extérieure interrompent les chemins de ronde; de sorte que si
l'assaillant parvenait à s'emparer d'une courtine, il se trouvait pris
entre deux tours, et, à moins de les forcer les unes après les autres,
il lui devenait impossible de circuler librement sur les remparts;
d'autant que les escaliers qui mettent directement en communication les
chemins de ronde avec le terre-plein du côté de la ville, sont
très-rares et qu'on ne peut monter sur ces chemins de ronde qu'en
passant par les escaliers pratiqués dans les tours. Chaque tour était
ainsi un réduit séparé, indépendant, qu'il fallait, forcer. Les portes
qui mettent les tours en communication avec les chemins de ronde sont
étroites, bien ferrées, barrées à l'intérieur, de sorte qu'en un instant
on pouvait fermer le vantail et le barricader en tirant rapidement la
barre de bois, logée dans la muraille, avant même de prendre le temps
de pousser les verrous et de donner un tour de clef à la serrure.
L'examen attentif de ces défenses fait ressortir le soin apporté par les
ingénieurs de ce temps contre les surprises. Toutes sortes de
précautions ont été prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à
chaque pas par des dispositions imprévues. Évidemment, un siège à cette
époque n'était réellement sérieux pour l'assiégé, comme pour
l'assaillant, que quand on en était venu à se prendre, pour ainsi dire,
corps à corps. Une garnison aguerrie pouvait lutter avec des chances de
succès jusque dans ses dernières défenses. L'ennemi entrait dans la
ville par escalade ou par une brèche, sans que pour cela la garnison se
rendît; car alors, celle-ci renfermée dans les tours qui, je le répète,
sont autant de réduits indépendants, pouvait se défendre encore; il
fallait forcer des portes barricadées. Prenait-on le rez-de-chaussée
d'une tour, les étages supérieurs conservaient les moyens de reprendre
l'offensive et d'écraser l'ennemi. On voit que tout était calculé pour
une lutte possible pied à pied. Les escaliers à vis étaient facilement
barricadés de manière à rendre vains les efforts de l'assiégeant pour
arriver aux étages supérieurs.
Les bourgeois d'une place eussent-ils voulu capituler, que la garnison
se gardait contre eux et leur interdisait l'accès des tours et des
courtines. C'est un système de défiance adopté envers et contre tous.
Les machines de jet, les engins dont les assaillants disposaient à cette
époque pour battre du dehors des murailles, comme celles de la cité de
Carcassonne, ne pouvaient produire qu'un effet très-médiocre, vu la
solidité des ouvrages et l'épaisseur des merlons; car l'artillerie à feu
seule pourrait les entamer. Restaient la sape, la mine, le bélier et
tous les engins qui obligeaient l'assaillant à se porter au pied même
des défenses. Or il était difficile de se loger et de saper sous ces
hourds puissants qui vomissaient des projectiles. La mine n'était guère
efficace ici, car toutes les murailles et tours sont assises sur le roc.
On ne doit pas être surpris si, dans ces temps éloignés de nous,
certains sièges se prolongeaient indéfiniment. La cité de Carcassonne
était, à la fin du XIIIe siècle, avec sa double enceinte et les
dispositions ingénieuses de la défense, une place imprenable qu'on ne
pouvait réduire que par la famine, et encore eût-il fallu, pour la
bloquer, une armée nombreuse, car il était aisé à la garnison de garder
les bords de l'Aude, au moyen de la grande barbacane (nº8 du plan, fig.
16) qui permettait de faire des sorties avec des forces imposantes et de
culbuter les assiégeants dans le fleuve.
En examinant le plan général, nous voyons en bas de l'escarpement de la
cité, devant les tours 11 et 12 à l'ouest, une muraille qui défendait le
faubourg de la Barbacane. Cette muraille date du XIIIe siècle, et
elle fut certainement élevée pour empêcher l'ennemi de se loger, comme
l'avait fait Trincavel, entre l'Aude et la cité. Cette muraille est à
portée d'arbalète des tours 11, 12 et 40 et est commandée par celles-ci.
Il était donc fort difficile d'arriver, en descendant la rive droite de
l'Aude, jusqu'à la barbacane, malgré la garnison de la cité.
