Je suis peut-être injuste et fou de m'en prendre à lui; peut-être

en eût-elle aimé un autre si celui là ne fût pas venu; peut-être ne

m'a-t-elle jamais aimé. Elle sentait le besoin d'abandonner son coeur,

et elle me l'a confié sans discernement; elle a pris pour une passion

durable ce qui n'était qu'un caprice d'enfant ou un sentiment d'amitié

filiale qui se trompait faute de savoir ce que c'est que l'amour. Avec

moi, elle souffrait sans cesse, elle était mécontente de tout; je ne

réussissais jamais à produire l'effet que je voulais sur son esprit,

et elle attribuait à mes moindres actions des motifs tout opposés à la

réalité; ou nous ne nous comprenions pas, ou nous nous comprenions trop.

Durant notre voyage en Touraine, alors qu'elle essayait un sacrifice

au-dessus de ses forces, et que le dérangement de son être démentait sa

volonté, il lui est arrivé de me dire plusieurs fois, dans un accès de

colère nerveuse insurmontable, qu'elle avait toujours senti que nous

n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle m'a accusé de l'avoir senti

aussi, et de l'avoir épousée malgré cela; elle m'a rappelé mille

circonstances légères qu'elle me présentait comme des preuves. Il

est vrai qu'elle rétractait le lendemain ces paroles, qu'elle disait

échappées à son délire: et je feignais de les avoir oubliées; mais elles

s'étaient enfoncées dans mon coeur comme des poignards, et depuis j'en

ai mis souvent le souvenir sur mes plaies pour les cautériser.

[Illustration: Une certaine issue de derrière par laquelle sortit...]

Hélas! faut-il renoncer ainsi au passé? elle aurait dû au moins me le

laisser; je me serais nourri d'une douleur moins amère. Mais à présent

il faut que tout soit détruit et gâté, même le souvenir du bonheur

perdu! Si elle m'a aimé, elle m'a aimé moins longtemps et moins

fortement que lui; car elle s'est éprise de lui dès le premier jour, il

ne faut plus en douter. Elle s'est trompée elle-même pendant six ou huit

mois; son âge est si riche en illusions! elle croyait m'aimer encore,

mais moi je voyais bien où elle en était. Elle s'est trouvée surprise

tout à coup par un amour nouveau avant de savoir que l'autre était

anéanti.

Ma douleur se calmera, je n'en doute pas; je la laisse s'exhaler, je ne

cherche point à la combattre, je ne rougis pas de crier comme une femme

quand mes accès me prennent. Je sais que j'en viendrai à être tranquille

et résigné; je ne suis pas impatient de ce moment-là, il sera plus

affreux encore que le présent. J'aurai accepté ma sentence; je verrai

mon malheur distinctement, et je le sentirai par tous les pores; je

n'aurai plus rien de jeune dans le coeur, le regret lui-même s'éteindra.

L'orgueil humain ne veut pas lutter contre une espérance perdue, contre

un amour qui se retire; il prend son parti, et, en quelques jours,

l'homme devient un vieillard. J'aime encore Fernande, parce qu'un amour

comme le mien ne peut pas finir sans convulsions et sans une rude

agonie; mais je sens que bientôt je ne pourrai plus l'aimer, et mon sort

sera pire.

Si Dieu faisait un miracle en ma faveur, s'il me conservait mon fil, je

vivrais, non avec une joie, mais avec un devoir, et je m'occuperais à

le remplir. Mais ce pauvre enfant ne fait qu'essayer une existence

languissante et prolonger mes tristes jours sans faire rétracter l'arrêt

qui a mesuré impitoyablement les siens. Il faut que je l'attende, ce

pauvre insecte qui se traîne lentement vers la mort, et sans lequel je

ne veux point partir. Je me souviens que je te disais une fois: «Que

peut-il arriver de pire à un honnête homme? D'être forcé de mourir,

voilà tout.» Aujourd'hui, je vois qu'il y a quelque chose de pis: c'est

d'être forcé de vivre.

[Illustration: Au milieu d'une haie de spectateurs.]

XC.

DE SYLVIA A JACQUES.

