Cette lettre, cher Gustave, t'apportera au milieu des beaux

pays que tu habites maintenant les parfums de notre printemps

et les souvenirs de la patrie. Oui, mon ami, les cieux se sont

ouverts, des milliers de fleurs sont revenues sur les prairies

de Hollyn, que nos pieds foulèrent si souvent ensemble. Que ne

sommes-nous encore réunis! nous traverserions ces vastes

forêts, nous poursuivrions l'élan jusque dans ses retraites

les plus cachées; mais, sans le blesser, nous le laisserions à

sa sauvage liberté, et, charmés du silence et de la solitude,

nous nous reposerions, comme nous le fîmes si souvent, de nos

courses vagabondes. Ce besoin d'errer sans projet, sans

dessein, t'ôtait quelque chose de ces forces trop actives,

trop dévorantes. Oh! que n'es-tu encore ici! que ne calmes-tu

ainsi cette agitation de ton âme qui te jette maintenant dans

des dangers que je crains tant pour toi! Tu le sais, Gustave,

je n'ai jamais redouté l'amour; il est désarmé pour moi, par

la tranquillité de mon imagination, par une foule d'habitudes

douces, de sensations peut-être monotones, mais qui par là

même ont un empire continuel. Ma vie se compose d'un doux

bien-être, et je ressemble à ces végétaux de l'Inde que la

nature destina à garantir de l'orage, puisque l'orage ne les

frappe jamais. C'est ainsi que je me crois plus fait que bien

d'autres pour calmer, pour diriger un peu les mouvements trop

exaltés de ton âme. Ce n'est pas ton absence seule qui me

chagrine, c'est cette passion que chaque jour verra augmenter

avec les charmes et surtout avec les vertus de Valérie. Oui,

Gustave, elle croîtra avec ces dangereuses compagnes, elle

consumera ces forces avec lesquelles tu luttes encore. Oh!

crois-moi, reviens, arrache-toi à ces funestes habitudes!

Ouvre ton âme à cet ami que tu m'as appris à respecter;

reviens: n'a-t-il pas pour but ton bonheur et pour règle ses

devoirs? Ton âme vaste et grande le frappa, il te crut propre

aux plus brillants développements; et, mûri lui-même par

l'expérience, appelé à cette auguste adoption par l'amitié, il

voulut être ton père, et achever, dans la patrie des arts,

cette éducation déjà si heureusement commencée. Mais, s'il

voyait cette même âme dévastée, ces grandes facultés

anéanties; s'il voyait ton bonheur s'engloutir dans un

terrible naufrage, dis-moi, lui-même ne serait-il pas

inconsolable? Encore une fois, reviens, change ta _dévorante_

et délicieuse fièvre contre plus de tranquillité. Que dis-je? ta

délicieuse fièvre! non, non, Gustave n'a point d'ivresse; pour

lui l'amour n'a que des tourments, et ses félicités n'arrivent

dans son sein que comme des poignards qui le déchirent.

Adieu, mon ami, je compte t'écrire bientôt et te parler d'Ida,

qui, malgré la coquetterie que tu lui reproches et ses petites

imperfections, ne laisse pas que d'être bien bonne et bien

aimable.

(La réponse à cette lettre d'Ernest ne s'est point retrouvée.)

Lettre XIII.

Vienne, le...

Oh! Ernest, je suis le plus malheureux des hommes; Valérie est

malade; elle peut être en danger; je ne puis t'écrire, j'ai la

fièvre, je sens tous les battements de mon coeur contre la

table où je suis appuyé; je ne pourrais compter les tourments

que j'ai endurés depuis ce matin.

A six heures du soir.

Elle va mieux, elle est tranquille. O Valérie! Valérie! avais-je

besoin de ces craintes pour savoir qu'il n'est plus de

ressource pour moi, que je t'aime comme un insensé! C'en est

fait: il est inutile de lutter contre cette funeste passion. O

Ernest! tu ne sais pas combien je suis malheureux. Mais puis-je

me plaindre? elle est mieux, elle est hors de danger. Tu ne

sais pas comment elle est devenue malade; c'est une chute,

mais cette chute n'eût été rien, si... Quelle agitation il

m'est resté, quel supplice! ma tête est bouleversée; mais je

veux absolument t'écrire; je veux que tu saches combien je

suis faible et malheureux.