Les remparts et les tours présentent surtout un aspect formidable sur
les points de l'enceinte où les approches sont relativement faciles, où
des escarpements naturels ne viennent pas opposer un obstacle puissant à
l'assaillant. Du côté du nord-est, de l'est et du sud, là où le plateau
qui sert d'assiette à la cité est à peu près de plain-pied avec la
campagne, de larges fossés protègent la première enceinte. Il est
vraisemblable que les extrémités de ces fossés, ainsi que les avancées
des portes, étaient défendues par des palissades extérieures, suivant
les habitudes de l'époque. Ces palissades étaient munies de barrières
ouvrantes.
En s'avançant dans les lices[11], entre les deux enceintes, la première
tour que l'on rencontre à droite, à la suite de la porte Narbonnaise,
est la tour nº21, dite du Treshaut, ou du Trésau, de Tressan, du Trésor
ou de la Cendrino. Cette construction est un magnifique ouvrage de la
fin du XIIIe siècle, contemporain de la porte Narbonnaise. Elle
domine toute la campagne, la ville, et joignant presque l'enceinte
extérieure, elle commandait le plateau, la barbacane de la porte
Narbonnaise et empêchait l'ennemi de s'étendre du côté du nord dans les
lices le long desquelles s'élèvent les tours visigothes.
[Note 11: Lices, espace compris entre les deux enceintes d'une
place.]
La tour du Trésau, outre ses caves, renferme quatre étages dont deux
sont voûtés.
L'étage inférieur est creusé au-dessous du terre-plein de la ville. Le
deuxième étage est presque de plain-pied avec le sol intérieur de la
ville. Le troisième étage était couvert par un plancher et le quatrième,
sous comble, au niveau du chemin de ronde du crénelage.
Le chemin de ronde des courtines passe derrière le pignon de la tour,
mais n'a aucune communication avec les salles intérieures.
Du côté de la ville, la partie supérieure de la tour est terminée par un
pignon crénelé avec escaliers rampants le long du comble. Deux tourelles
carrées, munies d'escaliers et crénelées à leur partie supérieure,
épaulent le pignon et servaient de tours de guet, car elles sont, de ce
côté, le point le plus élevé des défenses.
En temps de paix, le crénelage de la tour du Trésau n'était pas couvert.
Le comble porte sur un mur intérieur. Les gargouilles qui existent
encore à l'extérieur indiquent d'une manière certaine que le chemin de
ronde supérieur était à ciel ouvert. En temps de guerre, les toitures
des hourds couvraient ces chemins de ronde ainsi que les hourds
eux-mêmes.
Un seul escalier à vis dessert les quatre étages et toutes les issues
étaient garnies de portes fortement ferrées. Le deuxième étage au-dessus
des caves contient une petite chambre ou réduit éclairé par une fenêtre,
destiné au capitaine, une grande cheminée et des latrines; cet étage et
le rez-de-chaussée sont percés de nombreuses meurtrières s'ouvrant sous
de grandes arcades munies de bancs de pierre. Les meurtrières ne sont
pas percées les unes au-dessus des autres, mais chevauchées, ou _vides
sur pleins_, afin de battre tous les points de la circonférence de la
tour. Ce principe est généralement suivi dans les tours de l'enceinte
intérieure et, sans exception, dans les tours de l'enceinte extérieure
où les meurtrières jouent un rôle important. En effet, les meurtrières
percées dans les étages des tours ne pouvaient servir que lorsque
l'ennemi était encore éloigné des remparts; on conçoit dès lors qu'elles
aient été pratiquées plus nombreuses et disposées avec plus de méthode
dans les tours de l'enceinte extérieure.
Les courtines qui accompagnent la tour du Trésau sont fort belles. Leur
partie inférieure est percée de meurtrières au niveau du terre-plein de
la ville, sous des arcs plein cintre avec bancs de pierre et leurs
merlons, larges, épais, sont bien construits.
Le parement intérieur des merlons entre la tour Narbonnaise et la tour
du Trésau n'est pas vertical, mais élevé en _fruit_. La disposition des
hourds explique l'utilité de cette inclinaison du parement intérieur des
merlons.
Sur ce point de la défense--l'un des plus attaquables, à cause du
plateau qui s'étend de plain-pied devant la porte Narbonnaise--les
courtines intérieures devaient être munies de ces hourds doubles dont il
est fait parfois mention dans les chroniqueurs du XIIIe siècle[12].
