Mon camarade, il faut que vous alliez me remplacer à Tours,

sur-le-champ, auprès de Jacques, qui se bat encore ce soir. Je ne puis

ni lui servir de témoin, ni même aller vous investir de mes fonctions;

j'ai une attaque de goutte si bien conditionnée, qu'il me serait

impossible de faire une lieue en voiture. Jacques vient de m'envoyer

chercher; allez tout de suite, par la traverse, lui offrir mes excuses

et vos services; ces choses-là ne se refusent pas. Je vais tâcher de

vous mettre en trois mots au courant de l'affaire. A peine reposé

d'avoir tué hier Lorrain, à qui Dieu fasse paix, Jacques s'en va au café

comme si de rien n'était; et, avec cette manière glaciale que vous

lui connaissez quand il est en colère, il fume sa pipe et prend sa

demi-tasse en présence de plus de cent paires de moustaches jeunes et

vieilles qui l'examinaient non sans un peu de curiosité, comme vous

pensez. Les jeunes officiers qui ont fait la farce que vous savez à

l'amant de sa femme, se sont crus insultés ou au moins provoqués par sa

présence et par sa figure; ils ont affecté de parler à haute voix des

maris trompés en général, et de répéter, à une table voisine de la

sienne, le mot qui pouvait flatter le moins les oreilles de Jacques.

Comme il restait impassible, ils ont parlé un peu plus clairement de sa

femme, et ils ont fini par la désigner si bien, que Jacques s'est levé

en disant: «Vous en avez menti,» du ton dont il aurait dit: «Je suis

votre serviteur.» Deux de ces messieurs, qui avaient parlé en dernier,

se levèrent en demandant à qui s'adressait le démenti. «A tous deux,

répondit Jacques; que celui qui voudra m'en demander raison le premier

se nomme.--Moi, Philippe de Munck, demain à l'heure que vous voudrez,

dit l'un d'eux.--Non pas, reprit Jacques, ce soir, s'il vous plait;

car vous êtes deux, et il faut que j'aie le temps de rendre raison

à monsieur demain, avant que la police me contrarie.--C'est juste,

répondit M. de Munck; ce soir, à six heures et au sabre.--Au sabre,

soit,» dit Jacques. Vous voyez que c'est une affaire qui ne peut

s'arranger en aucune façon. Deux heures après, j'ai reçu un message de

lui pour me prier de lui servir encore de témoin; mais précisément j'ai

pris la goutte dans la rosée d'hier à l'affaire de Lorrain, et peut-être

ai-je éprouvé aussi un peu d'émotion en voyant tomber ce pauvre diable.

Ce n'est pas une grande perte; mais il y avait longtemps que cela

grisonnait auprès de nous, et nous ne sommes plus à l'âge où un camarade

tombait comme une noix d'un noyer. Ce Jacques est étonnant, et cela

prouve bien qu'un homme ne change qu'en dehors: l'arbre ne fait que

renouveler son écorce, et Jacques est aujourd'hui le même que nous avons

connu il y a vingt ans. On ne dira plus: «Voyez ce que deviennent ces

vieux militaires, et comme leurs femmes les font marcher! en voilà un

qui se battait pour un coup de crayon, et qui se laisse déshonorer sans

rien dire.» Ma foi! je l'ai dit moi-même, et sa situation m'occupait

tellement, qu'avant-hier, une heure avant d'apprendre qu'il était ici,

je rêvais de lui, et je m'éveillai en criant, à ce que m'a dit ma

femme.--«Jacques, Jacques! qu'es-tu devenu!» Mais un homme de coeur se

retrouve toujours. Espérons qu'en sortant de là il ira tuer l'amant de

sa femme; faites-lui sentir qu'il le doit, que sans cela tout ce qu'il

fait maintenant ne sert à rien. Allez vite. Le préfet est un brave

garçon qui laisse aller les duels sans faire de tracasserie; pourtant

trois affaires en trois jours, c'est plus que ne comporte l'ordonnance,

et il pourrait bien arriver que Jacques fût arrêté après la seconde. Il

faut qu'il se dépêche. Écrivez-moi par un exprès, ce soir, quand il

aura fini avec M. de Munck. J'enrage de n'être pas là; j'aimerais mieux

perdre un bras que de voir Jacques manquer à l'appel.