Le comte m'annonça, il y a quelques jours, que nous partirions

dans peu, afin d'arriver à Venise, de nous y établir; il

ajouta que Valérie avait besoin de repos, que son état

l'exigeait. Son état, Ernest, cela me frappa. Et quand le

comte me dit qu'elle deviendrait mère, qu'il me le dit avec

joie, crois-tu qu'au lieu de l'en féliciter, je restais dans

une espèce de stupeur; mes bras, au lieu de chercher le comte

pour l'embrasser, pour lui témoigner ma joie, se sont croisés

machinalement sur moi-même; je trouvais qu'il y avait de la

cruauté à exposer cette jeune et charmante Valérie; j'ai

beaucoup souffert, et le comte s'en est aperçu. Il m'a dit

avec bonté: Vous ne m'écoutez pas; et, voyant que je portais

la main à ma tête, il m'a demandé si j'étais malade. -- Je vous

trouve changé. -- Oui, je suis malade, lui ai-je répondu; et,

rejetant sur les poêles d'Allemagne, qui sont de fonte, un mal

de tête que j'éprouvais réellement, j'ai remercié le comte de

sa bonté toujours attentive pour moi; je lui ai dit que son

bonheur m'était mille fois plus cher que le mien, et c'était

vrai. Au dîner, je n'ai osé rester dans ma chambre, de peur de

voir arriver le comte chez moi, de me voir interroger; et

cependant j'éprouvais un embarras extrême, j'étais tourmenté

par l'idée de revoir Valérie. Il me semblait que tout était

changé autour de moi: singulier effet de l'altération de ma

raison. Depuis quelque temps, je deviens réellement fou; les

tendres attentions du comte pour Valérie m'avaient toujours

rappelé celles d'un frère, d'un ami; il est si calme! il a

tant de dignité dans sa manière de l'aimer! Valérie est si

jeune!

En entrant dans l'antichambre de la comtesse, j'ai vu un homme

qui sortait de chez elle; il avait l'air fort grave: il me

semblait qu'il secouait la tête en mettant une espèce de

surtout qui était jeté sur une chaise; mon coeur a battu

violemment; j'ai cru que c'était un médecin, et que Valérie

n'était pas bien; j'ai voulu lui parler, je n'ai osé élever la

voix, tant je pensais qu'elle devait être troublée; je suis

entré dans la chambre de Valérie; elle était devant une glace;

mais, étant encore trop agité, je ne voyais pas ce qu'elle

faisait. Cependant je me réjouissais de la voir levée,

j'approchais, je la trouvais fort rouge. -- Etes-vous malade,

madame la comtesse? dis-je avec une espèce d'inquiétude et de

gravité. -- Non, monsieur de Linar, me dit-elle du même ton. --

Et elle se mit à rire. Elle ajouta: -- Vous me trouvez très-rouge,

c'est que j'ai pris une leçon de danse. -- Une leçon de

danse! m'écriai-je. -- Oui, me dit-elle encore en riant; me

trouvez-vous trop vieille pour danser? Au moins vous ne me

défendez pas l'exercice. -- Et elle riait toujours; elle a levé

les bras, un moment après, pour descendre un rideau, et tout à

coup elle a jeté un cri, en mettant sa main sur le côté. --

Valérie, me suis-je écrié, vous me ferez mourir; vous nous

ferez tous mourir, ai-je ajouté, avec votre légèreté. Pouvez-vous

vous exposer ainsi? vous vous ferez mal. -- Elle m'a

regardé avec étonnement, elle a rougi. -- Pardon, madame, ai-je

ajouté, pardonnez à l'intérêt le plus vif... -- Je me suis

arrêté. -- N'oserai-je donc plus sauter, lever les bras? --Oui,

ai-je dit timidement, mais actuellement... -- Elle m'a compris;

elle a rougi encore, et est sortie. Quand le comte est venu,

elle l'a tiré à l'écart et l'a grondé.

