le trou inférieur une première pièce A, puis une seconde pièce B, en
bascule. L'ouvrier, passant par le créneau, se mettait à cheval sur
cette seconde pièce B, ainsi que l'indique le détail perspectif B', puis
faisait entrer le lien C dans son embrèvement. La tête de ce lien était
réunie à la pièce B par une cheville; un potelet D, entré de force par
derrière, roidissait tout le système. Là-dessus, posant des plats-bords,
il était facile de monter les doubles poteaux E entre lesquels on
glissait les madriers servant de garde antérieure, puis on
assujettissait la toiture qui couvrait le hourd et le chemin de ronde,
afin de mettre les défenseurs à l'abri des projectiles lancés à toute
volée. Des entailles G, ménagées entre les madriers, permettaient de
viser.]
[Illustration: Fig. 13.]
Les trous des solives dans les crénelages du château, étant plus petits
que ceux des constructions datant du XIIIe siècle, expliquent ce
surcroît de précautions, destiné à empêcher les bois en bascule de
fléchir à leur extrémité. On observera encore que les créneaux du
château sont hauts (2 mètres), c'est que le plancher des hourds était
posé à la base même de ces créneaux, au lieu d'être, comme au XIIIe
siècle, posé à 0m,30 au-dessus du sol du chemin de ronde. Il fallait
donc passer par ces créneaux comme par autant de portes et leur donner
une hauteur suffisante pour que les défenseurs pussent se tenir debout
dans les galeries des hourds.
Nous ne devons pas passer sous silence un fait très-curieux touchant
l'histoire de la construction. La plupart des portes et fenêtres des
tours du château, du côté de la cour, sont couronnées par des linteaux
en _béton_. Ces pierres factices ont beaucoup mieux résisté aux agents
atmosphériques que les pierres de grès; elles sont composées d'un
mortier parfaitement dur, mêlé de cailloux concassés de la grosseur d'un
oeuf, et ont dû être façonnées dans des caisses de bois. Après avoir
observé en place quelques-uns de ces linteaux, mon attention ayant été
éveillée, j'ai retrouvé une assez grande quantité de ces blocs de béton
dans les restaurations extérieures des murailles des Visigoths
entreprises au XIIe siècle. Il semblerait que les constructeurs de
cette dernière époque, lorsqu'ils avaient besoin de matériaux résistants
d'une grande dimension relative, aient employé ce procédé qui leur a
parfaitement réussi; car aucun de ces linteaux ne s'est brisé; comme il
arriva fréquemment aux linteaux de pierre.
Après avoir franchi la porte du château, on entre dans une cour
spacieuse, entourée aujourd'hui de constructions modernes qui ont été
accolées aux courtines et tours. Ces constructions ont été élevées sur
l'emplacement de portiques datant du XIIIe siècle et dont on retrouve
toutes les amorces. Des traces d'incendie sont apparentes sur les
parements des constructions du XIIe siècle, et font supposer que ces
portiques ont remplacé des constructions de bois garnissant l'intérieur
de la cour avant les restaurations entreprises par Louis IX et Philippe
le Hardi. Du coté de l'est et du nord les murailles n'étaient doublées
que par un simple portique. Du côté sud, s'élève un bâtiment dont toute
la partie inférieure date du XIIe siècle et la partie supérieure de
la fin du XIIIe avec remaniement au XVe. Ce bâtiment contenait, à
rez-de-chaussée, des cuisines voûtées en berceau tiers-point, avec une
belle porte plein cintre ouverte dans le pignon. Il sépare la grande
cour d'une seconde cour donnant du côté du sud et fermée par une forte
courtine du XIIe siècle, complètement restaurée au XIIIe. À cette
courtine était accolée une construction présentant un très-large
portique à rez-de-chaussée, avec salle au premier étage. On voit encore
en place, le long de la courtine, tous les corbeaux de pierre qui
supportaient le plancher de cette salle, une belle cheminée dont les
profils et les sculptures appartiennent à l'époque de saint Louis; et, à
l'angle de la tour carrée nº31, dite tour Peinte, l'amorce des piles du
portique inférieur. Une grande fenêtre carrée à meneaux éclairait du
côté sud, vers Saint-Nazaire, la grande salle du premier étage. Cette
fenêtre est élevée au-dessus du plancher intérieur, et la disposition
du plafond qui fermait l'ébrasement est telle, que les projectiles
lancés du dehors ne pouvaient pénétrer dans la salle. À l'angle
sud-ouest du château s'élèvent d'énormes constructions, sortes de
donjons ou réduits, indépendants les uns des autres, qui commandaient
les cours et les dehors. La plus élevée, mais la plus étendue de ces
bâtisses, est la tour dite Peinte, nº31, qui domine toute la cité dont
elle était la guette principale. Cette tour, sur plan barlong, ne
pouvait contenir et ne contenait en effet qu'un escalier de bois, car
elle n'est divisée, dans toute sa hauteur, par aucune voûte ni aucun
plancher. Une seule petite fenêtre romane, percée vers la moitié de sa
hauteur, s'ouvre sur la campagne, du côté de l'Aude. Cette tour est
intacte; on voit encore son crénelage supérieur avec les trous des
hourds très-rapprochés, comme pour établir une galerie extérieure
saillante, en état de résister aux vents terribles de la contrée.
