Produced by Chuck Greif, R. Cedron and the Online
Distributed Proofreading Team at DP Europe
(http://dp.rastko.net) (Produced from images of the
Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
LA CITÉ DE CARCASSONNE
BOURLOTON.--Imprimeries réunies, B, rue Mignon, 2.
(AUDE)
PAR
VIOLLET LE DUC
[Illustration]
PARIS
LIBRAIRIE DES IMPRIMERIES RÉUNIES ANCIENNE MAISON MOREL 13, RUE
BONAPARTE, 13
1888
* * * * *
HISTORIQUE
Vers l'an 636 de Rome, le Sénat, sur l'avis de Lucius Crassus, ayant
décidé qu'une colonie romaine serait établie à Narbonne, la lisière des
Pyrénées fut bientôt munie de postes importants afin de conserver les
passages en Espagne et de défendre le cours des rivières. Les peuples
Volces Tectosages n'ayant pas opposé de résistance aux armées romaines,
la République accorda aux habitants de Carcassonne, de Lodève, de Nîmes,
de Pézenas et de Toulouse la faculté de se gouverner suivant leurs lois
et sous leurs magistrats. L'an 70 avant J.-C., Carcassonne fut placée au
nombre des cités nobles ou élues. On ne sait quelle fut la destinée de
Carcassonne depuis cette époque jusqu'au IVe siècle. Elle jouit,
comme toutes les villes de la Gaule méridionale, d'une paix profonde;
mais après les désastres de l'Empire, elle ne fut plus considérée que
comme une citadelle (_castellum_). En 350 les Francs s'en emparèrent,
mais peu après les Romains y rentrèrent.
En 407, les Goths pénétrèrent dans la Narbonnaise première, ravagèrent
cette province, passèrent en Espagne, et, en 436, Théodoric, roi des
Visigoths, s'empara de Carcassonne. Par le traité de paix qu'il conclut
avec l'Empire en 439, il demeura possesseur de cette ville, de tout son
territoire et de la Novempopulanie, située à l'ouest de Toulouse.
C'est pendant cette domination des Visigoths que fut bâtie l'enceinte
intérieure de la cité sur les débris des fortifications romaines. En
effet, la plupart des tours visigothes encore debout sont assises sur
des substructions romaines qui semblent avoir été élevées hâtivement,
probablement au moment des invasions franques. Les bases des tours
visigothes sont carrées ou ont été grossièrement arrondies pour recevoir
les défenses du Ve siècle.
Du côté méridional de l'enceinte on remarque des soubassements de tours
élevées au moyen de blocs énormes, posés à joints vifs et qui
appartiennent certainement à l'époque de la décadence de l'Empire.
Quoi qu'il en soit, il est encore facile aujourd'hui de suivre toute
l'enceinte des Visigoths (voir le plan général, fig. 16)[1]. Cette
enceinte affectait une forme ovale avec une légère dépression sur la
face occidentale, suivant la configuration du plateau sur lequel elle
est bâtie. Les tours, espacées entre elles de 25 à 30 mètres environ,
sont cylindriques à l'extérieur, terminées carrément du côté de la ville
et réunies entre elles par de hautes courtines (fig. 1). Toute la
construction visigothe est élevée par assises de petits moellons de
0m,10 à 0m,12 de hauteur environ, avec rangs de grandes briques
alternées. De larges baies en plein cintre sont ouvertes dans la partie
cylindrique de ces tours, du côté de la campagne, un peu au-dessus du
terre-plein de la ville; elles étaient garnies de volets de bois à
pivots horizontaux et tenaient lieu de meurtrières. Le couronnement de
ces tours consistait en un crénelage couvert. Des chemins de ronde des
courtines on communiquait aux tours par des portes dont les linteaux en
arcs surbaissés étaient soulagés par un arc plein cintre en brique. Un
escalier de bois mettait à l'intérieur l'étage inférieur en
communication avec le crénelage supérieur qui était ouvert du côté de la
ville par une arcade percée dans le pignon.
[Note 1: Des fouilles nous ont permis de reconnaître les fondations
de cette enceinte sur les points où elle a été supprimée, à la fin du
XIIIe siècle, pour augmenter le périmètre de la cité.]
[Illustration: Fig. 1.]
Malgré les modifications apportées au système de défense de ces tours,
pendant les XIIe et XIIIe siècles, on retrouve toutes les traces
des constructions des Visigoths. Jusqu'au niveau du sol des chemins de
ronde des courtines, ces tours sont entièrement pleines et présentent
ainsi un massif puissant propre à résister à la sape et aux béliers.
Les Visigoths, entre tous les peuples barbares qui envahirent
l'Occident, furent ceux qui s'approprièrent le plus promptement les
restes des arts romains, au moins en ce qui regarde les constructions
militaires et, en effet, ces défenses de Carcassonne ne diffèrent pas de
celles appliquées à la fin de l'Empire en Italie et dans les Gaules. Ils
comprirent l'importance de la situation de Carcassonne, et ils en firent
le centre de leurs possessions dans la Narbonnaise.
Le plateau sur lequel est assise la cité de Carcassonne commande la
vallée de l'Aude, qui coule au pied de ce plateau, et par conséquent la
route naturelle de Narbonne à Toulouse. Il s'élève entre la montagne
Noire et les versants des Pyrénées, précisément au sommet de l'angle que
forme la rivière de l'Aude en quittant ces versants abrupts, pour se
détourner vers l'est. Carcassonne se trouve ainsi à cheval sur la seule
vallée qui conduise de la Méditerranée à l'Océan et à l'entrée des
défilés qui pénètrent en Espagne par Limoux, Alet, Quillan, Mont-Louis,
Livia, Puicerda ou Campredon. L'assiette était donc parfaitement choisie
et elle avait été déjà prise par les Romains qui, avant les Visigoths,
voulaient se ménager tous les passages de la Narbonnaise en Espagne.