Deux jours après, Valérie sortit pour voir une femme de sa

connaissance; en descendant de voiture, elle a sauté

étourdiment; elle est tombée de manière à se faire beaucoup de

mal; on a été obligé de la reconduire chez elle sur-le-champ;

toute la nuit la fièvre a été forte; on l'a saignée, car on

craignait une fausse couche. Heureusement que la voilà hors de

tout danger!

Nous partons dans peu de jours; je compte t'écrire de la

route.

Lettre XIV.

R..., le...

Nous avons quitté le Tyrol, nous sommes entrés en Italie: nous

nous sommes mis en route ce matin avant le lever du soleil.

Pendant qu'on faisait rafraîchir les chevaux fatigués d'une

marche de trois heures, le comte a proposé à sa femme de

prendre les devants, et nous avons fait une des promenades les

plus agréables: nous étions ravis de fouler aux pieds le sol

de l'Italie; nous attachions nos regards sur ce ciel poétique,

sur cette terre d'antiques merveilles, que le printemps venait

saluer avec toutes ses couleurs et tous ses parfums. Quand

nous eûmes marché quelque temps, nous aperçûmes des maisons

groupées çà et là sur un côteau, et l'impétueux Adige se

lançant avec fureur au milieu de ces tranquilles campagnes. Un

groupe de cyprès et des colonnes à moitié ruinées fixèrent

notre attention. Le comte nous dit que c'était sûrement

quelque temple ancien. Cette terre, couverte de grands débris,

s'embellit des ruines, et les siècles viennent expirer tour à

tour dans ces monuments, au milieu de la nature toujours

vivante. Nous nous écartâmes du grand chemin pour aller

visiter ce temple, dont l'architecture corinthienne nous parut

encore belle. Apparemment que les habitants du village

aimaient ce lieu solitaire, que les cyprès et le silence

semblaient vouer à la mort. Nous vîmes son enceinte remplie de

croix qui indiquaient un cimetière; quelques arbres fruitiers

et des figuiers sauvages se mêlaient au vert noirâtre des

cyprès. Une antique cigogne paraissait au sommet d'une des

plus hautes colonnes, et le cri solitaire et aigu de cet

oiseau se confondait avec la bruyante voix de l'Adige. Ce

tableau à la fois religieux et sauvage, nous frappa

singulièrement. Valérie, fatiguée ou entraînée par son

imagination, nous proposa de nous reposer. Jamais je ne la vis

si charmante; l'air du matin avait animé son teint; son

vêtement pur et léger lui donnait quelque chose d'aérien, et

l'on eût dit voir un second printemps plus beau, plus jeune

encore que le premier, descendu du ciel sur cet asile du

trépas. Elle s'était assise sur un des tombeaux; il soufflait

un vent assez frais, et, dans un instant, elle fut couverte

d'une pluie de fleurs des pruniers voisins, qui, de leur duvet

et de leurs douces couleurs, semblaient la caresser. Elle

souriait en les assemblant autour d'elle, et moi, la voyant si

belle, si pure, je sentis que j'eusse voulu mourir comme ces

fleurs, pourvu qu'un instant son souffle me touchât. Mais, au

milieu du trouble délicieux d'un premier amour, au milieu de

cette volupté d'un matin et d'un printemps d'Italie, un

pressentiment funeste vint me saisir; Valérie s'en aperçut et

me dit que j'avais l'air préoccupé. -- Je pense aux feuilles de

l'automne qui, flétries et desséchées, tomberont et couvriront

ces fleurs. -- Et nous aussi, dit-elle. -- Le comte nous appela

alors pour nous montrer une inscription; mais Valérie vint

bientôt reprendre sa place. Un grand et beau papillon qu'on

nomme, je crois, le _sphinx_, enchanta Valérie par ses couleurs;