Jacques! reviens, Fernande a besoin de toi; elle est malade de nouveau

parce qu'elle vient d'éprouver une grande douleur. Rien ne peut la

calmer. Elle t'appelle avec angoisse, elle dit que tous les maux qui lui

arrivent viennent de ton abandon; que tu étais sa providence, et que tu

l'as quittée. Elle s'effraie de ta longue absence, et dit qu'il faut que

tu sois informé de tout pour avoir pris ainsi en horreur ta famille et

ta maison. Elle craint que tu ne la haïsses, et la douleur que cette

idée lui cause résiste à toutes nos consolations; elle veut mourir,

parce que, dit-elle, il n'est pas un instant de repos et d'espoir sur

la terre pour quiconque a possédé ton affection et l'a perdue. Prends

courage, Jacques, et viens souffrir ici! Tu es encore nécessaire; que

cette idée te donne de la force! Il y a autour de toi des êtres qui ont

besoin de toi. Et puis ta vie n'est pas finie. N'y a-t-il donc rien

autre chose que l'amour? L'amitié que Fernande a pour toi est plus

forte que l'amour que lui inspire Octave. Tous ses soins et tout son

dévouement, qui s'est vraiment soutenu au delà de mon espérance,

échouent auprès d'elle quand il s'agit de toi. Peut-il en être

autrement? Peut-elle vénérer un autre homme comme toi? Reviens vivre

parmi nous. Me comptes-tu pour rien, dans ta vie? ne t'ai-je pas bien

aimé? t'ai-je jamais fait du mal? ne sais-tu pas que tu es ma première

et presque ma seule affection? Surmonte l'horreur que t'inspire Octave,

ce sera l'affaire d'un jour. J'ai souffert aussi pour m'habituer à le

voir à ta place: mais laisse-la-lui et prends-en une meilleure; sois

l'ami et le père, le consolateur et l'appui de la famille. N'es-tu pas

au-dessus d'une vaine et grossière jalousie? Reprends le coeur de ta

femme, laisse le reste à ce jeune homme! L'imagination et les sens de

Fernande ont peut-être besoin d'un amour moins élevé que celui que tu

veux lui inspirer. Tu t'es résigné à ce sacrifice, résigne-toi à en

être le témoin, et que la générosité fasse taire l'amour-propre. Est-ce

quelques caresses de plus ou de moins qui entretiennent ou détruisent

une affection aussi sainte que la vôtre? Cette jalousie d'enfant n'est

pas digne de ta grande âme, et tu as au front bien des cheveux blancs

qui te donnent le droit d'être le père de ta femme sans avilir la

dignité de ton rôle de mari. Tu ne peux pas douter de la délicatesse

avec laquelle Fernande évitera tout ce qui pourrait te blesser. Octave

lui-même te deviendra supportable; c'est un assez noble caractère, et

depuis ces trois mois, si difficiles pour nous tous, j'ai découvert en

lui des vertus sur lesquelles je ne comptais pas. Il tomberait à tes

pieds si tu t'expliquais à lui, s'il te comprenait et s'il savait ce que

tu es. Reviens donc essuyer les larmes de Fernande, car toi seul pourras

rendre un peu de courage et de calme à son coeur. Elle est encore

frappée d'un de ces malheurs pour lesquels l'amour n'a point de

consolation; toi seul aurais le droit de lui en offrir, parce que tu

es de moitié dans son infortune: Tu comprends ce qui est arrivé? Je

t'attends!

XCI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Genève.

J'irai; mais je veux que tu l'avertisses de mon arrivée quelques jours

d'avance: je ne veux surprendre personne. Il me serait horrible de

trouver sur le visage de Fernande une expression d'embarras ou d'effroi.

Dis lui qu'elle se contraigne, s'il le faut, pour ne me laisser rien

apercevoir de ce qui se passe; fais-lui croire toujours que je suis

sans soupçon, et persuade-lui de m'entretenir soigneusement dans cette

confiance. Non, je ne me sens pas assez fort pour être témoin de leurs

amours; je ne suis pas un philosophe stoïcien, et une âme de feu brûle

encore mon front sous mes cheveux blancs. Ce que tu fais maintenant est

bien cruel, Sylvia; j'étais presque enseveli, et tu me rappelles au

monde des vivants pour souffrir quelques jours de plus, et m'assurer

de nouveau de la nécessité de le quitter pour jamais. Soit, Fernande

souffre; elle a besoin de moi, dis-tu: j'en doute; mais je sens que

je ne mourrais pas tranquille si j'avais négligé d'adoucir une de ses

peines. C'est la dernière qui l'atteindra, elle n'aura plus rien à

perdre: privée de ses enfants et délivrée de son mari, elle pourra se

livrer à son amour sans partage et sans crainte. Cette intimité que tu

crois encore possible entre nous est un rêve romanesque; quand même

j'oublierais mes ressentiments, pourraient-ils oublier le mal

qu'ils m'ont fait? La vue d'un homme qu'on a rendu malheureux est

insupportable: c'est comme le cadavre de l'ennemi qu'on a tué.