[Note 12: À Toulouse, assiégé par Simon de Montfort, les habitants
augmentent sans cesse les défenses de la ville:
«E parec ben a lobra e als autres mestiers
Que de dins et defora ac aitans del obriers
Que garniron la vila els portals els terriers,
Els murs e las bertrescas els cadafalcs dobliers
Els fossatz e las lissas els pons els escaliers
E lains en Toloza ac aitans carpentiers.»
Ces _cadafalcs dobliers_ sont des hourds doubles. Voyez _Poëme de la
Croisade contre les Albigeois_, Collection des documents inédits de
l'_Hist. de France_.]
[Illustration: Fig. 5.]
La figure 5 explique, dans le cas actuel, la disposition de ces doubles
hourds. Ainsi que nous venons de le dire, les merlons ayant leur
parement intérieur en fruit sur le chemin de ronde A, leur base est
traversée au niveau de ce chemin de ronde par des trous de hourds de
0m,30 de côté, régulièrement espacés. Sur le parement du chemin de
ronde, du côté de la ville, est une retraite continue B. Les hourds
doubles étaient donc ainsi disposés: de cinq pieds en cinq pieds
passaient, par les trous des hourds, de fortes solives C, sur
l'extrémité desquelles, à l'extérieur, s'élevait le poteau incliné D,
avec des contre-poteaux E, formant la rainure pour le passage des
madriers de garde. Des moises doubles J pinçaient ce poteau D,
reposaient sur la longrine F, mordaient les trois poteaux G, H, I,
celui G étant appuyé sur le parement incliné du merlon, et venaient
saisir le poteau postérieur K également incliné. Un second rang de
moises, posé en L à 1m,80 du premier rang, formait l'enrayure des
arbalétriers M du comble. En N un mâchicoulis était réservé le long du
parement extérieur de la courtine. Ce mâchicoulis était servi par des
hommes placés en O, sur le chemin de ronde, au droit de chaque créneau
muni d'une ventrière P. Les archers et arbalétriers du hourd inférieur
étaient postés en R et n'avaient pas à se préoccuper de servir ce
premier mâchicoulis.
Le deuxième hourd possédait un mâchicoulis en S. Les approvisionnements
de projectiles se faisaient en dedans de la ville par les guindes T. Des
escaliers Q, disposés de distance en distance, mettaient les deux hourds
en communication. De cette manière, il était possible d'amasser une
quantité considérable de pierres en V, sans gêner la circulation sur les
chemins de ronde ni les arbalétriers à leur poste. En X, on voit, de
face, à l'extérieur, la charpente du hourdage dépourvue de ses madriers
de garde, et en Y, cette charpente garnie. Par les meurtrières et
mâchicoulis, on pouvait lancer ainsi sur l'assaillant un nombre
prodigieux de projectiles. Comme toujours, les meurtrières U, percées
dans les merlons, dégageaient au-dessous des hourds et permettaient à un
deuxième rang d'arbalétriers postés entre les fermes, sur le chemin de
ronde, de viser l'ennemi.
On conçoit que l'inclinaison des madriers de garde était très-favorable
au tir. Elle permettait, de plus, de faire surplomber le deuxième
mâchicoulis S en dehors du hourdage inférieur.
La dépense que nécessitaient des charpentes aussi considérables ne
permettait guère de les établir que dans des circonstances
exceptionnelles, sur des points mal défendus par la nature.
La courtine qui relie la tour du Trésau à la porte Narbonnaise possède
un petit puits et une échauguette flanquante destinée à battre
l'intervalle entre la barbacane et cette porte.
De la tour du Trésau, en se dirigeant vers le nord, on longe une grande
partie de l'enceinte des Visigoths. À voir le désordre de ces anciennes
constructions, on doit admettre qu'elles ont été bouleversées par un
siège terrible; on a peine à comprendre comment on a pu, avec les moyens
dont on disposait alors, renverser des pans de murs d'une épaisseur
considérable, faire pencher ces tours dont toute la partie inférieure ne
présente qu'une masse de maçonnerie. Il semblerait que la poudre à canon
peut seule causer des désordres aussi graves, et cependant le siège
pendant lequel une partie considérable de ces remparts a été renversée
est antérieur au XIIe siècle, puisque, sur ces débris, on voit
s'élever des constructions identiques avec celles du château, ou datant
du XIIIe siècle.