Le plan de la tour nº35 du château, dite du Major (l'une de celles
d'angle, l'autre tour nº32 étant semblable), est fort intéressant à
étudier. Ces deux tours d'angle sont les seules qui contiennent des
escaliers à vis, en pierre. Les tours nos 32, 34, 35 et 36 sont
défendues comme les deux tours de la porte: mêmes petites salles voûtées
en calottes hémisphériques, mêmes dispositions des crénelages, des
meurtrières et hourds, même combinaison de combles pyramidaux.
Mais c'est sur le front ouest que l'étude du château de la cité est
particulièrement intéressante. Le côté occidental est celui qui regarde
la campagne et qui fait face à la grosse barbacane bâtie en bas de
l'escarpement.
Pour bien faire comprendre les dispositions très-compliquées de cette
partie du château, il faut que nous descendions à la barbacane, et que,
successivement, nous passions par tous les détours si ingénieusement
combinés pour rendre impossible l'accès du château à une troupe armée.
[Illustration: Fig. 14]
Malheureusement, la barbacane fut démolie il y a cinquante ans environ
pour bâtir une usine le long de l'Aude. Cette destruction est à jamais
regrettable, car, au dire de ceux qui ont vu ce bel ouvrage, il
produisait un grand effet et était élevé en beaux matériaux. Je n'ai pu
retrouver, en fouillant assez profondément, que ses fondations et ses
premières assises, ce qui permettait seulement de reconnaître exactement
et sa place et son diamètre.
La barbacane avait été élevée très-probablement sous saint Louis, comme
la plupart des adjonctions et restaurations faites au château. Elle
était percée de deux rangs de meurtrières et était couronnée par un
chemin de ronde crénelé avec hourds. Elle n'était point couverte, sa
grande étendue ne le permettant guère, mais devait posséder à
l'intérieur des galeries de bois facilitant l'accès aux meurtrières, et
formant un abri pour les défenseurs.
