dans les parties inférieures des courtines et tours, les restes des
remparts visigoths jusqu'à la tour nº53, dite de Saint-Sernin, à côté de
la porte Narbonnaise.
Les tours nºs 45, 46, 47, 49, 50, 52 et 53 sont bâties sur les fondations
des tours primitives et sont d'un diamètre plus faible que les tours du
XIIIe siècle. Seule, la tour nº48 a été reconstruite entièrement par
Philippe le Hardi. Aussi présente-t-elle à l'extérieur un bec saillant,
et l'épaisseur de sa construction est très-considérable. C'est qu'elle
devait s'élever assez haut pour dominer la tour nº18 de l'enceinte
extérieure, tour dite de la Vade ou du Papegay, sorte de donjon avancé
absolument indépendant et qui était destiné à battre le plateau qui
s'étend de plain-pied, en face de ce front.
Les tours précédentes, nºs 45, 46, 47, 49, 50 et 52, ne sont pas
voûtées, et des planchers en bois séparaient leurs étages, au nombre de
deux seulement et établis sur le massif plein de la maçonnerie des
Visigoths. Leurs escaliers à vis font saillie à l'intérieur, des salles
et sont pris à leurs dépens. Toutes ces tours interrompent la
circulation sur le chemin de ronde des courtines; il faut les traverser
pour communiquer d'une courtine à l'autre. La tour nº49, dite de Daréja,
est bâtie sur une substruction romaine, formée de gros blocs de pierre
parfaitement jointifs, sans mortier. Le soubassement romain portait
certainement une tour carrée, car les Visigoths se sont contentés
d'abattre les arêtes saillantes à coups de masse, pour arrondir cette
construction massive qui ne renferme qu'un blocage.
En examinant les constructions surélevées au XIIIe siècle, on voit
que les ingénieurs ont donné à la partie cylindrique (côté extérieur)
une forte épaisseur, tandis que du côté de la ville, là où la tour est
fermée par un pignon, les murs n'ont qu'une faible épaisseur, afin
d'obtenir l'espace vide le plus grand possible à l'intérieur pour loger
les postes. La tour nº 47 présente aussi, sur les lices, dans sa partie
inférieure, des restes de soubassements romains, sur lesquels est
implantée une tour visigothe couronnée par la bâtisse du XIIIe
siècle.
Ainsi, toute cette portion de l'enceinte, comprise entre la tour nº 44
et la porte narbonnaise, a été réparée et reconstruite en partie par
Philippe le Hardi sur l'enceinte des Visigoths, qui avait été élevée sur
les remparts romains. Le périmètre de la ville antique est donc donné
par celui de la ville des Visigoths, puisque, du côté du midi comme du
côté du nord, nous retrouvons les traces des constructions romaines sous
les ouvrages dus aux barbares.
Sur tout ce front sud-est, les hourds présentaient en temps de guerre
une ligne non interrompue, car ceux des courtines se relient à ceux des
tours au moyen de quelques marches. Cela était nécessaire pour faciliter
la défense et ne pouvait avoir d'inconvénients, dans le cas où
l'assiégeant se serait emparé d'une portion de ces hourds, car il était
facile de les couper en un instant et d'empêcher l'ennemi de profiter de
cette coursière extérieure continue pour s'emparer successivement des
étages supérieurs des tours. L'assiégé, obligé d'abandonner une portion
de ces hourds, pouvait lui-même y mettre le feu, sacrifier au besoin une
tour ou deux, et se retirer dans les postes éloignés du point tombé au
pouvoir de l'ennemi, en coupant les planchers de bois derrière lui.