il était sur un des figuiers. Le comte voulut le prendre pour

l'apporter à sa femme; mais, comme le _sphinx_ de la fable, il

alla s'asseoir sur le seuil du temple. Je courus pour m'en

saisir, mon pied glissa, et je tombai; bientôt relevé, j'eus

le temps de saisir encore le papillon, que j'apportai à la

comtesse. Toute effrayée de ma chute, elle était pâle, et le

comte s'en aperçut. -- Je parie, dit-il, que Valérie a la

superstition de sa mère et de beaucoup de personnes de sa

patrie. -- Oui, dit-elle, je suis honteuse de l'avouer. -- Et

quelle est cette superstition? demandai-je d'une voix émue. --

Le comte me répondit en riant: -- C'est quelque grand malheur

qui vous arrivera; vous êtes tombé dans un cimetière, et vous

verrez que Valérie s'attribuera vos désastres. -- Je ne puis te

dire, Ernest, ce que j'éprouvai, je tressaillis. Peut-être,

pensai-je, vient-il m'avertir de mon destin et d'une main amie

m'empêcher de tomber dans le précipice que me creuse une

passion insensée. -- Asseyez-vous tous deux ici, nous dit

Valérie, et ne vous moquez plus de moi. Vous rappelez-vous,

mon ami, dit-elle au comte, la belle collection de papillons

que possédait mon père? Oh! comme on aime ces souvenirs de

l'enfance! comme elle était jolie, cette maison de campagne! --

Ne me parlez pas, répondit le comte, de ces tristes sapins;

j'ai la passion des beaux pays. -- Et, moi, dit Valérie, je

voudrais avoir écrit tant de choses, si simples, qu'elles ne

sont rien par elles-mêmes, et qui me lient pourtant si

fortement à ces sapins, à ces lacs, à ces moeurs, au milieu

desquels j'ai appris à sentir, à aimer. Je voudrais qu'on pût

se communiquer tout ce qu'on a éprouvé; qu'on n'oubliât rien

de ce bonheur de l'enfance, et qu'on pût ramener ses amis,

comme par la main, dans les scènes naïves de cet âge. Il y

avait une grange auprès de la maison, où revenait toujours une

hirondelle avec laquelle je m'étais liée d'amitié; il me

semblait qu'elle me connaissait; quand le départ pour la

campagne était retardé, je tremblais de ne plus retrouver mon

hirondelle; je défendais son nid, quand mes jeunes compagnes

voulaient s'en saisir. -- Voilà comment, dit le comte, Valérie

promettait déjà de devenir une bonne petite maman. -- Je

n'étais pas toujours si raisonnable, poursuivit Valérie;

quelquefois je me plaisais à tourmenter mes soeurs; j'étais la

seule qui sût bien conduire une petite barque que nous avions

et qui était très-légère; je l'éloignais du rivage, fière de

ma hardiesse, et n'écoutant pas leurs menaces; seulement,

quand elles me priaient et m'appelaient leur chère Valérie, je

savais bien vite revenir adroitement au port. Qu'il était

charmant! ce petit lac, où le vent jetait quelquefois les

pommes de pin de la forêt, ce lac au bord duquel croissaient

des sorbiers avec leurs grappes rouges, que je venais cueillir

pour mes oiseaux, tandis que sur les branches des sapins se

balançaient de jeunes écureuils en se mirant dans les ondes!

Nous fûmes interrompus par le bruit des voitures qui vinrent

nous enlever à ces doux souvenirs de l'enfance de Valérie, où

je la voyais plus jeune, plus délicate encore, courir sous les

sapins, attacher ses yeux d'un bleu sombre, avec leurs regards

si tendres, sur la petite famille qu'elle protégeait; il me

semblait que je ne l'aimais plus que comme une soeur. Ainsi,

les scènes de l'innocence ramenèrent un moment dans mon coeur

le sentiment qu'il m'est permis d'avoir pour elle. Nous

remontâmes dans la berline, qui s'avançait lentement le long

de l'Adige; les femmes de la comtesse nous suivaient dans

l'autre voiture. C'est ainsi que j'ai fait ce voyage,

m'habituant peu à peu à la douce présence de Valérie et vivant

toujours sous son regard.