Mais les Romains trouvaient par Narbonne une route plus courte et plus
facile pour entrer en Espagne et ils n'avaient fait de Carcassonne
qu'une citadelle, qu'un _castellum_, tandis que les Visigoths,
s'établissant dans le pays après de longs efforts, durent préférer un
lieu défendu déjà par la nature, situé au centre de leurs possessions de
ce côté-ci des Pyrénées, à une ville comme Narbonne, assise en pays
plat, difficile à défendre et à garder. Les événements prouvèrent qu'ils
ne s'étaient point trompés; en effet, Carcassonne fut leur dernier
refuge lorsqu'à leur tour ils furent en guerre avec les Francs et les
Bourguignons.
En 508, Clovis mit le siège devant Carcassonne et fut obligé de lever
son camp sans avoir pu s'emparer de la ville.
En 588, la cité ouvrit ses portes à Austrovalde, duc de Toulouse, pour
le roi Gontran; mais peu après, l'armée française ayant été défaite par
Claude, duc de Lusitanie, Carcassonne rentra au pouvoir de Reccarède,
roi des Visigoths.
Ce fut en 713 que finit ce royaume; les Maures d'Espagne[2] devinrent
alors possesseurs de la Septimanie. On ne peut se livrer qu'à de vagues
conjectures sur ce qu'il advint de Carcassonne pendant quatre siècles;
entre la domination des Visigoths et le commencement du XIIe siècle,
on ne trouve pas de traces appréciables de constructions dans la cité,
non plus que sur ses remparts. Mais, à dater de la fin du XIe
siècle, des travaux importants furent entrepris sur plusieurs points. En
1096, le pape Urbain II vint à Carcassonne pour rétablir la paix entre
Bernard Aton et les bourgeois qui s'étaient révoltés contre lui et il
bénit l'église cathédrale (Saint-Nazaire), ainsi que les matériaux
préparés pour l'achever. C'est à cette époque en effet que l'on peut
faire remonter la construction de la nef de cette église.
[Note 2: Sous le commandement de Moussa ben-Nossaïr.]
Sous Bernard Aton, la bourgeoisie de Carcassonne s'était constituée en
milice et il ne paraît pas que la concorde régnât entre ce seigneur et
ses vassaux, car ceux-ci battus par les troupes d'Alphonse, comte de
Toulouse, venu en aide à Bernard, furent obligés de se soumettre et de
se cautionner. Les biens des principaux révoltés furent confisqués au
profit du petit nombre des vassaux restés fidèles, et Bernard Aton donna
en fief à ces derniers les _tours_ et les maisons de Carcassonne, à la
condition, dit Dom Vaissette: «de faire le guet et de garder la ville,
les uns pendant quatre, les autres pendant huit mois de l'année et d'y
résider avec leurs familles et leurs vassaux durant tout ce temps-là.
Ces gentilshommes, qui se qualifiaient de châtelains de Carcassonne,
promirent par serment au vicomte de garder fidèlement la ville. Bernard
Aton leur accorda divers privilèges, et ils s'engagèrent à leur tour à
lui faire hommage et à lui prêter serment de fidélité. C'est ce qui a
donné l'origine, à ce qu'il paraît, aux mortes-payes de la cité de
Carcassonne, qui sont des bourgeois, lesquels ont encore la garde et
jouissent pour cela de diverses prérogatives.»
Ce fut probablement sous le vicomte Bernard Aton ou, au plus tard, sous
Roger III, vers 1130, que le château fut élevé et les murailles des
Visigoths réparées. Les tours du château, par leur construction et les
quelques sculptures qui décorent les chapiteaux des colonnettes de
marbre servant de meneaux aux fenêtres géminées, appartiennent
certainement à la première moitié du XIIe siècle. En parcourant
l'enceinte intérieure de la cité, ainsi que le château, on peut
facilement reconnaître les parties des bâtisses qui datent de cette
époque; leurs parements sont élevés en grès jaunâtre et par assises de
0m,15 à 0m,25 de hauteur, sur 0m,20 à 0m,30 de largeur, et
grossièrement appareillés.
Le 1er août 1209, le siège fut mis devant Carcassonne par l'armée des
croisés, commandée par le célèbre Simon de Montfort.
Le vicomte Roger avait fait augmenter les défenses de la cité et celle
des deux faubourgs de la Trivalle et de Graveillant, situés entre la
ville et l'Aude, ainsi que vers la route de Narbonne.
Les défenseurs, après avoir perdu les faubourgs, manquant d'eau, furent
obligés de capituler. Le siège entrepris par l'armée des croisés ne dura
que du 1er au 15 août, jour de la reddition de la place. On ne peut
admettre que pendant ce court espace de temps les assiégeants aient pu
exécuter les travaux de mine ou de sape qui ruinèrent une partie des
murailles et tours des Visigoths; d'autant qu'il existe des reprises
faites pendant le XIIe siècle pour consolider et surélever les tours
visigothes qui avaient été fort compromises par la sape et la mine.
Il faut donc admettre que les travaux de siège et les brèches dont on
signale la trace, notamment sur le côté nord, sont dus aux Maures
d'Espagne, lorsqu'ils conquirent ce dernier boulevard des rois
visigoths. Bernard Aton ne peut être, non plus, l'auteur de ces travaux
de mine, car le traité qui lui rendit la cité occupée par ses sujets
révoltés n'indique pas qu'il ait eu à faire un long siège et que les
défenseurs fussent réduits aux dernières extrémités.
Le vicomte Raymond Roger, au mépris des traités et de la capitulation
qui rendait la cité de Carcassonne aux croisés, était mort en prison
dans une des tours en novembre 1209. Depuis lors, Raymond de Trincavel,
son fils, avait été dépouillé, en 1226, par Louis VIII de tous ses biens
reconquis sur les croisés. Carcassonne alors fit partie du domaine
royal, et un sénéchal y commandait pour le roi de France.
En 1240, ce jeune vicomte Raymond de Trincavel, dernier des vicomtes de
Béziers, et qui avait été remis en 1209 aux mains du comte de Foix (il
était alors âgé de deux ans), se présente tout à coup dans les diocèses
de Narbonne et de Carcassonne avec un corps de troupes de Catalogne et
d'Aragon. Il s'empare, sans se heurter à une sérieuse résistance, des
châteaux de Montréal, des villes de Montolieu, de Saissac, de Limoux,
d'Azillan, de Laurens et se présente devant Carcassonne.