LXXXVI.

DU CAPITAINE JEAN A. M. BOREL.

Tours.

Jacques en a fini avec tous ses adversaires sans recevoir une

égratignure; il a du bonheur au jeu, comme tous ceux qui n'en ont pas

en ménage. M. Munck a une estafilade au travers de la figure, qui lui

sépare le nez en deux, ce qui doit singulièrement le vexer. Cela ne

rendra l'honneur à aucun mari, mais pourra bien en consoler quelques-uns

et en préserver quelques autres. C'est un joli garçon de moins. La

beauté pleurera et lui cherchera un successeur; l'autre jeune homme ne

s'est pas soucié de demander son reste à Jacques. C'était un poulet de

dix-neuf ans, un fils unique, un enfant de famille, que sais-je? Les

témoins ont montré tant de désir d'arranger l'affaire, que nous avons

consenti à dire que nous étions fâchés d'avoir donné un démenti, s'il

était vrai qu'on n'eût pas eu l'intention de nous impatienter. On a

assuré qu'on n'avait pas eu cette intention. Cela pourra bien faire tort

à l'enfant; mais je conçois que, ses témoins ayant rendu un peu la main,

la partie était trop inégale entre lui et Jacques. Nous avons eu assez

de peine à faire entendre raison à celui-ci; il a une bile de tous les

diables, et ce n'est qu'après mûre délibération qu'il s'est un peu

adouci. Savez-vous que le camarade va bien? C'est ce qui s'appelle ne

pas mettre les pouces, et qu'il ait tort ou raison de sabrer par ici

plutôt que de sabrer par là-bas, c'est plaisir et honneur de voir un

ancien camarade faire de pareilles preuves avec la nouvelle armée.

Au reste, le camarade n'est pas de bonne humeur; et pour ceux qui le

connaissent un peu, il est facile de voir qu'il a soif du sang de bien

d'autres. Je ne sais pas ce qu'il compte faire; je lui ai dit, en

recevant ses remerciements pour lui avoir servi de témoin: «Je voudrais

t'en servir dans une quatrième occasion, et je ferais volontiers le

voyage avec toi pour ça. A présent tu as la main remise, est-ce que tu

ne vas pas t'en prendre à qui de droit?» Il m'a répondu moitié figue,

moitié raisin: «Si on te le demande, tu diras que tu n'en sais rien.--Ah

ça, est-ce que tu en veux aussi aux anciens?» lui ai-je dit. Là-dessus,

il m'a embrassé, en me chargeant de te faire ses adieux et ses amitiés.

Il doit être parti maintenant, car le préfet lui a fait dire en dessous

main qu'il allait être forcé de le faire arrêter, s'il ne tirait ses

guêtres bien vite. Je l'ai laissé fermant sa malle, et je suis revenu

à mon _perchoir_, où je vous attends à déjeuner aussitôt que la goutte

vous le permettra. En attendant, j'irai fumer une pipe et jaser de tout

cela avec vous. Il y a beaucoup à dire pour et contre Jacques; c'est un

drôle de corps, mais il fait feu des quatre pieds.

LXXXVII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Aoste.

Tu dois avoir reçu un billet que je t'ai envoyé de Clermont, par lequel

je t'annonçais que j'étais sorti sans égratignure de mes trois duels, et

que mon corps se portait aussi bien que mon âme se porte mal: ce sont

les plus mauvaises nouvelles qu'un homme puisse donner de lui-même. Un

corps qui s'obstine à vivre, et qui nourrit avec vigueur les peines de

l'âme, est un triste présent du ciel. Ce que je ne t'ai pas dit, c'est

que j'allais passer à deux pas de toi sans te voir; j'ai refait cette

route de Lyon pour la vingtième fois, et pour la première j'ai passé

auprès de ma vallée chérie sans y entrer. Il était six heures du matin

quand je me suis trouvé sur le haut de la côte Saint-Jean, et les

postillons, qui me connaissent bien, avaient déjà tourné le chemin pour

descendre, quand je leur ai dit de continuer vers le Midi. Penché à

la portière, j'ai longtemps contemplé ce beau site que je ne reverrai

peut-être plus, et tous ces sentiers que nous avons tant de fois

parcourus ensemble; mais j'ai longtemps hésité à regarder ma maison.