J'arriverai deux jours après cette lettre. Je vais donc revoir cette

maison funeste! Je comprends ce qui est arrivé: mon fils est mort.

XCII.

D'OCTAVE A FERNANDE.

Lyon.

Je me suis soumis à ton ordre, et je pense encore que j'ai dû le faire;

mais je n'irai pas plus loin: dix lieues suffisent bien pour mettre le

silence et la paix entre lui et moi. De quoi donc as-tu peur pour moi?

Crois-tu donc que Jacques songe à tirer vengeance de mon bonheur? Il est

trop généreux ou trop sage pour cela. J'ai consenti à m'éloigner parce

que ma présence lui serait désagréable; la sienne me ferait moins

souffrir qu'il ne pense. Je ne saurais m'imputer des torts réels envers

lui: il pouvait m'empêcher d'en avoir, il avait pour lui le droit et la

force. Je n'ai pas commis un vol en profitant du bien qu'il me laissait.

Est-on coupable parce qu'on lutte avec des êtres indifférents au dommage

qu'on leur fait, ou trop magnifiques pour daigner s'en apercevoir? Si

Jacques est sublime en ceci, comme tu le crois, raison de plus pour

que je le voie avec plaisir, et pour que je lui donne la plus franche

poignée de main que j'aie donnée de ma vie. Je ne conçois rien à ces

subtilités de sentiment: idées fausses dont tu t'entoures pour te

torturer, comme si tu n'étais pas déjà assez malheureuse, ma pauvre

enfant! Pleure les pertes cruelles dont le sort t'afflige; je les pleure

avec toi, et rien ne me consolera jamais de la mort de ta fille, pas

même... ô ma Fernande! pas même cet événement que tu ajoutes à la somme

de tes douleurs, et que je considère comme un bienfait du ciel, comme un

acte de réconciliation entre lui et moi. Laisse mon coeur bondir de joie

à cette idée; laisse-moi faire mille rêves, mille projets délicieux.

Elle s'appellera Blanche comme celle qui est morte, car ce sera une

fille aussi; elle aura le joli regard et les cheveux blonds de ce petit

ange qui te ressemblait tant. Tu verras qu'elle sera toute pareille:

aussi belle, aussi caressante, aussi capricieuse et plus forte; car les

enfants de l'amour ne meurent jamais: Dieu les doue de plus d'avenir et

de vigueur que ceux du mariage, parce qu'il sait qu'il leur faut plus de

force pour résister aux maux d'une vie où on les accueille mal; veux-tu

donc que cela soit vrai pour ton enfant? Pleureras-tu sur lui, au lieu

de l'embrasser le jour où il viendra au monde? Ah! si tu le reçois avec

douleur, si tu le repousses, si tu refuses de l'aimer, parce qu'il

n'aura pas Jacques pour père, laisse-le-moi et que la Providence

l'abandonne: je m'en charge; je le recevrai dans mon sein, je le

nourrirai moi-même avec du lait de biche et des fruits, comme les

solitaires des vieilles chroniques que nous lisions l'autre jour

ensemble. Il reposera à mes côtés, il s'endormira au son de ma flûte; il

sera élevé par moi, il aura les talents que tu aimes et les vertus que

tu auras besoin de trouver en lui pour être heureuse; et quand il sera

en âge de garder son secret et le nôtre, il ira t'embrasser; il te dira:

«Je m'appelle Octave, et je n'ai pas besoin d'un autre nom: celui de

votre mari me serait moins cher, et ne me servirait à rien. Je vous

respecte et vous estime; vous n'avez pas assuré mon existence sociale

par un mensonge, vous ne m'avez pas donné pour maître un homme auquel je

ne suis rien; c'est mon père qui m'a élevé et qui m'a appris à me

passer de richesse et de protection. Je n'ai besoin que de tendresse,

donnez-moi la vôtre; je ne vous appellerai jamais ma mère; mais un

baiser de vous en secret sur mon front me fera connaître toutes les

joies de l'amour filial.» Dis-moi, quand il te parlera ainsi, le

repousseras-tu? seras-tu fâchée d'avoir cet ami de plus? Toute la peine

qu'il te causera consiste à cacher son existence à ton mari. Pour le

présent et pour l'avenir, cela me semble une chose si aisée, que je

ne conçois pas comment tu t'en inquiètes. Souffriras-tu de ne pouvoir

avouer et produire ton enfant? Mais songe que Jacques a le double de ton

âge, ma chère Fernande; tu ne peux pas te dissimuler que tu ne doives

lui survivre de beaucoup, et qu'un temps viendra, dans l'ordre de la

nature, où tu seras libre. Avant même cette époque présumable, que

d'accidents, que de hasards peuvent nous permettre d'être époux!

Crois-tu que dans dix ans, comme aujourd'hui, comme dans vingt, je ne

serai pas toujours à tes pieds, et que mon plus grand bonheur ne sera

pas de dire à la société: Cette femme est à moi; je l'ai conquise par

mes prières, par mon obstination, par mes fautes, par mon amour; et si

j'ai entaché sa réputation, du moins je ne l'ai pas abandonnée comme

font les autres. Je suis resté près d'elle; j'ai laissé ma vie couler

tout entière au gré de ce mari, qui certes savait se battre, et qui

pouvait à tout instant venir m'égorger dans les bras de sa femme. Je

suis resté là pour satisfaire au ressentiment de l'un, ou pour protéger

l'autre en cas de besoin; j'ai consacré tous mes instants à celle qui

s'était un jour sacrifiée à moi. J'ai commencé par l'obtenir à force

de persécutions; mais j'ai fini par la mériter à force de tendresse; à

présent, elle m'appartient légitimement. Que les hommes ratifient cette

union qu'ils ont en vain combattue!

Tu sais bien, Fernande, que cela est sûr, quant à moi; la Providence

peut faire le reste, et elle le fera, n'en doute pas. Notre destinée

était de nous rencontrer, de nous comprendre et de nous aimer. Le hasard

finit par se soumettre à l'amour; la force attractive surmonte tous les

obstacles, et l'aimant va embrasser le fer dans les entrailles de

la terre, en dépit du roc qui les sépare. Pauvre femme tremblante,

jette-toi donc dans mes bras, je te protégerai contre l'univers entier!

Pauvre mère désolée, essuie tes larmes; les enfants que nous aurons

ensemble ne mourront pas!

Reviens à l'espérance; souviens-toi des beaux jours que nous avons eus

au milieu de tes plus grandes anxiétés; souviens-toi des miracles que

fait l'amour. Quand nous sommes dans les bras l'un de l'autre, ne

sommes-nous pas perdus dans un monde de délires, où les cris et les

plaintes de la terre n'arrivent pas? Sois sûre d'ailleurs que tu ne fais

pas à ton mari tout le mal que tu penses: c'est un homme trop supérieur

pour se laisser affecter des insultes, de la sottise; il sait qu'elles

ne peuvent l'atteindre, et il ne croit certainement pas que nous nous

fassions un jeu de l'y exposer. Il sait peut-être que nous nous aimons,

ou au moins il s'en doute; et ne vois-tu pas que cela ne lui cause

aucune colère? C'est un homme calme et raisonneur; de plus, c'est un

homme excellent: s'il savait tes anxiétés, il t'en consolerait, il te

rassurerait sur tes craintes, et je gage bien qu'il le fera quelque

jour. Encore deux ou trois ans, et il sera vieux, et l'amour-propre de

l'amant délaissé fera place à la générosité de l'ami consolé. A présent,

il voyage et se tient éloigné, parce que notre position à tous est

difficile, et notre contenance désagréable en présence l'un de l'autre.

Le temps effacera ces répugnances plus vite peut-être que nous ne

l'espérons: l'avenir semble placé au delà de notre atteinte; mais le

temps travaille avec une rapidité dont on s'étonne quand on voit son

oeuvre accomplie. Abandonne-toi donc à l'amour: il sera toujours le

maître; ta résistance ne sert qu'à diminuer les joies qu'il te donne.

