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[Transcriber's note: Mme de Krüdener (née Varvara-Juliana de
Vietinghoff, Riga 1764 -- Karassoubazar 1824), Valérie (1803),
édition de 1878]
Lettre de Mme de Krüdener à Bérenger, 1805:
"C'est à Lyon que j'achevai Valérie. (...) On me pressa,
d'achever, et j'achevai ce romanesque et très fidèle tableau
d'une passion sans exemple comme sans tache. (...) Je vois, au
reste, par ce succès de ma chérissime Valérie, que la piété,
l'amour pur et combattu, les touchantes affections, et tout ce
qui tient à la délicatesse et à la vertu, émeuvent et touchent
plus en France qu'ailleurs."
Opinion de Sainte-Beuve in Portraits de femmes (1886)
"(...) Mme de Krüdener (...) nous envoyait un petit chef-d'oeuvre
où les teintes du Nord venaient, sans confusion, enrichir,
étendre le genre des Lafayette et des Souza. Après Saint-Preux,
après Werther, après René, elle sut être elle-même, à
la fois de son pays et du nôtre, et introduire son
mélancolique scandinave dans le vrai style de la France (...)
Valérie, par l'ordre des pensées et des sentiments, n'est
inférieure à aucun roman de plus grande composition, mais
surtout elle a gardé, sans y songer, la proportion naturelle,
l'unité véritable; elle a, comme avait la personne de son
auteur, le charme infini de l'ensemble. (...) Le style de ce
charmant livre est, au total, excellent, eu égard au genre peu
sévère: il a le nombre, le rythme, la vivacité du tour, un
perpétuel et parfait sentiment de la phrase française."
Opinion de Paul Lacroix in Madame de Krudener, ses lettres et
ses ouvrages inédits, étude historique et littéraire, par P.
L. Jacob bibliophile (Paul Lacroix), 1880
"(...) Mme de Krüdener (...) possédait au plus haut degré le
talent d'exprimer ses idées dans un langage facile, élégant,
harmonieux. Etrangère, elle avait deviné notre langue plutôt
qu'elle ne l'avait apprise, et elle s'en servait avec un
merveilleux instinct, qui suppléait à cette science, à cet
art, qu'on acquiert à force de travail et de temps. (...)"
MADAME DE KRUDENER
VALERIE
PREFACE DE PARISOT
EAUX-FORTES DE M. LELOIR
VARIANTES ET BIBLIOGRAPHIE
PARIS
QUANTIN, IMPRIMEUR-EDITEUR
ANCIENNE MAISON JULES CLAYE
RUE SAINT-BENOIT
1878
(...)
VALERIE
PREFACE
Je me trouvais, il y a quelques années, dans une des plus
belles provinces du Danemark: la nature, tour à tour sauvage
et riante, souvent sublime, avait jeté dans le magnifique
paysage, que j'aimais à contempler, là de hautes forêts, ici
des lacs tranquilles, tandis que dans l'éloignement, la mer du
Nord et la mer Baltique roulaient leurs vastes ondes au pied
des montagnes de la Suède, et que la rêveuse mélancolie
invitait à s'asseoir sur les tombeaux des anciens Scandinaves,
placés, d'après l'antique usage de ce peuple, sur des collines
et des tertres répandus dans la plaine.
"Rien n'est plus poétique, a dit un éloquent écrivain, qu'un
coeur de seize années." Sans être aussi jeune, je l'étais
cependant; j'aimais à sentir et à méditer, et souvent je
créais autour de moi des tableaux aussi variés que les sites
qui m'environnaient. Tantôt je voyais les scènes terribles qui
avaient offert au génie de Shakspeare les effrayantes beautés
de _Hamlet;_ tantôt les images plus douces de la vertu et de
l'amour se présentaient à moi, et je voyais les ombres
touchantes de Virginie et de Paul: j'aimais à faire revivre
ces êtres aimables et infortunés; j'aimais à leur offrir des
ombrages aussi doux que ceux des cocotiers, une nature aussi
grande que celle des tropiques, des rivages solitaires et
magnifiques comme ceux de la mer des Indes.
Ce fut au milieu de ces rêves, de ces fictions et de ces
souvenirs, que je fus surprise un jour par le récit touchant
d'une de ces infortunes qui vont chercher au fond du coeur des
larmes et des regrets. L'histoire d'un jeune Suédois, d'une
naissance illustre, me fut racontée par la personne même qui
avait été la cause innocente de son malheur. J'obtins quelques
fragments écrits par lui-même: je ne pus les parcourir qu'à la
hâte; mais je résolus de noter sur-le-champ les traits
principaux qui étaient restés gravés dans ma mémoire. J'obtins
après quelques années la permission de les publier: je
changeai les noms, les lieux, les temps; je remplis les
lacunes, j'ajoutai les détails qui me parurent nécessaires;
mais, je puis le dire avec vérité, loin d'embellir le
caractère de Gustave, je n'ai peut-être pas montré toutes ses
vertus: je craignais de faire trouver invraisemblable ce qui
pourtant n'était que vrai. J'ai tâché d'imiter la langue
simple et passionnée de Gustave. Si j'avais réussi, je ne
douterais pas de l'impression que je pourrais produire, car,
au milieu des plaisirs et de la dissipation qui absorbent la
vie, les accents qui nous rendent quelque chose de notre
jeunesse ou de nos souvenirs ne nous sont pas indifférents, et
nous aimons à être ramenés dans des émotions qui valent mieux
que ce que le monde peut nous offrir.
J'ai senti d'avance tous les reproches qu'on pourrait faire à
cet ouvrage. Une passion qui n'est point partagée intéresse
rarement: il n'y a pas d'événements qui fassent ressortir les
situations; les caractères n'offrent point de contrastes
frappants; tout est renfermé dans un seul développement, un
amour ardent et combattu dans le coeur d'un jeune homme. De là
ces répétitions continuelles, car les fortes passions, on le
sait bien, ne peuvent être distraites, et reviennent toujours
sur elles-mêmes; de là ces tableaux peut-être trop souvent
tirés de la nature. Le solitaire Gustave, étranger au monde, a
besoin de converser avec cette amie; il est d'ailleurs
Suédois, et les peuples du Nord, ainsi qu'on peut le remarquer
dans leur littérature, vivent plus avec la nature; ils
l'observent davantage, et peut-être l'aiment-ils mieux. J'ai
voulu rester fidèle à toutes ces convenances; persuadée
d'ailleurs que, si les passions sont les mêmes dans tous les
pays, le langage n'est pas le même; qu'il se ressent toujours
des moeurs et des habitudes d'un peuple, et qu'en France il est
plus modifié par la crainte du ridicule ou par d'autres
considérations qui n'existent pas ailleurs. Qu'on ne s'étonne
pas aussi de voir Gustave revenir si souvent aux idées
religieuses: son amour est combattu par la vertu, qui a besoin
des secours de la religion; et, d'ailleurs, n'est-il pas
naturel d'attacher au ciel des jours qui ont été troublés sur
la terre?