À peine si l'on a pris soin de déblayer les ruines, car on remarque,
enclavés dans les courtines reprises au XIIIe siècle, d'énormes pans
de murs renversés et présentant verticalement les lits de leurs assises
de moellon ou de brique. Grâce à la bonté des mortiers, ces masses
renversées ne se sont point disjointes et sont là comme des rochers sur
lesquels on serait venu construire de nouveaux murs.
De ce côté, les courtines et les tours sont très-hautes et dominent de
beaucoup l'enceinte extérieure élevée sur la crête de l'escarpement.
Cet escarpement fait face à l'Aude et il s'étend jusqu'à la tour nº41
qui termine le saillant occidental de la cité.
Deux portes sont percées dans l'enceinte des Visigoths: l'une, petite,
datant de l'époque primitive, a été murée; elle est située à la droite
de la tour nº26; l'autre, percée au XIIe siècle et réparée au
XIIIe, se trouve entre les tours 24 et 25. C'est la porte désignée
par le sénéchal Guillaume des Ormes sous le nom de porte de Rodez. Elle
ne présente aucune défense particulière, mais devait être précédée d'un
ouvrage avec poterne, protégé par la tour-barbacane nº4; tour qui a
malheureusement été modifiée dans sa forme par le génie militaire, de
telle sorte qu'aujourd'hui la porte de Rodez donne sur les lices et n'a
plus de communication avec le dehors.
Si nous passons de l'autre côté du château, vers le sud-ouest, nous
rencontrons la porte de l'Aude (autrefois porte de Toulouse).
Cette porte a été percée dans la muraille des Visigoths au XIIe
siècle. On voit encore, à l'extérieur, l'arc plein cintre qui paraît
appartenir à cette époque par son appareil et la nature des matériaux
employés. À la gauche de cette porte il existait, sur un pan de mur
visigoth, un bâtiment contemporain du château, c'est-à-dire élevé du
XIe au XIIe siècle. Le mur extérieur de ce bâtiment est encore
percé de trois petites fenêtres jumelles divisées par des colonnettes de
marbre avec chapiteaux sculptés.
Une longue rampe aboutissait à la grande barbacane nº8 et était battue
par cette barbacane; elle s'élève suivant une inclinaison assez roide,
et, en faisant un lacet, conduit à une première porte, simple barrière,
puis à une seconde porte défendue par un crénelage et commandée par un
gros ouvrage en forme de traverse, terminé, à la hauteur des chemins de
ronde de l'enceinte intérieure, par une plate-forme et des merlons. À sa
base, cette traverse est percée d'une porte qui donne entrée dans les
lices du sud-ouest.
Il faut gravir, en dedans de l'enceinte extérieure, une rampe assez
roide battue par l'ouvrage qui masque la porte de l'Aude, percée dans le
mur de l'enceinte intérieure. Cette rampe est dominée par la tour de la
Justice, nº37, et par une tour visigothe, nº38. On arrive ainsi à un
lacet qui oblige l'arrivant à se détourner brusquement pour atteindre la
porte. Bien qu'il n'y ait, devant cette porte, ni fossé ni ponts à
bascule, il n'était point facile d'y arriver malgré les gens du dedans
de la ville, car l'espace compris entre les deux enceintes forme une
véritable place d'armes, un grand châtelet, commandé de tous côtés par
des ouvrages formidables. De plus, les lices, à droite et à gauche,
étaient fermées par des portes. On observera que la porte supérieure est
percée dans un angle rentrant, ce qui a permis de la flanquer
très-puissamment, et que son masque forme en avant un petit châtelet que
l'on pouvait fermer complétement en temps de guerre, et qui, en temps de
paix, était précédé d'un petit poste dont on aperçoit encore la trace le
long de la courtine. De cet ouvrage, les rondes pouvaient descendre dans
les lices du sud-ouest, en ouvrant une porte percée sur le flanc du
parapet et en posant des planches mobiles sur des corbeaux engagés dans
les gros contre-forts à la suite. Ce moyen de sortie ou d'entrée indique
assez que l'ouvrage, en avant de la porte de l'Aude, était absolument
fermé en temps de guerre.