Il est bien tard; je reprendrai ma lettre au premier endroit

où nous nous arrêterons.

Lettre XV.

Padoue, le...

C'est de Padoue que je t'écris (tu vois que nous avançons à

grands pas vers Venise). Cette antique ville, qui est habitée

par plusieurs savants, nous parut d'une tristesse affreuse;

mais Valérie avait besoin de se reposer. Ce soir, apprenant

que David et la Banti devaient chanter, la comtesse eut envie

d'aller à l'opéra. Le comte, ayant des lettres à écrire, ne

put nous y accompagner. Valérie ne voulut point faire de

toilette, et nous prîmes une loge grillée. O Ernest! de tous

les dangers, aucun ne pouvait être aussi terrible pour ton

ami! Figure-toi ce que je devais éprouver: il me semblait que

toutes les voluptés habitaient cette funeste salle; le

contraste des lumières, des parures de ces femmes

éblouissantes, avec cette loge faiblement éclairée, où il me

semblait que Valérie ne vivait que pour moi; la voix

enchanteresse de David, qui nous envoyait des accents

passionnés; cet amour chanté par des voix qu'on ne peut

imaginer, qu'il faut avoir entendues, et qui, mille fois plus

ardent encore, brûlait dans mon coeur. Valérie, transportée de

cette musique, et moi si près d'elle, si près que je touchais

presque ses cheveux de mes lèvres; alors la rose même qui

parfumait ses cheveux achevait de me troubler. O Ernest! quels

tumultes! quels combats pour ne pas me trahir! Et,

actuellement encore que j'ai quitté depuis trois heures ce

spectacle, je ne puis dormir; je t'écris d'une terrasse où

Valérie est venue avec le comte, et d'où elle est sortie

depuis une heure. L'air est si doux, que ma lumière ne

s'éteint pas, et je passerai la nuit sur la terrasse. Comme le

ciel est pur! Un rossignol soupire dans le lointain ses

plaintives amours! Tout est-il donc amour dans la nature, et

les accents de David, et la complainte de l'oiseau du

printemps, et l'air que je respire, empreint encore du souffle

de Valérie, et mon âme défaillante de volupté? Je suis perdu,

Ernest! je n'avais pas besoin de cette Italie, si dangereuse

pour moi. Ici les hommes énervés nomment amour tout ce qui

émeut leurs sens et languissent dans des plaisirs toujours

renouvelés, mais que l'habitude émousse; ils ne reçoivent pas

de l'âme cette impulsion qui fait du plaisir un délire, et de

chaque pensée une émotion; mais moi, moi, destiné aux fortes

passions, et ne pouvant pas plus leur échapper que je ne puis

échapper à la mort, que deviendrai-je dans ce pays? Ah!

puisque ceux qui n'ont besoin que de plaisirs, par cela seul,

ne sentent rien fortement, moi qui apporte une âme neuve et

ardente, sortant d'un climat âpre, moi, je suis d'autant plus

sensible aux beautés de ce ciel enchanteur, aux délices des

parfums et de la musique, que j'avais créé ces délices avec

mon imagination, sans qu'elles fussent affaiblies par

l'habitude. Ernest, que faisais-tu, quand tu me laissas

partir? Il fallait me précipiter dans les flots de la

Baltique, comme Mentor précipita Télémaque.

Lettre XVI.

ERNEST A GUSTAVE.

H..., le...