Enfin, au moment où le bois Manon allait me la cacher, j'ai fait

arrêter, et je suis monté au-dessus de la route pour la regarder à mon

aise et m'abreuver de ma douleur. Le soleil levant étincelait dans tes

vitres: étais-tu donc déjà levée? Les volets de Fernande étaient fermés:

elle dormait peut-être dans les bras de son amant. Cette maison, ces

jardins et cette vallée m'inspirèrent une espèce de haine. Je viens de

tuer un homme et d'en défigurer un autre sans aucun motif raisonnable

que de satisfaire ma vanité blessée, et j'ai dû regarder tranquillement

le toit qui abrite mon désespoir et ma honte!

Oui, ma honte! Je sais bien que c'est un des mots de convention adoptés

par une société stupide, et qui, devant la raison, ne présentent aucun

sens: l'honneur d'un homme ne peut pas être attaché au flanc d'une

femme, et il n'est au pouvoir de personne de compromettre ou d'entacher

le mien; mais je n'en suis pas moins obligé d'être en guerre avec tout

le monde, parce que je suis dans une position ridicule, et que pour m'en

laver je me couvre en vain de sang. Il n'y en a qu'un, je le sais bien,

qui peut enlever ce sourire cruel que je trouve sur la figure de tous

mes amis. O Fernande! j'aime pourtant mieux faire rire de moi que de

faire couler tes larmes; j'aime mieux les railleries de l'univers entier

que ta haine et ta douleur! Il n'est pas besoin d'être un héros pour

cela; car je suis devenu une espèce de brute vindicative et cruelle, et

j'ai encore assez de bon sens et de justice pour comprendre ce que la

logique de mon affection me démontre.

J'ai eu de singulières discussions avec Borel; quelques autres vieux

amis de l'armée ont essayé de m'entamer adroitement, et de me faire

parler, soit par intérêt, soit par curiosité; j'ai fait à ceux-là des

réponses évasives et même brutales: j'avais horreur de leur amitié comme

de tout le reste. Je n'ai pourtant pas pu me dispenser de parler avec

Borel, parce qu'au fond de ses systèmes imbéciles il y a un certain

bon sens naturel qui entend parfois raison, et, dans le blâme qu'il

me prodigue, un véritable dévouement. Il était si mal disposé contre

Fernande, que j'éprouvais surtout le besoin de la justifier. Nous avons

passé deux jours ensemble à Tours, lui à me faire des remontrances, moi

à chercher, tout en l'écoutant d'une oreille, l'occasion de me battre

avec Lorrain. Nous avons échangé bien des raisonnements inutiles, lui

voulant me prouver que je ne pouvais plus aimer ma femme, et moi tâchant

de lui faire comprendre qu'il m'était impossible de ne pas l'aimer

encore. Il a terminé ses harangues en me demandant à quoi servirait

ma conduite, et si j'espérais servir de modèle et de type aux maris

généreux: à quoi j'ai répondu, en riant, que je n'avais même pas la

prétention de faire suivre mon exemple par les amants. Sa lourde

sollicitude ne m'a, du reste, épargné aucun des coups d'épingle qu'une

âme brisée peut recevoir à la suite d'un désastre. De tous les hommes

que j'ai connus, ami, ennemi ou indifférent, il n'en est pas un qui

n'ait donné un coup de main pour me pousser dans la tombe.