Oh! elles sont si belles et si enivrantes! Respecte-les comme les dons

sacrés du ciel; travaille à les préserver des injures du sort, qui est

stupide et aveugle, et qu'il faut gouverner avec force et courage, loin

de l'accepter tel qu'il est. Ne crains pas que Jacques te les reproche;

s'il savait comme notre amour est irrésistible et notre bonheur immense,

il nous permettrait d'en jouir. Réponds-moi vite; dis-moi si Jacques

doit rester longtemps. J'ai toute la vie, j'espère, à passer avec toi,

et pourtant je ne pourrais me soumettre sans douleur à perdre une

semaine. Tu sais que si Jacques, d'accord avec toi, l'exigeait, je

pourrais me soumettre à un long exil; mais à présent il lui semblerait

peut-être que je le fuis; s'il me demandait, dis-lui que je suis à Lyon;

surtout donne-moi de tes nouvelles, et soigne ce que j'ai de plus cher

au monde.

XCIII.

DE FERNANDE A OCTAVE.

Jacques part bientôt; mais il veut te voir auparavant. Tu as raison,

Octave, c'est un homme excellent: il est impossible d'avoir plus de

générosité, de douceur, de délicatesse et de raison. Je vois bien qu'il

sait tout. J'étais au moment de lui tout avouer, tant je souffrais de

ce que je prenais pour un excès de confiance et d'estime; mais, dès

les premiers mots, il m'a fait entendre qu'il ne voulait pas en savoir

davantage, et il m'a témoigné une amitié si vraie, une indulgence si

grande, que je suis pénétrée d'attendrissement et de reconnaissance.

Tu avais bien jugé ses intentions, et notre position à tous, mon cher

Octave. Il a fait de sérieuses réflexions sur la différence de nos âges,

et il a certainement vaincu le reste d'amour qu'il avait pour moi;

car il m'a parlé absolument dans le sens de ta lettre. Il m'a dit que

_certains propos_ l'obligeaient à se tenir éloigné de nous, afin que

le monde ne crût pas qu'il donnait les mains à notre amour. «Et que

penses-tu de cet amour? lui ai-je dit; crois-tu que ce soit une

calomnie?» J'étais tremblante et prête à embrasser ses genoux. Il a fait

semblant de ne pas s'en apercevoir, et il m'a répondu: «Je suis bien sûr

que c'est une calomnie.» Mais j'ai vu qu'il savait à quoi s'en tenir, et

sa tranquillité a dégagé mon coeur d'un poids énorme. Jacques est bon et

affectueux; mais il raisonne. Il n'est plus jeune: il sait que je suis

excusable, et, comme tu le dis, sa générosité naturelle est secondée par

la sagesse de ses réflexions. Il m'a fait espérer qu'il reviendrait tous

les ans passer quelques semaines prés de nous, et que, dans quelques

années, il ne nous quitterait plus.

Ta lettre m'aurait décidée à garder le secret sur ma grossesse, quand

même Jacques ne m'aurait pas aidée à me taire sur tout le reste. Je

me fie et je m'abandonne à toi. Tu savais bien que jamais je n'aurait

l'impudence de profiter de la loi qui forcerait Jacques à donner son

nom et ses biens à l'enfant de nos amours, encore moins aurais-je eu

la bassesse d'aller revendiquer ses caresses pour le tromper sur la

légitimité de cet enfant; tu m'aurais tuée plutôt que de le permettre,

n'est-ce pas? Et tu le recueilleras, tu le cacheras, tu le soigneras,

cet enfant bien-aimé! Nous le confierons à quelque honnête paysanne,

bien propre et bien fidèle, qui le nourrira, et nous irons le voir tous

les jours. Ah! quel que soit mon sort, et dans quelque circonstance

qu'il vienne au monde, sois sûr que je le chérirai autant que ceux qui

ne sont plus, et davantage peut-être, à cause de ce que j'ai souffert

en les perdant! Si quelques jours Jacques découvre la naissance de

celui-là, il ne le haïra pas, il ne le persécutera pas. Qui sait

jusqu'où ira sa bonté? Il est capable de tout ce qui est étrange et

sublime... Mais combien je suis heureuse que sa générosité aujourd'hui

ne lui coûte pas autant que je le croyais! Je n'aurais jamais pu me

tranquilliser et t'aimer sans tourments et sans remords, si j'avais vu

qu'il fallait briser le noble coeur de Jacques. Heureusement il n'est

plus dans l'âge des passions brûlantes; et d'ailleurs il me l'avait

toujours dit, et il savait bien ce qu'il disait alors: «Quand tu ne me

permettras plus d'être ton amant, je deviendrai ton père.» Il a tenu

parole. O mon cher Octave! nous ne passerons jamais une nuit ensemble

sans nous agenouiller et sans prier pour Jacques.

