Ma chère bien-aimée, j'ai fait le voyage jusqu'ici avec Herbert. Tu t'es

imaginé que je le quitterais à Lyon; pas du tout. Sa société ne m'a fait

nullement souffrir; nous avons constamment parlé de toi. Tu dois t'être

aperçue qu'il est amoureux de toi. Je l'ai examiné et questionné de

manière à le bien connaître. C'est un digne garçon, simple, loyal,

obligeant, sincère. Il a une jolie fortune, une habitation agréable dans

le pays que tu aimes, et ses occupations le préservent de l'esprit de

tracasserie qui est particulier aux hommes rangés. Il m'a prié de te

présenter sa demande en mariage, et je te conseille de l'accepter; non

pas à présent, je comprends que tu n'es pas disposée à t'occuper de

cela, mais plus tard. Tu ne seras jamais heureuse par l'amour, Sylvia.

Tu pourras chercher longtemps un être digne de toi, et, si tu le

trouves, tu auras le même sort que moi, il sera trop tard; tu seras trop

vieille de coeur pour te faire aimer longtemps. Il y a un désaccord trop

complet d'ailleurs entre notre manière de sentir et celle de tous les

autres hommes, pour que nous puissions jamais trouver notre semblable

en ce monde. Il n'y a pourtant qu'une chose dans la vie, c'est l'amour.

Mais l'amour, dans le coeur des femmes surtout, peut être de deux

sortes, l'amour d'un homme et l'amour maternel. J'aurais vécu pour mes

enfants, tout infortuné que je suis. Ils sont morts! C'est un accident

qui me tue. Mais tu pourras élever les tiens, et, à l'abri de tous

les maux qui m'accablent, être heureuse par eux. A la manière dont tu

chérissais et dont tu soignais les miens, il était facile de voir que tu

serais une mère sublime. Deviens-le donc, épouse Herbert. Il suffira que

tu aies pour lui de l'estime et de l'amitié. Il en est digne. C'est une

de ces belles natures calmes qui ne connaissent ni le transport des

passions, ni leurs funestes souffrances. Il ne te demandera pas plus

d'affection que tu ne seras disposée à lui en accorder, et, quand tu le

connaîtras, tu ne lui en accorderas pas moins qu'il n'en mérite. Vous

aurez une vie tranquille et patriarcale. Tu es une véritable Ruth,

active, courageuse et dévouée comme la femme forte des beaux temps

bibliques; tu feras de tes rêves irréalisés et de tes vains désirs un

saint holocauste, et tu répartiras sur tes fils l'amour que tu n'as

pu donner à un homme. Ne m'ôte pas cette espérance, et laisse-moi

l'emporter dans la tombe. Elle m'est venue l'autre jour, comme nous

dînions au rendez-vous de chasse. Je m'étais levé un instant; je revins,

et je contemplai ces deux couples assis sur l'herbe, Octave et

Fernande, Herbert et toi; Herbert suivait tes moindres mouvements avec

sollicitude; il épiait tous tes regards pour trouver l'occasion de te

rendre un petit service e de t'entendre lui dire: Merci, Herbert. Les

deux autres amants étaient radieux de bonheur, et je leur rends justice

avec joie, ils me comblèrent tout le jour d'amitiés e de caresses

délicates. Un calme divin est descendu un instant dans mon coeur en

voyant que vous étiez tous heureux ou du moins que vous pouviez l'être.

Oh! quelle étrange et solennelle journée! c'étaient là des adieux

éternels entre vous et moi! Qui l'eût dit? Il y avait des instants où je

l'oubliais moi-même, et où je me reportais à notre ancien bonheur, au

point de croire que tout ce qui s'est passé depuis était un rêve. Le

temps était si beau, l'herbe si verte, les oiseaux chantaient si

bien, Fernande était si jolie avec ces pâles roses qui renaissent

d'elles-mêmes sur son visage après quelques jours de souffrance! Je

dormis un quart d'heure sur le gazon avant le dîner, et, quand je

m'éveillai, elle était près de moi et chassait les insectes de mon

front avec son bouquet de fleurs sauvages; Octave chantait un duo

avec Herbert; tu préparais les fruits pour le dessert, et mes chiens

dormaient à mes pieds. C'était un tableau de bonheur rustique si frais

et si paisible que je le contemplai quelque temps sans me rappeler la

nécessité de mourir. Mais quand cette idée revint au milieu de tout

cela!...