J'ai eu bien de la peine à calmer mon sang irrité; je me serais jeté

devant la bouche d'un canon avec la certitude que je devais servir de

boulet pour tuer les autres. Cette espèce de croyance à la fatalité

aurait fait de moi un héros ou un tigre, suivant la différence d'un

cheveu dans le poids des circonstances qui me portaient. J'ai été au

moment de tuer un enfant de dix-neuf ans pour un mot; et puis je lui

avais fait grâce, quand m'est venu un billet mystérieux qu'une femme

m'écrivait pour me supplier d'épargner sa vie et de renoncer à ma

fureur. C'était un billet sublime d'expression et de sentiment. Je

crus d'abord qu'il était d'une mère, et j'allais y céder avec

attendrissement, lorsqu'en le relisant je m'aperçus qu'il était d'une

maîtresse. Elle me suppliait de lui laisser le bonheur. Le bonheur! ce

mot-là me rendit furieux. Hélas! ma pauvre Sylvia, j'avais perdu la

tête; j'aurais voulu tuer tous ceux qui étaient moins malheureux que

moi; je m'obstinais à faire battre ce jeune homme: il me semblait obéir

à l'impulsion d'une main impitoyable et accomplir quelque rêve terrible.

Le capitaine Jean, un de mes témoins, me parlait depuis longtemps sans

que ses discours présentassent aucun sens à mon esprit; enfin, il

réussit à me faite entendre un seul mot: «Ah ça, Jacques, tu veux donc

massacrer aujourd'hui?» Ce mot de _massacrer_ tomba sur ma poitrine

brûlante comme une goutte d'eau froide; il me sembla que je m'éveillais

d'un rêve. Je fis tout ce qu'il désirait, sans même écouter dans quels

termes on arrangeait la partie de mon honneur; it ne m'importait plus de

faire effet par ma bravoure. Il m'avait semblé d'abord que j'avais envie

de me disculper du reproche d'être lâche, et qu'à ce sentiment d'orgueil

blessé j'aurais sacrifié la vie de mon père; mais ce n'était qu'un

prétexte dont se servait mon désespoir pour me pousser: j'avais un

accès de rage tout simplement; et quand il fut apaisé, je retombai dans

l'apathie, comme un fou furieux, dans l'accablement qui suit une de ses

crises, se laisse tomber sur la paille et regarde autour de lui d'un

air stupide. On fit approcher de moi mon adversaire, pour que, suivant

l'usage, nous eussions à échanger une poignée de main; mais entre

chaque minute il s'écoulait de tels siècles dans ma tête, que j'obéis

machinalement et avec surprise. Je ne me souvenais pas de l'avoir jamais

vu: j'étais déjà à cent ans de ce qui venait de se passer en moi;

j'étais entré dans le néant de l'âme, qui est désormais mon refuge en

cette vie.

Me voilà donc calmé! que Dieu me pardonne à quel prix! Mais il sait bien

que cela n'a pas dépendu de moi, et que mon être a été transformé à

l'insu de ma volonté. Ah! cette colère, elle était affreuse! mais elle

me faisait du bien comme les convulsions et les rugissements à un

épileptique. Je suis maintenant plus pesant qu'une montagne, plus froid

qu'un glacier; je contemple ma vie avec un affreux sang-froid; je me

fais l'effet de ces martyrs des temps fabuleux du christianisme qui,

après le supplice, se relevaient par miracle, ramassaient tranquillement

leur tête ou leur coeur pantelant sur l'arène, et se mettaient à

marcher, emportant leur âme séparée de leur corps, aux yeux des hommes

épouvantés.

Un autre que moi n'aurait pas pu certainement supporter mon destin: Il

n'y a que moi sur la terre qui aie la force d'accomplir une pareille vie

sans mourir de lassitude ou sans me tuer dans un accès de délire. J'ai

pourtant traversé tout cela, et me voici encore! Ce qu'il y avait de

jeune, de généreux et de sensible en moi n'est plus; mais mon corps est

debout, et ma triste raison contemple sans nuage la ruine de toutes ses

illusions. Maudite soit cette organisation régulière et solide que ne

peuvent briser les événements! Don funeste! Avais-je commis quelque

crime avant de naître, pour avoir la malédiction du premier homme,

l'exil dans le désert, et l'injonction de vivre?