Les tablettes de pierre des chemins de ronde des courtines élevées sous
Philippe le Hardi sont supportées à l'intérieur pour augmenter la
largeur de la coursière, du côté du sud et du sud-est, depuis la tour de
l'évêque jusqu'à la porte Narbonnaise, par des corbeaux de pierre. Il
existe, entre ces corbeaux, des trous carrés très-profonds ménagés dans
la construction à intervalles égaux. Ces trous étaient destinés à loger
des solives horizontales dont l'extrémité pouvait, au besoin, être
soulagée par des poteaux. Sur ces solives on établissait un plancher
continu qui élargissait d'autant le chemin de ronde à l'intérieur et
formait une saillie fort utile pour l'approvisionnement des hourds, pour
la mise en batterie de pierrières et trébuchets, et pour disposer au
pied des remparts, sur le terre-plein de la ville, des magasins, des
abris pour un supplément de garnison.
Les combles qui couvraient les hourds venaient très-probablement couvrir
ce supplément de coursières. On conçoit combien ces larges espaces,
ménagés à la partie supérieure des courtines, devaient faciliter la
défense. Et il faut noter ici que cette disposition n'existe que dans la
partie des défenses qui était le moins bien protégée par la nature du
terrain et contre laquelle, par conséquent, l'assaillant devait réunir
tous les efforts et pouvait organiser une attaque en règle.
Ces précautions eussent été inutiles là où l'ennemi ne pouvait se
présenter qu'en petit nombre par suite des escarpements de la colline.
Du côté méridional, l'ennemi, en supposant qu'il se fût emparé de
l'enceinte extérieure, pouvait combler une partie des fossés, détruire
un pan de mur de l'enceinte extérieure et faire approcher de la muraille
intérieure, sur un plan incliné, un de ces beffrois de charpente,
recouverts de peaux fraîches pour les garantir du feu et au moyen
desquels on se jetait de plain-pied sur les chemins de ronde supérieurs.
On ne pouvait résister à une semblable attaque, qui réussit mainte fois,
qu'en réunissant, sur le point attaqué, un nombre de soldats supérieur
aux forces des assiégeants. Comment l'aurait-on pu faire sur ces étroits
chemins de ronde? Les hourds brisés, les merlons entamés par les
machines de jet, les assiégeants se précipitant sur les chemins de
ronde, ne trouvaient devant eux qu'une rangée de défenseurs acculés à un
précipice et ne présentant qu'une ligne sans profondeur à cette colonne
d'assaut sans cesse renouvelée! Avec ce supplément de chemin de ronde
qu'on pouvait élargir à volonté, il était possible d'opposer à
l'assaillant une résistance solide, de le culbuter et de s'emparer même
du beffroi.
C'est dans ces détails de la défense pied à pied qu'apparaît l'art de la
fortification du XIe au XVe siècle. En examinant avec soin, en
étudiant scrupuleusement, et dans les moindres détails, les ouvrages
défensifs de ces temps, on comprend ces récits d'attaques gigantesques
que nous sommes trop disposés à taxer d'exagération. Devant des moyens
de défense si bien prévus, si ingénieusement combinés, on se figure sans
peine les travaux énormes des assiégeants, les beffrois mobiles, les
estacades et bastilles terrassées, les engins de sape roulants, tels que
_chats_ et galeries, ces travaux de mine qui demandaient un temps
considérable, lorsque la poudre à canon n'était point en usage dans les
armées. Avec une garnison déterminée et bien approvisionnée on pouvait
prolonger un siège indéfiniment. Aussi n'est-il pas rare de voir une
bicoque résister pendant des mois à une armée nombreuse. De là, souvent,
cette audace et cette insolence du faible contre le fort et le puissant,
cette habitude de la résistance individuelle qui faisait le fond du
caractère de la féodalité, cette énergie qui a produit de si grandes
choses et un si grand développement intellectuel au milieu de tant
d'abus.