Je suis très-calme, mais je souffre encore beaucoup; je te l'ai déjà dit

cent fois, tu t'obstines à faire de moi un héros et tu m'invites à vivre

comme si j'en avais la force. Souviens-toi donc que j'aimais encore il

y a peu de jours, et que je serais furieux si je n'étais anéanti.

D'ailleurs tu n'as pas lu ces deux lettres d'Octave et de Fernande! Je

les ai lues, et c'est mon arrêt de mort. J'ai vu combien, malgré leur

estime et leur amitié pour moi, ma vie leur est à charge. Amants

ingénus! ils désirent naïvement que je meure, et se le disent sans s'en

apercevoir. Ils ont des raisons bien légitimes pour cela, des raisons

que je respecte, mais qui ont mis de la glace dans mon sang. Fernande

n'est plus ma femme, c'est celle d'Octave, c'est un être qui ne fait

plus partie de moi, et que je ne pourrais plus presser dans mes bras

quand même elle viendrait s'y jeter sincèrement. Elle est vraiment ma

fille à présent, et toute autre pensée ressemblerait pour moi à celle

d'un inceste. Ne me dis donc plus qu'elle peut revenir à moi, et que je

peux oublier tout; elle est la mère des enfants d'Octave. Je ne la hais

ni ne la méprise pour cela; mais cela rend nécessaire notre éternelle

séparation.

C'est la main de Dieu qui a mis cette lettre sous mes yeux. J'allais

peut-être me perdre et m'avilir; j'allais accepter le rôle faux et

impossible que tu avais rêvé pour moi. Ébranlé par ton éloquence

romanesque, touché des pleurs de Fernande et de ses humbles prières,

j'allais lui promettre de passer le reste de mes jours entre elle et son

amant. J'étais à chaque instant près de lui dire: «Je sais tout, et

je pardonne à tous deux; sois ma fille et qu'Octave soit mon fils;

laissez-moi vieillir entre vous deux, et que la présence d'un ami

malheureux, accueilli et consolé par vous, appelle sur vos amours la

bénédiction du ciel.» Ce rayon d'espérance, cette illusion de quelques

heures, qui est venue briller sur mon dernier jour avant de m'abandonner

à l'éternelle nuit, n'est-ce pas un raffinement de souffrance? Entrevoir

un coin du ciel quand on est condamné à descendre vivant dans la tombe!

N'importe, je suis bien aise d'avoir fait toutes les réflexions et

tous les efforts possibles pour me rattacher à la vie; je mourrai sans

regret. Le destin m'a fait entrer dans la chambre où était écrite cette

sentence. J'allais y chercher de l'encre et du papier pour écrire à

Octave de revenir; en me penchant sur la table, je vis son écriture,

et mes yeux rencontrèrent cette phrase terrible qui s'attachait à ma

prunelle comme du feu: _Les enfants que nous aurons ensemble ne mourront

pas_. Je voulus savoir mon sort; je sentis que les considérations

ordinaires de la délicatesse devaient se taire devant l'oracle du

destin; et d'ailleurs, incapable comme je le suis de nuire à Fernande,

je pouvais, sans scrupule, violer ses secrets. Sans cela, je me trompais

de route, et j'entrais dans une nouvelle série de maux qui m'auraient

également conduit où je vais, mais moins courageux et moins pur que

je ne le suis aujourd'hui. Oui! j'ai bien fait de lire; tu as vu ma

conduite aussitôt après cela. Mon parti a été pris bien vite, et j'ai eu

dès ce moment la sérénité du désespoir dans l'âme et sur le visage.

[Illustration: Ce soir à six heures, et au sabre.]