Mon sincère désir a été celui de présenter un ouvrage moral,
de peindre cette pureté de moeurs dont on n'offre pas assez de
tableaux et qui est si étroitement liée au bonheur véritable.
J'ai pensé qu'il pouvait être utile de montrer que les âmes
les plus sujettes à être entraînées par de fortes passions
sont aussi celles qui ont reçu le plus de moyens pour leur
résister, et que le secret de la sagesse est de les employer à
temps. Tout cela avait été bien mieux dit, bien mieux démontré
avant moi; mais on ne résiste guère à l'envie de communiquer
aux autres ce qui nous a profondément émus nous-mêmes. Il est
un enthousiasme qui est à l'âme ce que le printemps est à la
nature: il fait éclore mille sentiments; il fait verser des
larmes auxquelles on croit le pouvoir d'en faire répandre
d'autres.
C'était là ma situation en lisant les fragments de Gustave et,
si quelques regards attendris s'attachent sur cet ouvrage,
comme sur un ami qui nous a révélé notre propre coeur, ils
sauront tout à la fois et m'excuser et me défendre.
LETTRE PREMIERE.
Eichstadt, le 10 mars.
Tu dois avoir reçu toutes mes lettres, Ernest: depuis que j'ai
quitté Stockholm, je t'ai écrit plusieurs fois. Tu peux me
suivre dans ce voyage, qui serait enchanteur s'il ne me
séparait pas de toi. Oh! pourquoi n'avons-nous pu réaliser ces
rêves délectables de notre jeune âge, quand notre imagination
s'élançait dans ce grand univers, voyait couler d'autres
cieux, entendait gronder de plus terribles orages! quand,
assis ensemble sur ce rocher qui se séparait des autres, et
qui nous donnait l'idée de l'indépendance et de la fierté, nos
coeurs battaient tantôt de mille pressentiments confus, tantôt
se rejetaient dans la sombre antiquité et voyaient sortir de
ces ténèbres nos héros favoris! Où sont-ils, ces jours radieux
de fortes et de douces émotions? Je t'ai quitté, aimable
compagnon de ma jeunesse, sage ami qui réglais les mouvements
trop désordonnés de mon coeur et endormais mes tumultueux
désirs aux accents de ton âme ingénieuse et inspirée!
Cependant, Ernest, je suis quelquefois presque heureux; il y a
un charme enivrant dans ce voyage, qui souvent me ravit; tout
s'accorde bien avec mon coeur et même avec mon imagination. Tu
sais comme j'ai besoin de cette belle faculté, qui prend dans
l'avenir de quoi augmenter encore la félicité présente; de
cette enchanteresse, qui s'occupe de tous les âges et de
toutes les conditions de la vie, qui a des hochets pour les
enfants et donne aux génies supérieurs les clefs du ciel pour
que leurs regards s'enivrent de hautes félicités... Mais où
vais-je m'égarer? Je ne t'ai rien dit encore du comte. Il a
reçu toutes ses instructions; il va décidément à Venise, et
cette place est celle qu'il désirait. Il se plaît dans l'idée
que nous ne nous séparerons pas, qu'il pourra me guider lui-même
dans cette nouvelle carrière où il a voulu que
j'entrasse, et qu'il pourra, en achevant lui-même mon
éducation, remplir le saint devoir dont il se chargea en
m'adoptant. Quel ami, Ernest, que ce second père! quel homme
excellent! La mort seule a pu interrompre cette amitié qui le
liait à celui que j'ai perdu, et le comte se plaît à la
continuer religieusement en moi. Il me regarde souvent; je
vois quelquefois des larmes dans ses yeux: il trouve que je
ressemble beaucoup à mon père, que j'ai dans mon regard la
même mélancolie; il me reproche d'être, comme lui, presque
sauvage, et de craindre trop le monde. Je t'ai déjà dit
comment j'ai fait la connaissance de la comtesse, de quelle
manière touchante il me présenta à Valérie (c'est ainsi
qu'elle se nomme, et que je l'appellerai désormais):
d'ailleurs, elle veut que je la regarde comme une soeur, et
c'est bien là l'impression qu'elle m'a faite. Elle m'impose
moins que le comte; elle a l'air si enfant! Elle est très-vive,
mais sa bonté est extrême. Valérie paraît aimer beaucoup
son mari; je ne m'en étonne pas: quoiqu'il y ait entre eux une
grande différence d'âge, on n'y pense jamais. On pourrait
trouver quelquefois Valérie trop jeune; on a peine à se
persuader qu'elle ait formé un engagement aussi sérieux; mais
jamais le comte ne paraît trop vieux. Il a trente-sept ans;
mais il n'a pas l'air de les avoir. On ne sait d'abord ce
qu'on aime le plus en lui, ou de sa figure noble et élevée, ou
de son esprit, qui est toujours agréable, qui s'aide encore
d'une imagination vaste et d'une extrême culture; mais, en le
connaissant davantage, on n'hésite pas: c'est ce qu'il tire de
son coeur qu'on préfère; c'est quand il s'abandonne et qu'il se
découvre entièrement qu'on le trouve si supérieur. Il nous dit
quelquefois qu'il ne peut être aussi jeune dans le monde qu'il
l'est avec nous, et que l'exaltation irait mal avec une
ambassade.