La porte était percée dans l'angle rentrant, côté du nord, sur le flanc
de la grande caponnière qui monte à la cité (fig. 14) en B. Cette
caponnière ou montée, fortifiée des deux côtés, est assez étroite à sa
base près de la barbacane. Elle s'élargit en E jusqu'au point où,
formant un coude, elle se dirige perpendiculairement au front du
château, afin d'être enfilée par les assiégés postés sur les chemins de
ronde de la double enceinte ou dans le château même; puis, ayant atteint
le pied de l'enceinte, la caponnière se détourne en E' à droite, longe
cette enceinte du nord au sud, pour atteindre une première porte dont il
ne reste que les pieds-droits. Ces rampes E sont crénelées à droite et à
gauche. Leur montée est coupée par des parapets chevauchés. En F était
un mur de garde en avant de la première porte; ayant franchi cette
première porte, on devait longer un deuxième mur de garde, passer par
une barrière, se détourner brusquement à gauche, et se présenter devant
une deuxième porte G, en étant battu de flanc par les gens de la
deuxième enceinte. Alors on se trouvait devant un ouvrage considérable
et bien défendu; c'est un couloir long, surmonté de deux étages, sous
lesquels il fallait passer. Le premier de ces étages battait la porte G
et était percé de mâchicoulis s'ouvrant sur le passage; le deuxième
étage était en communication avec les crénelages supérieurs, battant
soit la rampe, soit l'espace G. Le plancher du premier étage ne
communiquait avec les lices que par une porte étroite. Si l'ennemi
parvenait à occuper cet étage, il était pris comme dans une souricière,
car, la petite porte fermée sur lui, il se trouvait exposé aux
projectiles tombant des mâchicoulis du deuxième étage; et l'extrémité du
plancher de ce premier étage étant interrompue en H, du côté opposé à
l'entrée, il était impossible à cet assaillant d'avancer. S'il parvenait
à franchir sans encombre le couloir à rez-de-chaussée, il était arrêté
par la porte H percée dans une traverse couronnée par les mâchicoulis du
troisième étage, communiquant avec les chemins de ronde supérieurs du
château. Si, par impossible, les assiégeants s'emparaient du deuxième
étage, ils ne trouvaient d'autre issue qu'une petite porte latérale
donnant dans une salle établie sur des arcs, en dehors du château, et ne
communiquant avec l'intérieur que par des détours qu'il était facile de
barricader en un instant et qui d'ailleurs étaient fermés par des
vantaux. Si, malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants
forçaient la troisième porte H, il leur fallait alors attaquer la
poterne I du château, protégée par un système de défense formidable: des
meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un au-dessus de l'autre, un pont
avec plancher mobile, une herse et des vantaux. Se fût-on emparé de
cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la cour
intérieure L, à laquelle on n'arrivait que par des degrés étroits,
défendus, et en passant à travers plusieurs portes en K.
En supposant que l'attaque fût poussée par les lices du côté de la porte
de l'Aude, on était arrêté par un poste T et par une porte avec ouvrages
de bois et un double mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage
supérieur communiquant avec la grande salle sur N du château, au moyen
d'un passage de charpente qui pouvait être détruit en un instant; de
sorte qu'en s'emparant de cet étage supérieur on n'avait rien fait.
Si après avoir franchi l'ouvrage T, on poussait plus loin sur le chemin
de ronde, le long de la tour carrée S, on rencontrait bientôt une garde
avec porte bien munie de mâchicoulis et bâtie perpendiculairement au
couloir G H. Après cette porte, c'était une troisième porte étroite et
basse percée dans la grosse traverse Z qu'il fallait franchir; puis, on
arrivait à la poterne I du château.
Si, au contraire, l'assaillant se présentait du côté opposé, par les
lices du nord, il était arrêté par une défense V, mais de ce côté
l'attaque ne pouvait être tentée, car c'est le point de la cité qui est
le mieux défendu par la nature. La grosse traverse Z qui, partant de la
courtine du château, s'avance à angle droit jusque sur la montée de la
barbacane, était couronnée par des mâchicoulis transversaux qui
commandaient la porte H et par une échauguette crénelée qui permettait
de voir ce qui se passait dans la caponnière, afin de prendre les
dispositions intérieures nécessaires, ou de reconnaître les corps
amis[15].
[Note 15: Notre figure 12 fait voir en C la barbacane du côté de la
ville avec sa porte en A; en O, la porte du château; en L, la grande
cour; en P, le logis contenant les cuisines; en M, la deuxième cour avec
le portique N sur lequel est établie la grande salle; en Q et R, les
logis, donjons, en D, la grande barbacane, et en X et Y les tours du
XIIe siècle.]
Cette partie des fortifications de la cité carcassonnaise est
certainement la plus intéressante; malheureusement, elle ne présente
plus que l'aspect d'une ruine. C'est en examinant scrupuleusement les
moindres traces des constructions encore existantes, que l'on peut
reconstituer ce bel ouvrage. Je dois dire, toutefois, que peu de points
restent vagues et que le système de la défense ne présente pas de
doutes. Il s'accorde parfaitement avec les dispositions naturelles du
terrain, et ces ruines sont encore pleines de fragments qui donnent
non-seulement la disposition des constructions de pierre, mais encore
les attaches, prises et scellements des constructions de bois, des
planchers et gardes.