Indépendamment des portes percées dans l'enceinte intérieure, on
comptait plusieurs poternes. Pour le service des assiégés,--surtout
s'ils devaient garder une double enceinte--, il fallait rendre les
communications faciles entre ces deux enceintes et ménager des poternes
donnant sur les dehors, pour pouvoir porter rapidement des secours sur
un point attaqué, faire sortir ou rentrer des corps, sans que l'ennemi
pût s'y opposer. En parcourant l'enceinte intérieure de Carcassonne, on
voit un grand nombre de poternes plus ou moins bien dissimulées et qui
devaient permettre à la garnison de se répandre dans les lices par une
quantité d'issues facilement masquées, ou de rentrer rapidement dans le
cas où la première enceinte eût été forcée. Entre la tour du Trésau du
côté nord et le château, nous trouvons deux de ces poternes, sans
compter la porte de Rodez. L'une de ces poternes donne entrée dans le
fossé du château (fig. 16), l'autre à côté de la tour nº26. Entre le
château et la tour nº37 est une poterne donnant également dans le fossé
du château. Entre la porte de l'Aude et la porte Narbonnaise (côté ouest
et sud de l'enceinte intérieure) on trouve la poterne Saint-Nazaire
décrite plus haut; entre les tours 44 et 45, une poterne communiquant à
un escalier à vis, et entre les tours 50 et 52, une construction
saillante nº51, qui contenait un escalier de bois, communiquant à de
vastes souterrains dont l'issue extérieure est placée à côté de la tour
de l'enceinte extérieure nº19, au niveau du fond du fossé et dont deux
galeries débouchaient dans les lices. Cette dernière poterne avait une
grande importance, car elle mettait les chemins de ronde supérieurs en
communication directe, soit avec des lices, soit avec les dehors. Aussi,
en arrière de la porte donnant dans l'angle de la tour 19, est une salle
voûtée, vaste, pouvant contenir une quarantaine d'hommes armés.
De plus, il existe une poterne mettant les lices en communication avec
le fossé, à l'angle de rencontre de la courtine de droite avec le donjon
de la Vade nº18. Il y avait une poterne au côté droit de la grosse tour
nº4 de l'enceinte extérieure, une poterne très-relevée au-dessus de
l'escarpement percée dans le mur extérieur de la porte de l'Aude et qui
exigeait l'emploi d'une échelle, et la poterne encore ouverte dans
l'angle de la tour nº15, ainsi qu'il a été dit plus haut. En ajoutant à
ces issues la grande barbacane du château nº8, on voit que la garnison
pouvait faire des sorties et se mettre en communication avec les dehors,
sans ouvrir les deux portes principales de l'Aude et Narbonnaise.
[Illustration]
Avant de passer à la description du château, il est nécessaire de nous
occuper de l'enceinte extérieure qui présente également un intérêt
sérieux.
De cette enceinte extérieure, la tour la mieux conservée (elle est
intacte sauf sa couverture) est celle de la Peyre nº19. Cette tour,
comme la plupart de celles dépendant de cette enceinte, est ouverte du
côté de la ville dans la partie supérieure de manière à ne pouvoir
servir de défense contre les remparts intérieurs, et afin que, du chemin
de ronde supérieur, on puisse donner des ordres aux hommes postés dans
cette tour. Le milieu de cette tour, comme de toutes celles de
l'enceinte extérieure, à l'exception des barbacanes, était couvert par
un comble, mais le chemin de ronde crénelé était à ciel ouvert en temps
de paix et pouvait être garni de hourds en temps de siège.
[Illustration: Fig. 7.]
Ces combles à demeure portaient sur le bahut intérieur du chemin de
ronde.
La figure 6 donne la coupe de cette tour de la Peyre.
En M est tracé le profil d'ensemble de cet ouvrage avec le fossé, la
crête de la contrescarpe et le sol extérieur formant glacis. On voit
comme les meurtrières sont disposées pour couvrir de projectiles rasants
ce glacis, et de projectiles plongeants, la crête et le pied de la
contrescarpe. Quant à la défense rapprochée, il y est pourvu par les
mâchicoulis et des hourds, ainsi qu'on le voit en P. La figure 7 donne
le tracé général de cette tour du côté intérieur, les hourds n'étant
supposés montés que du côté R.
La tour nº18, dite de la Vade ou de Papegay, bien qu'elle appartienne à
l'enceinte extérieure, est, comme nous l'avons dit, un réduit, un
donjon, dominant tout le plateau de ce côté, occupé avant le règne de
Saint-Louis, par un faubourg.