En se dirigeant de la porte de l'Aude vers les lices du sud-ouest, on
laisse bientôt les dernières traces des constructions visigothes et
l'on atteint le saillant bâti par Philippe le Hardi, en dehors des
terrains de l'évêché (fig. 16). Ayant passé la porte percée dans la
traverse de commandement, et que nous croyons être la porte dite du
Sénéchal, on voit une des tours des Visigoths, entière, puis la tour 39,
dite de l'Inquisition, et dans laquelle nous avons trouvé un cachot avec
pilier central, garni de chaînes, puis la tour carrée nº11, dite de
l'Évêque. Cette tour, à cheval sur les lices, commande les deux
enceintes et pouvait, sur ce front, couper la communication entre la
partie sud et la partie nord des lices. Toutefois, les deux arcs jetés
sur le passage, entre les deux enceintes, n'étaient défendus que par
deux machicoulis intérieurs et par un machicoulis percé au milieu de la
voûte. On ne trouve pas trace de gonds indiquant la présence de vantaux
de porte, mais seulement des entailles qui font supposer qu'en temps de
guerre des barrières de bois fermaient ces ouvertures et interceptaient
les communications. Cette tour, dont l'évêque avait la jouissance sauf
le chemin de ronde supérieur, est fort belle, admirablement construite,
fièrement plantée sur les deux enceintes dont elle rompt l'uniformité.
De même qu'elle coupait la communication sur les lices, elle
interrompait aussi le chemin de ronde supérieur des courtines, car, pour
aller de la courtine nord à la courtine sud, il fallait traverser cette
tour et forcer deux portes. Les escaliers intérieurs sont disposés de
façon à ce que l'accès aux crénelages soit indépendant de l'accès aux
deux salles voûtées, dont l'évêque avait la jouissance.
Les courtines qui font partie du saillant bâti par Philippe le Hardi,
sont munies de belles meurtrières percées sous des arcades avec bancs;
meurtrières qui battent les lices et les chemins de ronde de l'enceinte
extérieure. On voit encore, en dehors de cette partie de l'enceinte
extérieure, à côté de la tour nº12, dite du Grand-Canisou, les orifices
de l'égout que le roi avait fait construire à travers la muraille élevée
par son ordre, pour rejeter au dehors les eaux de l'évêché, ainsi qu'il
a été dit plus haut.
Quant aux bâtiments de l'évêché, ils sont complétement rasés; il n'en
est pas de même du cloître de l'église Saint-Nazaire, dont les
fondations ont été retrouvées. Ces fondations, et un mur de ce cloître,
conservé avec les piles engagées et les formerets des voûtes, se
rapportent aux tracés des vieux plans de la cité, dans lesquels ce
cloître et ses dépendances sont indiqués. Cette construction date de
l'époque de saint Louis. À la suite de la tour nº11 est la tour nº40,
dite de Cahusac, qui présente une disposition curieuse. Le chemin de
ronde tourne à l'entour, et est couvert par un portique; puis on arrive
à la tour du coin nº41, dite Mipadre ou de Prade. Elle contient deux
étages voûtés et deux étages entre planchers, elle est munie d'une
cheminée et d'un four. La seule porte donnant entrée dans cette tour,
qui n'interrompt pas le chemin de ronde, est percée du côté de l'est et
était fermée par des verrous et une barre rentrant dans la muraille.
Comme aux autres tours de cette partie de l'enceinte, le dernier merlon
des courtines s'élève au point de jonction avec la tour, là où sont
percées les portes, et le dernier créneau était également muni de volets
sur rouleaux, afin de protéger les entrants ou les sortants ou les
factionnaires posés aux entrées des tours. Presque toujours il faut
monter quelques marches pour passer des courtines dans les tours, et
alors le crénelage suit la montée.
On remarquera encore que les chemins de ronde des courtines, et par
conséquent les crénelages et les hourds ne sont pas toujours de niveau,
mais suivent la pente du terrain extérieur, de manière à conserver sur
tous les points de l'enceinte une hauteur d'escarpe uniforme, ainsi que
cela se pratique encore de nos jours.
C'était une règle établie par l'expérience, et, passé une certaine
hauteur, l'échelade devait être regardée comme impossible; aussi
maintenait-on un minimum d'élévation partout. Toutefois les escarpes de
l'enceinte intérieure sont beaucoup plus élevées que celles de
l'enceinte extérieure. L'enceinte extérieure était établie de manière à
battre l'assaillant à grande distance et à l'empêcher d'approcher;
tandis que pour l'enceinte intérieure, tout est combiné en vue de
combattre un ennemi très-rapproché. Il n'est pas besoin d'insister sur
une disposition indiquée par le simple bon sens.