Gustave, j'ai dans ma tête une suite de tableaux et de

souvenirs qu'il faut que je te communique; ton image y a été

mêlée sans cesse, et le plaisir que j'ai à t'en parler doit me

faire pardonner si j'entre dans trop de détails. J'ai voulu

passer la fête de saint Jean chez les parents d'Ida, où l'on

est toujours plus gai qu'ailleurs. Tu sais combien de fois

nous avions fait ce voyage ensemble. Je voulus aussi le faire

à pied. Je partis la nuit, avec mon fusil, car j'avais le

projet de chasser dans ma course. Il avait fait si chaud

pendant la journée, que la fraîcheur me parut délicieuse. Je

passai d'abord par le bocage des Nymphes, que nous avions

nommé ainsi parce que nous aimions à y lire Théocrite. Un vent

frais agitait les souples et légers bouleaux; ces arbres

exhalaient une forte odeur de rose. Ce parfum me rappela

vivement le souvenir de notre première course: c'était dans la

même saison, à la même heure et avec le même projet que nous

partîmes ensemble. Je m'assis à l'entrée du bocage, sur une

des larges pierres qui sont au bord de la fontaine, et où l'on

vient encore abreuver les vaches du village. Tout était calme;

je n'entendais dans le lointain que les aboiements des chiens

de la ferme qui est à l'ouest. J'entendis sonner onze heures à

la cloche du château, et cependant il faisait encore assez

clair pour me permettre de lire sans difficulté ta dernière

lettre; les expressions de ta tendresse m'émurent vivement, et

le trouble de ton malheureux amour me fit éprouver quelque

chose d'inexprimable. Au milieu de cette tranquille nuit et de

ces tranquilles campagnes, un vent chaud soufflait dans les

feuilles; il me semblait qu'il venait d'Italie pour m'apporter

quelque chose de toi. Je fus tiré de ma rêverie par un jeune

garçon qui faisait marcher devant lui des boeufs qu'il

conduisait à la ville la plus voisine; il chantait

monotonement quelques paroles sur l'air des montagnes; il

s'arrêta auprès de la fontaine pour se reposer. Je continuai

ma marche; de jeunes coqs de bruyères s'agitaient dans leurs

nids, et semblaient appeler le jour par leurs chants ou plutôt

par leur murmure matinal; enfin je passai près du lac d'Ullen.

La fraîcheur qui précède l'aurore commençait à se faire

sentir; je vis sur ces bords quelques canards sauvages qui, à

mon approche, secouèrent leurs ailes et leur tête appesantie

de sommeil. D'abord je voulus tirer sur eux, puis je le leur

laissai gagner tranquillement la largeur du lac... Je doublai

le petit cap et m'enfonçai dans la forêt. Je marchais sous les

hauts sapins, n'entendant que le bruit de mes pas, qui

quelquefois glissaient sur les aiguilles des rameaux dont la

terre était jonchée. En attendant, le court intervalle entre

la nuit et l'aurore s'était passé. J'arrivai à la chaumière du

bon André; j'entrai dans l'enceinte du petit enclos, où tant

de fois nous étions venus ensemble: tout dormait encore; les

animaux seuls venaient de se réveiller, ils paraissaient me

recevoir avec plaisir. Je m'assis un instant, et je respirai

l'air pur du matin. Je considérai autour de moi ces ustensiles

si simples, si propres, et je pensai à la paix qui habitait

cette demeure. Je passai une partie de la journée dans cette

ferme, et je m'assis pendant le gros de la chaleur sous ce

vieux chêne si épais, où le soleil, dans toute sa force, ne

parvenait à jeter, à travers les branches, que quelques

feuilles dorées qui tombaient çà et là; des colombes des

champs filaient au-dessus de ma tête; les souvenirs de notre

jeunesse m'environnaient; et quand je m'en allai et que je ne

vis que mon ombre solitaire, je sentis mon coeur se serrer, je

sentis combien tu étais loin de moi, cher compagnon de mon

heureuse enfance.

J'arrivai le soir à la jolie maison qu'habitent les parents

d'Ida. C'était la veille de la fête de saint Jean; tout le

monde me demanda de tes nouvelles et fut peiné de ton absence.