Il existe deux récits du siège de Carcassonne entrepris par le jeune
vicomte Raymond en 1240, écrits par des témoins oculaires: celui de
Guillaume de Puy-Laurens, inquisiteur pour la Foi dans le pays de
Toulouse et celui du sénéchal Guillaume des Ormes, qui tenait la ville
pour le roi de France. Ce dernier récit est un rapport, sous forme de
journal, adressé à la reine Blanche, mère de Louis IX.
Cette pièce importante nous explique toutes les dispositions de
l'attaque et de la défense[3]. À l'époque de ce siège, les remparts de
Carcassonne n'avaient ni l'étendue ni la force qui leur furent données
depuis par Louis IX et Philippe le Hardi. Les restes encore
très-apparents de l'enceinte des Visigoths, réparée au XIIe siècle,
et les fouilles entreprises en ces derniers temps, permettent de tracer
exactement les défenses existant au moment où le vicomte Raymond de
Trincavel prétendit les forcer.
[Note 3: Le rapport du sénéchal Guillaume des Ormes, et le récit de
Guillaume de Puy-Laurens ont été publiés et annotés par M. Douët d'Arcq,
dans la _Biblioth. de l'École des Chartes_, 2e série, tome II, p.
363.]
Nous donnons ci-après, figure 2, le plan de ces défenses, avec les
faubourgs y attenant, les barbacanes et le cours de l'Aude.
L'armée de Trincavel investit la place le 17 septembre 1240, et s'empare
du faubourg de Graveillant, qui est aussitôt repris par les assiégés. Ce
faubourg, dit le _Rapport_, est _ante portam Tolosæ_. Or la porte de
Toulouse n'est autre que la porte dite de l'_Aude_ aujourd'hui, laquelle
est une construction romane percée dans un mur visigoth, et le faubourg
de Graveillant ne peut être, par conséquent, que le faubourg dit de la
_Barbacane_. La suite du récit fait voir que cette première donnée est
exacte.
Les assiégeants venaient de Limoux, c'est-à-dire du midi, ils n'avaient
pas besoin de passer l'Aude devant Carcassonne pour investir la place.
Un pont de pierre existait sur l'Aude. Ce pont est encore entier
aujourd'hui: c'est le _vieux pont_ dont la construction date, en partie,
du XIIe siècle. Il ne fut que réparé et muni d'une tête de pont, sous
saint Louis et sous Philippe le Hardi. Il est indiqué en P sur notre
figure 2.
Raymond de Trincavel n'ignorait pas que les assiégés attendaient des
secours qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu'en traversant l'Aude,
puisqu'ils devaient se présenter par le nord-ouest. Aussi le vicomte
s'empara du pont, et, poursuivant son attaque le long de la rive droite
du fleuve vers l'amont, il essaya de couper toute communication de
l'assiégé avec la rive gauche.
Ne pouvant tout d'abord se maintenir dans le faubourg de Graveillant, en
G (voir la fig. 2), il s'empare d'un moulin fortifié, M, sur un bras de
l'Aude, fait filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties
basses du faubourg, et dispose son attaque de la manière suivante: une
partie des assaillants, commandés par Ollivier de Thermes, Bernard Hugon
de Serre-Longue et Giraut d'Aniort, campent entre le saillant nord-ouest
de la ville et la rivière, creusent des fossés de contrevallalion et
s'entourent de retranchements palissadés.
L'autre corps, commandé par Pierre de Fenouillet, Renaud de Puy et
Guillaume Fort, est logé devant la barbacane qui existait en B et celle
de la porte dite _Narbonnaise_, en N.
En 1240, outre ces deux barbacanes, il en existait une en D[4] qui
permettait de descendre du château dans le faubourg[5] et une en H
faisant face au midi. La grande barbacane D servait encore à protéger la
porte de Toulouse T (aujourd'hui porte de l'Aude).
[Note 4: Reconstruite sous saint Louis.]
[Note 5: Toutes les défenses du château datent du XIIe siècle
sauf celles du front sud.]
Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu
près au niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l'existence
des lices L et par conséquent d'une enceinte extérieure), sont les
points O et R. Quant au sol de la barbacane D du château, il était
naturellement au niveau du faubourg et par conséquent fort au-dessous de
l'assiette de la cité. Tout le front occidental de la cité est bâti sur
un escarpement très-élevé et très-abrupt.
[Illustration: Fig. 2.]
En reprenant tout d'abord le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de
la ville s'étaient empressés de transporter dans leur enceinte une
quantité considérable de bois qui leur fut d'un grand secours; mais ils
avaient dû renoncer à se maintenir dans ce faubourg.
Le vicomte fit donc attaquer en même temps la barbacane D du château
pour ôter aux assiégés toute chance de reprendre l'offensive, la
barbacane B (c'était d'ailleurs un saillant), la barbacane N de la porte
Narbonnaise et le saillant I, au niveau du plateau qui s'étendait à 100
mètres de ce côté vers le sud-ouest.
Les assiégeants, campés entre la place et le fleuve, étaient dans une
assez mauvaise position; aussi se retranchent-ils avec soin et
couvrent-ils leurs fronts d'un si grand nombre d'arbalétriers que
personne ne pouvait sortir de la ville sans être blessé.
Bientôt ils dressèrent un mangonneau devant la barbacane D.
Les assiégés, de leur côté, dans l'enceinte de cette barbacane, élèvent
une pierrière turque qui bat le mangonneau. Pour être autant défilé que
possible, le mangonneau devait être établi en E.
Peu après les assiégeants commencent à miner sous la barbacane de la
porte Narbonnaise en N, en faisant partir leurs galeries de mine des
maisons du faubourg qui, de ce côté, touchaient presque aux défenses.
Les mines sont étançonnées et étayées avec du bois auquel on met le feu,
ce qui fait tomber une partie des défenses de la barbacane.
