[Note 14: Du chemin de ronde, les charpentiers faisaient couler par

le trou inférieur une première pièce A, puis une seconde pièce B, en

bascule. L'ouvrier, passant par le créneau, se mettait à cheval sur

cette seconde pièce B, ainsi que l'indique le détail perspectif B', puis

faisait entrer le lien C dans son embrèvement. La tête de ce lien était

réunie à la pièce B par une cheville; un potelet D, entré de force par

derrière, roidissait tout le système. Là-dessus, posant des plats-bords,

il était facile de monter les doubles poteaux E entre lesquels on

glissait les madriers servant de garde antérieure, puis on

assujettissait la toiture qui couvrait le hourd et le chemin de ronde,

afin de mettre les défenseurs à l'abri des projectiles lancés à toute

volée. Des entailles G, ménagées entre les madriers, permettaient de

viser.]

[Illustration: Fig. 13.]

Les trous des solives dans les crénelages du château, étant plus petits

que ceux des constructions datant du XIIIe siècle, expliquent ce

surcroît de précautions, destiné à empêcher les bois en bascule de

fléchir à leur extrémité. On observera encore que les créneaux du

château sont hauts (2 mètres), c'est que le plancher des hourds était

posé à la base même de ces créneaux, au lieu d'être, comme au XIIIe

siècle, posé à 0m,30 au-dessus du sol du chemin de ronde. Il fallait

donc passer par ces créneaux comme par autant de portes et leur donner

une hauteur suffisante pour que les défenseurs pussent se tenir debout

dans les galeries des hourds.

Nous ne devons pas passer sous silence un fait très-curieux touchant

l'histoire de la construction. La plupart des portes et fenêtres des

tours du château, du côté de la cour, sont couronnées par des linteaux

en _béton_. Ces pierres factices ont beaucoup mieux résisté aux agents

atmosphériques que les pierres de grès; elles sont composées d'un

mortier parfaitement dur, mêlé de cailloux concassés de la grosseur d'un

oeuf, et ont dû être façonnées dans des caisses de bois. Après avoir

observé en place quelques-uns de ces linteaux, mon attention ayant été

éveillée, j'ai retrouvé une assez grande quantité de ces blocs de béton

dans les restaurations extérieures des murailles des Visigoths

entreprises au XIIe siècle. Il semblerait que les constructeurs de

cette dernière époque, lorsqu'ils avaient besoin de matériaux résistants

d'une grande dimension relative, aient employé ce procédé qui leur a

parfaitement réussi; car aucun de ces linteaux ne s'est brisé; comme il

arriva fréquemment aux linteaux de pierre.