Si tu savais, Ernest, comme notre voyage est agréable! Le
comte sait tout, connaît tout, et le savoir en lui n'a pas
émoussé la sensibilité. Jouir de son coeur, aimer et faire du
bonheur des autres, le sien propre, voilà sa vie; aussi ne
gêne-t-il personne. Nous avons plusieurs voitures, dont une
est découverte; c'est ordinairement le soir que nous allons
dans celle-là. La saison est très-belle. Nous avons traversé
de grandes forêts en entrant en Allemagne; il y avait là
quelque chose du pays natal qui nous plaisait beaucoup. Le
coucher du soleil, surtout, nous rappelait à tous des
souvenirs différents que nous nous communiquions quelquefois;
mais le plus souvent nous gardions alors le silence. Les beaux
jours sont comme autant de fêtes données au monde; mais la fin
d'un beau jour, comme la fin de la vie, a quelque chose
d'attendrissant et de solennel: c'est un cadre où vont se
placer tout naturellement les souvenirs, et où tout ce qui
tient aux affections paraît plus vif, comme au coucher du
soleil les teintes paraissent plus chaudes. Que de fois mon
imagination se reporte alors vers nos montagnes! Je vois à
leurs pieds notre antique demeure; ces créneaux, ces fossés,
si longtemps couverts de glace, sur lesquels nous nous
exercions, la lance à la main, à des jeux de guerriers,
glissant sur cette glace comme sur nos jours, que nous
n'apercevions pas. Le printemps revenait; nous escaladions le
rocher; nous comptions alors les vaisseaux qui venaient de
nouveau tenter nos mers; nous tâchions de deviner leur
pavillon; nous suivions leur vol rapide; nous aurions voulu
être sur leurs mâts, comme les oiseaux marins, les suivre dans
des régions lointaines. Te rappelles-tu ce beau coucher du
soleil où nous célébrâmes ensemble un grand souvenir? C'était
peu après l'équinoxe. Nous avions vu la veille une armée de
nuages s'avancer en présageant la tempête; elle fut horrible:
tous deux nous tremblions pour un vaisseau que nous avions
découvert; la mer était soulevée et menaçait d'engloutir tous
ces rivages. A minuit, nous entendîmes les signaux de
détresse. Ne doutant pas que le vaisseau n'eût échoué sur un
des bancs, mon père fit au plus vite mettre des chaloupes en
mer; au moment où il animait les pilotes côtiers, il ne
résista pas à nos instances, et, malgré le danger, il nous
permit de l'accompagner. Oh! comme nos coeurs battaient! comme
nous désirions être partout à la fois! comme nous aurions
voulu secourir chacun des passagers! Ce fut alors que tu
exposas si généreusement ta vie pour moi. Mais il faut rester
fidèle à ma promesse; il faut ne point te parler de ce qui te
paraît si simple, si naturel; mais au moins laisse-moi ma
reconnaissance comme un de mes premiers plaisirs, si ce n'est
comme un de mes premiers devoirs, et n'oublions jamais le
rocher où nous retournâmes après cette nuit et d'où nous
regardions la mer en remerciant le ciel de notre amitié.
Adieu, Ernest; il est tard, et nous partons de grand matin.
Lettre II.
Luben, le 20 mars.
Ernest, plus que jamais elle est dans mon coeur, cette secrète
agitation qui tantôt portait mes pas sur les sommets escarpés
des Koullen, tantôt sur nos désertes grèves. Ah! tu le sais,
je n'y étais pas seul: la solitude des mers, leur vaste
silence ou leur orageuse activité, le vol incertain de
l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos régions
glacées, la triste et douce clarté de nos aurores boréales,
tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma
jeunesse. Que de fois, dévoré par la fièvre de mon coeur,
j'eusse voulu, comme l'aigle des montagnes, me baigner dans un
nuage et renouveler ma vie! que de fois j'eusse voulu me
plonger dans l'abîme de ces mers dévorantes, et tirer de tous
les éléments, de toutes les secousses, une nouvelle énergie,
quand je sentais la mienne s'éteindre au milieu des feux qui
me consumaient!
Ernest, j'ai quitté tous ces témoins de mon inquiète
existence; mais partout j'en retrouve d'autres: j'ai changé de
ciel; mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et
mes voeux immodérés. Quand tout dort autour de moi, je veille
avec eux, et, dans ces nuits d'amour et de mélancolie que le
printemps exhale et remplit de tant de délices, je sens
partout cette volupté cachée de la nature, si dangereuse pour
l'imagination, par le voile même qui la couvre: elle m'enivre
et m'abat tour à tour; elle me fait vivre et me tue; elle
arrive à moi par tous les objets, et me fait languir après un
seul. J'entends le vent de la nuit, il s'endort sur les
feuilles, et je crois ouïr encore des pas incertains et
timides; mon imagination me peint cet être idéal après lequel
je soupire, et je me jette tout entier dans ce pressentiment
d'amour et d'extase qui doit remplir le vague de mon coeur.
Hélas! serai-je jamais aimé! Verrai-je jamais s'exaucer ces
brûlants et ambitieux désirs? Donnerai-je un moment, un seul
instant, tout le bonheur que je pourrai sentir? Vivrai-je de
ce don splendide qui fait toucher au ciel? Ah! ce n'est pas
tout, Ernest, que de donner, il faut recevoir; ce n'est pas
tout de valoir beaucoup, il faut être senti de même. Pour
faire mûrir la datte, il faut le sol d'Afrique; pour faire
naître ces grandes et profondes émotions qui nous viennent du
ciel, il faut trouver sur la terre ces âmes ardentes et rares
qui ont reçu la douce et peut-être funeste puissance d'aimer
comme moi.
Lettre III.
B..., le 21 mars.
Mon ami, j'ai relu ce matin ma lettre d'hier; j'ai presque
hésité à te l'envoyer: non pas que je voulusse jamais te
cacher quelque chose, mais parce que je sens que tu me
reprocheras avec raison de ne pas chercher, comme je te
l'avais promis, à réprimer un peu ce qu'il y a de trop
passionné dans mon âme. Ne dois-je pas d'ailleurs cacher cette
âme, comme un secret, à la plupart de ceux avec qui je serai
appelé à vivre dans le monde? Ne sais-je pas qu'il n'y a plus
rien de naturel aux yeux de ces gens-là que ce qui nous
éloigne de la nature, et que je ne leur paraîtrai qu'un
insensé en ne leur ressemblant pas? Laisse-moi donc errer avec
mes chers souvenirs au milieu des forêts, au bord des eaux, où
je me crée des êtres comme moi, où je rassemble autour de moi
les ombres poétiques de ceux qui chantèrent tout ce qui élève
l'homme et qui surent aimer fortement. Là, je crois voir
encore Le Tasse, soupirant ses vers immortels et son ardent
amour; là m'apparaît Pétrarque, au milieu des voûtes sacrées
qui virent naître sa longue tendresse pour Laure; là, je crois
entendre les sublimes accords du tendre et solitaire
Pergolèze; partout je crois voir le génie de l'amour, ces
enfants du ciel, fuyant la multitude et cachant leurs
bienfaits comme leurs innocentes joies. Ah! si je n'ai pas été
doté comme les fils du génie, si je ne puis charmer comme eux
la postérité, au moins j'ai respiré comme eux quelque chose de
cet enthousiasme, de ce sublime amour du beau, qui vaut peut-être
mieux que la gloire elle-même.