Il a raison, leurs enfants ne mourront pas; la nature bénit et caresse

celui qui est aimé, le froid de la mort s'étend sur celui qui ne l'est

plus. Tout l'abandonne, et les plantes mêmes se dessèchent sous la main

du maudit; la vie s'éloigne de lui, et le cercueil s'ouvre pour le

recevoir, lui et les premiers-nés de son amour; l'air qu'il respire

est empoisonné, et les hommes le fuient: Ce malheureux, disent-ils, ne

mourra donc jamais!

Cette lettre m'a dicté mon devoir, j'ai vu ce qu'il fallait dire à

Fernande pour la consoler et la guérir; il le sait, lui, il la connaît

mieux que moi maintenant. J'ai réalisé tout ce qu'il lui promettait de

ma part; je me suis conformé au caractère qu'il me suppose, et j'ai vu

qu'en effet tout ce qu'elle désirait, c'était d'être délivrée de mon

amour. Dès que je lui ai dît qu'il était éteint, je l'ai vue renaître,

et ses yeux semblaient me dire: «Je puis donc aimer Octave à mon aise!»

Qu'elle l'aime donc! Un homme moins malheureux que moi eût peut-être

trouvé l'occasion de se sacrifier pour l'objet de son amour et d'en être

récompensé à sa dernière heure par les bénédictions des heureux qu'il

eût faits; mais mon sort est tel qu'il faut que je me cache pour mourir.

Mon suicide aurait l'air d'un reproche; il empoisonnerait l'avenir que

je leur laisse; il le rendrait peut-être impossible; car, après tout,

Fernande est un ange de bonté, et son coeur, sensible aux moindres

atteintes, pourrait se briser sous le poids d'un remords semblable.

D'ailleurs le monde la maudirait, et, après m'avoir poursuivi de ses

féroces railleries pendant ma vie, il poursuivrait ma veuve de ses

aveugles malédictions après ma mort. Je sais comment les choses se

passent; un coup de pistolet dans la tête fait tout à coup un héros ou

un saint de celui qu'on méprisait ou qu'on détestait la veille. J'ai

horreur de cette ridicule apothéose; je dédaigne trop les hommes au

milieu desquels j'ai vécu pour les appeler à mon agonie comme à un

spectacle; nul ne saura pourquoi je meurs; je ne veux pas qu'on accuse

ceux qui me survivent, et je ne veux pas qu'on fasse grâce à ma mémoire.

J'ai voulu voir Octave avant de partir, et m'assurer par mes yeux que je

pouvais lui léguer sans inquiétude ce que j'ai eu de plus cher au monde.

C'est un homme d'un étrange égoïsme, mais il sait faire une vertu de ce

vice, et sa hardiesse me plaît. J'espère qu'il la rendra heureuse. Il

m'a embrassé avec effusion quand je suis parti, et elle aussi. Ils

étaient bien contents!

XCV.

DE SYLVIA A JACQUES.

A présent je ne me flatte plus, et ton désespoir est passé dans mon âme;

mais le tien est auguste et résigné, et le mien est sombre et amer.

C'en est donc fait, ton parti est pris! O Dieu! ô Dieu! un homme comme

Jacques va se tuer, et vous ne ferez pas un miracle pour l'en empêcher!

Vous allez laisser tomber cette vie sainte et sublime dans le gouffre

de l'éternité, comme un grain de sable dans l'Océan; elle s'en ira

pêle-mêle avec celles des méchants et des lâches, et la création tout

entière ne se révoltera pas contre vous pour refuser son sacrifice! Ton

malheur fera de moi un athée à mon dernier soupir, ô Jacques!

Tu me parles d'avenir, de bonheur, de mariage, de maternité! Mais tu ne

sais donc pas... non, tu ne connais pas mon amitié, si tu t'imagines que

je puisse te survivre. Quand ce ne serait que par indignation, je hais

la vie désormais, je la hais encore plus que tu ne fais; car tu acceptes

ton sort, et moi je me révolte contre le ciel et contre les hommes qui

l'ont fait ce qu'il est. Je hais Octave, et je ne puis regarder ma soeur

en face; je la fuis, tant j'ai peur de la haïr aussi. Voilà comme elle

t'a compris, la femme que tu aimais! et voilà l'homme qu'elle t'a

préféré! Oui, ils sont faits l'un pour l'autre, ils ont raison; qu'ils

s'aiment et qu'ils dorment sur ton cercueil: ce sera leur couche

nuptiale.