Le lendemain matin, quand je descendis pour déjeuner, je

trouvai Ida avec une couronne d'épis que de jeunes paysannes

avaient posée sur ses cheveux. Elle était sous ce grand sapin

près de la fontaine qui est dans la cour; une multitude de

jeunes filles et de jeunes garçons l'environnaient, chacun lui

avait apporté son présent; les premiers avaient posé sur la

fontaine des fraises dans des paniers d'écorce de bouleau;

d'autres, comme les filles d'Israël, y avaient placé de

grandes cruches de lait, tandis que d'autres encore lui

offraient des rayons de miel. Ida remerciait chacune d'elles

avec une grâce charmante et passait quelquefois ses doigts

délicats sur les joues vermeilles des jeunes paysannes.

Plusieurs enfants lui apportèrent des oiseaux qu'ils avaient

élevés; l'un d'eux tenait dans ses petites mains une nichée

entière de rossignols; mais Ida exigea qu'on les reportât où

on les avait pris, ne voulant pas priver la mère de ses petits

ni les forêts de leurs plus aimables chantres. Je remarquai un

jeune garçon de seize à dix-huit ans; il tenait entre ses bras

une petite hermine toute blanche, qu'il avait apprivoisée, et

qu'il offrit en rougissant à Ida.

Le soir, toute la cour fut remplie de paysans. Tu te rappelles

l'antique usage de la Saint-Jean; toutes les femmes avaient

une couronne de feuilles sur la tête, et leurs tabliers

étaient remplis de feuilles odorantes, dont elles couvraient

tous ceux qui s'approchaient d'elles, en chantant des paroles

amicales et bienveillantes. On avait dressé de grandes tables

dans la forêt qui touche à la cour, et on avait allumé les

feux de la Saint-Jean; on soupa, et ensuite on dansa toute la

nuit. Voilà, cher Gustave, le récit de cette petite fête, dont

j'ai voulu te mander tous les détails, afin que ton

imagination les suive tous et se rapproche des scènes où la

mienne t'appelait sans cesse et s'occupait toujours de toi.

Adieu, mon cher Gustave, adieu; quand te verrai-je, ami cher?

Lettre XVII.

Venise, le...

Nous voilà depuis un mois à Venise, cher Ernest. J'ai été

très-occupé avec le comte, et c'est ainsi qu'il m'a fallu

passer tant de temps sans t'écrire; et puis, je suis si

mécontent de moi-même, que cela me décourage souvent. Je sens

qu'il m'est aussi impossible de te tromper que de guérir de

cette cruelle maladie qui trouble et ma conscience et ma

raison... J'étais honteux de te parler de moi; vingt fois j'ai

voulu me jeter aux pieds du comte, lui tout avouer, le quitter

après; c'est bien là mon devoir, je le sens clairement, tout

m'avertit que je devrais suivre cette voix intérieure qui ne

nous trompe pas, et qui me crie sans cesse: -- Pars, retourne

sur tes pas, il te reste encore une autre amitié et deux

patries à retrouver, dont l'une est dans le coeur d'Ernest où

tu comptas tes premiers jours de bonheur. Tu déposeras dans ce

coeur noble et grand l'image de Valérie, que tu n'oses garder

dans le tien; tu l'y retrouveras, non telle que ta coupable

imagination te la peint, mais comme l'amie qui doit travailler

au bonheur du comte. Et, malgré tout cela, je ne pars pas, et

lâchement je cherche à m'abuser, et je crois encore que je

pourrai guérir. Il y a quelques jours que j'étais décidé à

prier le comte de me faire aller à l'ambassade à Florence pour

y passer un an. J'avais trouvé une raison plausible pour cela;

je me disais: Du moins, je serai sous le même ciel que

Valérie. Mais je la revis, elle me parla d'un voyage que le

comte lui ferait faire dans huit mois, et je résolus de ne

partir que deux mois avant elle, pour me déshabituer ainsi peu

à peu de sa présence, espérant la revoir à son passage à

Florence.

Ernest, plus que jamais j'ai besoin de ton indulgence. Je

relis tes lettres, j'entends ta voix me rappeler à la vertu,

et je suis le plus faible des hommes.

Lettre XVIII.

Venise, le...

Valérie · 第 2 / 14 段