Une vue cavalière du château et de la barbacane restaurés, que nous
donnons ci-après, figure 15, présente l'ensemble de ces ouvrages.
Un plan de la cité et de la ville de Carcassonne, relevé en 1774,
antérieurement par conséquent à la destruction de la barbacane,
mentionne, dans la légende, un grand souterrain existant sous le
_boulevard de la Barbacane_, mais depuis longtemps comblé. Je n'ai pu
retrouver la trace de cette construction, à l'existence de laquelle je
ne crois guère. Si ce souterrain a jamais existé, il devait établir une
communication entre la barbacane et le moulin fortifié dit du Roi, afin
de permettre à la garnison du château d'arriver à couvert jusqu'à la
rivière.
Nous avons fait le calcul du nombre d'hommes strictement nécessaire pour
défendre la cité de Carcassonne.
L'enceinte extérieure de la cité de Carcassonne possède
14 tours; en les supposant gardées chacune
par 20 hommes, cela fait............................ 280 hommes
Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes...... 60
Pour servir les courtines sur les points attaqués... 100
L'enceinte intérieure comprend 24 tours
à 20 hommes par poste; en moyenne................... 480
Pour la porte Narbonnaise........................... 50
Pour garder les courtines........................... 100
Pour la garnison du château......................... 200
-----
1,270
Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines,
un par poste ou par tour, suivant
l'usage............................................. 53
-----
1,323
Il s'agit ici des combattants seulement; mais il faut ajouter à ce
chiffre les servants, les ouvriers qu'il fallait avoir en grand nombre
pour soutenir un siège: soit au moins le double des combattants. Ce
nombre, à la rigueur, était suffisant pour opposer une résistance
énergique à l'ennemi, dans une place aussi bien fortifiée.
[Illustration: Fig. 15.]
Les deux enceintes n'avaient pas à se défendre simultanément, et les
hommes de garde, dans l'enceinte intérieure, pouvaient envoyer des
détachements pour défendre l'enceinte extérieure. Si celle-ci tombait au
pouvoir de l'ennemi, ses défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte
intérieure. D'ailleurs, l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à
la fois. Le périmètre de l'enceinte extérieure est de 1,400 mètres sur
les courtines; donc c'est environ un combattant par mètre courant qu'il
fallait compter pour composer la garnison d'une ville fortifiée comme la
cité de Carcassonne.
Voici le nom des tours des deux enceintes en se rapportant aux numéros
inscrits sur le plan général:
ENCEINTE EXTÉRIEURE.
1. Barbacane de la porte Narbonnaise.
2. Tour de Bérard, dite aussi de Saint-Bernard.
3. Tour de Bénazet.
4. Tour de Notre-Dame, dite aussi de Rigal.
5. Tour de Mouretis.
6. Tour de la Glacière.
7. Tour de la Porte-Rouge.
8. Grande barbacane extérieure du château.
9. Avant-porte de l'Aude.
10. Tour du petit Canizou.
11. Tour de l'Évêque, appartenant aux deux enceintes.
12. Tour du grand Canizou.
13. Tour du grand Brulas.
14. Tour d'Ourliac.
15. Tour Crémade, barbacane de la poterne Saint-Nazaire.
16. Tour Cautières.
17. Tour Pouleto.
18. Tour de la Vade, dite aussi du Papegay.
19. Tour de la Peyre.
ENCEINTE INTÉRIEURE.
20. Tours et porte Narbonnaise.
21. Tour du Trésau, dite aussi du Trésor.
22. Tour du moulin du Connétable.
23. Tour du Vieulas.
24. Tour de la Marquière.
25. Tour de Sanson.
26. Tour du moulin d'Avar.
27. Tour de la Charpentière.
37. Tour de la Justice.
38. Tour Visigothe.
39. Tour de l'Inquisition.
40. Tour de Cahuzac.
41. Tour Mipadre, dite aussi tour du Coin, ou de Prade.
42. Tour du Moulin.
43. Tour et poterne de Saint-Nazaire.
44. Tour Saint-Martin.
45. Tour des Prisons.
46. Tour de Castera.
47. Tour du Plô.
48. Tour de Balthazar.
49. Tour de Darejean ou de Dareja.
50. Tour Saint-Laurent.
51. Escalier descendant à la poterne de la tour de la Peyre.
52. Tour du Trauquet.
53. Tour de Saint-Sernin.
CHÂTEAU.