Et toi! que tu es bon, et comme tu sais aimer! Oh! je n'ai jamais aimé

que toi! J'ai cru avoir de l'amour pour Jacques: mais ce n'était qu'une

sainte amitié, car cela ne ressemblait en rien à ce que j'éprouve pour

toi. Quels transports que les tiens, et comme tu es sans cesse occupé de

moi! Quelle sollicitude! quel dévouement! tu n'es pas mon mari, et tu me

consacres ta vie; mes larmes et mes faiblesses ne te rebutent pas, tu

ne me reproches aucun de mes défauts. Jacques non plus! Il est bien bon

aussi; mais il n'est pas mon égal, mon camarade, mon frère et mon amant

comme toi. Il n'est pas enfant comme nous, et puis il y a dans sa

vie autre chose que l'amour. La solitude, les voyages, l'étude, la

réflexion, il aime tout cela; et nous, nous n'aimons que nous. Aimons-le

aussi, cet ami si parfait; viens le voir. Il désire, m'a-t-il dit, te

donner une poignée de main avant de repartir. Je lui ai demandé avec

un peu d'inquiétude s'il avait quelque chose à te dire. «Non, m'a-t-il

répondu; mais pourquoi s'éloigne-t-il quand j'arrive? quelle raison

a-t-il de me fuir?» J'ai dit que tu avais été voir Herbert, qui venait

de Paris, et qui passait par Lyon pour retourner en Suisse. «Écris-lui

bien vite de venir, m'a-t-il dit, et si Herbert est encore à Lyon, qu'il

l'amène; nous passerons encore une bonne journée tous ensemble comme

autrefois, cela te fera du bien.» Brave Jacques!

_P. S._ J'ai eu ce matin une étrange frayeur pour une circonstance

bien misérable. J'avais laissé ta lettre ouverte sur le bureau de mon

cabinet, sans fermer la porte à clef. Jacques n'a jamais songé de sa vie

à jeter les yeux sur mes papiers. Il est, à cet égard, d'une discrétion

si religieuse, que je n'ai pas pris l'habitude de la prudence. Je fis

cette réflexion, je ne sais comment, en me promenant dans le parc avec

Sylvia. Je me demandai tout à coup où pouvait être Jacques, et la pensée

qu'il devait être dans mon cabinet me troubla tellement, que je quittai

le parc et courus vers la maison. Je montai sans rencontrer Jacques, et

j'entrai dans mon appartement. Il n'y avait personne, et rien n'était

dérangé sur mon bureau. Rassurée, mais encore tremblante, je m'assis

et pris cette lettre pour la plier et la serrer. Je trouvai sur les

dernières lignes une goutte d'eau toute fraîche. Je m'imaginai que

c'était une larme, je faillis m'évanouir d'émotion et de terreur.

Cependant je repris courage en voyant d'autres gouttes d'eau sur les

papiers voisins, tombés d'un bouquet de roses tout humides de pluie que

j'avais mis dans un vase à côté ce ces papiers. Mais alors, vois ma

puérilité et l'état de faiblesse imbécile où le chagrin et l'inquiétude

ont réduit ma pauvre tête! je m'imaginai que la goutte d'eau de la

lettre était chaude, et que les autres étaient froides. Je te vois d'ici

rire de cette folie; le fait est qu'elle s'empara si bien de moi que je

poussai un cri. J'entendis la voix de Jacques qui m'appelait du salon,

pour me demander ce que j'avais, et il monta précipitamment, d'un air

effrayé, croyant que j'avais une attaque de nerfs. Je t'avoue que peu

s'en fallait. Pourtant la physionomie de Jacques me rassura, et il

acheva de me rendre la vie en me disant qu'il voulait que tu vinsses le

voir, et toutes les autres choses que je t'ai déjà racontées. Je vis

bien que la frayeur que je venais d'éprouver était l'ouvrage d'une

imagination malade. Ne suis-je pas tombée dans un état bien ridicule?

Reviens! un baiser de toi me fera plus de bien que tout le reste; et

quand je verrai ta main dans celle de Jacques, je serai tout à fait

tranquille.

XCIV.

DE JACQUES A SYLVIA.

Genève.

Jacques · 第 24 / 26 段