Les courtines de l'enceinte extérieure étant tombées au pouvoir de
l'assiégeant, la plupart des tours de cette enceinte devaient être
facilement prises, car elles ne sont guère défendues à l'intérieur et
leurs chemins de ronde communiquent parfois de plain-pied avec ceux des
courtines; cependant des portes interrompent la circulation, mais la
tour de la Vade est un ouvrage indépendant et d'une grande élévation; il
possède deux étages voûtés, deux étages entre planchers, un puits à
rez-de-chaussée, une cheminée au deuxième étage et des latrines au
troisième. La porte donnant sur les lices pouvait être fortement
barricadée et opposer à l'assiégeant un obstacle aussi résistant que la
muraille elle-même. L'étage supérieur était muni d'un crénelage à ciel
ouvert avec toit au centre. Ce crénelage, qui, en temps de guerre,
était muni de hourds, était dominé par le couronnement de la tour nº48.
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
Les autres tours de l'enceinte extérieure sont toutes à peu près
construites sur le modèle de la tour nº7, dite de la Porte-Rouge. Cette
tour possède deux étages au-dessous du crénelage. La figure 8 en donne
les plans à chacun de ces étages. Comme le terrain s'élève sensiblement
de _a_ en _b_, les deux chemins de ronde des courtines ne sont pas au
même niveau; le chemin de ronde _b_ est à 3 mètres au-dessus du chemin
de ronde _a_. En A est tracé le plan de la tour au-dessous du
terre-plein; en B, au niveau du chemin de ronde _d_; en C, au niveau du
crénelage de la tour qui arase le crénelage de la courtine _e_. On voit
en _d_ la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde, communique à un
degré qui descend à l'étage inférieur A, et en _c_, la porte qui,
s'ouvrant sur le chemin de ronde d'amont, communique à un degré qui
descend à l'étage B. On arrive, du dehors, au crénelage de la tour par
le degré _g_. De plus, les deux étages A et B sont mis en communication
entre eux par un escalier intérieur _h h'_, pris dans l'épaisseur du mur
de la tour. Ainsi les hommes postés dans les deux étages A et B sont
seuls en communication directe avec les deux chemins de ronde des
courtines. Si l'assaillant est parvenu à détruire les hourds et le
crénelage supérieur, et si, croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable,
il tente l'assaut de l'une des courtines, il est reçu de flanc par les
postes établis et demeurés en sûreté dans les étages inférieurs,
lesquels étant facilement blindés, n'ont pu être écrasés par les
projectiles des pierrières ou rendus inhabitables par l'incendie du
comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite sur les deux chemins
de ronde, de _e_ en _d_, permet de saisir cette disposition (fig. 9). On
voit en _e'_ la porte de l'escalier _e_, et en _d'_ la porte de
l'escalier _d_ du plan. Cette dernière porte est défendue par une
échauguette _f_, à laquelle on arrive par un degré de six marches. En
_h"_ commence l'escalier qui met en communication les deux étages A et
B. Une couche de terre posée en _k_ empêche le feu, qui pourrait être
mis au comble _l_ par les assiégés, d'endommager le plancher supérieur.
La figure 10 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire
au front. En _d"_ est la porte donnant sur l'escalier _d_. Les hourds
sont posés en _m_. En _p_ est tracé le profil de l'escarpement avec le
prolongement des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages
A et B. Il n'est pas besoin de dire que les hourds battent le pied _o_
de la tour.
Une vue perspective (fig. 11), prise des lices (point _x_ du plan C),
fera saisir les dispositions intérieures de cette défense.
Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de la tour se
font, par le créneau _c_ du plan C, au moyen d'un palan et d'une poulie,
ainsi que le fait voir le tracé perspectif. Ici la tour ne commande que
l'un des chemins de ronde (voyez la coupe, figure 9). Lors de la
construction sous saint Louis, elle commandait les deux courtines; mais
sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina les défenses de la cité, on
augmenta, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le relief de quelques-unes des
courtines de l'enceinte extérieure qui ne paraissaient pas avoir un
commandement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut
remonté au-dessus de l'ancien crénelage _H_, sans qu'on ait pris la
peine de démolir celui-ci; de sorte qu'extérieurement ce premier
crénelage H reste englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le
terrain extérieur s'élève comme le terrain des lices de _a_ en _b_
(voyez les plans), et les ingénieurs, ayant cru devoir adopter un
commandement uniforme des courtines sur le dehors, aussi bien pour
l'enceinte extérieure que pour l'enceinte intérieure, on régularisa,
vers 1285, tous les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque on ne
donnait plus guère un commandement important aux tours sur les courtines
qu'aux saillants, ou sur quelques points où il était utile de découvrir
les dehors au loin.
[Illustration: Fig. 11.]
Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont, sur les courtines,
qu'un faible commandement, et cette disposition est observée pour le
grand front sud-est de l'enceinte intérieure de la cité, réparé et
couronné par Philippe le Hardi.
La disposition de cette tour de l'enceinte extérieure que nous venons de
donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre contre
l'enceinte intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée de
beaucoup, mais elle est, du côté des lices, nulle comme défense.
Nous avons parcouru et décrit les points les plus importants des deux
enceintes de la cité. Revenant à la porte Narbonnaise, d'où nous sommes
partis, et montant en ville à travers une rue étroite et tortueuse, on
arrive, en se dirigeant vers l'ouest, au château bâti sur le point
culminant de la cité.
J'ai dit que la plus grande partie des constructions de cette citadelle
remontait au commencement du XIIe siècle. Le premier ouvrage qui se
présente du côté de la ville est une barbacane bâtie au XIIIe siècle,
semi-circulaire, crénelée avec chemins de ronde (voyez le plan général,
fig. 16) et dans laquelle est percée une avant-porte. Cette première
porte n'était défendue que par des meurtrières et des créneaux garnis de
doubles volets, un mâchicoulis et des vantaux de bois. C'est, comme on
peut le voir, une charmante construction, bien faite et passablement
conservée.
Le plancher de bois et les combles seuls ont été enlevés, mais la trace
de ces compléments est si apparente, qu'on ne peut se méprendre sur leur
disposition. L'étage supérieur de la porte était ouvert du côté du
château, afin d'empêcher les assaillants qui s'en seraient rendus
maîtres de se défendre contre la garnison renfermée dans le château. Un
large fossé protège trois des fronts de cette citadelle, le quatrième
donnant sur les escarpements faisant face à l'Aude.
Un pont, reconstruit en partie à une époque assez récente, donnait accès
à la seule porte du château sur le front faisant face à la ville. Les
piles de ce pont datent du XIIIe siècle, et les deux dernières,
proches l'entrée, sont disposées de telle façon qu'un plancher mobile en
bois devait s'y appuyer.
L'assaillant trouvait un premier obstacle formé d'une barrière de bois
couverte d'un appentis. Cet obstacle détruit, supposant le plancher
mobile enlevé, il avait à franchir un fossé d'une largeur de 2 mètres
pour arriver à la première herse défendue par un mâchicoulis. Derrière
cette herse est une porte de bois, un second mâchicoulis, une seconde
herse et une seconde porte. La première herse se manoeuvrait du deuxième
étage. La deuxième herse était servie dans une petite chambre disposée
immédiatement au-dessus du passage.
Les deux tours qui flanquent cette entrée renferment deux étages voûtés
en calotte hémisphérique, et percés de meurtrières; les deux étages
supérieurs sont séparés par un plancher. Ces deux étages supérieurs
mettent, sans murs de refend, les deux tours en communication avec le
dessus du passage. On ne pouvait arriver à ces étages que par un
escalier de bois disposé contre la paroi plate de la porte, du côté de
la cour ou par les chemins de ronde des courtines. Les salles voûtées ne
sont éclairées que par les meurtrières. Le troisième étage prend jour
sur la cour par une charmante fenêtre romane à doubles cintres posés sur
une colonnette de marbre avec chapiteau sculpté, et par une très-petite
ouverture donnant latéralement au-dessus de l'entrée à l'extérieur.