28. Tour de la Chapelle.
29. Tour de la Poudre.
30. Avant-porte du château.
31. Tour Peinte, Guette.
32. Tour Saint-Paul.
33. Porte du château.
34. Tour des Casernes.
35. Tour du Major.
36. Tour du Degré.
54. Barbacane intérieure du château.
ÉGLISE DE SAINT-NAZAIRE
ANCIENNE CATHÉDRALE.
Cette église se compose d'une nef dont la construction remonte à la fin
du XIe siècle ou au commencement du XIIe, et d'un transept avec
abside et chapelles, datant du commencement du XIVe siècle.
Nous n'entreprendrons pas une discussion sur les édifices qui ont pu
précéder l'église que nous voyons aujourd'hui, et dont les parties les
plus anciennes ne remontent pas au delà de l'année 1090. Nous
n'essayerons pas davantage de pénétrer les motifs qui firent
reconstruire le sanctuaire, le transept et les chapelles au commencement
du XIVe siècle, les documents historiques faisant absolument défaut.
Mais, ce qui est certain, c'est que ces constructions du XIVe siècle
ont été relevées sur les fondations romanes retrouvées partout, et
notamment dans la crypte du XIe siècle que nous avons découverte sous
le sanctuaire, en 1857, et qui fut alors déblayée. Seules, les voûtes de
cette crypte avaient été détruites pour abaisser le sol de ce sanctuaire
au XIVe siècle. Elles ont été remplacées par un plafond de pierre qui
laisse apercevoir les anciennes piles et les murs percés de petites
baies.
La nef romane présente une disposition qui a été adoptée assez
fréquemment dans les églises provençales et du bas Languedoc. La voûte
centrale, en berceau avec arcs-doubleaux, est contre-butée par les
voûtes également en berceau, couvrant les collatéraux très-étroits.
Cette nef n'est donc éclairée que par les fenêtres des murs latéraux.
Une porte plein cintre, datant du commencement du XIIe siècle,
s'ouvre dans le bas-côté nord; car autrefois la façade occidentale de la
nef, ainsi que nous l'avons dit précédemment, était voisine des remparts
et contribuait à leur défense. Sa base était seulement percée d'une
très-petite porte qui s'ouvrait dans un couloir dont on aperçoit les
amorces.
Vers 1260 fut accolée au flanc sud du transept roman, une chapelle dont
le sol est au niveau du pavé de l'ancien cloître, c'est-à-dire à 2
mètres environ au-dessous du sol de l'église. Cette chapelle renferme le
tombeau de l'évêque Radulphe, dont l'inscription donne la date de 1266,
comme étant celle de la mort du prélat. C'est sur les instances de cet
évêque que les habitants des faubourgs de la cité, proscrits à la suite
du siège entrepris par le vicomte Raymond de Trincavel, furent autorisés
à rebâtir leur ville de l'autre côté de l'Aude. Ce tombeau est un
monument fort intéressant, bien que la figure du personnage, traitée en
bas-relief, soit médiocre; le simulacre du sarcophage qui la porte donne
une série de figurines d'une conservation parfaite, représentant les
chanoines de la cathédrale dans leur costume de choeur. Ce soubassement
est intact, car le sol de la chapelle ayant été relevé au niveau de
celui du transept, les parties inférieures du monument sont restées
enterrées pendant des siècles et ont été ainsi préservées des
mutilations. Le choeur, le transept et les chapelles ont été élevés sous
l'épiscopat de Pierre de Roquefort, de 1300 à 1320. Le plan roman a été
suivi dans la construction de cette partie de l'église, et c'est
pourquoi les deux bras de ce transept présentent une disposition
originale qui appartient seulement à quelques édifices de l'école romane
du Midi, antérieure au XIIIe siècle.