Mais pourquoi faut il que tu meures! Du moment qu'ils le désirent,

n'es-tu pas affranchi de tout devoir envers eux? Parce qu'ils ont une

pensée criminelle, tu t'offres à Dieu comme une victime d'expiation pour

leur forfait! Que deviendra donc dans le coeur des hommes l'amour de

la justice et la foi à la Providence, si les premiers d'entre eux se

condamnent et s'immolent ainsi pour laver les fautes des derniers? Ne

peux-tu abandonner pour jamais cette maudite Europe où tous tes maux

ont pris racine, et chercher quelque terre vierge de tes larmes, où tu

pourras recommencer une vie nouvelle? Est-il bien vrai que tu n'as plus

rien dans le coeur, pas même de l'amitié pour moi, qui te suivrais au

bout du monde? Ah! cette amitié qui remplissait toute mon âme, et qui

étouffait à chaque instant l'amour que j'aurais pu concevoir pour

d'autres hommes, ne t'a jamais suffi; tu venais te reposer et te

consoler près de moi, mais tu retournais bien vite à cette vie de

passions orageuses qui a fini par te briser. A présent que tes passions

sont mortes, ne peux-tu vivre doucement, et vieillir avec ta soeur sous

quelque beau ciel, dans une des solitudes enchantées du Nouveau-Monde?

Viens, partons, oublions ce que nous avons souffert: toi, pour aimer

trop, et moi, pour ne pouvoir pas aimer assez. Nous adopterons, si tu

veux, quelque orphelin; nous nous imaginerons que c'est notre enfant,

et nous l'élèverons dans nos principes. Nous en élèverons deux de sexe

différent, et nous les marierons un jour ensemble à la face de Dieu,

sans autre temple que le désert, sans autre prêtre que l'amour; nous

aurons formé leurs âmes à la vérité et à la justice, et il y aura

peut-être alors, grâce à nous, un couple heureux et pur sur la face de

la terre.

Ah! laisse-moi faire de ces rêves, et fais-en avec moi. Il doit y avoir

autre chose dans la vie que l'amour. Tu dis que non. Comment se fait-il

qu'un homme comme toi, doué de tous les talents, sage de toutes les

sciences, riche de toutes les idées, de tous les souvenirs, n'ait jamais

voulu vivre que par le coeur? Ne peux-tu te réfugier dans la vie de

l'intelligence? que n'es-tu poète, savant, politique ou philosophe!

Ce sont des existences que l'âge rend chaque jour plus belles et plus

complètes. Pourquoi faut-il que tu meures à quarante ans d'un désespoir

de jeune homme? O Jacques! c'est que ton âme est trop brûlante; elle ne

veut pas vieillir, elle aime mieux se briser que de s'éteindre. Trop

modeste pour entreprendre d'éclairer les hommes par la science, trop

orgueilleux pour pouvoir briller par le talent aux yeux d'êtres si peu

capables de te comprendre, trop juste et trop pur pour vouloir régner

sur eux par l'intrigue ou par l'ambition, tu ne savais que faire de la

richesse de ton organisation. Dieu aurait dû créer un ange exprès pour

toi, et vous envoyer vivre tous deux seuls dans un autre monde; il

aurait dû au moins te faire naître dans le temps où la foi et l'amour

divin servaient à éclairer et à régénérer les nations. Il t'eût fallu

une tâche immense, héroïque, humble et enthousiaste à la fois; une vie

toute de larmes saintes et de souffrances philanthropiques; une destinée

comme celle du Christ.

Mais quand un homme comme toi naît dans un siècle où il n'y a rien à

faire pour lui; quand, avec son âme d'apôtre et sa force de martyr, il

faut qu'il marche mutilé et souffrant parmi ces hommes sans coeur

et sans but, qui végètent pour remplir une page insignifiante de

l'histoire, il étouffe, il meurt dans cet air corrompu, dans cette

foule stupide qui le presse et le froisse sans le voir. Détesté par

les méchants, raillé par les sots, craint des envieux, abandonné des

faibles, il faut qu'il cède et qu'il retourne à Dieu, fatigué d'avoir

travaillé en vain, triste de n'avoir rien accompli. Le monde reste vil

et odieux: c'est ce qu'on appelle le triomphe de la raison humaine.