Je suis passé ce matin près d'une maison de campagne que là beauté de

la nature fit construite au pied des montagnes et que la rigueur des

climats a fait abandonner. Je me suis arrêté pour entrer dans le clos,

attiré par l'air de tristesse et de destruction qui régnait en ce lieu;

j'y suis resté deux heures, abîmé dans la pensée de mon désespoir et de

mon isolement. Et toi aussi, vieux Jacques, tu fus un marbre solide

et pur, et tu sortis de la main de Dieu fier et sans tache, comme une

statue neuve sort de l'atelier et se dresse sur son piédestal dans une

attitude orgueilleuse; mais te voilà comme une de ces allégories usées

et rongées par le temps, qui se tiennent encore debout dans les jardins

abandonnés. Tu décores très-bien le désert: pourquoi sembles-tu

t'ennuyer de la solitude? Tu trouves le temps long et l'hiver bien rude;

il te tarde de tomber en poussière, et de ne plus lever vers le ciel ce

front jadis superbe que le vent insulte aujourd'hui, et où l'air humide

amasse une mousse noire comme un voile de deuil. Tant d'orages ont terni

ton éclat que ceux qui passent ne savent plus si tu es d'albâtre ou

d'argile sous ton crêpe funèbre. Reste, reste dans ton néant, et ne

compte plus les jours: tu dureras peut-être longtemps encore, pierre

misérable! Tu te glorifiais d'être une matière inattaquable: à présent

tu envies le sort du roseau desséché qui se brise les jours d'orage.

Mais la gelée fend les marbres; le froid te détruira: espère en lui!

LXXXVIII.

D'OCTAVE A HERBERT.

Malgré la colère des uns, les remords des autres, et l'incertitude de

mon esprit au milieu de tout cela, je ne peux pas m'empêcher d'être

heureux, mon cher Herbert, car mon coeur est rempli d'amour et mon sort

est fixé. Une affection indissoluble m'attache à Fernande, n'en doutez

pas: je ne suis pas inconstant. On peut me rebuter; la femme que j'aime,

quand elle s'obstine à me repousser, peut finir par me dégoûter d'elle;

mais ce n'est pas une autre femme qui peut m'en distraire avant qu'elle

l'ait elle-même ordonné. Malgré la différence effrayante de nos

caractères, j'ai longtemps aimé Sylvia, et j'ai lutté contre ses dédains

longtemps après qu'elle ne m'aimait plus. Fernande est une tout autre

femme. C'est celle-là qui est née pour moi, et dont les défauts mêmes

semblent combinés pour resserrer nos liens et rendre notre intimité

nécessaire. Je ne sais pas si je suis aussi criminel que Sylvia veut me

le faire croire, mais il m'est impossible de ne pas me sentir amoureux

et transporté de joie. L'amour est égoïste, il s'assied aveugle et

joyeux sur les ruines du monde, et se pâme de plaisir sur des ossements

comme sur des fleurs. J'ai fait le sacrifice du chagrin d'autrui comme

j'ai fait celui de ma propre vie. Je ne connais plus les lois du tien et

du mien. Fernande s'est confiée a moi, j'ai juré de l'aimer, de vivre

et de mourir pour elle; je ne sais que cela, et tout le reste m'est

étranger. Jacques peut venir à toute heure du jour ou de la nuit me

demander mon sang et le boire à son aise sans que je le lui dispute.

Pour l'acquit de ma conscience, je livre ma poitrine nue; qu'est-ce

qu'un homme peut faire de plus? Et de quoi Jacques peut-il se plaindre?