En effet, sur chacun de ces bras de la croix s'ouvrent trois chapelles
orientées, séparées seulement par des claires-voies au-dessus d'une
arcature de soubassement aveugle. Quatre des piliers qui forment la
séparation de ces chapelles sont cylindriques comme pour rappeler ceux
de la nef du XIIe siècle.
L'évêque Pierre de Roquefort sembla vouloir faire de sa cathédrale de
Saint-Nazaire, si modeste comme étendue, un chef-d'oeuvre d'élégance et
de richesse. Contrairement à ce que nous voyons à Narbonne, où la
sculpture fait complètement défaut, l'ornementation est prodiguée dans
l'église de Saint-Nazaire. Les verrières, immenses et nombreuses (car ce
chevet et ce transept semblent une véritable lanterne), sont de la plus
grande magnificence comme composition et couleur. Le sanctuaire, dont
les piliers sont décorés des statues des Apôtres, était entièrement
peint. Les deux chapelles latérales de l'extrémité de la nef, au nord et
au sud, ne furent probablement élevées qu'après la mort de Pierre de
Roquefort, car elles ne se relient point au transept comme construction,
et, dans l'une d'elles, celle du nord, est placé, non pas après coup, le
tombeau de cet évêque, l'un des plus gracieux monuments du XIVe
siècle que nous connaissions.
Les grands vents du sud-est et de l'ouest qui règnent à Carcassonne
avaient fait ouvrir la porte principale sur le flanc nord de la nef
romane; une autre porte est percée dans le pignon du bras de croix nord;
et dans l'angle de ce bras de croix est un joli escalier en forme de
tourelle saillante. Des deux côtés du sanctuaire, entre les
contre-forts, sont disposés deux petits sacraires qui ne s'élèvent que
jusqu'au-dessous de l'appui des fenêtres. Ces sacraires sont munis
d'armoires doubles, fortement ferrées et prises aux dépens de
l'épaisseur des murs. Ils servaient de trésors, car il était l'usage de
placer, des deux côtés du maître autel des églises abbatiales ou
cathédrales, des armoires destinées à renfermer les vases sacrés, les
reliquaires et tous les objets précieux.
Outre les tombeaux des évêques Radulphe et Pierre de Roquefort on voit,
sur les parois du sanctuaire, côté de l'évangile, un beau tombeau en
albâtre d'un évêque dont la statue est couchée sur un sarcophage et que
l'on dit être Simon Vigor, archevêque de Narbonne, mort à Carcassonne en
1575. Ce tombeau et la statue datant du XIVe siècle ne peuvent, par
conséquent, être attribués à ce prélat. Nous signalerons une autre
erreur. On a placé dans l'église de Saint-Nazaire une dalle funéraire
que l'on donne comme ayant appartenu au tombeau du fameux Simon de
Montfort. D'abord le tombeau de Simon de Montfort fut élevé près de
Montfort-l'Amaury, dans l'église de l'abbaye des Hautes-Bruyères, et,
s'il y eut jamais à Carcassonne un monument dressé à sa mémoire, après
la levée du siége de Toulouse, ce ne pourrait être une dalle funéraire.
Puis la gravure de cette dalle, l'inscription, sont tracées par un
faussaire ignorant et inhabile. Toutefois, cette dalle ayant été
retrouvée, dit-on, sans qu'on ait su exactement où et comment, et donnée
à l'église de Saint-Nazaire, nous n'avons pas cru devoir la rejeter.
On voit, incrusté dans la muraille de la chapelle de droite, un fragment
d'un bas-relief d'un intérêt plus sérieux en ce qu'il présente
l'attaque d'une place forte. Ce fragment, quoique d'un travail
très-grossier, date de la première moitié du XIIIe siècle.
L'assaillant essaye de forcer les lices d'une ville entourée de
murailles, et les assiégés font jouer un mangonneau. On a cru voir dans
ce bas-relief une représentation de la mort de Simon de Montfort, tué
devant les murs de Toulouse par la pierre d'un engin servi par des
femmes, sur la place de Saint-Sernin. L'hypothèse n'a rien
d'invraisemblable, ce bas-relief datant de l'époque de ce siège, et des
anges enlevant dans les airs l'âme d'un personnage, sous la forme
humaine, qui peut bien être celle de Simon de Montfort.