Cependant, mon Ernest, ne crois pas que je m'abandonne sans
réserve à mes rêveries. Quoique le comte soit un des hommes
dont l'âme ait gardé le plus de jeunesse, si je puis
m'exprimer ainsi, il m'impose trop pour que je ne voile pas
une partie de mon âme. Je cherche surtout à ne pas paraître
extraordinaire à Valérie, qui, si jeune, si calme, me paraît
comme un rayon matinal qui ne tombe que sur des fleurs et ne
connaît que leur tranquille et douce végétation.
Je ne saurais mieux te peindre Valérie qu'en te nommant la
jeune Ida, ta cousine. Elle lui ressemble beaucoup; cependant
elle a quelque chose de particulier que je n'ai encore vu à
aucune femme. On peut avoir autant de grâce, beaucoup plus de
beauté, et être loin d'elle. On ne l'admire peut-être pas,
mais elle a quelque chose d'idéal et de charmant qui force à
s'en occuper. On dirait, à la voir si délicate, si svelte, que
c'est une pensée. Cependant, la première fois que je la vis,
je ne la trouvai pas jolie. Elle est très-pâle, et le
contraste de sa gaieté, de son étourderie même, et de sa
figure, qui est faite pour être sensible et sérieuse, me fit
une impression singulière.
J'ai vu depuis que ces moments où elle ne me paraissait qu'une
aimable enfant étaient rares. Son caractère habituel a plutôt
quelque chose de mélancolique, et elle se livre quelquefois à
une excessive gaieté, comme les personnes extrêmement
sensibles, qui ont les nerfs très-mobiles, passent à des
situations tout à fait étrangères à leurs habitudes.
Le temps est beau: nous nous promenons beaucoup; le soir, nous
faisons quelquefois de la musique: j'ai mon violon avec moi;
Valérie joue de la guitare; nous lisons aussi: c'est une
véritable fête que ce voyage.
Lettre IV.
Stollen, le 4 avril.
Mon ami, ce n'est que d'aujourd'hui que je connais bien
Valérie. Jusqu'à présent elle avait passé devant mes yeux
comme une de ces figures gracieuses et pures dont les grecs
nous dessinèrent les formes et dont nous aimons à revêtir nos
songes; mais je croyais son âme trop jeune, trop peu formée
pour deviner les passions ou pour les sentir; mes timides
regards aussi n'osaient étudier ses traits. Ce n'était pas
pour moi une femme avec l'empire que pouvaient lui donner son
sexe et mon imagination; c'était un être hors des limites de
ma pensée: Valérie était couverte de ce voile de respect et de
vénération que j'ai pour le comte, et je n'osais le soulever
pour ne voir qu'une femme ordinaire. Mais aujourd'hui, oui,
aujourd'hui même, une circonstance singulière m'a fait
connaître cette femme, qui a aussi reçu une âme ardente et
profonde. Oui, Ernest, la nature acheva son ouvrage, et, comme
ces vases sacrés de l'antiquité dont la blancheur et la
délicatesse étonnent les regards, elle garde dans son sein une
flamme subtile et toujours vivante.
Ecoute, Ernest, et juge toi-même si j'avais connu jusqu'à
présent Valérie. Elle avait eu envie aujourd'hui d'arriver de
meilleure heure pour dîner: le comte avait envie d'avancer,
mais il a cédé; au lieu d'envoyer le courrier, il est monté
lui-même à cheval pour faire tout préparer. Quand nous sommes
arrivés, Valérie l'a remercié avec une grâce charmante: ils se
sont promenés un instant ensemble, et tout à coup le comte est
revenu seul et d'un air embarrassé. Il m'a dit: -- Nous
dînerons seuls; Valérie préfère ne pas manger encore. J'ai été
fort étonné de ce caprice, et déjà j'avais cru m'apercevoir
qu'elle avait de l'inégalité de caractère. Nous nous sommes
hâtés de finir le repas. Le comte m'a prié de faire prendre du
fruit dans la voiture, croyant que cela ferait plaisir à sa
femme. Je sortis du bourg, et je trouvai la comtesse avec
Marie, jeune femme de chambre qui a été élevée avec elle et
qu'elle aime beaucoup; elles étaient toutes deux auprès d'un
bouquet d'arbres. Je m'avançai vers Valérie, et je lui offris
du fruit, ne sachant trop que lui dire; elle rougit; elle
paraissait avoir pleuré, et je sentis que je ne lui en voulais
plus. Elle avait quelque chose de si intéressant dans la
figure, sa voix était si douce quand elle me remercia, que
j'en fus très-ému. -- Vous aurez été étonné, me dit-elle avec
une espèce de timidité, de ne pas m'avoir vue au dîner? -- Pas
du tout, lui répondis-je, extrêmement embarrassé. -- Elle
sourit. -- Puisque nous devons être souvent ensemble, continua-t-elle,
il est bon que vous accoutumiez à mes enfantillages. --
Je ne savais que répondre: je lui offris mon bras pour s'en
retourner, car elle s'était levée. -- Etes-vous incommodée,
madame? lui dis-je enfin; le comte le craignait. -- S'est-il
informé où j'étais? me demanda-t-elle précipitamment. -- Je
crois qu'il vous cherche, lui répondis-je. -- Votre dîner a été
cependant assez long. -- Je l'assurai que nous avions été peu
de temps à table. -- Cela m'a paru fort long, m'a-t-elle
répondu. -- Elle regardait autour d'elle très-souvent pour voir
si elle n'apercevrait pas le comte, quand un des gens est venu
avertir que les chevaux étaient mis. -- Et mon mari, a-t-elle
demandé, où est-il? -- Monsieur a pris les devants à pied, a
répondu cet homme, après avoir ordonné qu'on mît les chevaux
pour que madame n'arrivât pas de nuit, à cause des mauvais
chemins. -- C'est bon, a dit Valérie, d'une voix qu'elle
cherchait à maîtriser... -- Mais je m'apercevais de toute son
agitation. Nous sommes entrés dans la voiture; je me suis
assis vis-à-vis d'elle. D'abord elle a été pensive; puis elle
a cherché à cacher ce qui la tourmentait: elle a ensuite
essayé de paraître avoir oublié ce qui s'était passé; elle m'a
parlé de choses indifférentes; elle a tâché d'être gaie, me
racontant plusieurs anecdotes fort plaisantes sur V..., où
nous devions arriver bientôt.