Je ne porte pas de cuirasse et ne dors pas sous les verrous. Sylvia,

croyant me faire tomber à genoux devant son idole, me lit quelques

fragments de ses lettres. Il commence à faire de la poésie sur sa

douleur; il est à moitié guéri. Il s'est battu bravement, et il a bien

fait. J'en aurais fait autant à sa place, et, si j'en avais eu le droit,

je l'aurais prévenu. Il a bien recommandé de cacher ces événements à

sa femme; il peut être tranquille, je m'en charge. Je n'ai pas envie

qu'elle retombe malade, et je veille sur elle comme sur un bien qui

m'appartient désormais. J'ai trouvé hier à la poste une lettre de

Clémence pour elle. Comme je connais fort bien l'écriture, j'ai

ouvert sans façon la missive, et j'y ai trouvé tous les charitables

avertissements auxquels je m'attendais; de plus, la nouvelle

additionnelle, le mensonge gratuit d'une bonne blessure que, selon la

renommée et selon elle, Jacques aurait reçue dans la poitrine. J'ai

déchiré la lettre, et j'ai pris des mesures pour que toutes les dépêches

adressées à Fernande passent par mes mains en arrivant. Celles de

Jacques seront respectées religieusement; mais gare aux autres! Il m'en

coûte assez pour la voir heureuse et endormie sur mon coeur. Je ne

me soucie pas qu'une prude envieuse ou une mère infâme viennent la

réveiller pour le plaisir de tous faire du mal à tous deux. Elle est

encore délicate; l'absence de Jacques, qui lui écrit rarement, et

la mauvaise santé de son fils, sont pour elle des sujets suffisants

d'inquiétude et de chagrin. Ma sollicitude entretient encore le calme et

l'espoir dans son coeur. Rien ne me coûtera, rien ne me répugnera pour

la préserver le plus longtemps possible des coups qui la menacent. Je

suis égoïste, je le sais; mais je le suis sans honte et sans peur.

L'égoïsme qui se dissimule et rougit de lui-même est une petitesse et

une lâcheté; celui qui travaille hardiment au grand jour est un soldat

courageux qui lutte contre ses ennemis et s'enrichit des dépouilles du

vaincu. Celui-là peut conquérir son bonheur ou défendre celui d'autrui.

Qui donc a jamais songé à accuser de vol et de cruauté celui qui

triomphe et qui fait bon usage de la victoire?

LXXXIX.

DE JACQUES À SYLVIA.

Aoste.

Il faut avoir vécu ma vie peur savoir quelle chose horrible est devenu

pour moi l'isolement. J'ai aimé passionnément la solitude, qui est une

chose bien différente. Alors j'étais jeune. J'avais l'avenir ou le

présent. Je suis venu plusieurs fois dans les montagnes avec le

coeur plein de passions. J'ai peuplé leurs retraites sauvages de mes

sentiments ou de mes rêves. J'y ai savouré mon bonheur ou caché ma

souffrance; j'y ai vécu enfin. Je passais, je quittais une affection

pour la retrouver, ou plutôt je l'apportais là dans le secret de mon

âme pour l'interroger et pour m'en repaître. J'y ai répandu des larmes

chaudes d'espérance; j'y ai pressé sur mon coeur des fantômes adorés et

des spectres de feu. Il est bien vrai qui j'y suis venu aussi maudire et

détester ce que j'avais aimé en d'autres temps; mais j'aimais quelque

autre chose ou j'attendais un autre amour. Mon sein était riche, et je

pouvais mettre une idole de diamant à la place de l'idole d'or qui était

tombée. A présent, j'y viens avec un coeur vide et désolé, et, à la

manière dont je souffre, je vois bien que je ne guérirai plus. Ce qu'il

y a de terrible, ce n'est pas tant le manque d'espoir que le manque

de désir. Ma douleur est morne comme ces pics de glace que le soleil

n'entame jamais. Je sais que je ne vis plus et je n'ai plus envie de

vivre. Ces rochers et ces froides cavernes me font horreur, et je m'y

enfonce comme un fou qui se noie pour fuir l'incendie. Si je regarde au

loin, la peur me prend; la seule vue de l'horizon me fait frissonner,

parce que je crois y voir planer tous mes souvenirs et tous mes maux, et

je m'imagine qu'ils me poursuivent avec des ailes rapides. Où irai-je

pour leur échapper? Ce sera partout de même. Je suis venu jusqu'ici avec

l'intention de voyager ou au moins de parcourir toute cette contrée

romantique. Je sentais comme un reste d'activité, comme une inquiétude

de ne pas être bien mort. Et puis je me suis laissé tomber sur ce rocher

du Saint-Bernard, et je ne songe plus à quitter la cabane où je me suis

arrêté croyant n'y passer qu'une heure. M'y voilà depuis près d'un mois,

chaque jour plus inerte, plus indifférent, plus paralytique. Je ne sens

même plus l'atmosphère, et j'ai souvent chaud là où il doit faire froid,

tandis qu'en d'autres moments un rayon de soleil qui brûle l'herbe à mes

pieds ne rend pas la circulation à mon sang glacé. Il y a des jours

où je marche précipitamment sur le bord des abîmes sans soupçonner le

danger, sans ressentir la lassitude; je suis alors comme une roue qui a

perdu son balancier, et qui tourne follement jusqu'à ce que sa chaîne

trop tendue fasse rompre la machine. Dans ces jours-là, je traverse

comme par miracle des passages où jamais le pied d'un homme ne s'est

hasardé, et quand je m'en aperçois ensuite, je ne peux plus comprendre

comment cela s'est fait. J'espère quelquefois que je suis devenu fou.