Dans l'enceinte du cloître Saint-Nazaire, de larges escaliers donnent
accès aux remparts. Mais il est bon d'observer que le cloître et
l'évêché étaient déjà renfermés dans une enceinte, et que, par
conséquent, les habitants de la ville ne pouvaient monter de la voie
publique sur les courtines. Partout où il existe des escaliers montant
aux chemins de ronde directement, ces escaliers sont toujours, ou
enclavés dans d'anciens logis dépendant des murailles et fortifiés, ou
compris dans des enceintes spéciales; tels sont les escaliers qui
montaient à la courtine à côté de la tour nº44, le long de la tour nº47
et près de la chapelle Saint-Sernin (tour 53). Le plus souvent, ce sont
les escaliers des tours qui, au moyen de petites portes extérieures bien
ferrées, permettent l'accès sur les chemins de ronde. La garnison
pouvait donc, si bon lui semblait, ainsi que nous l'avons dit plus haut,
s'isoler et tenir les citoyens en respect pendant qu'elle repoussait les
assiégeants. Elle seule circulait entre les deux enceintes, dans les
lices, en fermant les portes de la ville sur les habitants; sur ce
point, il n'y avait nul inconvénient à ce que les chemins de ronde
fussent de plain-pied avec le terre-plein.
En suivant l'enceinte intérieure vers l'est, après avoir dépassé la tour
nº42--dite tour du Moulin, parce qu'autrefois son étage supérieur, en
retraite sur le crénelage, était affecté au mécanisme d'un moulin à
vent--on arrive à la tour nº43, dite tour et poterne Saint-Nazaire. Cet
ouvrage, sur plan carré, est encore un des plus remarquables de la cité.
À côté de la barbacane nº15, dite de la Crémade et dépendant de
l'enceinte extérieure, est une poterne basse et étroite, donnant dans le
fossé peu profond sur ce point. Cette poterne, en cas de siège, pouvait
être murée facilement puisqu'il n'y avait qu'à remplir l'escalier roide
qui, du seuil de cette poterne, monte aux lices. Le large diamètre de la
tour de la Crémade en fait une barbacane propre d'ailleurs à protéger
des sorties ou des partis rentrants. Cette tour n'était point couverte,
comme les autres, par un comble, et est en communication directe avec le
chemin de ronde des courtines dont elle n'est, pourrait-on dire, qu'un
appendice flanquant.
Quant à la tour Saint-Nazaire, il était impossible à des assiégeants
postés en dehors de l'enceinte extérieure de supposer qu'elle fût munie
d'une poterne. La porte, percée à la base de cette tour Saint-Nazaire,
et donnant sur les lices, est ouverte de côté, masquée par la saillie de
l'échauguette d'angle, et le seuil de cette ouverture est établi à plus
de deux mètres au-dessus du sol des lices. Il fallait donc poser des
échelles ou un plan incliné en bois pour entrer et sortir.
Dans la tour elle-même l'entrée est biaise, et, si de l'extérieur on
n'entre par la poterne percée sur le flanc est de la tour qu'au moyen
d'échelles ou d'un plancher mobile, on ne peut franchir la seconde
entrée qu'en se détournant à angle droit. Cette poterne ne pouvait donc
servir qu'aux gens de pied. Chacune des deux baies est munie d'une
herse, de machicoulis et de vantaux. Un puits dessert les lices et le
premier étage, qui contient en outre un four. La première herse était
manoeuvrée de la salle du premier étage, la deuxième du chemin de ronde,
comme à la porte Narbonnaise. Le crénelage supérieur s'élève sur une
plate-forme propre à recevoir un engin de défense (mangonneau) et
possède une guette, car ce point est un des plus élevés de la cité. Le
crénelage inférieur (car la défense de couronnement est double) est
flanqué par des échauguettes qui montent de fond.
Toujours en se dirigeant vers l'est, on arrive à peu de distance de la
tour Saint-Nazaire à la tour nº44, dite Saint-Martin, qui semble avoir
été élevée à proximité de la tour nº43 à dessein, pour masquer et battre
la poterne à très-petite portée. Cette tour est renforcée, comme les
tours 41 et 42 et comme celles de la porte Narbonnaise, par un bec
saillant dont nous avons expliqué l'utilité. Elle contient deux étages
voûtés, deux étages sous plancher, comme la tour nº41, et se dégage
au-dessus du chemin de ronde qui tourne autour d'elle du côté de la
ville.