Mais les assiégés ont contre-miné pour arrêter les progrès des mineurs
ennemis et ont remparé la moitié de la barbacane restée debout. C'est
par les travaux de mine que, sur les deux points principaux de
l'attaque, les gens du vicomte tentent de s'emparer de la place; ces
mines sont poussées avec une grande activité; elles ne sont pas plutôt
éventées que d'autres galeries sont commencées.
Les assiégeants ne se bornent pas à ces deux attaques. Pendant qu'ils
battent la barbacane D du château, qu'ils ruinent la barbacane N de la
porte Narbonnaise, ils cherchent à entamer une portion des lices et ils
engagent une attaque très-sérieuse sur le saillant en I entre l'évêché
et l'église cathédrale de Saint-Nazaire, marquée S sur notre plan.
Comme nous l'avons dit, le plateau, sur ce point, s'étendait presque de
niveau avec l'intérieur de la cité de I en O, et c'est pourquoi saint
Louis et Philippe le Hardi firent, sur ce plateau, en dehors de
l'ancienne enceinte visigothe, un ouvrage considérable, destiné à
dominer l'escarpement.
L'attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point faible alors)
très-vivement poussée; les mines atteignent les fondations de l'enceinte
des Visigoths, le feu est mis aux étançons et dix brasses de courtines
s'écroulent. Mais les assiégés se sont remparés en retraite de la brèche
avec de bonnes palissades et des bretèches[6]; si bien que les troupes
ennemies n'osent risquer l'assaut. Ce n'est pas tout, des galeries de
mine sont aussi ouvertes devant la porte de Rodez, en B; les assiégés
contre-minent et repoussent les travailleurs des assiégeants.
[Note 6: Sorte de petit blokaus en charpente.]
Cependant, des brèches étaient ouvertes sur divers points et le vicomte
Raymond craignant de voir, d'un moment à l'autre, déboucher les troupes
de secours envoyées du nord, se décide à tenter un assaut général. Ses
gens sont repoussés avec des pertes sensibles, et, quatre jours après,
sur la nouvelle de la venue de l'armée royale, il lève le siège, non
sans avoir mis le feu aux églises du faubourg, et entre autres à celle
des Minimes en R.
L'armée de Trincavel était restée vingt-quatre jours devant la ville.
Louis IX, attachant une grande importance à la place de Carcassonne qui
couvrait cette partie du domaine royal devant l'Aragon, et prétendant ne
plus avoir à redouter les conséquences d'un siège qui l'aurait mise
entre les mains d'un ennemi sans cesse en éveil, voulut en faire une
forteresse inexpugnable.
Il faut ajouter au récit du sénéchal Guillaume des Ormes un fait
rapporté par Guillaume de Puy-Laurens. Dans la nuit du 8 au 9 septembre,
les habitants du faubourg de Carcassonne (de la Trivalle; voir le plan,
figure 2), malgré leur protestation de fidélité à la noblesse tenant
pour le roi, avaient ouvert leurs portes aux soldats de Trincavel qui,
dès lors, dirigea de ce faubourg son attaque de gauche contre la porte
Narbonnaise. Saint Louis, sitôt après le siège levé, n'eut pas à
détruire le bourg déjà brûlé par le vicomte Raymond, mais voulant d'une
part punir les habitants de leur manque de foi, et de l'autre ne plus
avoir à redouter un voisinage aussi compromettant pour la cité, il
défendit aux gens du faubourg de Graveillant de rebâtir leurs maisons et
fit évacuer le faubourg de la Trivalle. Ces malheureux durent s'exiler.
Louis IX commença immédiatement de grands ouvrages de défense autour de
la cité; il fit raser les restes des faubourgs, débarrassa le terrain
entre la cité et le pont et fit élever toute l'enceinte extérieure que
nous voyons aujourd'hui, afin de se couvrir de tous côtés et de prendre
le temps d'améliorer les défenses intérieures.
Ayant pu constater la faiblesse des deux parties de l'enceinte sur
lesquelles le vicomte Raymond avait, avec raison, porté ses deux
principales attaques, c'est-à-dire l'extrémité sud et la porte
Narbonnaise, il étendit l'enceinte extérieure bien au delà de l'ancien
saillant sud sur le plateau qui domine de ce côté un ravin aboutissant à
l'Aude et vers la porte Narbonnaise, à 30 mètres environ en dehors,
enclavant ainsi dans les nouvelles défenses les deux points principaux
de l'attaque de Trincavel (fig. 16).
Résolu à faire de la cité de Carcassonne le boulevard de cette partie du
domaine royal contre les entreprises des seigneurs hérétiques des
provinces méridionales, saint Louis ne voulut pas permettre aux
habitants des anciens faubourgs de rebâtir leurs habitations dans le
voisinage de la cité. Sur les instances de l'évêque Radulphe[7] après
sept années d'exil, il consentit seulement à laisser ces malheureux
proscrits s'établir de l'autre côté de l'Aude. Voici les lettres
patentes de saint Louis, expédiées à ce sujet[8]:
[Note 7: Le tombeau de cet évêque est dans la petite chapelle bâtie
à l'extrémité du bras de croix sud de l'église de Saint-Nazaire.]
[Note 8: _Hist. des Antiq. et comtes de Carcassonne_, G. Besse,
citoyen de Carcassonne, Béziers, 1645. «Ces lettres, dit Besse, furent
exécutées par le seneschal, _pridie nonas Aprilis_, c'est-à-dire le 4
avril 1247, et, avec l'acte de leur exécution, se trouvent avoir esté
transcrites en langage du pays, dans le livre manuscrit des coutumes de
Carcassonne.]
«Louis, par la grâce de Dieu, roy de France, à notre amé et féal Jean de
Cravis, seneschal de Carcassonne, salut et dilection. Nous vous mandons
que vous recevez en seureté les hommes de Carcassonne qui s'en estoient
fuys, à cause qu'ils n'avoient payé à nous les sommes qu'ils devoient,
les termes des payements escheus. Pour les demeures et habitations
qu'ils demandent, vous en prendrez advis et conseil de nostre amé et
féal l'evesque de Carcassonne et de Raymond de Capendu et autres bons
hommes, pour leur bailler place pour habiter, proveu qu'aucun domage
n'en puisse avenir à nostre chasteau et ville de Carcassonne. Voulons
que leur rendez les biens et héritaiges et possessions, dont ils
joüissoient avant la guerre, et les laissez joüir de leurs uz et
coustumes, affin que nous ou nos successeurs ne les puissions changer.
