Oui, oui, allez. -- Il partit,

et, avec sa grâce enfantine, il fit son petit compliment à

Valérie, qui, déjà émue, le souleva, l'embrassa. Ce moyen me

réussit. Comment le comte, rappelé à l'idée de la fête de

Valérie, aurait-il voulu lui faire de la peine ce jour-là? Je

le vis prenant la main de sa femme; je n'entendis pas ce qu'il

lui disait, mais elle sourit d'un air attendri.

Elle passa dans une pièce attenante, pour arranger ses

cheveux, qui tombaient; je restai à la porte sans oser la

suivre. L'enfant alla auprès d'elle, et lui dit: -- Me

donnerez-vous aussi du bonbon, comme ce monsieur, pour vous

avoir souhaité la bonne fête? -- Quel monsieur, mon petit ami?

-- Mais celui qui est là; regardez. -- Elle m'entrevit, parut me

deviner, et ses yeux s'arrêtèrent sur moi avec reconnaissance;

elle embrassa encore une fois l'enfant, et lui dit: -- Oui, je

vous donnerai aussi du bonbon; mais allez embrasser ce bon

monsieur. -- Avec quel ravissement je reçus dans mes bras cet

enfant chéri! comme je posai mes lèvres à la place où Valérie

avait posé les siennes! Mais comment te rendre, Ernest, ce que

j'éprouvai en trouvant une larme sur la joue de l'enfant, en

la sentant se mêler à tout mon être! Il me sembla aussi

repasser toute ma destinée; cette larme me paraissait la

contenir tout entière. Oui, Valérie, tu ne peux m'envoyer, me

donner que des larmes; mais c'est dans ces témoignages de ta

pitié que se retrancheront désormais mes plus douces

jouissances.

Je laisse là ma lettre; je suis trop affecté pour continuer.

Lettre XX.

Venise, le...

J'ai à te raconter encore, mon cher Ernest, tous les détails

de la petite fête que je donnai à la comtesse; il m'en est

resté un souvenir qui ne s'effacera jamais. Je t'ai laissé

avec toutes les émotions que m'avait données le petit messager

de Valérie. Vers les neuf heures du soir, après qu'on eut

quitté la table et qu'elle eut pris un peu de repos, on

proposa une promenade, on prit des flambeaux, et toutes les

voitures partirent. Rien n'était joli comme cette suite

d'équipages et ces flambeaux qui jetaient une vive clarté sur

la verdure des haies et sur les arbres furtivement éclairés.

Valérie ne savait pas où elle allait, et sa surprise fut

extrême quand on la fit descendre à Sala: elle trouva les

jardins éclairés, une musique délicieuse la reçut. Je me

trouvai à l'entrée du jardin, car je l'avais devancée, et je

lui présentai la main pour la conduire à la salle du bal. --

Qu'est-ce donc que tout cela? me dit-elle. -- C'est Valérie

qu'on voudrait fêter; mais qui peut réussir à exprimer tout ce

qu'elle inspire? et quelle langue lui dirait tout ce qu'on

sent pour elle?... -- La comtesse regardait autour d'elle avec

ravissement.

Nous arrivâmes à la salle; elle était spacieuse, et tout le

monde fut charmé de voir remplacer ces jardins éblouissants de

lampions par un clair de lune, d'après Voléro. La musique se

tut; les portes se fermèrent; il s'était fait un silence

involontaire de toutes parts, et Valérie l'interrompit: -- Ah!

s'écria-t-elle d'une voix attendrie, c'est Dronnigor. -- Je vis

avec délices que mon idée avait réussi. Un décorateur habile

m'avait parfaitement compris; des vues gravées de la campagne

où Valérie avait passé son enfance et les conseils du comte

nous avaient aidés à exécuter mon plan; on avait peint ce lac,

cette barque où elle conduisait ses soeurs, ces pins avec leurs

formes pyramidales où se balançaient de jeunes écureuils, ces

sorbiers, amis de la jeune Valérie, et cette heureuse maison,

à moitié cachée par les arbres, où elle avait passé ses

premiers jours de bonheur. Tout cela était éclairé par la

lune, qui versait sa tranquille clarté et de longs jets de

lumière sur de jeunes bouleaux, sur les joncs du lac, qui

paraissaient frémir et murmurer, et sur d'aromatiques calamus.