Je remarquais qu'elle mettait souvent la tête à la portière
pour voir si elle n'apercevrait pas le comte; elle faisait
dire au postillon d'avancer, parce qu'elle craignait qu'il ne
se fatiguât à force de marcher. A mesure que nous avancions,
elle parlait moins et redevenait plus pensive: elle s'étonna
de ce que nous ne rejoignions point son mari. -- Il marche
très-vite, lui répondis-je; mais je m'en étonnais aussi. Nous
traversâmes une grande forêt: l'inquiétude de Valérie
augmentait toujours; elle devint extrême. A la fin elle était
descendue; elle devançait les voitures, croyant se distraire
par une marche précipitée; elle s'appuyait sur moi,
s'arrêtait, voulait retourner sur ses pas; enfin, elle
souffrait horriblement. Je souffrais presque autant qu'elle:
je lui disais que sûrement nous trouverions le comte arrivé à
la poste, qu'il aurait pris un chemin de traverse, et je le
pensais. Malheureusement on lui avait parlé d'une bande de
voleurs qui, quinze jours auparavant, avaient attaqué une
voiture publique. Je sentais croître mon intérêt pour elle, à
mesure que son inquiétude augmentait; j'osais la regarder,
interroger ses traits; notre position me le permettait. Je
voyais combien elle savait aimer, je sentais l'empire que
doivent prendre sur d'autres âmes les âmes susceptibles de se
passionner. J'éprouvais une espèce d'angoisse, que son
angoisse me donnait; mon coeur battait; et en même temps,
Ernest, j'éprouvais quelque chose de délicieux, quand elle me
regardait avec une expression touchante, comme pour me
remercier du soin que je prenais.
Nous arrivâmes à la poste; le comte n'y était pas. Valérie se
trouva mal; elle eut une attaque de nerfs qui me fit frémir.
Ses femmes couraient pour lui chercher du thé, de la fleur
d'orange; j'étais hors de moi. L'état de Valérie, l'absence du
comte, un trouble inexprimable que je n'avais jamais senti,
tout me faisait perdre la tête. Je tenais les mains glacées de
Valérie; je la conjurais de se calmer: je lui dis, pour la
tranquilliser, que tous les voyageurs allaient voir un
château, très-près du grand chemin, dont la position était
singulière. Dès que je la vis un peu moins souffrante, je pris
avec moi deux hommes du pays, et nous nous dispersâmes pour
aller à sa recherche. Après une demi-heure de marche, je le
trouvai qui se hâtait d'arriver: il s'était égaré. Je lui dis
combien Valérie avait souffert; il en fut extrêmement fâché.
Quand nous fûmes près d'arriver à la maison de poste, je me
mis à courir de toutes mes forces pour annoncer le comte et
pour être le premier à donner cette bonne nouvelle. J'eus un
moment bien heureux en voyant tout le bonheur de Valérie. Je
retournai alors vers le comte, et nous entrâmes ensemble;
Valérie se jeta à son cou. Elle pleurait de joie; mais,
l'instant d'après, paraissait se rappeler tout ce qu'elle
avait souffert, elle gronda le comte, lui dit qu'il était
impardonnable de l'avoir exposée à toutes ces inquiétudes, de
l'avoir quittée sans lui rien dire; elle repoussait son mari,
qui voulait l'embrasser. -- Oui, il est impardonnable, dit-elle,
d'écouter son ressentiment. -- Mais je n'étais pas fâché,
lui dit-il. -- Comment! vous n'étiez pas fâché? -- Non, ma chère
Valérie, soyez-en sûre; je voulais éviter une explication. Je
sais que vous êtes vive, que cela vous fait mal: je sais aussi
combien vous vous apaisez facilement; vous êtes si bonne,
Valérie! -- Elle avait les larmes aux yeux; elle prit sa main
d'une manière touchante. -- C'est moi qui ai tort, dit-elle; je
vous en demande bien pardon. Comment ai-je pu me fâcher d'un
mot qui n'était sûrement pas dit pour me faire de la peine?
Oh! combien vous êtes meilleur que moi! -- J'aurais voulu me
jeter à ses pieds, lui dire qu'elle était un ange. Le comte,
qui est si sensible, ne m'a pas paru assez reconnaissant.
Lettre V.
Olheim, le 6 avril.
Je t'ai dit que nous devions passer quelques jours ici, pour
que Valérie se reposât: ces jours ont été les plus agréables
de ma vie. Il me semble qu'elle a plus de confiance en moi,
depuis que je la connais mieux; elle pense, je crois, que je
ne m'étonne plus de quelques petites inégalités d'humeur, dont
je dois maintenant connaître la source. Une très-grande
sensibilité empêche d'avoir une attention continuelle sur soi-même.
Les âmes froides n'ont que les jouissances de l'amour-propre;
elles croient que le calme et la méthode qu'elles
portent dans toutes leurs actions et dans toutes leurs paroles
leur attireront la considération de ceux qui les observent:
elles savent pourtant bien aussi se fâcher et se réjouir; mais
c'est pour des riens, et c'est toujours au dedans d'elles-mêmes;
elles craignent jusqu'aux traits de leur visage, comme
des dénonciateurs qui vont raconter ce qui se passe au logis.
Absurde prétention de prendre pour sagesse ce qui vient de
l'aridité du coeur!
Jamais Valérie ne me paraît plus aimable, plus touchante, que
quand sa vivacité l'a emportée un instant, et qu'elle cherche
à racheter un tort. Et quel tort? celui d'aimer comme on ne
sait pas aimer dans le monde. Je l'observais l'autre jour,
lorsqu'elle reçut une lettre de sa mère; je la lisais avec
elle en suivant sa physionomie. Et quand, après cela, elle
sera ou triste ou préoccupée, qu'elle ne saura pas, avec une
étude parfaite de dissimulation, approuver tout ce qu'on lui
propose, sourire à ce qui l'ennuie, appellera-t-on cela des
caprices? Et pourtant elle veut racheter comme des torts ces
moments où elle ne peut appartenir qu'à l'idée qui domine son
âme! La meilleure des filles, la plus aimante des femmes
voudrait être à la fois et profondément sensible et toujours
attentive à ne jamais contrarier les autres! Et quand on me
dirait: -- Il y a des femmes plus parfaites, -- je répondrai:
Valérie n'a que seize ans. -- Ah! qu'elle ne change jamais!
qu'elle soit toujours cet être charmant que je n'avais vu
jusqu'à présent que dans ma pensée!
Lettre VI.
Le 8 avril.