Tu m'as fait jurer de rester auprès de ta femme jusqu'à ce qu'elle

fût consolée de ta mort, tu m'as arraché ce serment, ne peux-tu le

rétracter? Sera-t-il en mon pouvoir de le tenir quand je saurai que le

jour est venu, et que tu touches à ta dernière heure? Crois-tu, Jacques,

que je n'abandonnerai pas tout pour aller partager avec toi le poison ou

les balles! Tu me fais sourire avec la demande d'Herbert! Souviens-toi

que tu m'as juré, de ton côté, de ne pas exécuter ta résolution sans me

prévenir, et sans me laisser le temps d'aller t'embrasser une dernière

fois.

XCVI.

DE JACQUES A SYLVIA.

Des montagnes du Tyrol.

Calme ta douleur, ma soeur chérie; elle réveille la mienne, et ne

change rien à ma résolution. Quand la vie d'un homme est nuisible à

quelques-uns, à charge à lui-même, inutile à tous, le suicide est un

acte légitime et qu'il peut accomplir, sinon sans regret d'avoir manqué

sa vie, du moins sans remords d'y mettre un terme. Tu me fais bien plus

vertueux et bien plus grand que je ne suis; mais il y a quelque chose de

profondément vrai dans ce que tu dis de la tristesse qu'éprouvé une âme

pleine de bonnes intentions inutiles et de dévouements perdus, quand

elle est forcée d'abandonner sa tâche sans l'avoir remplie. Ma

conscience ne me reproche rien, et je sens qu'il m'est permis de me

coucher dans ma fosse et et de m'y délasser d'avoir vécu. J'ai traversé,

il y a quelques jours, un champ de bataille où je me suis trouvé, pour

la première fois, au milieu du sang, du feu et de la poussière, il y

a une quinzaine d'années; j'étais jeune alors, et une belle carrière

s'ouvrait devant moi, si j'avais su en profiter. C'était un temps de

gloire et d'enivrement pour mes compagnons. Je me souviens que je

passais la nuit de la veillée sur up de ces toits de chaume à fleur

de terre qui servent de grange et de bergerie au pied des montagnes.

J'étais à mi-côte de la colline; j'avais sous les yeux une arène

magnifique: le camp français à mes pieds, les feux de l'ennemi au loin,

et Napoléon, général, au milieu de tout cela. Je fis bien des réflexions

sur cette destinée qui s'offrait à moi, et sur cet homme de génie qui

commandait à tant de destinées. Je me trouvai froid au milieu de ces

travaux sanglants et de cette gloire funeste; seul peut-être dans

l'armée je ne regrettai pas de ne pas être Napoléon. J'acceptai les

horreurs de la guerre avec la force d'âme que donne la raison à celui

qui ne peut pas reculer; mais en galopant le lendemain sur ces crânes

que brisait le pied de mon cheval, sur ces cadavres qui gémissaient

encore, je me sentis pénétré d'une haine si profonde pour les hommes qui

appelaient cela la gloire, et d'une aversion si insurmontable pour ces

scènes hideuses, qu'une pâleur éternelle s'étendit sur mon visage, et

que mon extérieur prit cette glaciale réserve qu'il n'a jamais perdue

depuis. Dès ce jour, mon caractère rentra en lui-même: je fis une espèce

de scission avec mes pareils, je me battis avec un désespoir et une

répugnance qu'ils appelaient du sang-froid, et sur lesquels je ne

m'expliquai jamais avec eux; car ces brutes n'eussent pas compris qu'il

pût se trouver parmi eux un homme qui n'aimât pas la vue et l'odeur du

sang. Je les voyais se prosterner autour de l'ambitieux qui ouvrait tant

d'artères et se nourrissait de tant de larmes; et quand je le voyais,

lui, marcher sur ces morts au milieu des nuées de vautours qu'il

engraissait de chair humaine, j'avais envie de l'assassiner, afin d'être

maudit et massacré par ses adorateurs.