Mais à cette exaltation terrible succèdent des jours de mort.

Cette force maladive tombe tout à coup et fait place à une fatigue

épouvantable. La pensée joue un rôle bien effacé dans tout cela.

Quelquefois je cherche, la nuit, à me rappeler ce qui a occupé mon

cerveau dans la journée, et il m'est impossible de le retrouver. Ma

mémoire ne me présente plus que l'image des objets matériels qui m'ont

entouré. Je vois des montagnes, des ravins, de ponts étroits suspendus

sur des abîmes de fumée blanche, et tout cela se succède et s'enchaîne

pendant des heures entières jusqu'à m'obséder. Alors je me lève dans

l'obscurité et je touche les murs de ma chambre en faisant des efforts

incroyables pour sortir de ce rêve sans sommeil. Quelquefois je me

recouche sans avoir pu chasser ces images qui me harcellent, et

j'attends le jour avec impatience pour m'élancer comme malgré moi dans

la campagne. Alors tout s'efface, je marche au hasard, et il me semble

être enveloppé de vapeurs qui me cachent la réalité. D'autres fois il

m'arrive de m'apercevoir que je pense; je vois dans mon imagination des

tableaux affreux: mon fils mourant, ma femme dans les bras d'un autre;

mais je regarde tout cela avec un sang-froid imbécile, jusqu'à ce qu'il

me vienne une sorte de réveil qui me montre à moi-même. Je me vois dans

ce tableau; cette femme est la mienne; cet enfant est à moi. Je suis

Jacques, l'amant oublié, l'époux outragé, le père sans espoir et sans

postérité; et je m'assieds, car mes jambes ne peuvent plus me porter, et

une idée me fatigue plus en un instant qu'une journée d'agitation et de

marche forcée.

Il y a deux ans, j'étais dans un état déplorable d'ennui et de

souffrance. Mais que ne donnerais-je pas pour retourner en arriére! Je

craignais de ne plus pouvoir aimer. Depuis longtemps je n'avais pas

rencontré une femme digne d'amour. Je m'impatientais et je m'effrayais

de ce lomg sommeil da mon coeur; je me demandais si c'était la faute de

son impuissance, et je sentais bien que non. Mais je voyais les années

s'envoler comme des rêves, et je me disais qu'il n'y avait plus pour moi

de temps à perdre si je voulais être heureux encore une fois. Je pensais

que posséder une femme par le mariage, c'était assurer, autant que

possible, la durée de ce bonheur; je ne me flattais pas de le conserver

toute ma vie; mais j'espérais qu'il me conduirait jusqu'à cette dernière

période de la jeunesse où la philosophie devient facile à mesure que les

passions s'éteignent. Il n'en est point ainsi. Je ne suis pas encore

assez vieux pour me détacher de tout et pour me consoler d'avoir tout

perdu. Mon espérance est morte encore verte, et de mort violente; mais

je ne suis plus assez jeune pour croire qu'elle puisse renaître. Cet

effort est le dernier que mes forces morales m'ont permis. Je m'étais

créé une famille, une maison, une patrie; j'avais rassemblé, sur un coin

de terre, les deux seuls êtres qui me fussent chers, elle et toi. Dieu

m'avait béni en me donnant des enfants. Cela eût pu durer cinq à six

ans! Notre vallée était si belle! je prenais tant de soin pour rendre ma

femme heureuse, et elle semblait m'aimer si passionnément! Mais un

homme est venu et a tout détruit; son souffle a empoisonné le lait qui

nourrissait mes enfants. Oui! j'en suis sur, c'est son premier baiser

sur les lèvres de Fernande qui les a tués, comme c'est son premier

regard sur elle qui a tué son amour pour moi.

Jacques · 第 23 / 26 段