Après avoir franchi la porte du château, on entre dans une cour

spacieuse, entourée aujourd'hui de constructions modernes qui ont été

accolées aux courtines et tours. Ces constructions ont été élevées sur

l'emplacement de portiques datant du XIIIe siècle et dont on retrouve

toutes les amorces. Des traces d'incendie sont apparentes sur les

parements des constructions du XIIe siècle, et font supposer que ces

portiques ont remplacé des constructions de bois garnissant l'intérieur

de la cour avant les restaurations entreprises par Louis IX et Philippe

le Hardi. Du coté de l'est et du nord les murailles n'étaient doublées

que par un simple portique. Du côté sud, s'élève un bâtiment dont toute

la partie inférieure date du XIIe siècle et la partie supérieure de

la fin du XIIIe avec remaniement au XVe. Ce bâtiment contenait, à

rez-de-chaussée, des cuisines voûtées en berceau tiers-point, avec une

belle porte plein cintre ouverte dans le pignon. Il sépare la grande

cour d'une seconde cour donnant du côté du sud et fermée par une forte

courtine du XIIe siècle, complètement restaurée au XIIIe. À cette

courtine était accolée une construction présentant un très-large

portique à rez-de-chaussée, avec salle au premier étage. On voit encore

en place, le long de la courtine, tous les corbeaux de pierre qui

supportaient le plancher de cette salle, une belle cheminée dont les

profils et les sculptures appartiennent à l'époque de saint Louis; et, à

l'angle de la tour carrée nº31, dite tour Peinte, l'amorce des piles du

portique inférieur. Une grande fenêtre carrée à meneaux éclairait du

côté sud, vers Saint-Nazaire, la grande salle du premier étage. Cette

fenêtre est élevée au-dessus du plancher intérieur, et la disposition

du plafond qui fermait l'ébrasement est telle, que les projectiles

lancés du dehors ne pouvaient pénétrer dans la salle. À l'angle

sud-ouest du château s'élèvent d'énormes constructions, sortes de

donjons ou réduits, indépendants les uns des autres, qui commandaient

les cours et les dehors. La plus élevée, mais la plus étendue de ces

bâtisses, est la tour dite Peinte, nº31, qui domine toute la cité dont

elle était la guette principale. Cette tour, sur plan barlong, ne

pouvait contenir et ne contenait en effet qu'un escalier de bois, car

elle n'est divisée, dans toute sa hauteur, par aucune voûte ni aucun

plancher. Une seule petite fenêtre romane, percée vers la moitié de sa

hauteur, s'ouvre sur la campagne, du côté de l'Aude. Cette tour est

intacte; on voit encore son crénelage supérieur avec les trous des

hourds très-rapprochés, comme pour établir une galerie extérieure

saillante, en état de résister aux vents terribles de la contrée.

Le plan de la tour nº35 du château, dite du Major (l'une de celles

d'angle, l'autre tour nº32 étant semblable), est fort intéressant à

étudier. Ces deux tours d'angle sont les seules qui contiennent des

escaliers à vis, en pierre. Les tours nos 32, 34, 35 et 36 sont

défendues comme les deux tours de la porte: mêmes petites salles voûtées

en calottes hémisphériques, mêmes dispositions des crénelages, des

meurtrières et hourds, même combinaison de combles pyramidaux.

Mais c'est sur le front ouest que l'étude du château de la cité est

particulièrement intéressante. Le côté occidental est celui qui regarde

la campagne et qui fait face à la grosse barbacane bâtie en bas de

l'escarpement.

Pour bien faire comprendre les dispositions très-compliquées de cette

partie du château, il faut que nous descendions à la barbacane, et que,

successivement, nous passions par tous les détours si ingénieusement

combinés pour rendre impossible l'accès du château à une troupe armée.

[Illustration: Fig. 14]

Malheureusement, la barbacane fut démolie il y a cinquante ans environ

pour bâtir une usine le long de l'Aude. Cette destruction est à jamais

regrettable, car, au dire de ceux qui ont vu ce bel ouvrage, il

produisait un grand effet et était élevé en beaux matériaux. Je n'ai pu

retrouver, en fouillant assez profondément, que ses fondations et ses

premières assises, ce qui permettait seulement de reconnaître exactement

et sa place et son diamètre.

La barbacane avait été élevée très-probablement sous saint Louis, comme

la plupart des adjonctions et restaurations faites au château. Elle

était percée de deux rangs de meurtrières et était couronnée par un

chemin de ronde crénelé avec hourds. Elle n'était point couverte, sa

grande étendue ne le permettant guère, mais devait posséder à

l'intérieur des galeries de bois facilitant l'accès aux meurtrières, et

formant un abri pour les défenseurs.