Non, le génie sans la bonté, sans l'amour, sans le dévouement, ne m'a

jamais ni séduit ni tenté. J'irai vivre aux pieds d'une femme, me

disais-je, et j'aimerai un de ces êtres faibles et sensibles qui

s'évanouissent devant une goutte de sang. J'ai cherché la faiblesse et

je l'ai trouvée; mais la faiblesse tue la force, parce que la faiblesse

veut jouir et vivre, et parce que la force sait renoncer et mourir.

Ne maudis pas ces doux amants qui vont profiter de ma mort. Ils ne sont

pas coupables, ils s'aiment. Il n'y a pas de crime là où il y a de

l'amour sincère. Ils ont de l'égoïsme, et ils n'en valent peut-être que

mieux. Ceux qui n'en ont pas sont inutiles à eux-mêmes et aux autres.

Pour quiconque veut n'être pas déplacé dans la société, il faut avoir

l'amour de la vie et la volonté d'être heureux en dépit de tout.

Ce qu'on appelle la vertu dans cette société-là, c'est l'art de se

satisfaire sans heurter ouvertement les autres et sans attirer sur soi

des inimitiés fâcheuses. Eh bien! pourquoi haïr l'humanité parce

qu'elle est ainsi? C'est Dieu qui lui a donné cet instinct pour qu'elle

travaillât elle-même à sa conservation. Dans le grand moule où il forge

tous les types des organisations humaines, il en a mêlé quelques-uns

plus austères et plus réfléchis que les autres, il a créé ceux-là de

telle façon, qu'ils ne peuvent vivre pour eux-mêmes, et qu'ils sont

incessamment tourmentés du besoin d'agir pour faire prospérer la masse

commune. Ce sont des roues plus fortes qu'il engrène aux mille rouages

de la grande machine. Mais il est des temps où la machine est si

fatiguée et si usée, que rien ne peut plus la faire marcher, et

que Dieu, ennuyé d'elle, la frappe du pied et la fracasse pour la

renouveler. Dans ces temps-là, il y a bien des hommes inutiles, et qui

peuvent prendre leur parti d'aimer et de vivre s'ils peuvent, de mourir

s'ils ne sont pas aimés et s'ils s'ennuient.

Tu me reproches de ne pas t'avoir pas assez aimée. Au moment de la mort,

on peut tout se dire. Je dois te faire remarquer (c'est la première et

la dernière fois) que nous étions dans une position délicate à l'égard

l'un de l'autre. Tu es de tous les êtres que j'ai connus celui vers

lequel m'entraînait la plus ardente sympathie. Mais tu es jeune et

belle, et je n'ai jamais su si tu étais ma soeur. Cette idée ne t'est

jamais venue, tu m'as accepté pour ton frère, et lors même que ta mère,

qui ne le sait pas elle-même, t'a dit que je ne l'étais pas, notre

destinée à tous deux était faite depuis longtemps, et nous ne pouvions

plus nous aimer autrement que par le passé. Si nous avions su plus tôt,

et d'une manière plus sûre, que nous pouvions être un homme et une femme

l'un pour l'autre, notre vie à tous deux eût été bien différente; mais

l'incertitude eût rendu la seule idée de ce bonheur odieuse à tous deux.

Je fis donc le sacrifice absolu et éternel de ce rêve, la première fois

que je soupçonnai la possibilité de l'accueillir, et j'éteignis dans

mon coeur une partie de mon amitié, de peur de donner le change à ma

conscience.

Que se fût-il passé entre nous si nous n'étions un peu plus forts

qu'Octave et Fernande? quand il ne dépendait que d'une parole incertaine

ou méchante de madame de Theursan pour nous plonger dans des anxiétés

horribles! Pardonne-moi donc cette excessive prudence que tu n'as jamais

comprise ni aperçue, parce que ton âme, plus calme que la mienne, ne te

la commandait pas. Grâce à elle, je meurs pur, et mon coeur n'a pas été

souillé d'une seule pensée que Dieu ait dû haïr et châtier.