Entendons toutefoiz que lesdits hommes de Carcassonne doivent refaire et
bastir à leurs despens les églises de Nostre-Dame et des Frères-Mineurs,
qu'ils avoient démolies; et au contraire n'entendons que vous recevez en
façon quelconque aucun de ceux qui introduisirent le vicomte (de
Trincavel) au bourg de Carcassonne, estant traistres, ains rappellerez
les autres non coupables. Et direz de nostre part à nostre amé et féal
l'évesque de Carcassonne, que des amendes qu'il prétend sur les
fugitifs, il s'en désiste, et de ce luy en sçaurons gré. Donné à
Helvenas, le lundy après la chaise de saint Pierre.»
Bien que nous n'ayons pas le texte original de cette pièce, mais
seulement la transcription altérée évidemment par Besse, ce document
n'en est pas moins très-important en ce qu'il nous donne la date de la
fondation de la ville actuelle de Carcassonne. En effet, en exécution de
ces lettres patentes, l'emplacement pour bâtir le nouveau bourg fut
tracé au delà de l'Aude, et comme cet emplacement dépendait de l'évêché,
le roi indemnisa l'évêque en lui donnant la moitié de la ville de
Villalier. L'acte de cet échange fut passé à Aigues-Mortes avec le
sénéchal en août 1248.
Ce bourg est aujourd'hui la ville de Carcassonne, élevée d'un seul jet
sur un plan régulier, avec des rues alignées, coupées à angle droit, une
place au centre et deux églises.
La prudence de Louis IX ne se borna pas à dégager les abords de la cité
et à élever une enceinte extérieure nouvelle, il fit bâtir la grosse
défense circulaire appelée la Barbacane, à la place de celle qui
commandait le faubourg de Graveillant, lequel, rebâti plus tard, prit
son nom de cet ouvrage.
Il mit cette barbacane en communication avec le château, par des rampes
fortifiées, très-habilement conçues au point de vue de la défense de la
place (fig. 16).
À la manière dont sont traitées les maçonneries de l'enceinte
extérieure, il y a lieu de croire que les travaux furent poussés
activement, afin de mettre, au plus tôt, la cité à l'abri d'un coup de
main et pour donner le temps de réparer et d'agrandir l'enceinte
intérieure.
Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces
ouvrages avec activité. Ils étaient terminés au moment de sa mort
(1285). Carcassonne était la place centrale des opérations entreprises
contre l'armée aragonaise et un refuge assuré en cas d'échec.
À la place de l'ancienne porte appelée Pressam ou Narbonnaise ou des
Salins, Philippe le Hardi fit construire une admirable défense,
comprenant la porte Narbonnaise actuelle, la tour du Trésau et les
belles courtines voisines. Du côté de l'ouest-sud-ouest, sur l'un des
points vivement attaqués par l'armée de Trincavel, profitant du saillant
que saint Louis avait fait faire, il rebâtit toute la défense
intérieure, c'est-à-dire les tours nos 39, 11, 40, 41, 42, 43 (porte
de Razez, de Saint-Nazaire ou des Lices), ainsi que les hautes
courtines intermédiaires (fig. 16), de manière à mieux commander la
vallée de l'Aude et l'extrémité du plateau. Un fait curieux donne la
date certaine de cette partie de l'enceinte qui enveloppait l'évêché. En
août 1280, à Paris, le roi Philippe permit à Isar, alors évêque de
Carcassonne, de pratiquer quatre fenêtres grillées dans la courtine
adossée à l'évêché, après avoir pris l'avis du sénéchal, et sous la
condition expresse que ces fenêtres seraient murées en temps de guerre,
sauf à pouvoir les rouvrir, la guerre terminée. Le roi s'obligeait à
faire, à ses dépens, les égouts pour l'écoulement des eaux de l'évêché,
à travers la muraille, et à l'évêque était réservée la jouissance des
étages de la tour dite de l'Évêque (tour carrée nº11, à cheval sur les
deux enceintes), jusqu'au crénelage, sans préjudice des autres droits du
prélat, sur le reste des murailles de la ville. Or, ces quatre fenêtres
n'ont point été ouvertes après coup, elles ont été bâties en élevant la
courtine, et elles existent encore entre les tours nos 39, 11 et 40;
donc ces courtines et tours datent de 1280. Du côté du midi et du
sud-est, Philippe le Hardi fit couronner, exhausser et même reconstruire
sur quelques points les tours des Visigoths, ainsi que les anciennes
courtines. Du côté du nord, on répara également les parties dégradées
des murs anciens et on éleva une large barbacane devant l'entrée du
château dans l'intérieur de la ville.
L'enceinte extérieure, que je regarde comme antérieure de quelques
années aux réparations entreprises par Philippe le Hardi, pour améliorer
l'enceinte intérieure--et je vais en donner des preuves certaines tout à
l'heure--est bâtie en matériaux (grès) irréguliers et disposés sans
choix, mais présentant des parements unis, tandis que toutes les
constructions de la fin du XIIIe siècle sont parementées en pierres
ciselées sur les arêtes, et forment des bossages rustiques qui donnent à
ces constructions un aspect robuste et d'un grand effet. Tous les
profils des tours de l'enceinte intérieure, réparée par Philippe le
Hardi, sont identiques; les culs-de-lampe des arcs des voûtes et les
quelques rares sculptures, telles, par exemple, que la statue de la
Vierge et la niche placées au-dessus de la porte Narbonnaise,
appartiennent incontestablement à la fin du XIIIe siècle.
Dans ces constructions, les matériaux sont de même nature, provenant des
mêmes carrières et le mode d'appareil uniforme; partout on rencontre ces
bossages, aussi bien dans les parties complètement neuves, comme celles
de l'ouest, du sud-ouest et de l'est, que dans les portions complétées
ou restaurées, sur les constructions visigothes et du XIIe siècle.