Je me promenais ce matin avec Valérie dans un jardin au bord
d'une rivière. Elle a demandé le déjeuner: on nous a apporté
des fraises, qu'elle a voulu me faire manger à la manière de
notre pays, car elle m'avait entendu dire que cela me
rappelait les repas que je faisais avec ma soeur, et nous
envoyâmes chercher de la crême. Nous avions avec nous quelques
fragments du poème de l'_Imagination_, que nous lisions en
déjeunant. Tu sais combien j'aime les beaux vers; mais les
beaux vers, lus avec Valérie, prononcés avec son organe
charmant, assis auprès d'elle, environné de toutes les
magiques voix du printemps, qui semblaient me parler et dans
cette eau qui courait et dans ces feuilles doucement agitées
comme mes pensées! Mon ami, j'étais bien heureux, trop heureux
peut-être! Ernest, cette idée serait terrible et porterait la
mort dans mon âme, qu'habite la félicité; je n'ose
l'approfondir.
Valérie fut émue en lisant l'épisode enchanteur d'Amélie et de
Volnis; et quand elle arriva à ces vers:
En longs et noirs anneaux s'assemblaient ses cheveux;
Ses yeux noirs, pleins d'un feu
Que son mal dompte à peine,
Etincelaient encor sous deux sourcils d'ebene.
elle a souri et, en me regardant, elle m'a dit: "Savez-vous
que cela vous ressemble beaucoup?" J'ai rougi d'embarras et
puis j'ai pensé: "Ah! si vous étiez mon Amélie!" Mais soudain
je me suis reproché ma pensée comme un crime, et c'en était
bien un. Je me suis levé, je me suis enfui; j'ai été
m'enfoncer dans la forêt voisine, comme si j'avais pu
m'éloigner de cette coupable pensée.
Après une course assez rapide, réfléchissant à ce que
penserait de moi Valérie, que j'avais quittée si ridiculement,
je résolus de revenir à la maison et de lui demander pardon.
Cherchant dans ma tête une excuse et n'en trouvant point, je
cueillais en chemin des marguerites pour les lui apporter, et
je me mis, sans y penser, à les interroger en les effeuillant,
comme nous avions fait tant de fois dans notre enfance. Je me
disais: "Comment suis-je aimé de Valérie?" J'arrachais les
feuilles l'une après l'autre jusqu'à la dernière; elle dit:
_pas du tout_. Le croirais-tu? cela m'affligea.
J'ai voulu aussi savoir comment j'aimais Valérie. Ah! je le
savais bien; mais je fus effrayé de trouver, au lieu de
_beaucoup_, PASSIONNEMENT: cela m'épouvanta. Ernest, je crois
que j'ai pâli. J'ai voulu recommencer, et encore une fois la
feuille a dit: PASSIONNEMENT. Mon ami, était-ce ma conscience
qui donnait une voix à cette feuille? Ma conscience saurait-elle
déjà ce que j'ignore moi-même, ce que je veux ignorer
toute ma vie, ce que tu ne croirais jamais si on te le disait,
toi qui me connais si bien, toi qui sais que jamais je ne fus
léger, que la femme d'un autre fut toujours un objet sacré
pour moi? Et j'aimerais Valérie! Non, non.
Quelques crimes toujours précèdent les grands crimes.
Sois tranquille, Ernest, tu n'auras pas besoin de me rejeter
loin de toi.
Lettre VII.
Blude, le 20 avril.
Je suis bien sûr, mon ami, que la crainte seule d'aimer celle
que je n'ose nommer (car je dois la respecter trop pour
associer son nom à une idée qui m'est défendue) m'a fait
croire... Je ne sais t'exprimer ce que je sens, cela doit être
obscur pour toi; voici quelque chose de plus clair.
Ce soir, arrivant dans un village d'Autriche, et trouvant
qu'il était plus tard qu'on ne pensait, le comte s'est décidé
à passer la nuit dans cet endroit. On a dressé le lit de
Valérie, et, pendant qu'on arrangeait son appartement, nous
sommes tous passés dans une jolie salle qu'on venait de
peindre et d'approprier avec assez d'élégance. Il y avait là
quelques mineurs qui jouaient des valses. Tu sais combien on
cultive la musique en Allemagne. Quelques jeunes filles qui
étaient venues voir l'hôtesse valsaient; elles étaient presque
toutes jolies, et nous nous amusions à voir leur gaieté et
leur petite coquetterie villageoise. Valérie, avec sa vivacité
ordinaire, a appelé ses deux femmes de chambre; elle voulait
aussi leur donner le plaisir de la danse. Bientôt le bal a
cessé, les musiciens seuls sont restés. Le comte est venu
prendre Valérie et l'a fait valser, quoiqu'elle s'en défendît,
ayant une espèce d'éloignement pour cette danse, que sa mère
n'aimait pas. Quand il eut fait deux ou trois fois le tour de
la salle, il s'arrêta devant moi. "Je serai spectateur à mon
tour, a-t-il dit, Gustave, Valérie vous permet de finir la
danse avec elle." Mon coeur a battu avec violence; j'ai tremblé
comme un criminel; j'ai hésité longtemps si j'oserais passer
mon bras autour de sa taille. -- Elle a souri de ma gaucherie.
-- J'ai frémi de bonheur et de crainte; ce dernier sentiment
est resté dans mon coeur, il m'a persécuté jusqu'à ce que j'aie
été complètement rassuré. Voici comment je suis devenu plus
tranquille.
La soirée était si belle, que le comte nous a proposé une
promenade. Il avait donné le bras à Valérie, je marchais à
côté de lui; il faisait assez sombre; les étoiles seules nous
éclairaient. La conversation se ressent toujours des
impressions que reçoit l'imagination; la nôtre est devenue
sérieuse et même mélancolique comme la nuit qui nous
environnait. Nous avons parlé de mon père, nous nous sommes
rappelé, le comte et moi, plusieurs traits de sa vie qui
mériteraient d'être publiés pour faire l'admiration de tous
ceux qui savent sentir et aimer le beau. Nous avons mêlé nos
tristes et profonds regrets et parlé de cette belle espérance
que l'Etre suprême laissa surtout à la douleur, car ceux-là
seuls qui ont beaucoup perdu savent combien l'homme a besoin
d'espérer. A mesure que le comte parlait, je sentais mon
affection pour lui s'augmenter de toute sa tendresse pour mon
père. Quelle douce immortalité, pensais-je, que celle qui
commence déjà ici-bas dans le coeur de ceux qui nous
regrettent!