Maintenant songe, ô mon amie! que tu ne peux me suivre dans la tombe.

Quelque dégoûtée de la vie que tu sois, quelque isolée que tu doives te

trouver par ma mort, tu ne peux la partager sans souiller ta mémoire et

la mienne de l'accusation qu'on a portée contre nous durant notre vie.

Le monde ne manquerait pas de dire que tu étais ma maîtresse, et que

c'est un désespoir d'amour qui nous a fait chercher le suicide dans

les bras l'un de l'autre. Tu sais comme Octave est soupçonneux, comme

Fernande est faible; eux-mêmes le croiraient. Ah! laissons-leur au moins

mon souvenir sans tache, et qu'ils me respectent quand je ne serai plus,

quand ce respect ne leur coûtera plus rien.

Mais ne m'accuse pas de t'avoir méconnue, ô ma Sylvia, ma soeur devant

Dieu! Je te l'ai dit cent fois, il n'y a que toi au monde qui ne m'aies

jamais fait que du bien. Toi seule me comprenais, toi seule pensais

comme moi. Il semblait qu'une même âme nous animât, et que la plus noble

partie te fût échue en partage. Comme tu m'as préféré à tes amants,

je t'aurais préférée à mes maîtresses, si je n'avais craint, en

m'abandonnant à cette affection si vive, d'aller plus loin que je ne

voulais. Toi, tu t'y livrais tranquillement, belle âme éternellement

calme et solide! C'est que tu étais le diamant et moi la pierre qui le

protège; mes désirs et mes transports ont toujours placé entre nous,

comme une sauvegarde, une amante qui recevait mes caresses, mais qui

n'empêchait pas ma vénération de remonter toujours vers toi. Vois comme

je me fie à ta parole et quelle estime est la mienne: j'ose te révéler

toutes les faiblesses, toutes les souffrances de mon coeur! Depuis que

je te connais, je t'ai eue pour confidente et pour consolatrice, et

avant toi je ne m'étais jamais livré à personne. Sois mon dernier espoir

dans le monde que je quitte; du fond du cercueil, mon âme viendra encore

s'informer avec sollicitude du bonheur de ceux que j'y laisse. Veille

sur ta soeur, je te la confie: si tu veux que je meure en paix,

laisse-moi emporter l'assurance que tu ne l'abandonneras jamais, toi qui

es pleine de raison, et dont l'amitié vaut mieux que l'amour des autres.

XCVII.

DE JACQUES A SYLVIA.

Des glaciers de Raus.

Cette matinée est si belle, le ciel si pur et la nature entière si

sereine, que je veux en profiter pour finir en paix ma triste existence.

Je viens d'écrire à Fernande de manière à lui ôter à jamais l'idée que

je finis par le suicide. Je lui parle de prochain retour, d'espérance et

de calme; j'entre même dans quelques détails domestiques, et je lui fais

part de plusieurs projets d'amélioration pour notre maison, afin qu'elle

me croie bien éloigné du désespoir, et attribue ma mort à un accident.

Toi seule es dépositaire de ce secret d'où dépend tout son bonheur

futur; brûle toutes mes lettres, ou mets-les tellement en sûreté,

qu'elles soient anéanties avec toi en cas de mort. Sois prudente et

forte dans ta douleur; songe qu'il ne faut pas que je sois mort en vain.

Je sors de mon auberge et n'y rentrerai pas. Peut-être ne me tuerai-je

que demain ou dans plusieurs jours; mais enfin je ne reparaîtrai plus.

Mon âme est résignée, mais souffrante encore; et je meurs triste, triste

comme celui qui n'a pour refuge qu'une faible espérance du ciel. Je

monterai sur la cime des glaciers, et je prierai du fond de mon coeur;

peut-être la foi et l'enthousiasme descendront-ils en moi à cette heure

solennelle où, me détachant des hommes et de la vie, je m'élancerai dans

l'abîme en levant les mains vers le ciel et en criant avec ferveur: «O

justice! justice de Dieu!»

[Illustration: En galopant le lendemain sur ces crânes.]

Jacques · 第 25 / 26 段