Les moulures sont finement taillées et déjà maigres, tandis que
l'enceinte extérieure présente dans ses meurtrières, ses portes et ses
corbeaux, des profils très-simples et larges. Les clefs des voûtes de la
tour nº18 (tour de la Vade ou du Papegay) sont ornées de figures
sculptées présentant tous les caractères de l'imagerie du temps de saint
Louis. De plus, entre la tour nº7 et l'échauguette de l'ouest, le
parapet de la courtine a été exhaussé, en laissant toutefois subsister
les merlons primitifs ainsi englobés dans la maçonnerie surélevée, afin
de donner à cette courtine, jugée trop basse, un commandement plus
considérable.
Or, cette surélévation est construite en pierres avec bossages, les
créneaux sont plus espacés, l'appareil beaucoup plus soigné que dans la
partie inférieure et parfaitement semblable, en tout, à l'appareil des
constructions de 1280.
La différence entre les deux constructions peut être constatée par
l'observateur le moins exercé: donc, la partie inférieure étant
semblable, comme procédés de structure, à tout le reste de l'enceinte
extérieure, et la surélévation conforme, comme appareil, à toutes les
constructions dues à Philippe le Hardi, l'enceinte extérieure a été
évidemment élevée avant les restaurations et les adjonctions entreprises
par le fils de Louis IX.
Du côté du sud-ouest, la muraille des Visigoths venait longer la façade
ouest de l'église cathédrale de Saint-Nazaire (fig. 16). Cette façade,
élevée, comme nous l'avons dit, à la fin du XIe siècle ou au
commencement du XIIe n'est qu'un mur fort épais sans ouverture dans
la partie inférieure. Elle dominait l'enceinte visigothe et augmentait
sa force sur ce point attaquable. Son couronnement consistait en un
crénelage dont nous avons retrouvé les traces et que nous avons pu
rétablir dans son intégrité.
Les fortifications de Philippe le Hardi laissèrent entre elles et cette
façade (fig. 16) un large espace et la défense supérieure de la façade
de Saint-Nazaire demeura sans objet puisqu'elle ne commandait plus les
dehors.
Depuis lors il ne fut entrepris aucun travail de défense dans la cité de
Carcassonne et, pendant tout le cours du moyen âge, cette forteresse fut
considérée comme imprenable. Le fait est qu'elle ne fut point attaquée
et n'ouvrit ses portes au prince Noir, Edouard, en 1355, que quand tout
le pays du Languedoc se fut soumis à ce conquérant.
DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA CITÉ.
J'ai voulu donner un résumé très-succinct de l'histoire des
constructions qui composent l'enceinte de la cité de Carcassonne, afin
d'expliquer aux voyageurs curieux les irrégularités et les différences
d'aspect que présentent ces défenses dont une partie date de la
domination romaine et visigothe et qui ont été successivement modifiées
et restaurées, pendant les XIIe et XIIIe siècles, par les vicomtes
et par le roi de France.
Quand on se présente devant la cité de Carcassonne, on est tout d'abord
frappé de l'aspect grandiose et sévère de ces tours brunes si diverses
de dimensions, de forme, et qui suivent, ainsi que les hautes courtines
qui les réunissent, les mouvements du terrain pour obtenir un
commandement sur la campagne et profiter autant que possible des
avantages naturels offerts par les escarpements du plateau, au bord
duquel on les a élevées. Du côté oriental est ouverte l'entrée
principale, la seule accessible aux charrois, c'est la porte Narbonnaise
défendue par un fossé et une barbacane garnie de meurtrières et d'un
crénelage avec chemin de ronde. L'entrée est biaise, de façon à masquer
la porte de l'ouvrage principal. Un châtelet, qui peut être isolé de la
barbacane, la précède, à cheval sur le pont qui était composé de deux
tabliers mobiles en bois, dont les tourillons sont encore à leur place.
Cette barbacane et le châtelet sont ouverts à la gorge afin d'être
battus par les défenses supérieures de la porte Narbonnaise, si ces
premiers ouvrages tombaient au pouvoir de l'ennemi.
Du côté extérieur, les deux grosses tours entre lesquelles est ouverte
la porte, sont renforcées par des _becs_, sortes d'éperons destinés à
éloigner l'assaillant du point tangent le plus attaquable, de le forcer
de se démasquer, à faire dévier le bélier (bosson en langue d'Oïl), ou à
présenter une plus forte épaisseur de maçonnerie à la mine.
L'entrée était d'abord fermée par une chaîne dont les attaches sont
encore à leur place et qui était destinée à empêcher des chevaux lancés
d'entrer dans la ville. Un mâchicoulis protège la première herse et la
première porte en bois avec barres; dans la voûte est percé un second
mâchicoulis, puis on trouve un troisième mâchicoulis devant la seconde
herse. Il n'était donc pas facile de franchir tous ces obstacles. Mais
cette entrée était défendue d'une manière plus efficace encore en temps
de guerre.
Au-dessus de l'arc de la porte, des deux côtés de la niche occupée par
la statue de la Vierge, se voient, sur les flancs de chacune des deux
tours, trois entailles proprement faites; les deux voisines de l'angle
sont coupées carrément et d'une profondeur de Om,20, la troisième est
coupée en biseau comme pour recevoir le pied d'un lien de bois ou d'un
chevron incliné. Au-dessus de la niche de la Vierge on remarque trois
autres trous carrés profonds, destinés à recevoir des pièces de bois
formant une forte saillie. Ces trous recevaient, en effet, les pièces de
bois d'un auvent formant une saillie prononcée au-dessus de la porte,
protégeant la niche et les gens de garde à l'entrée de la ville.
Cet auvent subsistait en temps de paix; en temps de guerre il servait de
mâchicoulis. À lm,30 au-dessus du faîtage de cet auvent on voit
encore, sur les flancs des deux tours, de chaque côté, quatre entailles
ou trous carrés au même niveau, les trois premiers au-dessus de ceux
servant de points d'appui aux chevrons de l'auvent et le quatrième à
0m,60 en avant. La était établi le plancher du deuxième mâchicoulis.