La porte était percée dans l'angle rentrant, côté du nord, sur le flanc

de la grande caponnière qui monte à la cité (fig. 14) en B. Cette

caponnière ou montée, fortifiée des deux côtés, est assez étroite à sa

base près de la barbacane. Elle s'élargit en E jusqu'au point où,

formant un coude, elle se dirige perpendiculairement au front du

château, afin d'être enfilée par les assiégés postés sur les chemins de

ronde de la double enceinte ou dans le château même; puis, ayant atteint

le pied de l'enceinte, la caponnière se détourne en E' à droite, longe

cette enceinte du nord au sud, pour atteindre une première porte dont il

ne reste que les pieds-droits. Ces rampes E sont crénelées à droite et à

gauche. Leur montée est coupée par des parapets chevauchés. En F était

un mur de garde en avant de la première porte; ayant franchi cette

première porte, on devait longer un deuxième mur de garde, passer par

une barrière, se détourner brusquement à gauche, et se présenter devant

une deuxième porte G, en étant battu de flanc par les gens de la

deuxième enceinte. Alors on se trouvait devant un ouvrage considérable

et bien défendu; c'est un couloir long, surmonté de deux étages, sous

lesquels il fallait passer. Le premier de ces étages battait la porte G

et était percé de mâchicoulis s'ouvrant sur le passage; le deuxième

étage était en communication avec les crénelages supérieurs, battant

soit la rampe, soit l'espace G. Le plancher du premier étage ne

communiquait avec les lices que par une porte étroite. Si l'ennemi

parvenait à occuper cet étage, il était pris comme dans une souricière,

car, la petite porte fermée sur lui, il se trouvait exposé aux

projectiles tombant des mâchicoulis du deuxième étage; et l'extrémité du

plancher de ce premier étage étant interrompue en H, du côté opposé à

l'entrée, il était impossible à cet assaillant d'avancer. S'il parvenait

à franchir sans encombre le couloir à rez-de-chaussée, il était arrêté

par la porte H percée dans une traverse couronnée par les mâchicoulis du

troisième étage, communiquant avec les chemins de ronde supérieurs du

château. Si, par impossible, les assiégeants s'emparaient du deuxième

étage, ils ne trouvaient d'autre issue qu'une petite porte latérale

donnant dans une salle établie sur des arcs, en dehors du château, et ne

communiquant avec l'intérieur que par des détours qu'il était facile de

barricader en un instant et qui d'ailleurs étaient fermés par des

vantaux. Si, malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants

forçaient la troisième porte H, il leur fallait alors attaquer la

poterne I du château, protégée par un système de défense formidable: des

meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un au-dessus de l'autre, un pont

avec plancher mobile, une herse et des vantaux. Se fût-on emparé de

cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour

intérieure L, à laquelle on n'arrivait que par des degrés étroits,

défendus, et en passant à travers plusieurs portes en K.

En supposant que l'attaque fût poussée par les lices du côté de la porte

de l'Aude, on était arrêté par un poste T et par une porte avec ouvrages

de bois et un double mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage

supérieur communiquant avec la grande salle sur N du château, au moyen

d'un passage de charpente qui pouvait être détruit en un instant; de

sorte qu'en s'emparant de cet étage supérieur on n'avait rien fait.

Si après avoir franchi l'ouvrage T, on poussait plus loin sur le chemin

de ronde, le long de la tour carrée S, on rencontrait bientôt une garde

avec porte bien munie de mâchicoulis et bâtie perpendiculairement au

couloir G H. Après cette porte, c'était une troisième porte étroite et

basse percée dans la grosse traverse Z qu'il fallait franchir; puis, on

arrivait à la poterne I du château.

Si, au contraire, l'assaillant se présentait du côté opposé, par les

lices du nord, il était arrêté par une défense V, mais de ce côté

l'attaque ne pouvait être tentée, car c'est le point de la cité qui est

le mieux défendu par la nature. La grosse traverse Z qui, partant de la

courtine du château, s'avance à angle droit jusque sur la montée de la

barbacane, était couronnée par des mâchicoulis transversaux qui

commandaient la porte H et par une échauguette crénelée qui permettait

de voir ce qui se passait dans la caponnière, afin de prendre les

dispositions intérieures nécessaires, ou de reconnaître les corps

amis[15].

[Note 15: Notre figure 12 fait voir en C la barbacane du côté de la

ville avec sa porte en A; en O, la porte du château; en L, la grande

cour; en P, le logis contenant les cuisines; en M, la deuxième cour avec

le portique N sur lequel est établie la grande salle; en Q et R, les

logis, donjons, en D, la grande barbacane, et en X et Y les tours du

XIIe siècle.]

Cette partie des fortifications de la cité carcassonnaise est

certainement la plus intéressante; malheureusement, elle ne présente

plus que l'aspect d'une ruine. C'est en examinant scrupuleusement les

moindres traces des constructions encore existantes, que l'on peut

reconstituer ce bel ouvrage. Je dois dire, toutefois, que peu de points

restent vagues et que le système de la défense ne présente pas de

doutes. Il s'accorde parfaitement avec les dispositions naturelles du

terrain, et ces ruines sont encore pleines de fragments qui donnent

non-seulement la disposition des constructions de pierre, mais encore

les attaches, prises et scellements des constructions de bois, des

planchers et gardes.