Tu ne conçois pas avec quelle perfection Voléro a imité les

clairs de lune; on la voyait lutter avec les mystères de la

nuit; on entendait aussi dans le lointain les airs de nos

pâtres; j'avais fait imiter leurs chalumeaux, et ces sons

errants, qui tantôt s'affaiblissaient et tantôt devenaient

plus forts, avaient quelque chose de vague, de tendre et de

mélancolique.

Il y avait le long de la salle des bancs de gazon et de larges

bandes de fleurs: toutes ces fleurs étaient blanches; il

m'avait semblé que cette couleur virginale peignait celle à

qui elles étaient venues se donner; le jasmin d'Espagne, les

roses blanches, des oeillets, des lis purs comme Valérie

s'élevaient partout dans des caisses cachées sous le parquet

gazonné, et son chiffre et celui du comte, simplement enlacés,

étaient suspendus à un pin naturel, planté près de l'endroit

du lac où Valérie avait dit pour la première fois au comte

qu'elle consentait à devenir sa femme. Dis, Ernest, dis, après

cela, si je ne sais pas l'aimer avec cette résignation qui

seule excuse peut-être un peu ce funeste amour!

Mais il me reste à te détailler ce qui suivit cette première

partie de la fête. A peine fûmes-nous dix minutes dans cette

salle, les uns assis au milieu des fleurs, les autres parlant

à voix basse, tous paraissant aimer cette scène tranquille qui

semblait offrir à chacun quelques souvenirs agréables, que la

toile du fond se leva; une gaze d'argent occupait toute la

place du haut en bas, elle imitait parfaitement une glace. La

lune disparut, et on vit à travers la gaze une chambre

très-simplement meublée, assez éclairée pour qu'on ne perdît rien,

et une douzaine de jeunes filles assises auprès de leurs

rouets, ou le fuseau à la main, travaillant toutes. Leur

costume était celui des paysannes de notre pays; des corsets

d'un drap bleu foncé, un fichu d'une toile fine et blanche

qui, se roulant comme un bandeau, enveloppait pittoresquement

leur tête et descendait sur leurs épaules avec des nattes de

cheveux qui tombaient presque à terre. Ce tableau était

charmant. Une des jeunes filles paraissait se détacher de ses

compagnes; elle était plus jeune, plus svelte, ses bras

étaient plus délicats; les autres semblaient être faites pour

l'entourer. Elle filait aussi; mais elle était placée de

manière à ce qu'on ne vît pas ses traits. A moitié cachée par

son attitude et par sa coiffure, elle était vêtue comme les

autres et paraissait pourtant plus distinguée. Valérie se

reconnut dans cette scène naïve de sa jeunesse, où elle

s'était plu, comme elle le faisait souvent, à travailler au

milieu de plusieurs jeunes filles qu'on élevait chez ses

parents, qui, riches et bienfaisants, recueillaient des

enfants pauvres, les élevaient et les dotaient ensuite. Elle

comprit que j'avais voulu lui retracer le jour où le comte la

vit pour la première fois et la surprit au milieu de cette

scène aimable et naïve. Dès lors, charmé de sa candeur et de

ses grâces, il l'aima tendrement.

Mais revenons à ce miroir magique, qui ramenait Valérie au

passé. De jeunes filles, élevées dans le conservatoire des

Mendicanti, formaient un groupe, costumées comme nos paysannes

suédoises: elles chantaient mieux qu'elles; et, au lieu de

leurs romances, nous entendîmes des couplets composés pour la

comtesse, accompagnés par Frédéric et Ponto, placés de manière

à ne pas être aperçus. Les voix ravissantes des filles des

Mendicanti, le talent de ces artistes fameux, la sensibilité

de Valérie, contagieuse pour les autres, tout fit de ce moment

un moment délicieux, et les Italiens, habitués à exprimer

fortement ce qu'ils sentent, mêlèrent leurs acclamations à la

joie douce que me faisait ressentir le bonheur de Valérie.

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