Une cinquième entaille, faite entre les deux dernières et un peu
au-dessus, servait de garde pour recevoir le madrier mobile destiné à
protéger les assiégés contre les projectiles lancés du dehors de bas en
haut et maintenait, par un système de décharges, tout cet étage
supérieur en l'empêchant de basculer. On ne pouvait communiquer des
tours à ces mâchicoulis extérieurs que par une ouverture pratiquée au
deuxième étage et par des échelles, de façon à isoler ces mâchicoulis
dans le cas où les assaillants s'en seraient emparés. Ces ouvrages de
bois étaient protégés par des mantelets percés de meurtrières.
L'assaillant, pour pouvoir s'approcher de la première herse, devait donc
affronter une pluie de traits et les projectiles jetés de trois
mâchicoulis, deux posés en temps de guerre et un dernier tenant à la
construction elle-même. Ce n'est pas tout: le sommet des tours était
garni de hourds en charpente que l'on posait également en temps de
guerre[9]. Les trous destinés au passage des solives en bascule qui
supportaient ces hourds sont tous intacts et disposés de telle sorte
que, du dedans, on pouvait, en très-peu de temps, établir ces ouvrages
de bois dont la couverture se reliait à celle des combles à demeure. En
effet, on conçoit facilement qu'avec le système de créneaux et de
meurtrières pratiqués dans les couronnements de pierre, il était
impossible d'empêcher des assaillants nombreux et hardis, protégés par
des pavois et même par des _chats_ (sortes de chariots recouverts de
madriers et de peaux) de saper le pied des tours, puisque des
meurtrières, malgré la forte inclinaison de leur coupe, il est
impossible de voir le pied des tours ou courtines, et que, par les
créneaux, à moins de sortir la moitié du corps en dehors de leur
ventrière, on ne pouvait non plus viser un objet placé au pied de
l'escarpe. Il fallait donc établir une défense continue, couverte et
permettant à un grand nombre de défenseurs de battre le pied de la
muraille ou des tours par le jet de pierres ou de projectiles de toute
nature.
[Illustration: Figure 3]
[Note 9: On a vu que le sénéchal Guillaume des Ormes se félicite
d'avoir pu reprendre le faubourg de Graveillant, dans lequel se trouvait
une provision de bois qui fut très-utile aux assiégés.]
La coupe ci-contre (fig. 3), faite sur l'axe de la porte Narbonnaise,
explique les dispositions que nous venons d'indiquer.
Non-seulement les hourds remplissaient cet objet, mais ils laissaient
aux défenseurs toute la liberté de leurs mouvements, les chemins de
rondes au dedans des crénelages étant réservés à l'approvisionnement des
projectiles et à la circulation.
D'ailleurs si ces hourds étaient percés, outre le machicoulis continu,
de meurtrières, les meurtrières pratiquées dans les merlons de pierre
restaient démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux
arbalétriers postés au dedans du parapet sur ce chemin de ronde de
lancer des traits sur les assaillants. La défense était donc aussi
active que possible et le manque de projectiles devait seul laisser
quelque répit à l'attaque.
On ne doit donc pas s'étonner si, pendant des sièges mémorables, après
une défense prolongée, les assiégés en étaient réduits à découvrir leurs
maisons, à démolir les murs de clôture des jardins, à dépaver les rues,
pour garnir ces hourds de projectiles et forcer les assaillants à
s'éloigner du pied des tours et murailles.
D'un autre côté, les assiégeants cherchaient à mettre le feu à ces
hourds de bois qui rendaient le travail des sapeurs impossible ou à les
briser à l'aide des pierres lancées par les mangonneaux ou les
trébuchets. Et cela ne devait pas être très-difficile, surtout lorsque
les murailles n'étaient pas fort élevées. Aussi, dès la fin du XIIIe
siècle, on se mit à garnir les murailles et tours de machicoulis de
pierre portés sur des consoles, ainsi qu'on peut le voir à Beaucaire, à
Avignon et dans tous les châteaux forts ou enceintes des XIVe et
XVe siècles[10].
[Note 10: Au château de Coucy, bâti au commencement du XIIIe
siècle, on voit naître les machicoulis de pierre destinés à remplacer
les hourds de bois. Là, ce sont déjà de grandes consoles de pierre qui
portaient le hourd de bois.]
À Carcassonne, le mâchicoulis de pierre n'apparaît nulle part, et
partout, au contraire, on trouve les trous des hourds de bois dans les
fortifications du château, qui datent du commencement du XIIe siècle,
aussi bien que dans les ouvrages de Louis IX et de Philippe le Hardi.
Au XIIIe siècle, la montagne Noire et les rampes des Pyrénées étaient
couvertes de forêts; on a donc pu faire grand usage de ces matériaux si
communs alors dans les environs de Carcassonne.
Les couronnements des deux enceintes de la cité, courtines et tours,
sont tous percés de ces trous carrés traversant à distances égales le
pied des parapets au niveau des chemins de ronde. Les étages supérieurs
des tours et de larges hangars établis en dedans des courtines, comme
nous le dirons tout à l'heure, servaient à approvisionner ces bois qui
devaient toujours être disponibles pour mettre la ville en état de
défense.
En temps ordinaire les couronnements de pierre pouvaient suffire, et
l'on voit encore comment, dans les étages supérieurs des tours, les
créneaux étaient garnis de volets à rouleaux: sortes de sabords,
manoeuvrant sur un axe de bois posé sur deux crochets en fer; volets qui
permettaient de voir le pied des murailles sans se découvrir et qui
garantissaient les postes des étages supérieurs contre le vent et la
pluie. Les volets inférieurs s'enlevaient facilement lorsqu'on
établissait les hourds, car alors les créneaux servaient de
communication entre ces hourds et les chemins de ronde ou planchers
intérieurs.
[Illustration: Fig. 4.]
Notre figure 4 explique la disposition de ces volets. La partie
supérieure pivotant sur deux gonds fixes demeurait, la partie inférieure
était enlevée lorsqu'on posait les hourds.