Une vue cavalière du château et de la barbacane restaurés, que nous

donnons ci-après, figure 15, présente l'ensemble de ces ouvrages.

Un plan de la cité et de la ville de Carcassonne, relevé en 1774,

antérieurement par conséquent à la destruction de la barbacane,

mentionne, dans la légende, un grand souterrain existant sous le

_boulevard de la Barbacane_, mais depuis longtemps comblé. Je n'ai pu

retrouver la trace de cette construction, à l'existence de laquelle je

ne crois guère. Si ce souterrain a jamais existé, il devait établir une

communication entre la barbacane et le moulin fortifié dit du Roi, afin

de permettre à la garnison du château d'arriver à couvert jusqu'à la

rivière.

Nous avons fait le calcul du nombre d'hommes strictement nécessaire pour

défendre la cité de Carcassonne.

L'enceinte extérieure de la cité de Carcassonne possède

14 tours; en les supposant gardées chacune

par 20 hommes, cela fait............................ 280 hommes

Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes...... 60

Pour servir les courtines sur les points attaqués... 100

L'enceinte intérieure comprend 24 tours

à 20 hommes par poste; en moyenne................... 480

Pour la porte Narbonnaise........................... 50

Pour garder les courtines........................... 100

Pour la garnison du château......................... 200

-----

1,270

Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines,

un par poste ou par tour, suivant

l'usage............................................. 53

-----

1,323

Il s'agit ici des combattants seulement; mais il faut ajouter à ce

chiffre les servants, les ouvriers qu'il fallait avoir en grand nombre

pour soutenir un siège: soit au moins le double des combattants. Ce

nombre, à la rigueur, était suffisant pour opposer une résistance

énergique à l'ennemi, dans une place aussi bien fortifiée.

[Illustration: Fig. 15.]

Les deux enceintes n'avaient pas à se défendre simultanément, et les

hommes de garde, dans l'enceinte intérieure, pouvaient envoyer des

détachements pour défendre l'enceinte extérieure. Si celle-ci tombait au

pouvoir de l'ennemi, ses défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte

intérieure. D'ailleurs, l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à

la fois. Le périmètre de l'enceinte extérieure est de 1,400 mètres sur

les courtines; donc c'est environ un combattant par mètre courant qu'il

fallait compter pour composer la garnison d'une ville fortifiée comme la

cité de Carcassonne.

Voici le nom des tours des deux enceintes en se rapportant aux numéros

inscrits sur le plan général:

ENCEINTE EXTÉRIEURE.

1. Barbacane de la porte Narbonnaise.

2. Tour de Bérard, dite aussi de Saint-Bernard.

3. Tour de Bénazet.

4. Tour de Notre-Dame, dite aussi de Rigal.

5. Tour de Mouretis.

6. Tour de la Glacière.

7. Tour de la Porte-Rouge.

8. Grande barbacane extérieure du château.

9. Avant-porte de l'Aude.

10. Tour du petit Canizou.

11. Tour de l'Évêque, appartenant aux deux enceintes.

12. Tour du grand Canizou.

13. Tour du grand Brulas.

14. Tour d'Ourliac.

15. Tour Crémade, barbacane de la poterne Saint-Nazaire.

16. Tour Cautières.

17. Tour Pouleto.

18. Tour de la Vade, dite aussi du Papegay.

19. Tour de la Peyre.

ENCEINTE INTÉRIEURE.

20. Tours et porte Narbonnaise.

21. Tour du Trésau, dite aussi du Trésor.

22. Tour du moulin du Connétable.

23. Tour du Vieulas.

24. Tour de la Marquière.

25. Tour de Sanson.

26. Tour du moulin d'Avar.

27. Tour de la Charpentière.

37. Tour de la Justice.

38. Tour Visigothe.

39. Tour de l'Inquisition.

40. Tour de Cahuzac.

41. Tour Mipadre, dite aussi tour du Coin, ou de Prade.

42. Tour du Moulin.

43. Tour et poterne de Saint-Nazaire.

44. Tour Saint-Martin.

45. Tour des Prisons.

46. Tour de Castera.

47. Tour du Plô.

48. Tour de Balthazar.

49. Tour de Darejean ou de Dareja.

50. Tour Saint-Laurent.

51. Escalier descendant à la poterne de la tour de la Peyre.

52. Tour du Trauquet.

53. Tour de Saint-Sernin.

CHÂTEAU.