Que j'aimais cet homme si bon qui sait connaître ainsi
l'amitié! l'amitié que tant d'hommes croient chérir et que si
peu savent honorer dans tous ses devoirs! Comme mon coeur
éprouvait alors ce sentiment pour le comte! J'y mêlais ce qui
le rend à jamais sacré, la reconnaissance. Il me semblait que
mon coeur épuré ne contenait plus que ces heureuses affections,
qui se réfléchissaient doucement sur Valérie. Nous nous étions
assis, la lune s'était levée, les lumières s'éteignaient peu à
peu dans le village, quelques chevaux paissaient autour de
nous, et les eaux argentées et rapides d'un ruisseau nous
séparaient de la prairie. -- J'ai de tout temps aimé
passionnément une belle nuit, dit le comte; il me semble
qu'elle a toujours mille secrets à dire aux âmes sérieuses et
tendres; je crois aussi que j'ai conservé cette prédilection
pour la nuit, parce qu'on me tourmentait le jour. -- Vous
n'étiez pas heureux dans votre enfance? -- Ni dans ma jeunesse,
ma chère Valérie. -- Il soupira: -- Mais j'ai sauvé ce qu'il y a
de si précieux à conserver, une âme qui n'a jamais désespéré
du bonheur. Le passé est pour moi comme une toile rembrunie
qui attend un beau tableau qui n'en ressortira que davantage.
C'est maintenant votre ouvrage à tous deux, mes amis, dit-il
en tendant ses bras vers nous: c'est à vous à conduire
doucement mes jours. -- Valérie l'embrassa avec tendresse; je
me jetai aussi à son cou; je ne pus proférer une seule parole.
Quel serment pouvait valoir les larmes que je versais? Jamais
je n'oublierai ce moment, il m'a rendu le calme et le courage.
Lettre VIII.
Bade, le 1er mai.
J'ai voulu renoncer à une partie de ces douces habitudes qui
étaient devenues un besoin pour moi et qui pouvaient devenir
dangereuses. J'ai demandé au comte la permission d'aller dans
une autre voiture, au moins quelquefois, et j'ai prétexté
l'envie que j'avais d'apprendre l'italien, afin de savoir
quelque chose de cette langue quand nous arriverions à Venise.
J'ai bien su que Valérie, ainsi que son mari, me trouvaient
bizarre; mais, enfin, ils ne m'ont point empêché de suivre mon
nouveau plan. J'évite aussi de me promener seul avec elle. Il
y a un charme si ravissant dans cette belle saison auprès d'un
objet aussi aimable, respirer cet air, marcher sur ces gazons,
s'y asseoir, s'environner du silence des forêts, voir Valérie,
sentir aussi vivement ce qui me donnerait déjà sans elle tant
de bonheur, dis, mon ami, ne serait-ce pas défier l'amour?
Le soir, quand nous arrivions, et que, fatiguée de la route,
elle se couchait sur un lit de repos, je venais toujours
m'établir avec le comte auprès d'elle; mais il se mettait dans
un coin à écrire, et, moi, j'aidais Marie à faire le thé:
c'était moi qui en apportais à Valérie et qu'elle grondait
quand il n'était pas bon. Ensuite c'était sa guitare que je
lui accordais. J'en joue mieux qu'elle; il m'est arrivé de
placer ses doigts sur les cordes dans un passage difficile; ou
bien je dessinais avec elle, je l'amusais en lui faisant
toutes sortes de ressemblances. Ne m'est-il pas arrivé de la
dessiner elle-même! Conçois-tu une pareille imprudence? Oui,
j'ai esquissé ses formes charmantes, elle portait sur moi ses
yeux pleins de douceur, et j'avais la démence de les fixer, de
me livrer, comme un insensé, à leur dangereux pouvoir. Eh
bien, Ernest, je suis devenu plus sage; il est vrai que cela
me coûte bien cher: je perds non-seulement tout le bonheur que
j'éprouvais dans cette douce familiarité (je ne devrais pas le
regretter, puisqu'il pouvait me conduire à des remords), mais
je perdrai peut-être la confiance de Valérie. Elle commençait
à me témoigner de l'amitié. Hier, en arrivant dans la ville où
nous devions coucher, j'ai vite demandé ma chambre. -- Allez-vous
donc encore vous enfermer? m'a-t-elle dit; vous devenez
bien sauvage. Elle avait l'air mécontent en disant cela; je
l'ai suivie, j'ai arrangé le feu, porté des paquets, taillé
des plumes pour le comte, afin de cacher l'embarras que me
donne une situation toute nouvelle. Je croyais, à force
d'attentions qui rappelaient la politesse, suppléer à toutes
ces inspirations de coeur qui ne sont nullement calculées.
Aussi Valérie s'en est-elle aperçue. -- On croirait, dit-elle,
que nous vous avons reproché de ne pas assez vous occuper de
nous, et que vous voulez nous cacher que vous vous ennuyez. --
Je me suis tu; il m'était également impossible de la tirer de
son erreur et de ne lui dire que quelques phrases qui
n'eussent été qu'agréables. J'avais l'air sûrement bien
triste, car elle m'a tendu la main avec bonté et m'a demandé
si j'avais du chagrin. J'ai fait un signe de tête comme pour
dire oui, et les larmes me sont venues aux yeux.
Ernest, je suis triste, et ne veux pas m'occuper de ma
tristesse. Je te quitte, pardonne-moi ces éternelles
répétitions.
Lettre IX.
Arnam, le 4 mai.
Je suis extrêmement troublé, mon ami, je ne sais ce que tout
cela deviendra; sans que je l'eusse voulu, Valérie s'est
aperçue qu'il y avait quelque chose d'extraordinaire et
d'affligeant dans mon coeur. Elle m'a fait appeler ce soir pour
tirer des papiers d'une cassette que Marie ne pouvait pas
ouvrir. Le comte était sorti pour se promener. Ne voulant pas
sortir brusquement, j'ai pris un livre et lui ai demandé si
elle désirait que je lui lusse quelque chose. Elle m'a
remercié en disant qu'elle allait se coucher. -- Je ne suis pas
bien, a-t-elle ajouté; puis, me tendant la main: Je crois que
j'ai de la fièvre. -- Il a bien fallu toucher sa main; j'ai
frissonné; je tremblais tellement qu'elle s'en est aperçue. --
C'est singulier, a-t-elle dit, vous avez si froid et moi si
chaud! -- Je me suis levé avec précipitation, voyant qu'elle
était debout devant moi; je lui ai dit qu'en effet j'avais
très-froid et très-mal à la tête. -- Et vous vouliez vous gêner
et rester ici pour me faire la lecture? -- Je suis si heureux
d'être avec vous, ai-je dit timidement. -- Vous êtes changé
depuis quelque temps, et je crains bien que vous ne vous
ennuyiez quelquefois. Vous regrettez peut-être votre patrie,
vos anciens amis? Cela serait bien naturel. Mais pourquoi nous
craindre? pourquoi vous gêner? -- Pour toute réponse, je levais
les yeux au ciel, et je soupirais. -- Mais qu'avez-vous donc?