Mais revenons à la porte Narbonnaise. Outre la chaîne A (fig. 3),
derrière le premier arc plein cintre de l'entrée et entre celui-ci et le
deuxième, est ménagé un machicoulis B par lequel on jetait les
projectiles de droite et de gauche sur les assaillants qui tentaient de
briser la première herse C. Les réduits dans lesquels se tenaient les
défenseurs sont défilés par un épais garde-fou de pierres. Le mécanisme
des herses est parfaitement compréhensible encore aujourd'hui. Dans la
salle qui est au-dessus de l'entrée, on aperçoit, dans les deux
pieds-droits de la coulisse de cette première herse, les entailles
inclinées dans lesquelles s'engageaient les deux jambettes du treuil
tracé sur notre coupe, et les scellements des brides en fer qui
maintenaient le sommet de ces jambettes; au niveau du sol, les deux
trous destinés à recevoir les cales sur lesquelles reposait la herse une
fois levée; sous l'arc, au sommet du tympan, le trou profond qui
recevait la suspension des poulies destinées au jeu des contre-poids et
de la chaîne s'enroulant sur le treuil.
Derrière la herse était une porte épaisse à deux vantaux D roulant sur
des crapaudines inférieures et des pivots fixés dans un linteau de bois
dont les scellements sont intacts. Ces vantaux étaient fortement unis
par une barre qui se logeait dans une entaille réservée dans le parement
du mur de droite lorsque la porte était ouverte, et par deux autres
barres de bois entrant dans des entailles pratiquées dans les deux murs
du couloir.
Si l'on pénètre au milieu du passage, on voit dans la voûte s'ouvrir un
large trou carré E qui communique avec la salle du premier étage. La
grande dimension de ce trou s'explique par la nécessité où se trouvait
l'assiégé de pouvoir lancer des projectiles non-seulement au milieu,
mais aussi contre les parois du passage. La voûte du premier étage est
également percée d'un trou carré I, mais plus petit, de sorte que du
deuxième étage on pouvait écraser les assaillants qui se seraient
emparés de la salle au-dessous ou donner des ordres aux hommes qui
l'occupaient.
Des deux côtés de ce large machicoulis, au premier étage, il existe deux
réduits profonds qui pouvaient servir de refuge et défiler les
défenseurs dans le cas où les assaillants, maîtres du passage, auraient
décoché des traits de bas en haut. La largeur de ce machicoulis
permettait encore de jeter sur l'assiégeant des fascines embrasées, et
les réduits garantissaient ainsi les défenseurs contre la flamme et la
fumée en leur laissant le moyen d'alimenter le feu. Des meurtrières
latérales percées dans le passage, au niveau du sol, en E, permettaient
aux arbalétriers postés dans les salles du rez-de-chaussée des deux
tours d'envoyer à bout portant des carreaux aux gens qui oseraient
s'aventurer entre les deux herses.
De même que devant la herse extérieure C, il existe dans la salle du
premier étage un deuxième machicoulis oblong F destiné à protéger la
seconde herse G. Ce machicoulis se fermait, ainsi que l'ouverture
pratiquée dans le milieu de la voûte du passage, par une trappe dont la
feuillure et l'encastrement ménagé dans le mur existent encore. Au moyen
d'une petite fenêtre qui éclairait la salle du premier étage, les
assiégés, du dedans, pouvaient communiquer des ordres à ceux qui
servaient la herse sur le chemin de ronde pratiqué au-dessus de la
seconde porte II. Cette seconde herse manoeuvrait sous un arc réservé à
cet effet; son treuil était en outre protégé par un auvent P maintenu
par de forts crochets de fer qui sont encore scellés dans la muraille.
Tout le jeu de cette herse est encore visible; ses ferrures sont en
place: la herse seule manque.
Les deux tours qui flanquent cette entrée sont distribuées de la même
manière. Elles comprennent: un étage de caves creusées au-dessous du
sol, un rez-de-chaussée percé de meurtrières et voûté avec quatre
escaliers pour communiquer au premier étage; un premier étage, également
voûté, percé de meurtrières et muni de deux cheminées et de deux fours.
Deux des escaliers seulement continuent jusqu'à l'étage supérieur. Les
deux autres n'aboutissent pas et peuvent tromper ainsi les gens qui ne
connaîtraient pas les lieux. Un deuxième étage couvert autrefois par un
plancher portant sur le bord du chemin de ronde. Ce deuxième étage est
percé, du côté de la ville, de riches fenêtres ogivales à meneaux O qui
ne s'ouvraient que dans la partie inférieure par des volets, tandis que
les compartiments de l'ogive étaient vitrés à demeure; ces fenêtres
étaient fortement grillées à l'extérieur. Un troisième étage crénelé
recevait la charpente des combles. Cette charpente est divisée en trois
pavillons, deux sur les deux tours et un pavillon intermédiaire
au-dessus de la porte. Lors de la construction première, rétablie
aujourd'hui, ces trois pavillons, aux points de leur rencontre, étaient
portés par des poutres entrant dans des entailles pratiquées dans
l'assise de la corniche; soit que ces poutres aient fléchi, soit que les
eaux des chéneaux mal entretenus les eussent pourries, au XVe siècle,
ces combles furent réparés, et, pour les porter, on établit deux grands
arcs qui s'arrangeaient fort mal avec la construction du XIIIe
siècle, puisque l'un d'eux venait buter dans un des créneaux M et le
boucher. Des chéneaux en pierre furent posés sur ces arcs et reçurent
les pieds du chevron des toitures aux points de leur jonction. Des
gargouilles saillantes rejetaient les eaux des chéneaux du côté de la
campagne. Ces arcs, qui poussaient en dehors le grand mur élevé du côté
de la ville, ont dû être enlevés.
Le chemin de ronde de la courtine n'est pas interrompu par la porte
Narbonnaise suivant le système ordinaire adopté dans les défenses de
cette époque. Il passe du côté de la ville, au-dessus de la porte, et
relie les deux courtines de façon cependant à n'être en communication
avec la ville que par les escaliers intérieurs des tours et par une
seule baie fermée autrefois par deux épais vantaux ferrés. L'escalier
actuel, qui donne accès à ce chemin de ronde, est moderne et a été élevé
par le génie militaire.