28. Tour de la Chapelle.

29. Tour de la Poudre.

30. Avant-porte du château.

31. Tour Peinte, Guette.

32. Tour Saint-Paul.

33. Porte du château.

34. Tour des Casernes.

35. Tour du Major.

36. Tour du Degré.

54. Barbacane intérieure du château.

ÉGLISE DE SAINT-NAZAIRE

ANCIENNE CATHÉDRALE.

Cette église se compose d'une nef dont la construction remonte à la fin

du XIe siècle ou au commencement du XIIe, et d'un transept avec

abside et chapelles, datant du commencement du XIVe siècle.

Nous n'entreprendrons pas une discussion sur les édifices qui ont pu

précéder l'église que nous voyons aujourd'hui, et dont les parties les

plus anciennes ne remontent pas au delà de l'année 1090. Nous

n'essayerons pas davantage de pénétrer les motifs qui firent

reconstruire le sanctuaire, le transept et les chapelles au commencement

du XIVe siècle, les documents historiques faisant absolument défaut.

Mais, ce qui est certain, c'est que ces constructions du XIVe siècle

ont été relevées sur les fondations romanes retrouvées partout, et

notamment dans la crypte du XIe siècle que nous avons découverte sous

le sanctuaire, en 1857, et qui fut alors déblayée. Seules, les voûtes de

cette crypte avaient été détruites pour abaisser le sol de ce sanctuaire

au XIVe siècle. Elles ont été remplacées par un plafond de pierre qui

laisse apercevoir les anciennes piles et les murs percés de petites

baies.

La nef romane présente une disposition qui a été adoptée assez

fréquemment dans les églises provençales et du bas Languedoc. La voûte

centrale, en berceau avec arcs-doubleaux, est contre-butée par les

voûtes également en berceau, couvrant les collatéraux très-étroits.

Cette nef n'est donc éclairée que par les fenêtres des murs latéraux.

Une porte plein cintre, datant du commencement du XIIe siècle,

s'ouvre dans le bas-côté nord; car autrefois la façade occidentale de la

nef, ainsi que nous l'avons dit précédemment, était voisine des remparts

et contribuait à leur défense. Sa base était seulement percée d'une

très-petite porte qui s'ouvrait dans un couloir dont on aperçoit les

amorces.

Vers 1260 fut accolée au flanc sud du transept roman, une chapelle dont

le sol est au niveau du pavé de l'ancien cloître, c'est-à-dire à 2

mètres environ au-dessous du sol de l'église. Cette chapelle renferme le

tombeau de l'évêque Radulphe, dont l'inscription donne la date de 1266,

comme étant celle de la mort du prélat. C'est sur les instances de cet

évêque que les habitants des faubourgs de la cité, proscrits à la suite

du siège entrepris par le vicomte Raymond de Trincavel, furent autorisés

à rebâtir leur ville de l'autre côté de l'Aude. Ce tombeau est un

monument fort intéressant, bien que la figure du personnage, traitée en

bas-relief, soit médiocre; le simulacre du sarcophage qui la porte donne

une série de figurines d'une conservation parfaite, représentant les

chanoines de la cathédrale dans leur costume de choeur. Ce soubassement

est intact, car le sol de la chapelle ayant été relevé au niveau de

celui du transept, les parties inférieures du monument sont restées

enterrées pendant des siècles et ont été ainsi préservées des

mutilations. Le choeur, le transept et les chapelles ont été élevés sous

l'épiscopat de Pierre de Roquefort, de 1300 à 1320. Le plan roman a été

suivi dans la construction de cette partie de l'église, et c'est

pourquoi les deux bras de ce transept présentent une disposition

originale qui appartient seulement à quelques édifices de l'école romane

du Midi, antérieure au XIIIe siècle.