me dit-elle d'un air effrayé. -- Je m'appuyai contre la
cheminée sans répondre; elle a soulevé ma tête, et, d'un air
qui m'a rappelé à moi, elle m'a dit: -- Ne me tourmentez pas,
parlez, je vous en prie. -- Son inquiétude m'a soulagé: elle
m'interrogeait toujours. J'ai mis ma main sur mon coeur
oppressé, et je lui ai dit à voix basse: -- Ne me demandez
rien, abandonnez un malheureux. -- Mes yeux étaient sans doute
si égarés, qu'elle m'a dit: -- Vous me faites frémir. -- Elle a
fait un mouvement comme pour mettre sa main sur mes yeux. -- Il
faut absolument que vous parliez à mon mari, a-t-elle dit, il
vous consolera. -- Ces mots m'ont rendu à moi-même; j'ai joint
les mains avec une expression de terreur. -- Non, non, ne lui
dites rien, madame, par pitié, ne lui dites rien. -- Elle m'a
interrompu: -- Vous le connaissez bien mal, si vous le
redoutez; d'ailleurs, il s'est aperçu que vous aviez du
chagrin, nous en avons parlé ensemble, il croit que vous
aimez... -- Je l'interrompis avec vivacité: il me semblait
qu'un trait de lumière était envoyé à mon secours pour me
tirer de cette terrible situation. -- Oui, j'aime, lui dis-je
en baissant les yeux et en cachant mon visage dans mes mains
pour qu'elle n'y vît pas la vérité, j'aime à Stockholm une
jeune personne. -- Est-ce Ida? me dit-elle. -- Je secouai la
tête machinalement, voulant dire non. -- Mais, si c'est une
jeune personne, ne pouvez-vous pas l'épouser? -- C'est une
femme mariée, dis-je en fixant mes yeux à terre et soupirant
profondément. -- C'est mal, me dit-elle vivement. -- Je le sais
bien, dis-je avec tristesse. -- Elle se repentit apparemment de
m'avoir affligé et ajouta: -- C'est encore plus malheureux; on
dit que les passions donnent des tourments si terribles; je ne
vous gronderai plus quand vous serez sauvage; je vous
plaindrai; mais promettez-moi de faire vos efforts pour vous
vaincre. -- Je le jure, dis-je, enhardi par le motif qui me
guidait. -- Et prenant sa main, je le jure à Valérie, que je
respecte comme la vertu, que j'aime comme le bonheur, qui a
fui loin de moi. -- Il me semblait que je voyais un ange qui me
réconciliait avec moi-même, et je la quittai.
Lettre X.
Shoenbrunn, le...
Aujourd'hui, en montant en voiture, je suis resté seul un
instant avec Valérie; elle m'a demandé avec tant d'intérêt
comment je me trouvais, que j'en ai été profondément ému. -- Je
n'ai rien dit à mon mari de notre conversation; j'ignorais si
cela ne vous embarrasserait pas: il est des choses qui
échappent, et qu'on ne confierait pas; votre secret restera
dans mon coeur jusqu'à ce que vous me disiez vous-même de
parler. Cependant je ne puis m'empêcher de vous dire qu'à
votre place je voudrais être guidé par un ami comme le comte;
si vous saviez comme il est bon et sensible! -- Ah! je le sais,
lui dis-je, je le sais; mais je sentais en moi-même que je
pouvais tromper Valérie et m'enorgueillir même de mon
subterfuge, et qu'il m'était impossible de tromper le comte
volontairement. -- Je me suis rappelé encore, a dit Valérie,
que j'ai pu vous induire en erreur hier pendant notre
conversation, je vous ai dit que votre ami s'était aperçu que
vous aviez du chagrin: c'est vrai, j'ai ajouté: Il croit que
vous aimez; j'allais achever, et vous m'avez interrompu avec
vivacité, croyant que je vous parlais de votre amour, tant le
coeur se persuade facilement qu'on s'occupe de ce qui l'occupe!
j'avais tout autre chose à vous dire... Mais je vois le comte
qui s'avance, tranquillisez-vous, il ne sait rien.
Ernest, vit-on jamais une plus angélique bonté? Et ne pas oser
lui dire tout ce qu'elle inspire! Lui faire croire, lui
persuader qu'on en peut aimer une autre quand une fois on l'a
connue. O mon ami, cet effort est bien grand!
Lettre XI.
Vienne, le...
Nous sommes arrivés à Vienne. Le comte m'a prié d'aller avec
lui dans le monde: j'y étais décidé. Il faut bien m'éloigner,
autant que je le pourrai, de Valérie; elle est résolue à ne
point faire de connaissance ici, à rester chez elle et à ne
voir qu'une jeune femme avec qui elle a passé quelque temps à
Stockholm.
Le comte m'a regardé hier de manière à m'embarrasser beaucoup;
il m'a reproché doucement d'avoir de l'inégalité dans le
caractère, d'être singulier: j'ai rougi. -- Votre père, mon
cher Gustave, avait le même besoin d'être seul; sa santé
délicate lui faisait redouter le grand monde; mais à votre
âge, mon ami, il faut apprendre à vivre avec les hommes. Et
que deviendrez-vous un jour, si à vingt ans vous fuyez vos
meilleurs amis? -- Depuis huit jours je n'ai pas été un instant
sans chercher à m'éviter moi-même; j'ai senti toute la fatigue
attachée à l'envie de s'amuser. J'ai vu des bals, des dîners,
des spectacles, des promenades, et j'ai dit cent fois que
j'admirais la magnificence de cette ville tant vantée par les
étrangers. Cependant je n'ai pas obtenu un seul moment de
plaisir. La solitude des fêtes est si aride; celle de la
nature nous aide toujours à tirer quelque chose de
satisfaisant de notre âme; celle du monde nous fait voir une
foule d'objets qui nous empêchent d'être à nous et ne nous
donnent rien.
Si je pouvais observer, former mon jugement, m'amuser des
ridicules! mais je sens trop vivement pour que cela me soit
possible. Si j'osais m'occuper de l'objet que je fuis, je ne
me trouverais plus seul au milieu de ces rassemblements; je
parlerais à Valérie absente, et n'écouterais personne; mais je
ne puis me permettre ce dangereux plaisir, et je travaille
sans cesse à en éloigner la pensée.
Lettre XII.
ERNEST A GUSTAVE.
Hollyn, le...