Cette dernière fenêtre était percée pour permettre aux assiégés qui
servaient la première herse de voir ce qui se passait à l'entrée et de
prendre leurs dispositions en conséquence, sans se démasquer. Bien que
les tours affectent la forme cylindrique à l'extérieur, à l'intérieur
les parements des étages supérieurs sont à pans coupés. Cette
construction était évidemment faite pour faciliter l'établissement de la
charpente des combles. Il est beaucoup plus facile de tailler et de
poser une charpente en pavillon sur un plan polygonal que sur un plan
circulaire; le plan circulaire exige pour les sablières des bois
courbes, pour la pose des chevrons des assemblages compliqués. À la fin
du XIe siècle on ne devait pas être fort habile dans ces sortes de
constructions, qui, un siècle et demi plus tard, étaient arrivées à un
degré de perfection remarquable; aussi ne doit-on pas s'étonner de voir
cette forme de charpentes pyramidales adoptée pour toutes les tours
primitives du château. Les constructeurs rachetaient les différences de
saillies produites par la forme circulaire du parement extérieur par des
coyaux.
Du deuxième étage on communique au premier au moyen d'une trappe ouverte
dans la voûte hémisphérique. Cette trappe, percée derrière la petite
fenêtre qui permet de guetter l'entrée, était destinée à transmettre des
ordres aux gens qui servaient la deuxième herse dans la petite salle du
premier étage, soit pour faire tomber rapidement cette herse en cas
d'attaque, soit pour la lever lorsqu'un corps rentrait; car on observera
que les servants de la deuxième herse ne peuvent voir ce qui se passe à
l'extérieur que par une meurtrière très-étroite, ou par le mâchicoulis
ouvert devant cette deuxième herse.
[Illustration: Fig. 12.]
Dans cet ouvrage de défense si complet et dont nous donnons les coupes
figure 12, tout est disposé pour que le commandement puisse venir du
haut, là où les moyens de défense les plus efficaces étaient déployés,
et là, par conséquent, où devait se tenir le capitaine de la tour au
moment de l'attaque. Nos vaisseaux de guerre, avec leurs écoutilles,
leurs porte-voix et leurs batteries basses, peuvent donner une idée des
moyens de transmission du commandement alors en usage dans les ouvrages
de fortification[13].
[Note 13: Dans la figure 12, la coupe transversale est tracée en A.
En I est l'extrémité du pont fixe; en B, le fossé couvert par un pont
volant; en C, la première herse avec son treuil en E; en D, la deuxième
herse avec son treuil en F; en G, les trous des hourds. En H est tracée
la coupe longitudinale sur le passage et les salles voûtées.]
Tous les couronnements des murailles et des tours du château élevé vers
le commencement du XIIe siècle étaient défendus en temps de guerre
par des hourds très-saillants, car on remarquera que les trous par
lesquels passaient les pièces de bois en bascule portant ces hourds,
sont doubles, percés à Om,60 environ l'un au-dessus de l'autre, afin
de soulager la portée des pièces supérieures recevant le plancher par
des corbelets et des liens de charpente. La pose de ces hourds devait
être moins expéditive que celle des hourds du XIIIe siècle portés par
de fortes solives en bascule. Toutefois elle pouvait se faire sans trop
de difficulté en supposant les liens assemblés par embrèvement, sans
tenons ni mortaises, ce qui, du reste, eût été inutile, puisque les
pièces de bois traversant les murs étaient parfaitement fixes et ne
pouvaient dévier ni à droite ni à gauche. Un charpentier (fig. 13) à
cheval sur la solive horizontale supérieure, adossé à la muraille,
pouvait assembler le lien par le côté à coups de maillet, en ayant le
soin de le retenir préalablement à l'aide d'un bout de corde[14].