En effet, sur chacun de ces bras de la croix s'ouvrent trois chapelles

orientées, séparées seulement par des claires-voies au-dessus d'une

arcature de soubassement aveugle. Quatre des piliers qui forment la

séparation de ces chapelles sont cylindriques comme pour rappeler ceux

de la nef du XIIe siècle.

L'évêque Pierre de Roquefort sembla vouloir faire de sa cathédrale de

Saint-Nazaire, si modeste comme étendue, un chef-d'oeuvre d'élégance et

de richesse. Contrairement à ce que nous voyons à Narbonne, où la

sculpture fait complètement défaut, l'ornementation est prodiguée dans

l'église de Saint-Nazaire. Les verrières, immenses et nombreuses (car ce

chevet et ce transept semblent une véritable lanterne), sont de la plus

grande magnificence comme composition et couleur. Le sanctuaire, dont

les piliers sont décorés des statues des Apôtres, était entièrement

peint. Les deux chapelles latérales de l'extrémité de la nef, au nord et

au sud, ne furent probablement élevées qu'après la mort de Pierre de

Roquefort, car elles ne se relient point au transept comme construction,

et, dans l'une d'elles, celle du nord, est placé, non pas après coup, le

tombeau de cet évêque, l'un des plus gracieux monuments du XIVe

siècle que nous connaissions.

Les grands vents du sud-est et de l'ouest qui règnent à Carcassonne

avaient fait ouvrir la porte principale sur le flanc nord de la nef

romane; une autre porte est percée dans le pignon du bras de croix nord;

et dans l'angle de ce bras de croix est un joli escalier en forme de

tourelle saillante. Des deux côtés du sanctuaire, entre les

contre-forts, sont disposés deux petits sacraires qui ne s'élèvent que

jusqu'au-dessous de l'appui des fenêtres. Ces sacraires sont munis

d'armoires doubles, fortement ferrées et prises aux dépens de

l'épaisseur des murs. Ils servaient de trésors, car il était l'usage de

placer, des deux côtés du maître autel des églises abbatiales ou

cathédrales, des armoires destinées à renfermer les vases sacrés, les

reliquaires et tous les objets précieux.

Outre les tombeaux des évêques Radulphe et Pierre de Roquefort on voit,

sur les parois du sanctuaire, côté de l'évangile, un beau tombeau en

albâtre d'un évêque dont la statue est couchée sur un sarcophage et que

l'on dit être Simon Vigor, archevêque de Narbonne, mort à Carcassonne en

1575. Ce tombeau et la statue datant du XIVe siècle ne peuvent, par

conséquent, être attribués à ce prélat. Nous signalerons une autre

erreur. On a placé dans l'église de Saint-Nazaire une dalle funéraire

que l'on donne comme ayant appartenu au tombeau du fameux Simon de

Montfort. D'abord le tombeau de Simon de Montfort fut élevé près de

Montfort-l'Amaury, dans l'église de l'abbaye des Hautes-Bruyères, et,

s'il y eut jamais à Carcassonne un monument dressé à sa mémoire, après

la levée du siége de Toulouse, ce ne pourrait être une dalle funéraire.

Puis la gravure de cette dalle, l'inscription, sont tracées par un

faussaire ignorant et inhabile. Toutefois, cette dalle ayant été

retrouvée, dit-on, sans qu'on ait su exactement où et comment, et donnée

à l'église de Saint-Nazaire, nous n'avons pas cru devoir la rejeter.

On voit, incrusté dans la muraille de la chapelle de droite, un fragment

d'un bas-relief d'un intérêt plus sérieux en ce qu'il présente

l'attaque d'une place forte. Ce fragment, quoique d'un travail

très-grossier, date de la première moitié du XIIIe siècle.

L'assaillant essaye de forcer les lices d'une ville entourée de

murailles, et les assiégés font jouer un mangonneau. On a cru voir dans

ce bas-relief une représentation de la mort de Simon de Montfort, tué

devant les murs de Toulouse par la pierre d'un engin servi par des

femmes, sur la place de Saint-Sernin. L'hypothèse n'a rien

d'invraisemblable, ce bas-relief datant de l'époque de ce siège, et des

anges enlevant dans les airs l'âme d'un personnage, sous la forme

humaine, qui peut bien être celle de Simon de Montfort.

La cité de Carcassonne · 第 4 / 5 段